SCÈNE VI CLAUDE, LE D' PIONNIER
CLAUDE; il se promène neri>eusement^ le visage contracté.
Savez-vous qu'il va mal ?... Très mal ?...
LE D"" MONNIER, aSsis,
Je crois le savoir...
CLAUDE
J'en doutais I. . . Un poumon atteint, autant dire fichu... Si l'autre y passe, la ruine complète... A la merci d'une bronchite!... Avec ça l'anémie générale... pour l'enrayer, trois mois à peine, ou c'est une partie perdue... [Se retournant vers le D^ Mon» nier.) Mais vous le laissiez mourir, monsieur !«.. •
LE D"" MONNIER
Etes-vous certain de le sauver?...
CLAUDE
Certain, non... mais il y a des remèdes... la suralimentation, les eaux, l'air de la mer ou des montagnes... les pointes de feu, dont je vais essayer...
On se défend !.;.
LE D"" MONNIER
' J'ai fait de mon mieux, à la vieille méthode... je crois avoir retardé la chute... mais je ne me donne pas pour un grand clerc...
CLAUDE
En ce cas, on appelle de l'aide !...
LE D'" MONNIER
C'est ce que j'ai voulu faire maintes fois... Olivier s'y est longtemps opposé... Je crois bien que sans moi, tout de même, vous ne seriez pas encore ici...
CLAUDE
Mais la famille?... il fallait la prévenir. . . A quoi bon la tromper, lui cacher ?...
C'était la volonté formelle de votre ami, monsieur Brienne. J'ai cru devoir m'y conformer.
CLAUDE
Que diable, monsieur, permettez-moi !... un souhait de malade est un souhait de malade!... Nous ne sommes pas là pour obéir... Quand on est responsable, on passe outre 1...
LE D*" MONNIER
Ça dépend de l'idée qu*on se fait. La mienne est un peu dififérente.
CLAUDE
, Peut- on la savoir?...
LE D"" MONNIER
Volontiers. Je tiens que, sauf dans certains cas, c'est le malade qui est responsable, et bien plus clairvoyant que nous-mêmes... Olivier sait très bien
ce qu'il veut. Il traverse une épreuve obscure où nos conseils sont de pauvres flambeaux. De quel droit, sans en être prié, serais-je venu m'interposer dans les débats de sa conscience, où s'agitent la mort et la vie?,.. Sais-je ce qu'il faut à son âme, et quelle est la meilleure vérité ?... Je ne suis qu'un médecin, non un prêtre... Je fais mon métier tout bonnement...
CLAUDE
Et votre métier ne vous commande pas d'agir sur l'esprit comme sur le corps ?... de le persuader, de le contraindre?...
Ma foi non; ma tâche est plus humble, mais je m'en contente, voyez-vous. C'est peut-être par habitude de soigner des paysans, des simples... Ils parlent peu et ne s'inquiètent guère, et je ne songe pas à les troubler... a Je les panse, et Dieu les guérit, » Dieu, c'est-à-dire la nature... Ils vivent et meurent tranquillement, c'est un secret qui tend à se perdre... Pour moi, qui depuis trente ans les fréquente, je les admire et je les envie...
CLAUDE
Une philosophie commode!... Je me permets d'en avoir une autre...
LE D"" MONNiER
A votre aise... Olivier vous consulte, vous êtes maintenant le maître ici... Je vous laisse le soin de le conduire... C'est assez délicat, vous verrez... (// se /è(^e.) Vous ne le jugez pas perdu?...;
CLAUDE
Non pas I... j'espère bien le contraire...
LE D^ MONNIËR
Tant mieux I... Tant mieux !... C'est que, tout de même, je me suis fait du mauvais sang... Allons, bonne chance !... (// tend la main à Claude,)
CLAUDE
Merci... et, n'est-ce pas ? sans rancune. t. J'ai été secoué, tout d'abord... excusez-moi...
LE D' MONNIER, allant vers la porte.
C'est trop naturel, mon cher monsieur... Il n'y a pas d'offense, vous êtes jeune... Vous reviendrez de certaines idées, si savant que vous puissiez être... Adieu I
CLAUDE
Au revoir, docteur... Surtout ne restez pas sans venir, .je ne suis ici que de passage, moi. . . Je n'entends pas vous supplanter...
LE D^ MONNIER
Nous nous revoyons tout à l'heure... Je déjeune ici... à bientôt I... {Il sort.)
CLAUDE, seul.
Je parle du devoir des autres... Propre censeur!... Conduis-toi toi même!... Où est le devoir, maintenant ?... {Entre Jacqueline.)