LES RUINES VIVANTES
10 mai 1919.
J'ai retrouvé la terre, c'est-à-dire mes vignes, mes champs, mes prés, mes bois, et les eaux qui roulent, les bêtes qui pâturent, les hommes qui labourent. Et tout ce qui s'étale et tout ce qui vit au delà, le pays, la petite patrie ! Et plus haut, le ciel natal, et là-bas, là-bas, d'espace en espace plus ouvert, élargi jusqu'aux Pyrénées, l'horizon... Je l'avais quittée un soir, au son martelé du tocsin, emportant sous mes paupières baissées son image ensoleillée, quittée sans savoir si je la reverrais jamais. Et puis je l'avais revue, mais comme un voyageur qui passe, s'assied un instant et repart en laissant son verre à demi plein. Maintenant je la possède de nouveau. Je l'ai humée, respirée, bue, bien longtemps avant de l'atteindre. Le vent qui venait d'elle, par-dessus les collines, m'a tout
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de suite apporté sa senteur et, dominant la contrée, érigeant sur sa côte sa tour de briques rouges ceinte d'un bandeau blanc fleuronné, mon clocher, où le soleil couchant jouait en flammes apaisées, m'a fait un geste d'appel comme un drapeau. Et nous sommes réunis. Et j'ai rompu son pain, savouré son vin, empli mes poumons de son air et refait d'elle et par elle ma chair, mon cœur et mon souffle. Et, comme je l'embrasse vivant, à présent elle m'enveloppera mort...
Il faut l'aimer ainsi pour l'aimer comme elle est devenue. Elle a perdu son printemps, la fleur de sa vie par l'abandon, la fleur de son sang par l'hécatombe. Avant, elle éclatait de sucs. Travaillée, fumée, ensemencée, elle offrait ses flancs gras au soleil et l'astre, loin de l'altérer, tirait d'elle des rosées et des fraîcheurs où les germes s'élevaient. D'abord les herbes, les brins sans nombre des prairies, comme la tige foliacée des fourrages verts qui ont déjà des attitudes de rameaux ; puis, tandis que les arbres mettaient presque d'un coup leurs frondaisons pâles encore, les blés et les avoines onduleux ; et les maïs opulents ensuite, dressés comme des hampes, les pieds enroulés de fils de haricots, et couvrant de leurs larges feuilles rigides les navets au col
jaune semés dans leur sillon ; et enfin, à côté, des pêches qui se parfumaient en macérant à la flamme, les raisins pesants, aux tons de cuivre, tout dilatés sous le pampre dentelé. Et les chants du terroir, de la matière même, montaient dans les jours lumineux : bruit clair des piquets frappés dans les vignes dont on repassait les tuteurs, son profond des tonneaux sous le marteau repoussant les cercles, éclat limpide de l'enclume où l'on battait l'outil. Je ne parle pas de l'amour harmonieux des nids, ou du tendre rire humain.
Tout cela un jour s'est tu. Tout s'est rapetissé, rétréci, rétracté ; par endroits, tout est devenu avare comme au temps des défrichements. Depuis, où le manque de bras s'est prolongé, où la machine aehetée à prix d'argent, où un personnel de fortune n'a pas remplacé la main-d'œuvre autochtone, la terre s'est amoindrie. Avec sa lenteur tenace, quasi irrésistible, elle s'est acheminée vers l'état de nature. On rencontre des prés, soit restés sans être fauchés, soit pâturés trop longtemps par pénurie de fourrage sec, que la thuie et la ronce, la mousse rampante couvrent de plaques lépreuses judicieusement espacées, dirait-on, et qu'une herbe courte
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cherche vainement à limiter. D'autres où des lacs boueux stagnent piqués de joncs ; d'autres encore que le bois jointif envahit, où il pousse des rejets alignés, pareils à des séries de jalons. On voit des champs, ensemencés seulement sur le tiers de leur surface, qui retournent ailleurs, comme dans la lande voisine, au rude pacage primitif où le bétail arrache mal sa vie. Quelques-uns même, abandonnés, plus mêlés d'argile et de cailloux, érosés par les pluies de l'hiver, brûlés par les feux de l'été, s'étalent comme un désert. Pour la vigne, la plante sacrée, première-née du sol, elle a connu la tribulatioh. Jalouse des soins qu'on lui doit, habituée à la taille savante, aux façons répétées, aux composts régénérateurs, si la vigne du riche, du propriétaire aisé, travaillée et traitée à temps quel- que soit le coût, a gardé sa sève et, cette année, ruisselle de vin, la vigne du pauvre, de l'artisan, voire du métayer, parcimonieusement sulfatée et soufrée, gardant autour de ses pieds, comme une cangue étouffante, la terre qui l'a buttée, n'a plus germé que des raisins débiles, plats de goût, parmi les pampres défaillants. Les vieux ceps surtout, les témoins des jours anxieux du phylloxéra, sortes d'ancêtres héroïques qui avaient fait
tête au fléau et survécu, alimentés aux couches humides du sous-sol où l'insecte ne descend pas, et qui distillent le suc même de la terre mère... Les bois, à leur tour, ont souffert. Ils ont pâti de l'homme et du temps. L'homme les a appelés à l'aide. Il les a abattus, mis en billons, en poteaux, en rondins, en traverses, jetés sur le sol menacé pour y faire courir les rails, dressés sous la terre pour la soutenir, arc-boutés ici pour l'épauler, entassés là pour la créneler. Comme si ces fils immobiles de la patrie devaient tout de même se porter en avant ! Et le temps, des tourmentes inouïes pareilles à celle déchaînée par le Dévastateur, en a ravagé des pans entiers. Des arbres séculaires sont tombés dans un instant. Rompus par le milieu puis renversés, ou rués à bas d'un bloc, sous le treillis des grandes osmondes découpées en éventail ou sous le manteau du lierre noir, ils laissent sortir leurs racines tordues, polies comme des bras nus...
Les routes ont subi le délabrement commun. Voies ferrées qui perdent peu à peu leur courbe et s'aplatissent, en attendant l'ornière ; chemins de communication glissant vers leurs bas-côtés ; chemins vicinaux dont le sol engloutit les cailloux ; traverses d'ex-
ploitation entre les propriétés, où les fondrières abondent, où les broussailles accumulées sifflent, rabattues et puis lâchées par les roues qui les suivent : partout une sorte d'enlisement s'est produit. Le layon même dans le taillis, le layon des fiancés, qui s'épanouissait au souffle de leur bouche éprise, oublieux de leur pas ailé, est enseveli sous la ronce... Je connaissais un chemin qui, après avoir franchi un ponceau sous lequel des nénuphars flottaient au fil lent d'un ruisseau, menait à une maison en construction. Je m'y rendais parfois avant la guerre, intéressé par la pose des briques, réjoui d'y arriver à travers une futaie d'acacias embaumés. On apercevait de loin les angles vifs rutiler au soleil, les manœuvres monter et descendre l'échelle, les compagnons arpenter l'échafaudage. Les briques tintaient sous le marteau, et le maître maçon de temps en temps sifflait un refrain pour égayer le travail. Un foyer d'homme se bâtissait là dans la lumière et l'espérance... J'y suis revenu l'autre jour. Il pleuvait. J'ai trouvé le chemin impraticable, le ponceau effondré. Le ruisseau, détourné de son lit, où les fleurs étaient mortes, m'a forcé de couper à travers champs. La maison, dont les murs inter-
rompus se couvraient de mousses, baignait dans des flaques, et les débris de l'échafaudage achevaient de pourrir autour. Aucun être vivant ne passait. Un seul bruit s'élevait. Celui d'un filet d'eau tombant d'un mur couvert de tuiles disposées en conduit, et dont le volume augmentait sous l'averse. Chose curieuse, cette eau, depuis des années, en tombant, n'avait rien animé sur son parcours. Rien ne naissait d'elle, pas plus que de ces flots corrosifs qui dégorgent du rocher à marée basse, en retournant à l'abîme...
Quelques chiffres donneront une idée de l'appauvrissement du sol. J'écarte les exceptions. Il en est en toutes choses. Elles sont dues à des moyens d'aigent, à des facilités de main-d'œuvre interdits à la plupart. La production du temps de paix et du temps de guerre fournit la comparaison. Voici des rendements moyens. Le blé chez nous donnait à l'hectare de 18 à 20 hectolitres, le maïs à peu près autant, l'avoine de 25 à 30. Pour le foin il atteignait souvent 80 quintaux. Le tout constitué en denrées de choix, sinon
de qualité supérieure. Les éleveurs prétendent que nos fourrages ont une action marquée sur l'ossature des chevaux de sang. Les courtiers en céréales de Paris vantent nos maïs. Chaque année depuis la guerre le rendement a fléchi. Nous vivons juste sur nos terres en 1918-1919. Le blé réduit à 7 et 8 hectolitres, le maïs à moins, nourrissent la famille aux taux du rationnement, la famille et les volailles nécessaires à la table et à la ponte, sans laisser de surplus pour la vente. Ceux qui veulent profiter de la hausse illimitée des prix se restreignent à l'indispensable. Et il faut demander aux éleveurs ce que leur champ d'avoine et ses quelques centaines de kilos, ce que leur pré dont ils ont tiré deux ou trois chars de foin sans suc, leur ont ménagé de soucis. Ils paient encore le foin, en ce moment où l'herbe abonde, 20 francs le quintal, et 12 francs la paille. C'est loin des 3 fr. 50 et des 30 sous d'autrefois. Les chevaux broutent sur les routes. Beaucoup n'ont plus entendu sonner le crible... Puisque j'en suis aux prix, j'en note quelques-uns. Nous sommes dans une province reculée, renommée jadis pour sa vie facile ; je m'entends : bon marché. L'éternelle loi de l'offre et de la demande règne. Le blé vaut 75 francs les
100 kilos, le maïs 55, l'avoine 65 : le triple des anciens prix. La viande, soit de boucherie, soit de basse-cour, fait mieux. Une paire de bœufs se vend 6000 francs, un veau poids vif 500, un porcelet 300, un agneau 50. L'agneau pascal rôti, sur son lit de cresson, de tradition chez nous, me semble cette fois compromis. Il sera difficile de se rabattre sur la plume. Un dindon atteint 50 francs, un poulet 15 francs. Le quintuple. Les crêpes du mardi gras, dans mon chef-lieu de département, ont absorbé des œufs à 12 francs la douzaine. Tout cela est coquet. On n'est point encore au bout de ses débours. Il faut cuire ces mets disputés. Dans le manque absolu de charbon, après les coupes destructives et les ravages du vent, le bois a monté de 20 à 80 francs la toise. Si votre parquet cède, si votre toit crève, on vous demande 12 francs du mètre carré de planches de pin, 150 du mètre cube de chêne pour charpente. Ce dernier en valait 45. Un dernier trait. Le vin payé de 80 à 90 francs les 300 litres a été enlevé à 280 et 290. Ceci intéresse la race. Il a été dit au congrès antialcoolique : « Mettez le vin naturel et sain sur le chemin des populations dévorées par l'alcool. » Nous ne connaissons pas ici d'ivrognes.
Un fait étrange souligne le recul de la terre vers l'espace inculte et les pays dépeuplés. Averties par un instinct latent, venu sans doute du fond des premiers halliers, après le retrait des grandes eaux, sentant qu'il ne restait que des vieillards, des femmes et des enfants inhabiles à les traquer, que les pièges pendaient rouilles au coin de l'âtre, que la poudre tuait ailleurs et non plus l'animal, les bêles dévorantes ont repris possession de l'air et du sol. D'année en année, l'homme, ses armes,- 3es lois, sa domination, ayant peu à peu fléchi, les bêtes se sont enhardies à mesure. Les champs livrés aux herbes hautes, les horizons vides les ont attirées. On a revu dans les bois, aux creux des vallées, en bordure des prairies, des traces de cheminements inconnus au pas humain, et qui, de tous les points, convergeaient vers les lieux habités, propices au rapt. Puis s'entendirent des glapissements, des grognements insolites. Commencés au crépuscule ils ne se taisaient qu'à regret au jour. Ils perçaient l'ombre de bruits sauvages que le vent emportait en les multipliant. Les chiens, obsédés par ces rumeurs, soupçonnant une errance perpétuelle, ne sortaient plus. Enfin les bêtes se montrèrent isolément. L'épervier vint se per-
cher sur une cime, en vue des poulaillers ; le renard, les yeux mi-clos, se tapit sur le passage des dindons allant à la glandée. On vit trotter, noir de boue, le sanglier du bois voisin. Et tous, s'ils s'écartaient encore devant l'homme, ne se retiraient que lentement. Partout des yeux luisaient, la nuit... Les pertes en volailles, en pommes de terre et en maïs commencèrent. Inutilement, quelque vieil homme hors de lui, quelque permissionnaire décrocha son fusil pour dissiper l'encerclement. Éventés dès la sortie, ils ne trouvaient pas à brûler une cartouche. Et les bêtes osèrent opérer en bande. Les renards chassaient le jour, comme des meutes, et, la nuit, ils assiégeaient de si près les clôtures que leur odeur épouvantait les poules sur leur perchoir. Après les bois dont ils écorçaient les jeunes arbres, les prés qu'ils labouraient à grands coups de boutoir, les champs dont ils défonçaient et vidaient les sillons, les sangliers se mirent à fouir les jardins. Ils laissaient les carreaux comme écrasés sous leur piétinement ; dans les allées où, repus, ils s'étaient vautrés, la terre grasse gardait l'empreinte de leur poil rude. Quant aux éperviers, vainement pourchassés par les cris et les pierres, ils fondaient sur les couvées jusqu'au ras
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des maisons et sous les pieds des femmes. On m'a dit que les loups avaient reparu en Bigorre. Dans les ténèbres, l'hiver, quand les rafales de pluie cessaient, on les entendait flairer le seuil des portes...