Sur la mort de mon frère
JAMAIS livre na moins été fait pour le public : il ne Va d'abord pas connu, et je ne pensais pas quil le dût jamais connaître.
Voilà déjà plus de dix ans, on ne Va point mis chez les libraires. On a fait don de presque tous les exemplaires, un à un ; et pendant longtemps je me suis assuré, non sans candeur, de ceux à qui Von en fai-
sait le 'présent : Je voulais qu'ils eussent qualité pour le lire; et s'ils l'avaient en effet, ^prenant grande et douce pitié d'eux, connus ou inconnus, je les regardais comme des amis ou, pour le moins, des familiers lointaiiis et silencieux, ayant part, dans la même église, au même culte de la peine. Ce liefti est le plus fort : il est tout en esprit,
La joie est pareille au jour et aux couleurs sans nombre des objets dans la lumière : la ravissante variété du monde en est faite ; et telle est la vie : Vélayi de chaque être vers la 7iuance qui est sa joie. La diversité sépare; mais Vharmonie de la commune
^^ lumière fait l'accord entre ces forces égoïstes.
Au contraire, si diverse quelle puisse être, la douleur est la nuit commune. Une et toute sphère, la douleur est matrice. Et le noir des puissantes ténèbres, quelle que soit la beauté ou le nombre des étoiles, est toujours V unique et profonde noirceur.
C'est ainsi que cet Office de la Peine est devenu un livre à lire comme un autre, sans pourtant en être un. Il ne peut l'être que pour des esprits plongés dans la même méditation de leur néant, qu'elle seule intéresse, et qui cherchent une
consolation dans le pressentiment quà une certaine pro fondeur , on en trouve une étrange à savoir que rien ne nous console.
Plusieurs personnes mont demande de faire une nouvelle édition de ce livre, que je ne peux plus donner, mais quon exige presque de moi, quand on est 7nalheureux et quon le sollicite.
Ces années de la terrible et sainte guerre de Notre Dame contre les Barbares, en multipliant les larmes et les deuils jusquà obscurcir la face de la gloire, ont rendu plus pressante l'exigence de mes fidèles
inconnus. Qui n'est point déchiré dans son cœur ? Jamais la vie humaine ne fut d*un si haut prix, et jamais on nen fut si prodigue.
Ceux qui meurent aujourd'hui nont pas vécu en vain. Ils tombent dans une éblouissante certitude. Ils ne s'effacent en eux-mêmes que pour revivre au corps de la France éternelle; ils ne quittent leur vêtement de chair que pour s incarner à une immortelle vie. Ils sont tranchés dans leurs jours d'été pour reverdir tout entiers dans leur racine d'immortalité. Certes, je le sais. Mais on consent plus aisément un sublime sacrifice, qu'on ne peut se défendre
d'en souffrir. Et plus d'u?i envie la mort qu'il pleure, dont la blessure est éternelle en lui.
Qui, présentement, n est pas séparé d'avec soi-même, en tout notre Occident? Lequel na point perdu un être chéri, un homme dans sa force, un jeune homme plein de beauté et de promesses? un fis, un amant, un mari? Et tous, nous avo7is perdu des frères.
Ce livre est celui du frère qm demeure, au bord du sillon oit dort le frère qui n'est plus.
Le voici donc, tel quil fut, tel qiiil est dans sa simplicité cruelle,
la monotonie de son désert et la désolation de son ennui. Je n'y ai pas changé nn mot, Cest toujours une messe de la tendresse, à V autel de la mort, dans la chapelle la plus intérieure : non pas dans la crypte de la cathédrale, mais au fond de Vahside, là oit les voûtes portent sur les piliers les plus puissants et les plus durables : là y peut-être aussi, où une étrange clarté, qui n'est pas réelle, descend, comme la caresse d\m regard, sur le tombeau qui soutient notre front et nos pleurs, d'un vitrail placé trop haut pour être vu.
21 mai 19i6.
Introduction à la Douleur
J'ai été voir François Talbot, dans lé grand deuil qui Taccable. Je savais faire visite à une immense infortune. J'y prenais part moi-même : cet hojiime semble né pour la douleur; un malheur presque constant rend cette vocation plus amère. Personne n'a mis l'amour plus haut, personne n'a été plus aimé que lui; mais la maladie et la mort lui ont torturé et lui ravissent tout ce qu'il aime. Ainsi l'excès de la vie, en lui, est un gage toujours renouvelé à l'excès de la souflVance.
A vingt ans, François Talbot perdit son
père, homme d'une beauté admirable et d'un cœur, pour tous ceux qui le pratiquèrent, inépuisable en ses dons. Une maladie terrible n'en avait pas altéré la douceur, ni même les restes d'allégresse au bout de dix ans. Un père déchiré, une maison qui périclite ; un foyer qui tombe en ruines, les soucis de la gêne, et l'étreinte bien plus pressante d'une humeur indomptable, d'un orgueil qui se fait tout refuser, par dégoût de demander rien : ce fut l'école de ce jeune homme. Cependant il avait un frère de son âge, qui fut la lumière de sa vie. Jean Talbot était marin. C'est par lui que François apprit la guerre et le monde. C'est par son frère, que Jean Talbot fut instruit dans l'art et les forces de la nature. On ne peut être plus intime : il semblait que le cœur de l'un ne consentît à goûter la joie que dans le
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cœur de l'autre. A la mort de son père, François Talbot connut le néant dans l'univers. Pourtant, il se remit : le retour de son frère, après un voyage autour de la terre, lit son retour à l'existence. Si lourd (|ue lut le chiffre de cette perte, et presque (gai à la somme entière, il lînit par ranger ce deuil à sa place, dans le total de la vie. Il se rendit à lui-même, pour toujours plus connaître, et enfin parce que le rythme de la vie est celui d'une création continue. On crée par le fait que l'on est, tant que la source n'est pas tarie. Et l'on est pour créer. Irrésistible épanchement, dont l'origine est dans le cœur.
D'un effort hardi, François Talbot voulut nier la mort. La vie lui paraissait si vaste partout, si belle dans son frère, si puissante en lui-même. Jamais il ne disait : a La mort de mon père », mais il parlait
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de son départ. Sans le moindre souci du succès, sans la moindre idée peut-être de l'obtenir, les deux frères étaient hommes à tout entreprendre et à ne jamais reculer dans ce qu'ils avaient entrepris. Chacun d'eux poussait l'autre et l'aidait à la pleine possession de soi-même. Toute la force, pourtant, que François Talbot mettait à se garder dans la solitude, son frère la voulait porter dans la conquête. Le remède à la vie, il ne le cherchait même pas : cette âme vaillante le trouvait sans cesse dans l'action. L'ivresse pour lui en était telle, qu'elle eût guéri le mal, s'il en avait été atteint. Et François Talbot, lui aussi, prenait dans l'art le même enchantement et une égale consolation. Le malade, parfois, ne sentait plus sa maladie; il oubliait souvent qu'il en eût jamais souffert. Un orgueil instable l'éloignait de
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lout, faute de tout saisir : mais cet exil perdit peu à peu toute amertume. La douceur de s'accomplir est si haute, que la beauté de l'œuvre endort le désespoir de se connaître.
Ce que François Talbot n'eût jamais fait pour lui-même, il voulait le faire pour Jean. Le dégoût de l'action lui était venu de son contact avec le monde; mais dans son frère il aimait l'action. Jean Talbot brûlait d'agir pour tous les deux, né avec l'instinct de se prodiguer et de s'offrir à quelque grande cause. Dans cette vie héroïque, François Talbot avait donc placé sa propre raison de vivre : car, pour le surplus, il savait qu'il n'y en a peut-être pas. Telle était la tendresse de ces deux jeunes hommes, qu'ayant dû s'opposer presque en tout, l'accord souverain des cœurs en faisait une harmonie parfaite.
D'une négation universelle, rameur de lous les instants fait avec la vie un pacte inépuisable en affirmations : car, l'amour toujours affirme.
, Au moment où tous deux étaient le plus riches d'œuvres, un jour d'automne, aux portes de l'Arsenal, comme Jean Talbot rentrait à bord, la foudre tomba sur sa tête. L'aveugle engin de l'accident, que manie un destin atroce dans le choix de ses victimes, terrassa celle-ci : la puis sance sous la main, elle fut dépossédée de son héritage, et, un grave sourire aux lèvres, elle roula d'un seul bond à l'abîme. Un coup de foudre qui a sans doute fait deux morts.
J'ai beaucoup aimé ces deux frères, et celui qui a cessé de vivre m'était bien
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plus cher que l'autre. J'allai trouver François Talbot dans sa solitude. Tantôt, il vit près de Paris; tantôt au bord de la nier. D'abord je ne le reconnus pas. Pour la première fois, sa vigueur semblait éteinte. L'impérieuse ardeur de cette nature, ses élans, sa violence enfin étaient amortis; ou plutôt, le désespoir intérieur avait enseveli la nature efl'ondrée de cet homme, comme une source disparaît dans la terre ouverte.
Je vis un malheureux, en qui la vie cherchait une issue, et, lasse de se haïr, la fuite. Les yeux, allumés de fièvre, brûlaient d'une douleur qu'attise la révolte. Déchiré par le destin, il se déchirait luimême. Il était celui qui, s'étant longtemps pansé avec patience, arrache soudain les bandages que le rêve pose aux plaies de la volonté et de l'amour.
« Perdu! » me dit-il; et je ne sais s'il parlait de lui ou de son frère, peut-être de tous les deux. « Perdu ! Dans toute sa force, dans sa beauté et son espoir... Car Tl comptait, non sur la vie, sur sa force pour vivre.
» J'ignorais le regret, jusqu'ici : mais j'ai bien appris que regretter, c'est se lamenter sur un mort. »
Je pris place près de lui. Nous étions assis devant la mer. Les nuages violents couraient sur le ciel; et le ciel violet courait sur les vagues. Il parlait à voix basse, comme en grondant. Je l'entendais à peine. Si c'est son visage ou ses paroles que j'écoutais, je ne sais ; mais le texte était sombre. Il disait : Il y a plus d'une joie. Mais comme il n'est qu'un amour, il n'est
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qirune douleur. Telle est la profonde essence de la douleur dî^ns Thomme, que, s'il était tout homme, il serait tout douleur. C'est son propre ; le conflit meurtrier du cœur et de l'esprit J'exige. Guerre inapaisable : elle ne peut que s'étendre, une fois déclarée. Le désespoir a son pénie : l'arme savante de la pensée sape la vie de toutes parts et porte le champ de bataille à l'infini. Il faut que le cœur succombe, ou qu'il souffre à l'infini. La pensée ne lui fait rien connaître, qui ne soit contre lui. Le cœur est la vie que la pensée plonge dans la mort.
Tout ce qui était de la joie pour l'instinct, se fait douleur pour le cœur de l'homme. Car le cœur, c'est l'instinct sous la loi de l'amour. Et la pensée lui fait une guerre à mort. Les formes de la vie, les nuages divers de l'illusion flottent sur
l'abîme de la douleur, le ciel unique. La pensée, de degré en degré, perce au delà de l'atmosphère; il faut la suivre et périr. A la hauteur où l'amour manque, le soleil s'éteint. Là est la nuit, le vide irrespirable et le froid de la Mort : c'est la Douleur que je veux dire.
Rappelle- toi, toi qui doutes d'une douleur sans borne. Il n'y a qu'un amour.
Les amants ne savent pas qu'ils aiment : trompés par le nuage du désir, ils ne mirent que leur instinct en eux-mêmes.
Mais, déjà, la volupté leur découvre l'océan du vide ; et dans la profonde plainte de la passion, déjà une voix douloureuse s'élève, un son lointain, l'appel d'une terre inconnue, que porte le vent, et où il faudra faire escale, et peut-être que l'on aborde. L'amour des amants se fait connaître dans la douleur. Voilà l'île, où, enfin, la
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volupté même descend, et dont elle avait entendu la cloche, à travers Tocéan. Si le destin retranche, d'une épée brusque, ces amants l'un de Tautre, si la mort frappe l'une de ces chairs, faisant à l'autre une mortelle blessure, alors le nuage de la passion se retire, et Tamour se révèle. Le désir même n'est plus que de l'amour. Et tout est douleur. Que sera-ce de l'amour, qui a été pur dès l'origine?
Voilà ce que je croyais lire dans les yeux désespérés de François Talbot. Je voulus l'encourager, et je lui dis quelques mots ; maisj'en eus honte, et je cessai. Je le laissai bientôt à lui-môme : rien ne sied à la douleur que des témoins douloureux et muets. Il se prit à parler, et je gardai le silence. Il fit le rêve de sa douleur,
comme si je n'étais pçis là. Je crus entendre le poème de la mort. 11 en déroulait devant moi les visions et les harmonies déchirantes, comme le musicien laisse errer ses doigts sur le clavier, au gré de l'âme et d'une émotion trop forte. Je ne l'interrompis qu'une fois. Le crépuscule était venu ; et de là nous allâmes bien avant dans la nuit. Tout était calme. Le ciel sévère s'étendait sur la terre comme une vague monstrueuse de l'océan. Le soleil rouge s'était noyé dans les sanglantes larmes. La campagne était muette; et seule la mer, en respirant, pleurait sur les bords.
Et, si j'ai pleuré moi-même, au souvenir d'êtres bien chers qui ne sont plus, je ne le dirai pas. Mais, j'écoutais jusqu'au bout cette messe des morts, dite par l'amour pour tous ceux qui aiment.
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Le Désastre
Le 4 novembre.
Il n'y avait pas même cinq jours que nous étions encore ensemble. Le dernier soir d'octobre, il m'avait dit : Au revoir! me saluant de la main et du sourire.
Ainsi je l'avais quitté dans toute sa force grave, un peu triste et déçu à cause d'une trahison récente, où le valet d'un ministre s'acharnait contre lui, — d'autant plus ferme et résolu à la lutte. Déjà, il était à Toulon, dans cette Provence où l'arrière- saison semble un nouveau printemps, et dont le charme le touchait
davantage, parce qu'il y avait ses plus chers amis. Pays harmonieux, la fme allégresse du ciel y conseille la joie, et, diraiton, fait promesse de la vie. Il l'aimait. Il en acceptait la belle invitation à vivre, plus que personne prêt à s'y rendre.
Il sortit, ce matin-là, avide de remplir une double mesure de pensées et d'actions. 11 rentrait à bord, l'âme vive, fouettée par la fraîcheur et l'air matinal. Il se hâtait, mêlant dans son esprit les projets aux souvenirs. Il souriait à la terre, à la lumière de la Provence bleue qui n'est jamais si belle qu'à ces heures d'argent, quand le lugubre novembre au nord ensevelit l'année. Il respirait largement la fleur de l'automne latin. Laissant l'Arsenal derrière lui, il n'avait plus qu'un pas à faire, — court chemin, si lumineux jusque-là. Encore un instant, et...