‹ Sur la foi des étoiles: pièce en trois actesChapitre 24 sur 29 · SCÈNE VI OLIVIER, LE D^ MONNIER · texte numérisé non relu

SCÈNE VI OLIVIER, LE D^ MONNIER

LE D'' MONNIER

Vous voulez me parler ?...

OLIVIER, allumant la cire et cachetant son enveloppe.

Oui. Deux mots... Vous m*excusez?.., [Geste de Monnier.) Vous vous rappel^ notre entretien de l'autre jour ?..;

LE D*" MONNIER

Admirablement.

OLIVIER

Il est entendu, n'est-ce pas ?... que vous me gar- ' dez à cet égard le secret le plus absolu I... vis-à-vis de qui que ce soit... même si Ton vous interroge... pendant ma vie aussi bien qu'après?... J'ai votre parole formelle ?...

LE D' MONNIER

Gela va de soi, mon cher Olivier.

OLIVIER

Sans doute, mais il y a des surprises. Je tenais à m'être assuré... Ceci encore : Vous m'avez, ce jour là, parlé en ami, en galant homme. J'ai pris de mon côté, devant vous, une sorte d'engagement... une résolution, ,. vous vous souvenez?,.. [Signe d'assené timent de Monnier.) Je désire, quoi qu'il ^arrive quelles que soient les circonstances qui apparemment viennent me démentir, que vous ne m'accusiez jamais d'à oir failli à ma promesse... Vous comprendrez ces paroles plus tard... Dussiez-vous ne pas les comprendre, ayez confiance tout de même, et gardez vos réflexions pour vous... Est-ce convenu?.,.

LE D' MONNIER

C'est convenu...

OLIVIER

Merci... Enfin je vous confie ce papier. C'est mon testament. (// lui tend l'enveloppe,)

LE d' MONNIER, liésitant à la prendre.

Mais... il me semble...

OLIVIER

Les femmes n'ont pas les mains sûres, et elles ne comprennent rien à ces précautions toutes simples. Elles s'inquiéteraient sans raison. Vous serez le meilleur des notaires...

Soit... (Il prend l'enueloppe et la serre,)

OLIVIER

Vous le remettrez, le moment venu, à Jacqueline, naturellement ..

LE D' MONNIER

Gomme si j'étais sûr d'être là, le moment venu, comme vous dites !... Je peux bien partir avant vous...

OLIVIER

Alors, dépêchez-vous, docteur...

LE D"" MONNIER

Allons, vous n'êtes pas gai, ce soir... Un bon sommeil... (// i^eut partir, Olivier le retient et V oblige doucement à s^ asseoir.)

OLIVIER

Non, encore un peu, voulez-vous?... Quand je ne suis pas gai, j'ai besoin qu'on me parle... Gomment va la famille Glouet ?

LE D^ MONNIER, humant Une prise.

En fait de choses gaies !... Ni mieux ni plus mal... L'enterrement civil est fait... J'étais presque seul à le suivre... La femme est retournée à l'usine et les mioches poussent comme ils peuvent... G'est comme avant, rien n'est changé... Un homme qui s'en va,

voyez-vous, c'est une pierre qui tombe dans Teau : quelques rides à la surface pendant une seconde, et l'on ne voit plus rien... [Un silence.)

OLIVIER

Croyez-vous à une autre vie ?... ,

LE D"^ MONNIER

Diantre!... je ne sais pas...

OLIVIER

Mais encore ?...

LE D"" MONNIER

Si vous voulez que je vous le dise, celte idée me paraît vaniteuse... A parler franc elle ne m'inquiète guère... Je me contente de la formule : « Je ne serai rien, ou je serai bien ,. »

OLIVIER

Alors, comment expliquez-vous le don de soi, le sacrifice, tous les dévouements volontaires ?... qu'on préfère la mort, par exemple, à la peine d'autrui, comme Glouet?...

LE D"" MONNIER

Je n'explique pas... l'homme est ainsi... C'est un insecte qui se dévoue... Ce n'est pas le seul, au sur plus...

OLIVIER

Cela vous satisfait ? Pas moi...

LE D' MONNIER

Penh!... la vie m'intéresse davantage...

OLIVIER, secouant la tête. La vie ne se suffit pas à elle-même...

LE D' MONNIBR

Si fait... Je vous demande pardon ..

OLIVIER

Alors, c'est que vous ne savez pas... Laissons de côté Tau delà, le vieux paradis de nos mères... Ce n'est pas en soi qu'il m'importe... Mais n'y a-t-il pas dans la vie de tout homme un moment — un moment dejialte — où trop d'ignorance nous déborde?... où l'on paierait de tout son sang une vérité surhumaine?... la vérité, dure ou clémente!... si elle montrait toujours sa face, il n'en coûterait rien de la suivre... C'est le doute qui fait l'effroi...

LE D^ MONNIER, gravement.

Vous demandez la certitude... Il ne vaudrait plus la peine de vivre...

OLIVIER

Comment cela?...

LE D' MONNIER

Sans l'ignorance, songez-y bien, ce doute qui vous fait souffrir, il n'y aurait ni beauté ni vertu... puisqu'il n'y aurait plus de danger!... L'ignorance humaine est sacrée... elle est le sel de tous nos actes... Et elle ne dépasse point nos forces, au moins à mon très humble avis...

OLIVIER

C'est-à-dire ?... expliquez-vous mieux...

LE d' MONNIER, humant une seconde prise.

Vous ne vous moquerez pas de ma vieille cervelle ?... Eh bien, je songe ceci, parfois, à cette heure du soir justement, lorsque le ciel est tout plein

d'étoiles, et que je rentre d*un village éloigné... Je me dis : ces étoiles, là-haut, avec leur air fixe, impassible, qui montent la garde depuis les siècles, ce sont des mondes vivants comme le nôtre... Elles naissent et meurent, elles aussi... Bien plus... de celles que nous voyons les unes sont mortes, dont la lumière nous arrive encore, ayant cheminé si longtemps... et d'autres, que nous ne voyons pas, sont nées, qui luiront pour les hommes à venir... C'est une chose bien frappante... Et, dans ma tête, je les compare^ ces étoiles, aux vérités qui nous conduisent... car il y a plusieurs vérités... les unes très vieilles, presque éteintes, que nous subissons par habitude, par un reste d'ancienne vertu... les autres vivantes et fécondes... et quelques-unes... oh I tout juste écloses... qui seront seulement vraies demain... Or je dis qu'il suffit, pour vivre, de savoir cela, et de marcher... de marcher tant bien que mal, dans l'ombre, sur la foi des petites clartés... Le voyage s'accomplit tout de même, non sans risques. . . mais c'est le plaisir... Et voilà ma philosophie... Ne regrettons pas, je vous assure, de ne pas tout comprendre encore...

OLIVIER

Soit... c'est beau... et vrai, je le sens... Je ne demande, moi, qu'à me mettre en route.,. Mais il y a des passes redoutables, dont on frisonne malgré soi...

LE D*" MONNIER

Vous êtes obsédé d'un spectre... Je voudrais vous ramener à la vie... Vous ne songez, vous, qu'à la mortl...

OLIVIER

Le plus humble l'accueille en héros... N'est-ce pas pour moi un devoir de la regarder face à face ?...

LE D"^ MONNIER

Encore Glouetî... j*ai eu tort de vous raconter cette histoire...

OLIVIER

Elle m*a fait réfléchir, je l'avoue., . Elle pose un problème émouvant... D'un côté un instinct invincible nous force à saluer cet homme... De l'autre, un préjugé tenace blâme celui qui abrège son temps... Laquelle a raison des deux voix?... Lui cependant n'a pas fait tant de phrases... il a su partir en silence...

LE D'' MONNIER

Il s'est tué pour une cause précise... c'est un cas spécial...

OLIVIER

A sa place, n'importe qui n'aurait-il pas agi de même ?...

LE D"" MONNIER

Chacun juge pour soi de ces choses...

OLIVIER

Vous, par exemple... qu'auriez-vous fait ?...

Permettez, je l'ignore, et m'en vante.,. Je n'ai jamais songé au suicide... Ah 1 ça... vous non plus, je suppose ?...

OLIVIER

Non... mais cen'était pas un suicide! ..Le suicide est une défaite! ..

LE D*" MONNIER

Qu'était-ce donc?...

OLIVIER

Un acte d'amour et de foi... Une victoire de l'esprit!...

LE D"" MONNIER

En tout cas, un dangereux exemple.,, A quoi peut-il servir, je vous le demande ?...

OLIVIER

A faire qu'une clarté inconnue survit à qui meurt de la sorte... et qu'on ne peut pas l'enterrer, comme nos ancêtres sauvages, avec tout ce que vivant il aimai...

LE D^ MONNIER

Mais il laisse les siens dans la peine...

OLIVIER

Je sais, ce qui lui a manqué...

Voyons?.,.

OLIVIER

C'est d'être ignoré... des siens eux-mêmes.,. Il pouvait se laisser mourir de faim... Quand on se mêle de dévouement, il faut renoncer à toute récompense, même dans le souvenir qu'on laisse... ne coûter à personne une larme... Alors on est le maître du monde et l'on peut disposer de soi-même... Oui, pour qui a compris cela, la mort n'est plus qu'une formalité..

LE D"^ MONNIER

Ce que vous rêvez là tout haut, c'est la sainteté... ou la folie...

106 Sl'R LA FOI DES ÉTOILES

OLIVIER

Oui, la folie aux yeux des homraes!... Je vous semble exalté, peut-être... Mais non... je vois clairement, je vois...

LE d' monnier Et que voyez-vous, visionnaire?...

OLIVIER

Je vois et je connais ceci : que le sacrifice absolu est une joie... la joie parfaite... la seule qui se suffise à elle-même. .vqui porte l'évidence en soi... qui se passe de promesse quelconque... même d*un avenir céleste... bien qu'il y en ait un sans doute... (Un silence). Voilà ce que je cherchais... depuis longtemps... à travers des sentiers obscurs... Maintenant, j'ai trouvé L.. j'ai trouvé!... Contre cette vérité-là, voyez-vous, sur le sommet où je respire, j'abandonne sans effort, sans regret, l'empire tout entier du bonheur!...

LE D*" MONNIER, se levant.

Olivier, à quoi songez-vous?...

OLIVIER

Moi, je... oh! rien... je suivais une pensée...

LE D' MONNIER

Je dois renoncer à vous suivre... Très heureusement, l'héroïsme n'est pas besogne quotidienne... On a bien assez de mal comme ça à vivoter au jour le jour... Allons, bonne nuit, cher enfant... M'avez-vous fait causer, ce soir 1... Je n'en avais jamais tant dit... Je vois ma lanterne qui cligne de l'œil, et Jean-Pierre, à côté du cheval, qui dort debout, le pauvre bougre... C'est absurde... le paysan se lève

tôt, il faut qu'il se couche de même... Bigre ! la lune a disparu... C'est, pour sûr, un orage qui monte...

OLIVIER, prêtant Voreille,

Oui, le vent souffle de l'ouest... J'entends le bruit des peupliers... Le ciel pourtant est clair encore... Vous partez quand même ?...

LE D** MONNIER

Mais ja crois bien... Je connais assez la grande route...

OLIVIER

Alors... sur la foi des étoiles ?...

LE D' MONNIER

C'est cela même... Que faites-vous donc ?.,.

OLIVIER, relevant le col de sa i^este.

Je vous mets en voiture...

LE d' MONNIER, lui prenant le bras.

Voulez-vous bien !... Non, par exemple !... Pas de plaisanterie, vous savez ?... Un coup d'air, et puis la rechute... Rappelez-vous le vieux dicton qui court les hameaux de Sainlonge : Soir d'automne point ne pardonne...

OLIVIER

C'est bon, je reste... Adieu I. . .

LE D' MONNIER

Adieu !.,, (Il sort en fermant vivement la porte.)

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