SCÈNE II OLIVIER, CLAUDE
CLAUDE
Jacqueline n'est pas là ?.,.
OLIVIER
Elle vient de sortir. Elle n'a pas voulu rester.
CLAUDE
Que me veux-tu ?...
Je veux te faire une offre qui pèsera, si tu l'acceptes, sur ta vie comme sur la mienne... Peu de mots suffiront, je pense... Tu as dû, comme moi, réfléchir. Je sens que tu t'ennuies parmi nous, je veux dire que le séjour des Trembles ne te suffit plus, et tu as raison... J'ai fait ce rêve : que tu restes, mais cette fois dans un cadre à ta guise, avec une activité telle qu'elle réponde à tous tes désirs... Je voudrais fonder un asile modèle, un asile pour enfants, ici-
même, tu devines comment et par qui... Tu m*as dit cent fois qu'un tel vœu était ta constante pensée... Tu peux le réaliser de suite, te mettre à l'œuvre dès demain... Gela te plaît-il?...
CLAUDE
Je ne peux pas I ... Ta pensée est parfaite, d'accord, je t'en remercie, mais je ne peux pas... J'ai réfléchi, comme tu le disais... Mon parti est pris : je refuse.. .
OLIVIER
Tu voudras bien me dire pourquoi ?...
CLAUDE
J'ai d'autres projets... on m'a fait des offres... 'Aujourd'hui, justement, j'ai écrit des lettres...
OLIVIER
Sans me prévenir ?...
CLAUDE
Il fallait faire vite... Je prévoyais ta résistance, sinon tes plans... Puis, à quoi bon ?... Tout cela est pénible et stérile, finissons-en !... Je pars demain...
Claude I...
CLAUDE
C'est qu'aussi tu m'obsèdes I... Tu sais bien que c'était convenu I... que tu m'en as fait la promesse...
OLIVIER
Ma promesse ni ma résistance ne t'excuseraient de partir d'ici comme on s'évade d'une geôle... Ce n'est pas naturel, ta gêne le prouve... Tu as d'autres raisons : je les attends.
CLAUDE
J'ai ma position à faire... à faire comme il me con-
vient !... Je ne peux pourtant pas, à tout jamais, la sacrifier à les préférences !...
OLIVIER
Mais tu ne m'as donc pas compris?... Je t^offre une position toute faite, celle même que tu souhaitais, un instrument de premier ordre dont tu seras le maître absolu... Où trouver une occasion pareille?... Ce n'est pas à Paris, je suppose... Il te faudrait travailler vingt ans !...
CLAUDE
Ce n'est pas à Paris, tu tombes juste... c'est aux colonies, en Orient...
OLIVIER
Tu est fou !... Aller en Asie, quand ici... Gela n'a pas le sens commun... Tu fonderas un asile aux Trembles, mon vieux Claude, je t'en réponds !...
Jamais delà vie 1...
OLIVIER
Tes raisons !...
CLAUDE
Je ne veux pas tout tenir de toi. .. là !.. . Me ficherastu la paix?... C'est exaspérant, à la fin!... Ta bienfaisance m'est à charge... Je ne veux pas vivre à tes crochets !...
OLIVIER
I mbécile ! . . . il faut donc te prouver que c'est à moi que tu fais l'aumône?... parfaitement, l'aumône, à moi rinvalide, pour qui ce magnifique projet n'est qu'une impossible chimère... Employer mon argent te répugne?... h. toi qui condamnes l'héritage, à toi
qui sais que la richesse n'est qu'un dépôt dont on doit le compte, quand ilous sommes d'accord tous les deux sur la justice de demain?... Allons donc ! balivernes, mon vieux!... A d'autres !... Je n'en suis pas dupe... Une fois déjà, je m'en souviens, tu t'es esquivé de la sorte... Ça ne pjrend plus... Tu répondras I...
CLAUDE
Réfute, suppose, imagine... je ne te dirai rien de plus, parce que je n'ai rien à te dire... et je partirai !... C'est mon dernier mot!... (// fait mine de vouloir sortir, )
Alors, c'est moi qui parlerai... Je te défendrai contre toi-même... nous allons bien voir... Si je t'ai demandé de rester, ce n'est pas pour moi seulement, ni même pour cette œuvre à faire... Je sais et tu sais comme moi que je n'en ai pas pour très longtemps... J'ai donc le souci de prévoir... A demi-mot tu peux me comprendre... Après moi, il faut bien quelqu'un pour protéger celles qui restent, habiter cette maison, me remplacer... Je n'ai plus l'espoir d'être père... A qui pouvais-je songer qu'à toi ?...
CLAUDE, le visage bouleversé.
Tu as cru... tu voulais...
OLIVIER
Pourquoi pas?... devons-nous avoir peur des paroles?... parce que nos vies se seront heurtées, à je ne sais quelle minute obscure, est-ce une raison de nous haïr, et de nous blesser malgré nous ?... Ne peut-on pas vivre en s'aimant quand la mort est là
qui nous guette?... s'élever un peu au-dessus de toute la triste fange humaine !.,. Claude, reste avec nous^ veux-tu ?...
CLAUDE
Je ne peux pas I... lu ne sais rienl... rien!... Tu es un saint, toi... lu ignores... Ah! plus que jamais ... je dois partir ! . . .
OLIVIER
Pourquoi ?...
CLAUDE
Parce que... parce que j'aime ta femme !...
Si je ne l'avais su déjà, t'aurais-je tenu ce langage?... Allons, parle, quoiqu'il en coûte... laissetoi fléchir... confie-moi... (// s* avance vers Claude , qui recule.)
CLAUDE
Ne me touche pas !... Tu ne sais rien, te dis-je... il y a encore autre chose. . .
OLIVIER
Quelle autre chose ?... Cette fois, parle !...
CLAUDE
Il y a...
OLIVIER
Parle donc !...
CLAUDE
Il y a que je suis... son amant I... [Un silence, Oli^' vier ne bouge pas y puis, mu par une force instinctive y il marche sur Claude les mains tendues comme pour le prendre à la gorge. Il s* arrête à un pas de lui,)
OLiviBR^ sourdement.
Misérable I...
CLAUDE
Je sais ce que tu veux... j'y vais... (// fait un mouvement et s^ arrête y sur un signe impérieux d^ Olivier, Celui-ciy après un silence, se détourne, fait quelques pas, et se laisse tomber sur un siège, le buste roide, les yeux fixes, H porte la main à son foulard, comme s* il étouffait, et le desserre,)
CLAUDE, faisant un pas vers lui.
Olivier!.,. [Olivier l'arrête du geste. En même temps la porte de droite s'ouvre grande et Jacqueline paraît. Elle va droit à Olivier et se prosterne devant lui, sa tête touchant presque le sol»)