LA MORT DU METAYER
27 août.
Quand la nouvelle se répandit dans la commune que le vieux Lanneluc venait de tomber malade, tout le monde eut le pressentiment de sa fin. Jamais, depuis quatre-vingt-treize ans, il ne s'était arrêté, sinon pour dormir, il n'avait fait halte dans son labeur presque séculaire. C'était un grand et puissant vieillard, à la face rasée, une face que le temps avait rendue exsangue, mais dont il n'avait pu altérer ni la plénitude, ni la pureté de traits. On était frappé de la noblesse de ce visage. Le maintien resté droit ne démentait point la mine. Lanneluc avait commandé toute sa vie d'homme. Il en gardait une assurance de pas, une fermeté de regard, "une force de voix imposantes. Dans la métairie du Hazan, qu'il avait prise des mains de son père mourant, il régnait respecté, obéi, aimé,
sur un peuple d'enfants : fils et filles, gendres et brus, petits-fils. Les dominant tous encore du front, il semblait être enraciné, au milieu d'eux, dans ses vastes champs et ne pouvoir point finir. Pourtant, Lanneluc « n'était pas bien ». Ce qui veut dire chez nous être en danger. Et la nouvelle qui gagnait, à la nuit, de métairie en métairie, comme le vent de bois en bois, empruntait à l'ombre envahissante une sorte de frisson inquiétant.
Lui, assis sur une chaise haute, adossé à des coussins, au coin du feu, se sentant atteint, sans un mot ou un soupir, se considérait avec étonnement. On était à la fin de l'été de la Saint-Martin. Une dernière fois, avant le sommeil hivernal, la terre se réchauffait à la flamme tardive. Lanneluc, quoique très las, mangeait encore. Sans doute l'autre jour, il s'était trop attardé à voir rentrer les derniers maïs, et le mauvais souffle l'avait pénétré. Car une épidémie de grippe sévissait. Il ne toussait point. Seulement une grande faiblesse, traversée de sueurs, le tenait là. Cette impuissance l'humiliait. Célèbre quarante ans pour sa force prodigieuse, capable hier encore de charger un sac de blé, il avait honte de ses jambes, juste bonnes à présent à le soutenir. De plus, comme sa main
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s' était mise à trembler, il avait dû renoncer à se raser, Et, jusque-là, il portait une damejeanne à ses lèvres, sans laisser vaciller d'un doigt le goulot. Ses enfants alarmés appelèrent le médecin. Lanneluc, qui ne se découvrait jamais et saluait de la main, ne pouvant plus aller à sa rencontre, comme il le faisait quand un étranger venait à la métairie, lui tira un grand coup de béret. — « Eh ! monsieur, lui dit-il, c'est bon pour les jeunes de se soigner. Les si vieux, comme moi, doivent partir. » Puis, il renvoya les siens. Le médecin l'ausculta. Le cœur commençait à fléchir. Il reprit : « Où en suis-je? » — « Vous êtes si fort. » — « Le bœuf de mon père l'était aussi. » Dans sa jeunesse, il avait vu le plus beau mâle du troupeau s'arrêter un soir, se coucher quelques jours et mourir. Il s'en allait comme lui, miné par un mal subit. Le médecin hocha la tête. « Alors, adieu, monsieur. J'ai quatre-vingt-treize ans ; il n'y en a pas pour tous autant ».
Dès lors, le mal s'acharna à le détruire. Comme il s'obstinait à rester assis, on l'installa dans sa chambre, sur une sorte de fauteuil allongé où il avait l'illusion de pouvoir se mettre debout d'un pas. Son souffle se faisait plus court. Son noble visage se tirait. II
se taisait, soit que parler le fatiguât, soit qu'il ne voulût point qu'on entendît le son affaibli de sa voix. Et il se prit à revenir mentalement sur le passé. Au regard de ses yeux devenus plus profonds, on voyait qu'il rappelait à lui ses souvenirs. Sa fille aînée, qui ne le quittait plus, dont cette vie ancienne hantait aussi la mémoire, lui dit : « Père, vous pensez à maman, à Janouet, à Labric? » Il fit oui de la tête. Toute la famille savait qu'ils avaient été ses grands attachements. Dans l'espèce humaine, sa femme et son premier petit-fils ; dans l'espèce animale son chien. Tous trois étaient morts.
On se souvenait dans le pays de sa joie, de la façon dont il l'exprima quand il avait épousé la belle Jeannette. Au retour de la messe de mariage, de peur qu'elle ne marchât dans la boue, il l'avait emportée à demi couchée dans ses bras, de la route à la métairie, à travers tous ses champs, grave et muet, en lui couvrant la face de baisers. Cet amour ne fut balancé que par celui qu'il voua à Janouet. On a écrit que les fils de nos fils nous enchantent. Du berceau où il le caressait à la charrue qu'il lui apprit à manier, l'enchantement ne cessa d'incliner le grand-père vers le petit-fils. Ils allaient partout ensemble, la
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main dans la main, l'enfant trottant à côté de l'aïeul. Puis l'enfant périt, comme un épi en fleur. Quand on eut cloué le cercueil, Lanneluc s'enfuit au fond de ses bois. Et là comme un lion blessé, il rugit de douleur tout un jour. Lui non plus il ne voulait pas être consolé... Pour son chien, un pur berger, il succomba à la piqûre d'une vipère. Lanneluc ne consentit plus à en acheter un autre. Il valait plusieurs pâtres. Le bétail détaché, il le conduisait seul au pâturage, l'y gardait, l'en ramenait, le soleil couché. On le voyait, au retour, compter les bêtes, et s'il en manquait une repartir la chercher. Il connaissait les champs de la maison comme le métayer, ne les laissait point dépasser par les bœufs, eu chassait les intrus. Au reste, plein de son personnage. Quand son maître, pour rire, faisait mine de l'accompagner, il se couchait, trouvant que c'était trop de deux pour la même besogne.
Cependant Lanneluc empirait. Son appétit tombait. Il haletait par moments. Son grand corps était traversé de frissons comme un arbre que l'on abat. Il ne souriait plus, même aux petits, lorsque les siens venaient s'informer de sa santé. Il demanda le prêtre. Il avait cru et pratiqué toute sa vie. Il reçut les
saintes huiles sur le front, les yeux, les lèvres, les oreilles, les mains et les pieds, il communia devant la famille assemblée, avec émotion et simplicité, avec la volonté de donner l'exemple jusqu'au bout. Les cierges soufflés, il pria qu'on le laissât seul avec son fils aîné, Romain. Il le fit asseoir à son côté. Il lui dit : « Quand je serai mort, tu trouveras mon testament dans le tiroir de mon armoire. Tu le liras aux autres. Car tu seras alors le premier ici. Je t'avantage ; seulement un peu : je vous aime tous ; assez cependant pour que tu gardes le commandement. Ma mort ne doit rien interrompre. Je regarderai de là- Haut. Je me réjouirai de voir le pli profond du travail que j'ai imprimé en vous subsister. » Il était oppressé ; il se tut. Au reste, il avait tout dit. Romain pleurait. Il lui mit se large main autour du cou, attira ce visage en larmes et le baisa longuement. Puis, il reprit : « Maintenant, va, attelle le tombereau, mets un matelas dessus. Vous m'y porterez. Je veux revoir une dernière fois la terre. » Le fils obéit.
L'après-midi touchait à sa fin. Un pur et doux rayonnement s'épanchait encore. Sur la surface des champs, les blés et les avoines achevaient de germer comme une herbe
courte, et les prés verdoyaient toujours, et le bois de chênes, là-bas, en lisière du bien, n'avait rien perdu de son opulent feuillage. La saison l'enrichissait de pourpre et d'or. Certains arbres ressemblaient à des torches flambant immobiles, d'autres à des lampadaires géants. La vie n'était pas suspendue, à peine ralentie. Lanneluc, allongé sur son matelas, adossé au fond du tombereau, emplissait ses yeux de ce spectacle. En passant près de la vigne il dit : « Tu vois, il manque des piquets » ; et près de la dernière avoine : « Tu n'oublieras pas de la herser. » Et le tombereau, au pas lent des bœufs, le promenait dans les allées étroites, d'assolement en assolement. Et il songeait que mort, demain peut-être, sur ce même véhicule, traîné par le même attelage, il descendrait au cimetière. C'était une de ses dernières volontés. Il parvint à une vaste pièce de terre orientée vers le couchant. Il demanda d'arrêter. Ce coin de terre l'émouvait plus que les autres. Il l'avait défriché au commencement de sa vie mariée, prévoyant qu'il faudrait agrandir les emblavures... Il sortait tout radieux de la couche nuptiale. Il s'en allait, avant le jour, piquant une jeune paire de bœufs encore indociles. Et, la poitrine ouverte au souffle
matinal, il poussait son sillon, et la lumière naissait derrière lui, et elle accrochait des lueurs blondes à la pointe des cornes de ses bêtes, et il lui semblait que des étoiles attardées s'étaient posées là, un instant, avant de s'éteindre... Un soupir gonfla son cœur épuisé. Il leva la main comme pour bénir ce lieu d'élection, et puis il fit signe de retourner à la métairie. Il y rentra, les deux bras étendus, appuyés sur les panneaux du tombereau, le regard perdu à l'horizon, vers l'ouest, où les grands soleils s'abîment.
Alors seulement il consentit à s'aliter. Il eut une faiblesse, revint à lui, et dut penser qu'il était temps de dire adieu à sa terre comme aussi de parler une dernière fois à Romain, si court qu'eût été l'entretien. L'ombre gagnait la pièce. On apporta une lampe. On l'installa derrière lui, afin que son éclat ne fatiguât point sa vue. Il ferma les yeux, il ne les rouvrit plus que de loin en loin pour les porter sur ses enfants qui se relayaient à son chevet. Parfois, la respiration lui manquant, il appuyait une de ses mains sur sa poitrine, et une grande angoisse envahissait son visage. Toute sa force l'abandonnait. A l'aube il regarda la fenêtre. Romain courut l'entre-bâiller et souffla la lampe.
Lanneluc parut frémir. Avec l'air pur, parmi l'odeur humide de la terre qui se réveillait, le carillon de l'angélus entrait dans la chambre. De Mormès au nord, de Toujun au sud, de Magnan à l'est, du Houga à l'ouest, légers, martelés, cristallins, les angélus sonnaient alertement dans la campagne. Le son limpide, répandu du haut des clochers dans la clarté nouvelle, au commencement d'un beau jour, semblait descendre comme une autre rosée, germée, celle-là, pour rafraîchir et pour tremper les âmes, celles qui allaient reprendre la vie, celles qui allaient affronter la mort... Lanneluc reconnaissait bien ces carillons. Il les écoutait venir à lui, vibrer un instant et passer. Ces sonneries l'avaient accompagné toute sa vie dans ses travaux, les réglant mieux qu'une horloge, montant et tombant avec le soleil, planant un moment à midi avec lui. Il se rappelait leurs avertissements. Ainsi le chant de la cloche du Houga, apporté le matin par le vent d'ouest, prédisait la pluie ; petit pâtre encore, il savait qu'il fallait se couvrir ; au contraire, le chant de la cloche de Mormès, venu sur le vent du nord, annonçait le temps sec. Et, pour lui, chaque carillon avait son timbre, comme la parole de chaque homme a son accent. On
ne sut point ce que ce dernier angélus remua dans son cœur : on vit une larme filtrer sous ses yeux clos.
Il s'affaiblit toute la journée. Des sueurs l'inondaient. Il était haletant. L'effort qu'il faisait pour respirer engendrait un râle épais, qui semblait à tout moment s'arrêter dans sa gorge. Ses filles, agenouillées au bord de «on lit, chacune d'un côté, lui tenaient les mains et pleuraient sans bruit. Ses autres enfants entraient, sortaient, revenaient, poursuivis par son image, déconcertés par cette agonie, ne pouvant croire qu'il expirait, lui qui les voyait depuis si longtemps naître et grandir. Comme ils étaient tous rassemblés autour de lui, les bêtes rentrées, à la chute du jour, Lanneluc eut une suffocation. Elle «'apaisa. Mais il comprit qu'il partait. Il rouvrit les yeux, il les fixa tour à tour sur ces être aimés, comme s'il voulait rassasier son âme de leur vue, et puis, des visages, il les promena sur les choses environnantes. Après quoi, il dégagea sa main droite et, du doigt, il montra les cierges ayant servi pour l' Extrême-Onction qui encadraient toujours le crucifix sur la table. On les alluma, on les approcha. Il joignit les mains. Tout à coup il eut un geste de recul. Il venait de voir,
en les croisant, que ses ongles bleuissaient. Sa vie, cette vie qu'il avait connue si abondante en lui, se retirait sans retour. Alors il fit un grand signe de croix, de toute la largeur de ses épaules, et il referma les yeux longuement, comme pour les préparer à l'ombre, à la nuit, à la mort... Sa tête tomba de côté. Un instant il parla, à mots entrecoupés. On entendait seulement : « Hâ ! Bouét ! Hâ ! Marty ! Hâ ! » Il gourmandait, il piquait ses bœufs. Sa voix devint de plus en plus basse. Et ce fut un souffle qu'il parut exhaler, comme un profond soupir silencieux, à jamais...
A ce moment, un grand bruit de vent s'éleva du côté du nord. Il arrivait, comme une rumeur continue, dans le soir tranquille. C'était un dernier vol de palombes en migration. Elles passèrent sur la métairie, nuée vivante, dans le battement sifflant de leurs milliers d'ailes. On eût dit qu'elles ouvraient la route aérienne à l'âme exhalée, se hâtant aussi vers la lumière, vers la lumière incréée...
C'est ainsi que j'ai vu mourir aux champs...