LE SANG
25 juin.
Tous les besoins de la terre sont pour ainsi dire fonctions les uns des autres. S'il est nécessaire à la terre d'être soumise à la divi>sion du travail, celle-ci ne devient possible que par l'abondance des bras. J'ai indiqué dans quelles proportions les hommes manquent aux champs après les coupes sanglantes de la guerre. J'ai parlé des palliatifs : apportés ici par la machine appelée de remplacement, soit de l'homme, soit de la bête ; fournis là par l'embauchage, soit d'ouvriers d'une région voisine rendus libres par les conditions d'une culture spéciale, soit de saisonniers venus de l'étranger, d'outre-monts. Maind'œuvre et outils au reste coûteux et, pour les petites bourses, inabordables. Aussi n'estil à mon avis qu'un recours stable, et c'est le recrutement assuré au sein même de la famille par l'enfant. La couche nuptiale est le
réservoir de la terre comme de la race. Il en ruisselle de l'être dans la chair et dans la glèbe également.
L'enfant, le fils du terrien, est indispensable sur un bien. Seul il est assez passif, patient, tenace, entêté, fait à la déception, habitué aux surprises du climat et du sol d'une part, de l'autre instruit des ressources de la terre, conscient de la nécessité de sa tâche, fertile enfin en projets et en espérances, pour se tirer des mécomptes d'une vie de laboureur et pour en subir les accidents. Il n'est point de métier qui demande plus d'acquisitions expérimentales, un plus constant apprentissage, en un mot plus d'atavisme. Cet acquis lointain est utile en mille circonstances. Certains débats d'affaires sur un marché aux bœufs suppose une foule de connaissances sur les animaux, de renseignements sur les cours, de prévisions touchant le rendement des fourrages, que tout autre que cet homme, accoutumé à en deviser avec lui-même en labourant pas à pas, rompu aux roueries des chalands, baigné dans cette ambiance, n'arrivera point à coordonner dans son esprit... De même tout autre que lui n'atteindra pus à cette simplicité de moyens sur ce chantier, à cette souplesse d'application ; tout autre
n'interviendra pas avec ce coup d'œil lucide au cours d'un contretemps ou d'un péril subit. Ceux qui, étrangers au sol, à la spéculation et au commerce agricoles, se sont mis à la terre, ont connu des déboires et essuyé des pertes que nulle documentation livresque n'a pu leur éviter. Le soin, le souci, le sens et l'intuition de la terre leur faisaient défaut : qualités innées chez l'homme germé sur le sillon. C'est pourquoi on peut envisager la marche d'une usine, d'une fabrique ou d'un magasin avec un personnel de fortune, mais non l'exploitation d'un domaine où les tâches de travailleurs à toute main abondent. Et tous les salariés hors champs du vaste monde ne sauraient suppléer au labeur sagace et averti d'un petit possédant. « Ça leur est défendu », comme disent nos paysans.
Ainsi, la descendance rurale apparaît comme la condition même du travail agricole. Il va de soi que, plus elle est nombreuse, mieux elle résout les problèmes multiples de la culture, simplement par le jeu et l'emploi naturels des individus. Un dernier mot s nombreuse, elle pare encore à l'abandon des foyers. Qu'un fils unique s'en aille, en effet, et la porte retombe sur le vide. Mais l'espoir demeure s'il y a deux ou trois garçons éche-
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lonnés. Un abandon successif est exceptionnel. Souvent le benjamin relève le feu et l'attise de ses mains fidèles. Enfant tardif, plus doucement couvé, il sent des liens plus forts le retenir... Or, c'est aux champs que la natalité décroît le plus. Il faut l'écrire cependant à l'honneur des veuves et des filles, le crime brutal, l'avortement est rare. Les autres, les femmes mariées, comme ailleurs, n'en ont pas besoin. La nature agit ici sur l'espèce humaine : elle l'incite « à porter jusqu'au bout son fruit » comme la bête, comme la plante, comme le sol. L'animal qui se vide est aussitôt vendu, la vigne qui coule arrachée, et la terre qui ne rend point passée et repassée par le fer. Rien qui ne doive enfanter à son heure une fois fécondé ; et, sauf accident ou hasard, rien qui se soustraie à cette loi. La femme se plie en général au sort commun. Elle paie la rançon de la faute, assurée au reste que son enfant ne sera point rejeté, ni elle-même repoussée et honnie... Mais, si l'homme de la terre, entraîné par l'exemple, répugne encore à voir « perdre », à « faire perdre son fruit », il cède à la suggestion de s'affranchir de la fatalité de l'amour, subie passivement à côté de lui par tout ce qui vit. Les ménages limitent volon-
tairement leur postérité. Les pratiques malthusiennes contaminent les campagnes comme les villes. La race de plus en plus hésite devant la vie...
J'ai ramassé précédemment, en quelques lignes, les causes de cette stérilité voulue : diminution de cœur à l'ouvrage, besoin d'un bien-être inconnu auparavant, désir de voir fils ou fille se tirer plus heureusement d'intrigue. Cette dernière préoccupation est avivée aux champs du souvenir d'enfances souvent pénibles, assujetties à des tâches trop lourdes, de la mémoire aussi de débuts de vie mariée assombris, hantés par le souci du pain quotidien. Cependant la raison profonde chez le rural est la peur du morcellement de son bien. Car une terre qui commence à être entamée par l'héritage s'en va lambeau par lambeau, sans que rien en puisse arrêter l'émiettement. Un petit cultivateur, dont le bien est destiné au partage, me confiait î « Monsieur, il me semble que l'on va m' enterrer deux fois. » C'est-à-dire non seulement en son corps, mais aussi en ses sueurs, ses labeurs, ses projets, ses gains, son œuvre enfin, et en cet espoir de survivre, de se continuer tout entier là où il s'est affermi, en ces choses disjointes de sa personnalité pro-
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fonde, vouées à la dispersion légale... Ceuxlà qui vivent sur un bien de famille petit ou grand, rassemblé au cours des générations par vastes tranches ou par morceaux, qui, dans toute acquisition, retrouvent un effort du passé ; sur chaque pierre la trace paternelle, dans chaque pièce les habitudes de la race ; à qui pas une porte battant, pas une tuile tintant sous la pluie, et jusqu'au silence alentour, n'est sans rappeler des émotions éprouvées déjà par les hommes de leur sang : ceux-là comprendront l'amertume de cette parole... Je connais un père de fille unique, lentement sorti du sol, qui préfère les charges d'une culture livrée à des mercenaires, plus onéreuse que l'éducation d'autres enfants, et les difficultés sinon la rupture probable, prévue avec un gendre, à la perspective d'un partage de sa terre. Ah ! sa terre et lui sont mêlés à ce point que morceler l'une est déchirer l'autre... !
Les femmes à l'ordinaire ignorent ce souci. Transplantées la plupart du temps, elles manquent du sens de la suite, elles s'embarrassent peu d'un sol où elles n'ont fait que suivre leur mari. En revanche le bonheur et le succès, l'orgueil de la vie les tentent invinciblement pour leurs enfants. Et puisque tout
cela se poursuit, sinon s'acquiert par la fortune, dans ce monde où plus qu'ailleurs l'argent prend du poids, où le moindre grain de blé est à la lettre gagné, la femme établit son calcul en ménagère qui compte. Ce n'est point seulement qu'une main pioche moins que deux dans la soupe, c'est que l'on élève mieux, soigne mieux, que l'on pousse plus loin l'enfant unique... Un autre sentiment, naturel autant que personnel, intervient encore. La femme appréhende le surcroît de peines et d'entraves, d'angoisses, de douleurs apporté par une nichée nombreuse. Elle sait qu'elle ne cesse de souffrir ou de pouvoir souffrir dans cette chair de sa chair. Par le corps, par le cœur, l'esprit et l'âme, elle se sent éternellement attachée à l'être procréé dans ses flancs, qui vit sa vie, sans se douter souvent des liens qu'il distend ou qu'il rompt... Et puis, la mort ne laisse point de passer ! Que de femmes ont été frappées au plus vif durant cette guerre... ! Une vieille paysanne, mère de trois fils tués à l'ennemi, dont je saluais attendri la triple couronne d'épines, s'écria : « Si je n'avais eu qu'un fils, je n'aurais pleuré qu'une fois !... »
Contre ce mal qui gagne, qui ronge peu à peu le territoire, on préconise des primes à la
natalité. Allocations, exonérations d'impôts, majorations de salaires, faveurs dans les administrations de l'État dont les familles nombreuses bénéficieraient. D'aucuns y joignent une consécration civique : le vote plural accordé au père ; d'aucuns songent à refondre le code successoral. Je ne dis rien de la répression de l'avortement et de la propagande malthusienne, service de salubrité qui devrait être implacable. Il y a là d'heureuses initiatives. Toutefois, quels avantages et quels honneurs compenseront les charges, les fatigues et les angoisses éprouvées et, s'ils versent des larmes inconsolables, qu'offrir à ces parents dévorés de regret? La question est plus haute à mon sens. Le stimulant efficace se trouve au fond de l'âme : il a le nom de Devoir. La procréation est un devoir : envers la famille, envers la Patrie, envers Dieu...
Nul n'a le droit de refuser son sang, pas plus pour alimenter la vie que pour affronter la mort...
Un fils doit continuer la lignée. Et qui n'a qu'un enfant n'en a pas. Les siens n'ont point mené jusqu'à lui la famille, sa fortune, son renom, ses vertus, pour qu'il les livre au hasard d'une naissance unique. Ils lui ont
transmis une œuvre de longue haleine. Plus elle a duré, plus elle a besoin de mains qui la soutiennent, car tout s'épuise. Cette race ne lui appartient pas à lui seul. Il n'est point libre d'en mésuser. Puisqu'il en a reçu, ensuite accepté les bienfaits, la situation, l'aide dans le monde, puisqu'il en a joui, il en devient comptable envers ceux qui ne sont plus et ceux qui sont à venir. On n'est dissocié ni dans le temps ni dans la durée. Entre l'ascendance que l'on prolonge et la descendance que l'on prépare, on fait figure d'anneau dans une chaîne, où d'autres anneaux sont appelés à se souder, qui, à leur tour, serviront de point d'attache. Qui ne comprend la nécessité de nombreux maillons pour renforcer la chaîne? C'est pourquoi, ces anneaux vivants, non seulement on les apportera, mais encore on les forgera, afin qu'ils acquièrent la résistance propre à leur fonction future... Ce devoir n'est point créé, il est inné. De quel désir les couples stériles poursuivent l'enfant ! Enfin la nature crie l'exemple. Où s'arrête-t-elle au fruit unique? Elle sait trop que la mort de l'espèce est au bout.
S'il n'est point permis de mettre en hasard sa race, il l'est moins encore de faire défaut
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à son pays. Dès que l'on vient au monde on lui appartient et il vous appartient. En naissant à la Patrie, on signe pour ainsi dire le même contrat qu'en naissant à la Famille. Pacte accepté pour vous, tant il est naturel et instinctif, qui vous donne votre place dans l'espèce humaine, votre nom, et vous incorpore à tout un peuple. Au jour du tumulte, quand l'ennemi menace, nul ne balance à l'observer. C'est comme un bond du cœur. Et la Famille elle-même disparaît devant la Patrie : ou mieux se fond en elle. Mais se donner seul ne suffit pas. L'homme est éphémère. Il doit des fils à la Patrie dans le présent et dans l'avenir. Il les lui doit contre la concurrence et l'agression étrangères. En face de peuples forts, prolifiques, impatients et avides, l'équilibre, la suprématie, la domination est question de masse, de masse d'hommes. La puissance industrielle, minière, agricole ; les murailles, les machines, les canons ; la science même et l'art : tout n'est qu'entassement perdu, pensers vains, si la goutte de sang, la goutte de vie humaine tarit... Nous comptons des morts comme aux cieux des étoiles. Avant, déjà, nos rivaux l'emportaient du poids de leurs enfants. Si nous avions eu quatre fils par foyer, un piquet de garçons,
LE FOYEÏt 239
l'Allemagne eût peut-être grincé des dents, mais non mordu. Et avec tous, aujourd'hui, nous traiterions à égalité dans les œuvres de paix. La France appelle des enfants. Non des fils d'adoption. Des fils de source pure, nés de Gauloises. La qualité du sang importe. Rome à la fin eut beau mêler au sien tout le torrent barbare, elle perdit l'empire... Sa v^eine abâtardie était vide de Dominateurs... Il reste Dieu, et ce qu'il ordonne. Il a créé pour le renouvellement intarissable de la matière et de la chair. Il veut entretenir la magnificence et la profusion de son œuvre. Il a imprimé cette volonté sur l'univers. La multiplication des germes y est infinie. Un gland qui roule à terre enferme la semence d'une forêt. Dès qu'il y a destruction d'un organisme, il y a transformation et reconstitution à côté. Rien ne saurait se dérober à cette loi. Et, lorsque s'élevant dans l'échelle des êtres on arrive à l'animal, on le trouve soumis à des saisons d'amour, à la force aveugle du rut, qui l'empêchent de ralentir sa fécondité. Pour l'homme, en le modelant et en l'animant, Dieu lui apprit le décret primordial : « Crois et multiplie. » S'il l'a laissé libre de ses étreintes, en raison de sa dignité d'être fait à son image, et pour qu'il puisse
mériter, il souffre impatiemment qu'il transgresse son commandement. Partout où Adam et Eve s'unissent, il regarde comme un attentat à sa Providence le refus de procréer, et comme un défi à sa puissance. Dans l'acte de vie où le Créateur associe sa créature en répandant le souffle dans la chair, il est mis en échec par l'homme. L'homme lui dit : « Tu n'iras pas plus loin. » Tous les livres saints qualifient la rébellion de crime. Individus et peuples en courent les risques...
« l'arroumic » : la fourmi
12 juillet.
Ses voisins, paysans comme lui, métayers ou brassiers, lui ont donné ce « chafre », ce surnom. En patois, la fourmi est du masculin, on dit, on écrit un arroumic. Ils l'ont appelé ainsi à cause de son économie, de sa prévoyance, et surtout de la constance qu'il a mise vingt ans à acquérir un petit bien, oh ! tout petit encore, un embryon de propriété, ajoutant un are à un autre are, comme la fourmi apporte un grain de mil à côté d'un grain de mil. Labeur émouvant, parti du dénuement, car l' Arroumic n'eut au début à lui que le vêtement qui le couvrait et un jeu d'outils, pour aboutir à la possession de cet enclos au soleil. Et si je signale que, durant cette longue lutte pour l'acquisition d'un foyer, il ne se départit jamais d'une stricte honnêteté, j'aurai, je pense,
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d'un mot, rendu hommage à cet humble travailleur.
Il y a vingt ans, nous étions jeunes hommes tous deux, je l'employais comme saisonnier, à l'époque des grands travaux, quand l'ouvrage presse. Entre temps, il s'embauchait ailleurs, partout où les rudes besognes de la terre chômaient. Il était terrassier. Moyen, râblé, infatigable, la face brune éclairée d'yeux gris que le hâle des joues rendait ardents, il travaillait fortement, enfoui jusqu'aux genoux dans le limon qu'il piochait, non sans une certaine coquetterie dans la façon de couper, de tailler les talus, afin que l'on reconnût de loin les tertres élevés de ses mains. Il acceptait parfois d'aider un bûcheron ou un scieur de long dans l'embarras. Dès qu'il entrait dans la futaie la chute des arbres s'accélérait, avec son fracas profond et bref, et quand il empoignait la grande scie à bras, sous la pièce à débiter, le « son du bois », en poussière épaisse, coulait sur ses pieds à chaque coup des dents d'acier. Ou encore, il prenait des piquets de vigne, à façon, et l'hiver, arrachait des souches, à moitié bois. Mais il aimait bien mieux venir chez moi... Faucher, au scintillement de la rosée, les hautes herbes « tremblantes » qui agitent leur
fin plumet de fleurs mûres avant de choir, dans une poudre de pollen ; abattre les grands blés épandus dans la plaine, ondulant d'un bord à l'autre, d'une seule ride comme un flot, une nappe lourde qui crépite sous l'astre à pic ; fouler les raisins dans la cuve, d'un piétinement élastique, les raisins chauds qui éclatent, et exhalent une odeur capiteuse dans l'air moite de l'automne : cela le reposait et le récréait. Il abondait en rires et en plaisanteries qui allégeaient la tâche.
Il logeait à cette époque chez ses parents et mangeait où on l'employait. Sobre, tempérant, « vaillant », c'est-à-dire intrépide à la besogne, il amassa un pécule et le « mit à la rente », à la caisse d'épargne. Le pécule grandit, la rente s'enfla. Il songea à se marier. Contrairement à l'usage du pays, où les noces entraînent des dépenses excessives dont on reste obéré des années, « il épousa comme un écureuil », qui, entre deux bonds, à la fourche d'un pin, offre à sa femelle quelques fruits résineux tombés de l'arbre, frugal repas qui entretient la légèreté. Il avait trouvé un autre arroumic pour compagne. Elle s'appelait Mariette. Le couple, dès le lendemain, partit au travail. Il en fut de même les autres jours. Je ne sais s'ils pensèrent à ce que nous nom-
mons la lune de miel. Mais, en ces premiers temps de leur vie conjugale, on les vit s'asseoir fréquemment, le soir, devant leur porte, et se sourire en devisant, comme s'ils savouraient des mots parfumés... On était à la fin de l'été, et la douceur du ciel tombait encore sur la terre avec le crépuscule...
Mariette devint grosse. Je vis venir l'Arroumic. Il me dit : « Je vais avoir un enfant ; chez nous, c'est trop petit. J'ai besoin d'un toit pour abriter le berceau. Je voudrais louer le Hourquet. » Le Hourquet était une brasserie m'appartenant, et vide alors, à l'extrémité d'une de mes métairies. En bordure, à l'est d'un chemin de grande communication, elle donnait de plain-pied sur son jardin au sud, et, à l'ouest et au nord, surplombait un ravin. Le ravin est une conque herbeuse, molle, fraîche, où poussent quelques chênes de jet franc, et, sur le talus qui flanque la maison, des groupes d'acacias roses étages. Un ruisselet glisse au fond, avec un murmure assourdi. Pour la maison, assise sur une veine de sable, elle se compose d'une cuisine et de deux chambres en enfilade. Un toit de tuiles rouges la coiffe, et un massif, une muraille de lauriers du triomphateur, les plus beaux que je connaisse, la garantit des grands souffles
de l'Océan... Je répondis : « Que voulez-vous m'en donner? » — « Soixante francs l'an. »
— « Vous ne vous disputerez pas avec mon métayer? » — « Nous sommes camarades. »
— « Bien, c'est dit. » C'est ainsi que l'Arroumic entra au Hourquet.
Il eut trois filles, à deux ans d'intervalle. Plus que jamais il travailla. Hiver et été, le dimanche excepté, il commençait à l'aube, finissait à la nuit. Il évitait le cabaret, se privait des foires et des marchés, ne sortait pas, sinon pour les besoins du ménage. Nul ne se courba plus généreusement sous la loi : « Tu gagneras, tu mangeras ton pain à la sueur de ton visage. » Son pain, et celui de sa femme et de ses filles, il le gagnait de toutes ses forces, de tout son cœur. Sa femme retenue maintenant à la maison ne l'aidait que peu. Elle bêchait le jardin, élevait un cochon et faisait venir de la volaille. Mais la santé restant au père nourricier, la famille vivait sans gêne. Parfois, quand je passais, je m'arrêtais un instant et causais. Un jour, Mariette me prévint : « L'homme a besoin « de parler » Monsieur. » — « A son aise, Mariette, qu'est-ce qu'il y a? » — « Je ne devrais peut-être pas le dire avant lui... mais tant p's... nous avons envie d'acheter le Hourquet. »
— « Vous avez hérité? » — « Non, monsieur, les vieux sont en bonne santé, Dieu merci. »
— « Je riais, Mariette. » — « Voilà, monsieur. J'élève des oies, cette année. Nous vendrons la moitié du cochon... alors,... » — « Alors, vous m'en donnerez le prix. » - « Justement... Pour le reste... » — « J'attendrai, Mariette. Envoyez-moi l'Arroumic. » Elle me remercia, en riant du surnom.
Deux mois plus tard l'Arroumic était maître du Hourquet, de la maison, du jardin, du ravin murmurant. Nous plaçâmes une borne. Il me fit boire un coup de vin, à l'endroit même, et nous répandîmes le reste de nos verres sur la petite pierre témoin du marché. Ce geste de libation antique, cette offrande à la terre, notre mère commune, m'enchanta.
Parfois, quand le printemps embaume de toutes parts, au plus profond d'un chêne noir, on voit vivre et palpiter un nid : vols hésitants d'oiselets, courses instables sur les branches, poursuites et jeux, au balancement de l'arbre sous le vent. Ce sont les petits qui s'ébattent, parmi les pépiements et les cris. La mère, entre les feuilles, penche la tête et surveille. Le père, au loin, chasse les vermisseaux. Mais, si l'on attend, on l'aperçoit ren-
trer, à grands coups d'ailes. Il repart, il revient. Et, quand il a distribué la becquée, tandis que la couvée repose sous l'aile maternelle, lui, pour se délasser, monte à la cime et chante au bord de l'infini... Le Hourquet ressemblait à un nid...
Les années passèrent. Malgré sa joie l'Arroumic ne laissait pas d'être soucieux. Ses filles lui avaient coûté pendant leur enfance, et maintenant qu'elles allaient à l'école, qu'il leur fallait presque autant qu'à des femmes en vêtements et en nourriture, son travail suffisait à peine. Mariette était tombée malade, s'était mal remise et depuis languissait. Elle ne pouvait faire plus qu'autrefois. Pourtant, elle se chargeait d'enfants en bas âge. On vivait juste... Mais, je n'étais point payé... Et, la nécessité faisant naître l'idée, l'Arroumic rêvait d'acheter un petit champ à quelques cents mètres, enclavé dans une de mes landes. « J'y ferai du blé, se disait-il, puis une autre année des plantes sarclées, puis du maïs : de quoi m'aider grandement. » Alors il prit sur ses nuits d'hiver. Les travaux sont courts en hiver, ils laissent de longs loisirs nocturnes. L'été, où il besognait souvent quatorze heures par jour, il ne pouvait vraiment pas. Et puis toute la tâche est aux
champs l'été, à la chaude lumière. Il s'entendit avec un distillateur des environs. Il s'engagea pour la moitié des chauffes de nuit. On peut penser ce qu'il dormit, et quelle fut sa fatigue. Mais la distillation terminée, il m'apporta son gain en acompte et allégea d'autant sa dette. Il m'exposa son désir. Il fut convenu qu'il prendrait le champ à loyer, et me paierait en journées, à ses heures. Il y essayerait ses forces, le revenu du champ serait même susceptible dans l'avenir de hâter l'acquisition. Ce fut en nos esprits une sorte de location-vente. Il n'eut qu'un mot : « Ah ! monsieur, vous me mettez bien à l'aise. » Peu de jours après il se pourvut « d'une bretonne à gazaille », à moitié fruit sans charge de capital, et l'envoya dans le ravin.
Il respira, il crut en l'avenir. Il se dérangea un tantinet : le dimanche, l'après-midi, il battit les cartes avec des amis, à l'auberge du hameau, entre deux verres de vin. Celui qui perdait payait la bouteille. Le vin valait alors dix sous le litre. Puis il rentrait. On l'entendait revenir à grands pas, en sifflant. Mariette disait : « Il est content, le pauvre, il est si vaillant. » Et les jours étaient tissés d'espoir au Hourquet. La guerre éclata...
Ah! ce qu'elle fut pour les petites gensl
L'Arroumic partit certes, une fleur au fusil, et se battit comme il piochait, âprement. Priais durant les jours et les nuits d'alerte ou de veille aux tranchées, plus peut-être dans l'attente au cantonnement, alors que l'esprit et le cœur revenaient sans cesse vers le pays, il songea avec angoisse à la vanité de ses efforts, à la fragilité des projets de l'homme. Il se crut ruiné... Une femme incapable de maintenir le bien, de faire face aux engagements qu'il avait pris, des enfants trop jeunes encore pour gagner leur vie ; et les difficultés et la terrible incertitude des temps... Il apprit que le propriétaire de la vache l'avait retirée, peu soucieux de la confier à une femme sans crédit. Puis, un peu plus tard, il sut par un voisin, que le champ se couvrait d'herbes folles et d'osmondes. Enfin le cochon mal nourri n'engraissait point. La petite ressource que les siens en espéraient s'évanouissait. Quant aux allocations, elles assuraient juste le boire et le manger. Et chaque saison aggravait le mal, l'incapacité et la maladresse des gens entraînant la pénurie des choses... Dans l'abnégation de nos paysans au feu, dans le don fait d'eux-mêmes à la Patrie, le sacrifice de leur personne, de leur chair et de leur sang ne fut pas le plus méri-
toire : mais bien le renoncement à leur terre qu'ils savaient vouée à l'abandon, à l'appauvrissement, à l'épuisement peut-être irrémédiable, et bien le sentiment poignant de la grande pitié, de la grande misère du sol, dont ils parlaient passionnément entre eux... Quand l'Arroumic vint en permission pour la première fois, il n'osa pas s'attarder à visiter l'enclos. Le jardin était tant bien que mal tenu : il acheva de bêcher quelques carreaux. Puis il descendit au ravin. Il retailla les bords du ruisseau, il émonda un des chênes, plus chétif que les autres, que ses branches inférieures chargeaient. La borne, arrosée du reste de nos verres, s'était enfoncée déjà un peu : il la redressa, et la regarda, non sans mélancolie. Il entra. Il n'ouvrit même pas l'étable. Au reste, il fallait rejoindre. Il embrassa sa femme, ses enfants, et s'en alla sans se retourner. A chaque permission, il trouvait la détresse de son petit univers plus profonde. La nature alentour reprenait sa figure primitive. Elle assiégeait l'humble toit de toute sa poussée végétale. Les fourrés débordaient partout, comme des hydres moitié bêtes moitié plantes se pressant à l'escalade. Une fois il voulut revoir son champ. Comme les hallicrs l'avaient envahi, des renards s'y
blottissaient, et infestaient de là les environs. On y mit le feu. On ne le lui avait pas dit. Quand il jeta les yeux, ce n'était plus qu'une terre rase, noircie, sillonnée de raies rousses, où la flamme avait le plus mordu, une sorte de cadavre portant les marques de sa torture...
Cependant on sonna l'hallali de la Germanie... l'Arroumic sain et sauf, sans être attendu, rentra chez lui. Ses yeux se mouillèrent : de joie de retrouver pour toujours les siens, d'attendrissement devant la désolation du Hourquet. Il revint me voir. Il me dit : « C'est tout à recommencer ». — Ne vous découragez pas. Vous avez votre pécule ; vous toucherez une prime. » ■ — Il comprit qu'il était toujours maître du Hourquet, que la fortune lui souriait aussi comme à la France. Il leva en silence les bras, dans un geste de remerciement et de salut.
Depuis il besogne d'arrache-pied. Sa prime a payé des racines de Baco, hybride éprouvé, et aussi le défonçage et le piquetage du champ. Un jour, il m'apportera le solde de l'achat de son bien, dans un panier de raisins, mêlé aux premiers fruits de sa vigne...
Je dédie ces lignes à tous les déracinés qui battent les grandes villes.