‹ Sur la foi des étoiles: pièce en trois actesChapitre 4 sur 29 · SCÈNE II CLAUDE, JACQUELINE · texte numérisé non relu

SCÈNE II CLAUDE, JACQUELINE

JACQUELINE, îui tendant la main.

Bonjour, Claude !

CLAUDE, se découvrant et allant à elle un peu gêné. Bonjour, madame...

JACQUELINE, riant.

Madame ?... Vous ne savez plus mon nom ?...

CLAUDE

Je VOUS demande pardon, j'ai été surpris... Je ne m'attendais pas à vous...

JACQUELINE

Vous me trouvez changée, peut-être?... Je suis plus vieille de trois ans...

CLAUDE

Changée ?... Oui, vous n'êtes plus la même...

JACQUELINE

Eh bien I vous êtes resté sincère, vous, c'est un bon point... D'ailleurs, entre vieux camarades!... Et les Trembles ? vous font-ils accueil ?...

CLAUDE

Certes ! j'ai reconnu chaque arbre... chaque buisson, et le vieil étang moisi... Les choses gardent leur figure... C'est nous qui sommes différents...

Vous y tenez !... Nous allons voir... Regardez un

peu celte pièce... Vous rappelez-vous ce qu'elle était, dans le temps ?.. .

CLAUDE

Je crois bien que je me rappelle ! . . . C'était la brûlerie...

JACQUELINE

Bravo I... Oui, la brûlerie, pleine d'alambics, de toiles d'araignées, de chaudières, et qui sentait bon le fruit mûri... Y avait-il de fameuses cachettes î... Mais j'en avais une peur bleue... Là, vous tuâtes un serpent...

CLAUDE, montrant le plafond.

Et là, nichaient des hirondelles...

JACQUELINE

Tiens, c'est vrai... Elles n'osent plus se risquer...

CLAUDE

Je ne suis pas en retard, dites-moi ?...

JACQUELINE

Non, le docteur Monnier n'est pas là... Olivier àoTi,,. [Un court silence,) Vous êtes sorli de grand matin ?...

CLAUDE

Oui... je voulais revoir la campagne... ma campagne... les bois, les routes, les champs où j'ai marché pieds nus... Car je n'ai pas eu de bottines avant mon entrée au collège... Je vais vous sembler ridicule... j'en suis encore ivre, étourdi!... Toutes ces prairies pleines de gens qui fauchent, le long des peupliers, des saules... l'odeur du foin que ramassent les fourches... '

JACQUELINE

La jeunesse du printemps qui passe... Allez î... Allez!...

CLAUDE

C*est que j'avais perdu Thabitude, moi !... Depuis dix ans, j'étais en prison... Penser que depuis dix ans déjà je n'avais pas vu naître l'aube ailleurs que sur des toits de zinc, je n'avais pas respiré l'air libre, je n'avais pas marché sur de l'herbe, ni senti cette odeur de printemps !... Et tout cela... pour des diplômes, une vie de forçat, les rues fiévreuses où Ton coudoie un peuple affamé!... Elle vous sèvre, cette vie absurde, de toute la joie de la terre, et l'on ne s'en souvient même pas puisqu'on ne sait pas s'évader I...

JACQUELINE

Quel lyrisme !... Vous êtes poète... Je ne vous savais pas ce don-là...

CLAUDE

Vous vous moquez... Ce sont des choses banales... Seulement on n'ose pas toujours les dire...

JACQUELINE

Je n'ai pas senti ces choses-là.. .

Vous ne les sentez plus, peut-être^ parce qu'elles sont votre vie de chaque jour...

JACQUELINE

C'est possible... J'avoue franchement ne pas apprécier à ce point la chance que j'ai, selon vous, de ne pas quitter la campagne...

CLAUDE

Cela prouve que vous n'êtes pas heureuse...

JACQUELINE

Grand merci !... vous êtes aimable... Vous dites çà d'un ton péremptoire, comme : a Vous avez trente-cinq degrés... » Qu'en savez-vous?. ..

CLAUDE

Je veu3^ dire que la solitude nous renvoie notre image réelle, triste ou gaie... Les mirages s'épar-* tent... On s'y reconnaît malgré soi...

JACQUELINE

De mieux en mieux... Si je m'ennuie, c'est que je porte l'ennui en moi-même... On n'est pas plus galant que vous n'êtes... C'est facile à dire, à vous autres qui débarquez de la grande ville... Pauvre Paris!... Que lui reprochez-vous donc?...

CLAUDE

Ce que je reproche à Paris ?... Je ne sais si vous pourrez me comprendre... Je ne veux pas réciter du Jean-Jacques... Paris, pour vous, c'est la vie exquise... la musique, la causerie, le spectacle, le frisson varié de tous les instants.., Pour moi, ce n'est pas la même chose... Je lui reproche sa cohue, où j'ai desséché ma jeunesse pour gagner mon pain et un nom... Je lui reproche sa richesse, à la portée d'une poignée d'hommes, qui n'empêche pas les plus pauvres de mourir de faim dans la rue... Je lui en veux de sa beauté même, qui laisse le cœur solitaire, et l'exalte de tous les désirs sans jamais le rassasier !...

SUR LA FOI DES ÉTOILES ii

JACQUELINE

C'est un peu vague... Mais je crois comprendre... Vous lui reprochez de n'être pas à vous... Si vous êtes ambitieux, pourtant, vous n'avez pas lieu de vous plaindre...

CLAUDE

Oh ! je sais... je réussirai!... je ne me plains pas...

JACQUELINE

Au contraire... Voyons, qu'est-ce que c'est, votre vie?...

CLAUDE

Celle d'un médecin de quartier pauvre, voilà tout...

JACQUELINE

Et la chimie, le laboratoire?... Votre place à la Faculté ?. .

CLAUDE

Je l'ai perdue... pour cause politique... Mon nom sur une liste de journal... Çà, ce n'est rien, c'est un plaisir... Je gagnerai de quoi, s'il me convient, faire de la science pour elle-même... En attendant je soigne les autres... et m'occupe un peu de questions sociales... Comme flânerie, j'ai les quais de la Seine, les galeries de l'Odéon, le Luxembourg... Tout cela c'est très beau, n'est-ce pas?... Eh bien, vous me croirez ou non : il y a des soirs où j'ai envie de tout planter là et de partir... Oui, de m'enfuir, sans rime ni raison, n'importe où... pour les colonies !...

JACQUELINE

Çà prouve que vous n'êtes pas heureux.,. Nous gommes quittes.

PjC.

CLAUDE; haussant un peu les épaules.

On ne vit pas pour être heureux...

JACQUELINE

On peut essayer tout de même, au moins une fois... Il faut vous marier, mon ami...

CLAUDE, tressaillant.

Ne dites pas cela...

JACQUELINE

Qu'est-ce qui vous prend ?...

CLAUDE, avec effort.

Pour se marier^ il faut deux choses... Etre riche, d'abord... Je suis pauvre... Je ne veux pas voir souffrir ma femme, ni me priver d'avoir des enfants... Il faut encore aimer quelqu'un... On ne choisit pas...

Bon ! vous serez riche un jour ou l'autre... et, pour le reste, il n'y a qu'à chercher, vous trouverez bien...

CLAUDE

A moins que je n'aie trouvé déjà... trouvé... trop tard I...

JACQUELINE

Vous avez?... je vous demande pardon... Je ne voulais pas vous faire de peine. ..(C/h silence,)

CLAUDE

Vous ne vous rappelez pas un jour — un jour de vacances de Pâques, en cette saison justement — où j'étais de passage ici, il y a de cela quelques années ? Nous étions encore au collège... vous portiez vos tresses, je crois... on jouait... Vous deviez

VOUS cacher et j'allais à la découverte... Je vous ai surprise là-bas, près de l'étang, sous la haie d'aubépines alors toute blanche de fleurs... Vous teniez un bouquet de ces fleurs... et, me le lançant au visage, vous vous sauvâtes, les cheveux au vent... Ce paquet de fleurs épineuses, je le sens encore qui me fouette !... Je vous rejoignis à la course, et vous étiez un peu honteuse, car ma figure était en sang... Vous ne vous souvenez plus ?

JACQUELINE

Ma foi non, je l'avoue... j'ai mauvaise mémoire... pour mes propres méfaits/ surtout.

Eh bien, moi, je noublie jamais.- . c'est grotesque, d'ailleurs, j'en conviens...

JACQUELINE

Non certes... c'était le bon temps... mais il est loin... si loin de nous !...

CLAUDE

Dites: si loin de vous... pour moi...

JACQUELINE

Je n'aime pas m'en souvenir I...

CLAUDE

Vous avez raison... Excusez-moi... [Un silence.) Olivier n'est pas vraiment malade ?...

JACQUELINE

Non... comme toujours, ni plus ni moins... je ne pense pas...

CLAUDE

Ah la bonne heure... il m'a surpris, avec sa dépé-

ià SUR LA FOI DES ÉTOILES

che... Si ce n'avait été pour lui... Je me suis demandé un instant si ce n'était pas un stratagème...

JACQUELINE

Pour vous faire venir?... C'est bien possible... Il a grand besoin d'amitié... Vous connaissez son humeur bizarre... Puissiez-vous y voir clair, j'y renonce...

CLAUDE

Qui le soigne ?...

JACQUELINE

Le docteur Monnier.

CLAUDE

Je me rappelle ce nom là... un grand, l'air d'un fermier robuste?...

JACQUELINE

Oui... le plus excellent des hommes... Il vient ici presque chaque jour... C'est un vieux flirt de tante Edmée... il l'a demandée, autrefois... On l'a nettement éconduit parce qu'il était libre-penseur, comme dans George Sand... Ça se faisait, dans ce tempslà... Ils s'adorent... ils jouent au bézigue... elle lui fait des entremets... Une voiture I... Ce ne peut être que lui...

CLAUDE, s'approcitant de la porte- fenêtre.

Oui... blanchi, mais toujours le même... tanné par la course au grand air... Comme çà évoqué^ l'ancien temps !... [Entrent tante Edmée et le D^ Monnier. C^est un homme d^é de la cinquantaine ^ solide et trapuy de figure ouverte à l'expression joviale^ encadrée de fai'oris qui grisonnent et de cheveujc drus

presque blancs^ Son allure comme sa tenue sont celles (Vun campagnard aisé. Il porte à la boutonnière un ruban violet,)

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