A TRAVERS LES RONCES
20 juillet.
Les philosophes disent que nous prenons pour cause une succession d'effets. Je ne sais. Mais s'ils veulent indiquer par là que tout vient de loin, je les saisis. Je ne crois donc pas que l'appauvrissement du sol soit seulement le fait du bouleversement dont nous sortons. La terre, au moment où elle allait être privée de bras et de ressources, était, pour ainsi parler, réceptive de misère. Elle végétait, la guerre a précipité le mal. Il y avait là un manque de travail, de méthode et de science ; il y avait deux raisons profondes : l'exode vers les villes, la stérilité voulue chez l'homme. Défaillances, ignorances que je relève dans ma contrée, mais qui lui sont certainement communes avec beaucoup d'autres régions.
Que vous visitiez vos biens, vous éton-
16 SUR LA GLERE
nant de la maigre apparence d'une pièce de blé, de la mauvaise fructification d'une vigne, ou qu'arrêté devant un champ de maïs avare d'épis vous en demandiez le pourquoi, vos gens ne restaient jamais à court : « la pluie a mangé la fleur », la fleur précieuse du brin d'herbe nourricier ; « la brume », comme un agent mystérieux, « a empoisonné la vigne » ; et la sécheresse, la chaleur, je ne sais quoi d'embrasé, « consumé le maïs dans son lait ». L'élément, le fléau a certes une importance en agriculture, mais non à ce point. La vérité e6t autre. Nous sommes nés d'un croisement de Gallo-Romains et d'Arabes. Nous gardons, nos femmes surtout, de leur pied carn-r bré à leurs mains étroites, l'empreinte du désert.
L'afflux arabe domine. Avec lui, l'aversion pour le labeur régulier et continu. Nous travaillons par saillies, on croirait par inspiration. De plus, nous sommes sans grands besoins, nous vivons de peu. Non tout à fait de la poignée de dattes du nomade, mais d'un œuf et d'un fruit avec une tranche de pain, arrosés d'un vin léger. Enfin nous aimons le pl.iisir. L'homme veut sortir, hanter foires et marchés, chasser la palombe ou le san^ glier, aller battre des mains aux audaces des
écarteurs. Un désir prime chez la femme : chatoyer dans la langueur des jours ardents. On ne compte pas le temps considérable perdu par là... Il faut dire pourtant, qu'une fois, nous nous sommes attelés à la tâche sans répit, avec joie, ferveur et amour : durant la guerre, les hommes au front, les femmes aux champs. Celles-ci, tandis qu'époux, pères et fils se battaient et mouraient, ont labouré, semé, récolté.
Les étrangers ont toujours été surpris du peu de rendement de l'homme chez nous.
Nos vieillards se souviennent du temps où la claire-voie, tirée sur la dernière façon de la vigne en juin, ne s'ouvrait plus qu'en octobre pour la vendange. Si les sulfatages ont forcé à la rouvrir souvent, le paysan s'est rattrapé par ailleurs. Écimage et épamprage ont vécu. Le va-et-vient pittoresque des brouettes qui se croisaient en roulant le long des ceps pour y jeter le compost fortifiant, est pour longtemps interrompu. On ne fait plus de compost. Les labours sont tombés de cinq à trois, à moins même. Les fins sillons, serrés et droits, orgueil du bouvier, qui bombaient en son milieu la bande travaillée, sont devenus objets de curiosité. On ne rencontre pas de ces champs soigneusement hersés, où l'outil pul-
vérise les mottes, disperse en cendre féconde les terres d'engraissement apportées : fonds onctueux de fossés retaillés, veines de marne chaude, couches de sable épais pioché à la carrière proche. Je connais des maîtres qui ont essayé vainement d'assurer cet apport en le payant.
Le manque de méthode et de science, la routine aggravent ce laisser-aller. La plupart des biens sont cultivés comme il y a cent ans. Un invariable rythme ancestral règle tout : semailles et moissons, façons et fenaisons. Un labour entrepris, une semence jetée en dehors de l'époque ordinaire, constitue une hérésie. Les phases de la lune, la croissance du soleil, l'arrivée d'un saint dans le calendrier acquièrent un poids décisif. Le sulfatage même, dont l'opportunité fait l'efficacité, est soumis à l'empirisme ou à l'habitude. J'ai vu sulfater le même jour, toutes les semaines, durant des mois. Le roulement des assolements reste immuable. A peine ces derniers temps, y a-t-on introduit des alternances de fourrage vert. La succession des plantes sur le même terrain ne souffre pas de changement.
Si une substitution est essayée, un hochement de tête dit le peu d'estime cu'on lui
accorde. La préparation et l'emploi du fumier donne dans un fait la mesure de la routine. Composé d'une thuie maigre, de pouvoir absorbant presque nul, il est refoulé, aussitôt piétiné, de l'étable sur l'aire. Là, il gît des semaines, dispersé au vent, à la pluie, au soleil. Les poules le picorent, le grattent, l'effritent. Tout passant, tout animal l'écrase et l'exprime. Enfin, il est transporté dans la pièce. On l'y verse par tas, en lignes parallèles, et tout entier avant de l'enfouir, jusqu'au dernier char. Et toujours au moment des semailles. S'il fait beau, il n'y a que demimal, épandage et labourage se poursuivent, non sans pauses au reste. Si le temps tourne, on s'interrompt, et le fumier subit de nouveau l'épreuve de l'attente. L'intempérie achève de le laver, de le vider de ses principes nutritifs. On voit les tas diminuer, s'accroupir pour ainsi dire de plus en plus, et blanchir comme des bornes. Je laisse à penser l'incorporation que le sol en peut faire... Cette thuie bourbeuse évoque les landes dont elle sort. Celles-ci sont les plaies de nos biens. Chaque métairie en possède plusieurs hectares : sous prétexte que l'on manque de paille pour les litières, de pâture pour le bétail à l'époque où l'herbe croît dans les
prés. J'ai dit ce qu'elles fournissaient comme fumier, comme pacage cela vaut au plus pour des chèvres. Ces landes, l'été, ont l'air de brûler en crépitant sous la vibration de l'air ; l'hiver, rasées, sous les brumes et les averses, elles semblent ruisseler comme des plages nues, solitaires et muettes..
Je multiplierais les exemples d'insouciance. Nous connaissons mal ou superficiellement nos terres. De là, des essais onéreux. A l'époque où la vigne était devenue vraiment l'arbre d'or, tout le monde a planté partout, et tout le monde a subi des échecs, n'importe quel terrain ne convenant pas au cep. La plupart ne savent point mélanger ou doser les engrais qu'ils emploient, ignorent les réactions chimiques qui en découlent. On achète par imitation, on emploie par déduction. Cet à peu près se retrouve dans la négligence apportée à la sélection. De la plante à la bête, peu ou point de tri ou de choix. A l'exception de la race chevaline, où nous obtenons des individus d'une construction aussi liée qu'assise, d'un tissu élastique et résistant, d'un sang affiné, chez qui l'afflux nerveux se traduit en frissons presque humains, nous tâtonnons dans la production des autres espèces. Nous n'en sommes
pas encore à ces procréateurs dont l'équilibre des plans, l'aplomb et la soudure, l'adaptation parfaite à la fonction sont telles que la beauté apparaît dans la forme achevée. A peine, de loin en loin, aperçoit-on au bord d'un pâturage, tête haute au temps froid et la fumée au mufle ; couché et ruminant aux jours chauds, et agitant son front armé pour écarter les mouches, quelque taureau puissant aux nobles lignes.
Le paysan n'aime pas l'outil-mécanique soit à traction, soit automobile. Une invincible timidité, une méfiance instinctive est au fond de lui. Toute expérience, de prime abord, l'inquiète et le déroute. L'organisme à la fois inerte et vivant des machines garde toujours pour lui quelque chose de mystérieux, il en combine difficilement, dans sa tête les engrenages et le jeu. Soupçonneux à l'excès, il craint en outre de se tromper à son dam, de servir d'exemple malheureux, de faire rire, et, passant sa vie à supputer, il appréhende de paraître niais et obtus. Il hésite à sortir son argent. Il l'arrache avec peine du bas de laine. Le prix de ces instruments l'effraie. Ils n'offrent à son esprit nulle proportion appréciable entre ce qu'ils coûtent et ce qu'ils rendent. D'un côté on verse
tout de suite tant, lorsque l'on ignore ce que l'on apportera sur l'autre plateau de la balance, et quand. L'écart est comme un trou. Et puis, saurait-il s'en servir? Il en est dont les mains s'embarrassent au seul toucher d'un levier. Ils vont chercher le forgeron pour le moindre accident : une vis à remplacer. Alors, convié à une expérience, le paysan s'approche à grandes enjambées obliques, écoute, regarde, sourit. Puis s'en va. En chemin, il rumine bien ses impressions, consulte peutêtre un voisin, mais calcule toujours. Et si le désir du gain ne l'emporte pas, ou l'espoir d'alléger son labeur, il ne se décide point, il retourne à son coutre primitif, à la faux que forgeait son père. Il rattelle ses bœufs en sifflant... D'aucuns ont une hostilité marquée pour la machine. Ils la considèrent comme une rivale. Elle fait plus vite et mieux. Elle apprend à se passer d'eux. « Elle leur tire le pain de la bouche. » Les premières faucheuses faillirent fomenter une grève chez nous. Les ouvriers d'abord s'en gaussèrent. Ils les jugèrent trop précises pour n'être pas fragiles. Leur bruit saccadé devait épouvanter les attelages. Leurs scies rigides seraient inca" pahlcs d'épouser le relief du pré. Après quelques jours, ils refusèrent de raccorder
les coupes derrière elles, puis de travailler à côté. J'ai assisté, enfant, à ces débats. Je vois encore mon père, à cheval, se détachant sur un vieux châtaignier tout tassé, parlementer avec ses gens. Attentifs, silencieux, mais fermés, ils l'écoutaient, et, leurs faux posées sur leurs épaules, comme pour s'en aller, ils l'entouraient d'un cercle flamboyant de lames dressées. Je lisais alors les Faucheurs de la mort. Toute la Pologne, debout sous ses faux brandies, m'apparaissait.
Indolence, paresse, routine ou entêtement, ce sont là des défauts, suites peut-être de qualités? Si nos paysans étaient moins sobres, moins souples à la vie, ou moins patients, ils se montreraient plus avides, plus asservis à leurs appétits. Et qui peut dire que leur attachement aux us anciens n'est pas un culte obscur rendu à leurs pères? Ce qu'il ne faut point absoudre, ni ici ni ailleurs, c'est l'exode vers les villes, c'est la stérilité voulue, le malthusianisme criminel...
La ville fascine le paysan. Il s'y rend pour ses affaires, y pénètre avec un étonnement toujours nouveau, s'ébahit du mouvement et
des lumières, se mêle à la foule, consomme des mets qu'ils estime fins et repart. Longtemps il en rêve. Et sa tâche lui semble plus lourde, sa maison plus nue, son sort plus austère. Vienne un commis pommadé, une fille bien gagée, un couple de gens de maison en vacances, et le souvenir se fait hantise. On rit, du reste, de son béret et de ses sabots. On raille ses soucis, ses fidélités, ses respects. On lui dit la joie du cabaret et du bouge, on lui vante la licence des jours, la liberté des nuits. La voix de la foule reconnue le sollicite à travers ces propos : bruit de l'intérêt, rumeurs de l'appétit, tumulte du plaisir. Tout cela fermente en lui. Car, rien de noble dans l'envie qui le tourmente, dans le destin qu'il se promet. S'instruire ou s'élever? Plaisanterie. Pas même s'enrichir. Mais dépouiller ses hardes de travail, secouer le joug porté comme ses bœufs, se divertir, jouir. Il est mûr pour l'exode. Il court servir dans une antichambre ou dans un estaminet, le long d'un comptoir, sinon balayer les rues. Si on le rencontre, il ne vous salue plus. Il porte chapeau, il est citadin, il dit, en parlant de ses parents : « ces paysans... » Ceux-ci, cependant, peinent jusqu'à l'épuisement, le bien dépérit entre leurs mains ridées, tout glisse
avec eux dans la fosse. L'autre revient. Il jette un peu de terre sur ces débris, essuie une larme et s'en va. Il est perdu pour le pays..., du moins durant sa force vive...
Ce fils est unique. Les parents n'ont pas
voulu disperser sur plusieurs têtes le peu
quils possèdent, morceler le champ, couper
la vigne ou partager le bétail. Avec un seul
enfavt, fille ou garçon, tout demeure, fait
bloc >t assise. On peut espérer y bâtir. Et
puis hnfant coûte cher, donne des soucis et
des angoisses, use la pensée après le corps.
Cette vq qui croît ronge la vôtre. C'est la
loi. Ils ^gnent leur pain à la sueur de leur
front, ilsoortent le poids de la terre et de
l'homme, 'Js se sentent assez de charges
presque avç eux-mêmes. Et, s'ils ont besoin,
parce que lèrè cœur bat pourtant, de trouver
le soir, en entrant, quelque rayon sur le
seuil : un jeuç. front, un sourire y suffit. Ce
rejeton, ils l'attirent, le choient et le gâtent
comme peu deus de riches le sont. On voit
le père, le dima^h^ en blouse et en sabots,
mener par la mai.un petit garçon fait comme
un page. Enfin, 3 soirt pusillanimes pour
leur enfant. Ils ont peur qu'il passe après eux par la même épreuve de vie. Ils se souviennent de la servitude de leur enfance. Dès l'âge de dix ou douze ans ils ont été placé» chez les métayers voisins, pour le soin des porcs, pour la garde des bestiaux, subissant le vent, la pluie, le froid. Faire naître plu sieurs enfants, c'est les vouer tous à ces débuts. Il n'en ont qu'un. Il vivra son maire et, peut-être, riche...
Hélas ! reste la mort... Celle-ci n'a qu'à frapper une tête pour abattre une race.. J'ai rencontré hier un petit propriétaire $ mes voisins, perdu de vue depuis la gufre. Je l'avais connu la joie de ses alentours Replet, le torse bombé, le visage rasé, s^guin et épanoui, il riait derrière toutes les^aies. Au soleil couchant, quand le ciel éfcrt pur, il rentrait assis sur son char et cha-tait, d'une voix légèrement nasale, de vieu2airs de chez nous, sautillants comme les p^s- Au reste, cossu, heureux en affaires, av*é. Son fils le suivait partout. Un gros gai°n placide. Le père l'adorait. Il portait tou*urs un aiguillon entaillé de coches où il av* coutume de le mesurer quand il était bar^11"- Cet homme, quitté vert encore, je h retrouvais voûté. Debout au coin de sa v/ne» au-dessus d'un
court vallon herbeux, limite de sa terre, il songeait, immobile. Son rire était tombé, ses chansons l'avaient fui. Ce qui l'enchantait jusqu'alors, la lumière et l'éclat des choses, l'éclosion des bourgeons, le jaillissement de l'herbe, le frisson du blé, laissait ses yeux indifférents, ses yeux noyés de larmes. Je lui tendis la main, j'avais compris. Il était seul. Ce fils unique tant aimé gisait là-bas, on ne savait où, tué à l'ennemi, enseveli par un obus. Devant ses biens rassemblés, conservés, aménagés pour l'absent, pour l'éternel absent, le père pleurait. Dans un sens plus cruel il pouvait dire aussi :
Un seul être me manque et tout est dépeuplé...