‹ Sur la mort de mon frèreChapitre 2 sur 2 · i':iii'i la yip I , un me uiu* 'VII ' un ciinol · texte numérisé non relu

i':iii'i la yip I , un me uiu* 'VII ' un ciinol

la. rqasse atroce de raccident au dessus de cette chère tête, et ne l'ont pas épargnée. Un court chemin, c'est le mien désormais, et tout l'horizon de ma vie, entre deux tombes.

Du Nord, où le ciel de brumaire aux lèvres blêmes parle encore, d'une haleine si amère, tout bas, aux trépassés, je suis venu dans ce pays de fête. Jamais il ne parut plus riche de vie qu'en ces jours, 011 se revirent un mourant et son pauvre mort.

Penché sur lui, j'épiais une étincelle, un reste de cette vie éclatante : ce n'en était plus que l'ombre souffrante et terrible. Plus rien que ce comble d'horreur : une éternelle indifférence. Un même nombre, et déjà la somme est si différente, que le calcul n'a plus de sens, et que la raison s'y perd. Voici que le nombre sacré

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de la vie est le chiffre du néant. Ces yeux, cette bouche, ces traits chéris n'imitent plus l'amour, ils s'en détournent ; ils en sont si loin qu'ils ne le reconnaissent pas, et ne se ressemblent même plus.

Non, ce n'est plus Toi. Si tu étais encore toi-même, tu m'aurais écouté; tu m'aurais souri dans la douleur ; tu m'aurais entendu . Il n'est pas de puissance qui t'aurait empêché de me répondre. La main, qui t'a couché sur le sol, eût en vain scellé tes lèvres : tes yeux se seraient ouverts pour me parler. Si quelque horrible jeu de l'illusion n'avait pas laissé que ta forme devant moi, si quelque part ta vie persistait séparée de ta chair douloureuse, quel mystère eût été assez fort pour le retenir? Ha, tu m'aurais révélé ta présence de quelque manière; tu aurais fait signe à mon tourment, tu m'aurais consolé.

Tu n'eusses pas gardé cet air rigide, ce silence irrité et terrible. Tous les liens de la terre ne t'auraient pas enchaîné; tu te serais dressé pour me prendre dans tes bras, et pour réchauffer ton infortune contre ma poitrine. Hélas, pas un geste ; pas un signe ; tu n'as rien dit.

Où je l'ai vu, je ne cesserai plus de le voir. Déjà si loin, ahl si loin de tout, si absent et si froid : et moi aussi, désormais, je suis méconnaissable, et j'ai fini d'être pareil à moi-même. J'avais tout prévu, dans ma tristesse : tout, hormis ce désastre. Où je l'ai vu, je le regarde dans le supplice de sa chair. Voici le chemin, voici l'horizon de deux sépulcres : là tient toute notre vie. 0 chère victime, la douleur de son dernier moment arrache un sanglot à la compassion.

Seule, elle me parle d'une telle douleur :

DE MON FRERK

je sais ce qu'elle a été. Il a pleuré sur moi, dans cet instant. Il a passé le premier, et même alors il a eu pitié de moi, qui demeure.

Sanglots

Le soir du troisième jour.

Je suis perdu : je t'ai perdu.

Tu étais Fespoir de ma vie, et ma raison de croire. Une pitié infinie, c'est tout ce qui me reste d'un amour infini.

Mon amour, — ma douleur désormais, — je ne t'ai plus. Tantôt je pleure, tantôt je contemple dans la stupeur le profond abîme, où je reste suspendu. Toi seul me le cachais. Il t'a saisi ; je suis sur le bord. J'ai le vertige. Ha, mon Bien Aimé, ha — je pleure.

Tout ce que je savais de tout temps,

DE MON FKERE

rs

combien plus je le sais aujourd'hui.

J'avais donc tout prévu? ô l'incroyable misère... Tu Tes retiré. Et l'horreur m'est Lipparue dans une entière nudité.

— Je ne me suis pas retiré, mon frère.

— Ha, je le sais. Tu ne l'eusses pas fait, m'as été pris. L'ignoble destin a cherlé dans mon cœur la plus belle place,

pë cœur du cœur et la vie de la vie. L'ayant lien trouvée, il me l'arrache. Pleure, laintenaht : jusqu'à ce que tu meures, îra-ce à minuit? — Déjà donc il a sonné, 'onzième coup de la douzième heure.

— Non, ce n'est pas l'heure encore. Vis, ion bien aimé.

— Pourquoi veux-tu que je vive, dis.

pour qui?

— D'autres t'aiment, d'une bonté ex- [liise, et que ton grand amour m'a fait

loi-mème grandement aimer.

24 SUIl LA MORT

— Ils m'aiment? Ils me seront donc pris?... La tendresse qui demeure ne peut combler la place vide : là où est la plaie, là était le cœur. Il y a place en moi pour plus d'un amour; mais il y a un seul abîme : bien des soleils, bien des jours sur un seul océan de vide. Une fois déjà la mort m'y a plongé : la mort, mon éternelle ennemie. Mais je t'avais, alors; et même tu étais à l'image de l'amour où je pensais ne pas devoir survivre. Tu l'étais, mon Bien Aimé, et comme le matin d'un jour éclatant ressemble au couchant rouge. Ainsi, tu m'as fait durer. Que feraisje maintenant? Tu m'as quitté, o mon jour d'or, tu m'as quitté avant l'heure même de midi. Et je vivrais? — Je ne parlerai pas de toi au passé. Jamais la journée commencée ne se recommence.

Avec la tienne éteinte, je n'ai plus qu'à

DE MON FKÈRE 25

m'éleindre. Ne me demande pas de poursuivre, doux frère; ne me demande pas (le m'attarder.

— Vis pourtant. C'est ma prière.

— Je mourrai donc bien lentement, mon Bien Aimé. Va, je l'ai suivi dans l'ombre : j'y suis déjà de beaucoup plus que de la moitié.

— lUsle. Je l'attendrai.

— Ha, laisse-moi pleurer... Laissemoi tout entier le suivre.

— Il faut que lu souffres encore, pauvre frère.

— Ne m'aimes-lu donc pas assez?

— G'esl juslemenl parce que je l'ai tant aimé, tu le sais, que je te dis : demeure.

— La lendresse infinie est-elle un si grand crime conlre la nature?

— Elle l'esl, pauvre frère. Aime donc el sonlTrc.

â6 SUR LÀ MOIIT

— Ainsi je vais vivre, en attendant...

— Oui, mon frère, en attendant.

— Laisse, enfant béni, ha, laisse-moi pleurer.

DE MON FRKRE 27

Départ - Égarement

Toulon, le G noveml^re.

io le laisse, où le temps cje ma vie s'est arrêté. Je n'irai pus çlu delà. Et le^ temps passe pourtant, le temps qui pour le cœur compte si peu, qu'il ne compte pfts.

Le temps passe : pas une seconde, pas un souffle de retard. Trois jours déjà, — ou trois ans, ou trois siècles? — Une seule douleur, un seul mal, un espace infini où, t^nt que je serai, je dois être sans lui. Une route sans issue, puisqu'elle n'a point de jour sur le désir ni sur l'espérance.

Dans la ville voluptueuse et forte, qui rit sous la lune, jç l'ai quitté ce soir, pour

le voyage de la douleur. Marin, si souvent revenu d'outre-mer, c'est lui qui celte fois garde la terre. 0 pauvre voyageur, fallaitil donc que tu cesses si tôt de courir les vagues? — Tu m'as précédé dans le repos. Où t'ai~je laissé, ce soir, hélas? Battus de pluie, mes yeux cherchent dans l'obscurité un mur et des arbres : un mur noir àf l'écart de la vie heureuse. Brisé dans tout mon être, je sors des mains de l'horrible bourreau qui t'a gardé. J'ai été mis à la question de l'impuissance. Je ne peux plus rien pour loi, et je m'en vais. Je pars comme un blessé qui s'évade, et fuit il ne sait où. Laissé, où t'ai-je laissé? La nuit est tiède sous la lune; et l'on chante dans la ville. Et toi... Va, c'est mon ombre qui te quitte : je reste où l'horreur s'accomplit.

Où est-il? Qu'advient-il de lui, s'il est

possible que j'y pense? — Depuis que je l'ai retrouvé, pour la dernière fois, couché, là, inerte et sans défense, lui si grand, si hardi et si fort, je ne l'appelle plus que mon Pauvre Petit. Je l'ai donc vu, — et c'était lui, — comme on voit ceux que l'on aime dans la mort, ils n'ont plus d'âge; ils semblent des nouveaux-nés dans les bras d'une mère monstrueuse, qui les étouffe; et l'on sent pour eux, pour tant de faiblesse, toute l'immense pitié que cette marâtre n'a pas. A quoi bon, pourtant?

Ils chantent, ils vivent, eux! Et toi... 0 mon Pauvre Petit, c'est ta première nuit sous la terre. En vérité, est-ce de lui que je parle? Est-ce moi? Sans doute je perds la raison. Pourtant, on pleure autour de moi. Les plus chers de nos amis sont à mes côtés : Lui n'y est pas.

aO SUR LA MORT

Et ils ont pleuré. On me parle bas : on me conduit comme un condamné ou un malade. Je ne rêve point ; ou de ce rêve, je (e sais, je ne m'éveillerai pas. Sous la lune tiède, sous les lumières, dans les rues où il aimait à se promener d'un pas si jeune, on chante, et je ne le vois pas. Ha, j'ai vu, j'ai vu ce qui n'était pas un songe, aux portes de la ville, un mur et des arbres, un cortège déchirant où j'étais, et quoi encore ? — Ce qui ne se doit pas dire, le reste de tout bonheur, de tout amour, de toute vie.

Allons, je pars. Il faut que je m'en aille. Un autre bourreau, qui ne tue pas d'un coup, m'emporte : j'appartiens à la vie. Je distingue sa méchanceté, désormais, à travers le masque. Il me sépare de toi, chère victime ; il a prise sur moi, comme sur ton pauvre corps la terre.

Ï)E MON FRKRE 'M

Je revois cette chair fraternelle, le crâne parfait dont j'aimais, à presser entre mes mains la longue et forte olive, l'ardent miroir du front, la belle main ^u bout (Ju poignet mince, brun et long, et l'étroite cheville. Mais ses yeux, ô mon ;ime, ses yeux?... — Qu'est-ce donc que la mort pour ne pas même épargner les yeux vivants de ceux que nous aimons?

Si tu savais... Après toi, je ne suis qu'un grand sanglot. Si tu savais... Tu sortirais de ce lieu et de ce sommeil terribles. Non, il vaut mieux que tu ne saches pas.

Je pars, et tu me retiens. Tu demeures, et je te prends avec moi. Je ne suis plus ce que je suis. Tu n'es plus ce que tu es. Je t'emporte sur la voie déserte, où il faut que je finisse ma route, sans savoir pourquoi, par d'obscures étapes, pour un

terme inconnu ; je te porte, toi qui m'as donné le bras si souvent, sans plus espérer que tu me portes ni me soutiennes.

Je ne sais plus ce que je sais. Je pars, et je demeure à cette porte des ténèbres, derrière le mur qui me sépare comme toi 0 mon frère, de la ville vivante.

DK MON FRÈRE 33

L'Espace

A larges mains, la nuit d'hiver répand le profond silence. Semailles d'oubli el de sommeil, pour la campagne muette.

Seule dans le ciel, tête de glace, règne l'ensorcelante lune ; la face neigeuse de la terre lui renvoie le froid et la clarté. Un calme solennel, un tombeau pour le temps.

Je veille, comme si j'attendais celui qui ne viendra plus. Par une telle nuit, voici trois mois, il rentrait de la Ville. Comme alors ce soir il se fut hâté, montant d'un pied

ferme, qui sonne sur la terre dure, l'avenue qui mène à la maison. J'entendais son pas ; parfois, insomnieux, j'allais à sa rencontre, et je le voyais venir, ombre haute dans la nuit blanche, faisant de la buée, souffle vivant, chaude merveille qui respire. Je lui disais : « Il fait froid. » — « Il fait bon », répondait-il toujours. (( Voilà un temps où l'on se sent vivre. » Je sors, ce soir, dans le silence de la lune resplendissante au ciel, et de la neige sur la terre, miroir l'une de l'autre. Qqe tout est vaste : un océan de clarté glaciale, où dorment des îlots d'ombre. Je découvre l'étendue de Ig, nuit; je ne le puis, de ma peine. Je suis avec elle, ici, où je suis sans Lui. Libre enfin de m'espacer sans contrainte dans mon éclatante misère. Je la contemple seul à sçule; je n'ai plus à me cacher de mes

( liers témoins : même sans les répandre, on a honte de ses larmes. Je regarde la vastitude du vide où je suis lancé. Foyer d'une parabole sans fin et sans impact, il faut que j'aille à jamais dans le plan de l'infortune. Il n'est plus de temps, pour moi ; et désormais, du désir à l'action, de l'acte à un autre acte, toutes les dislances s'annulent. Au delà de la Ville immense, au delà du fleuve et de la vallée, au delà de la mer, au delà de la terre et du ciel, au delà de la lune, je sais une étendue sans mesure et sans espérance.

L'espace infini, c'est Tamour ; et dans cette vie, il n'a pas de sens.

Mon frère

Je le peindrai dans tout ce qu'il avait d'humain — et qui parle à tous les hommes. Je laisse d'autres traits. Je veux dire sa vertu pour la vie, sa bonté de tous les jours. Ainsi, il m'a fait vivre.

Je pourrais faire de lui un héros; mais je veux plutôt que l'on dise : Il en était un, sans avoir eu le temps de l'être. Les jours lui ont manqué : faute de quoi, il ne s'est pas fait connaître, sinon de quelques-uns. Ou l'a vu en plusieurs rencontres, où il y allait de l'honneur selon

les lois du monde ; mais cela est bien audessous de lui.

Le plus beau, c'est qu'il avait la simplicité et la force du cœur : on ne les attend presque jamais de ceux qui sont au rang où son intelligence le plaçait, et une volonté inflexible. La noblesse d'âme et la ferveur rayonnaient de ses yeux comme de sa conduite. Quelle loyauté que la sienne : elle passait même avant son désir d'être aimé. On l'aurait chéri pour le seul contraste d'une telle innocence et d'une pensée si robuste : car il était égal à toute étude. Il avait les premiers dons de l'esprit : il considérait toutes choses dans la nature, et dans la nature il cherchait le rapport de toute chose à l'homme. Je ne l'ai pas vu s'appliquer à quelque tâche sans y réussir, et qu'il n'y voulut aussitôt ajouter quelque trait de sa force :

il se mettait à l'ouvrage et s'y tenait de niveau. Voilà ce que j'en ose dire ; et ceux qui ont lu ce qu'il avait écrit, en témoin, avant l'ag^ de trente ans, sur la mer, les marins, la guerre et les pays du Pacifique, lui rendront justice. Il avait un œil admimljle ï30ur saisir la ligne et les caractères, une vue toute juste, toute saine, toute politique de la vie. Rien que d'humain en ce beau jeune homme; ni souci de vanité, ni la moindre présomption de bel esprit. Nul n'était plus proche de l'action, et plus éloigné de la rhétorique; et pourtant, tous ses goûts « à terre », comme il disait, quand il quittait le bord, étaient ceux d'un artiste : pereonne ne mettait plus haut que lui un beau livre. Qu'est-ce encore que tout cela? Sa vertu d'homme était d'une qualité bien plus rare. Point de pensée plus directe à la vie.

\)E MON FHÈRK oO

que la sieuiie. Il crovait à la justice, en juste qu'il était. Jl s;ivait (|u'on fonde le juste et le vrai en s'y donnant. « 11 nous faut aimer le justt», et n'y pas croire », (lisait-il. « La justice finira par naître de nous, à force de la porter en nous. — Vais-je chercher le juste dans la vie? lui (lisais- je. — Xun, siins doute, nie répondait-il ; sinon en nous, il n'y a pas de justice, soit; mais là, qu'elle est sure, (|irello est grande... »

Jamais il ne séparait l'iiomme, si gi-and lùt-il ou si bas, du genre humain ; il y avait ses foyers. De là, ce goût qui le portait à parcourir le monde, à chercher dans tous les peuples, dans toutes les races, dans la flore des coutumes et des mœurs tout ce qu'elles ont de bon à respirer; il avait ses préférences, comme le veut ia nature; mais, comme il convient

à un homme et à l'ardente curiosité de connaître, il avait, pour tout ce qui est étranger, cette sympathie qui est une vue plus profonde du cœur dans le regard de rintelligence. Rien n'est plus rare dans un homme si jeune, dont la volonté était toujours tendue, blessée souvent, quelquefois ébranlée jusque dans les profondeurs de la confiance. La trahison même ne le déshumanisait pas : Il la prenait avec une colère douloureuse et un dégoût étonné.

Il s'efiforçait de la comprendre, comme un savant étudie une maladie inconnue, une espèce hideuse et jusque là non découverte. Rien n'était perdu avec lui, sauf le mal. Il était sensible, comme un enfant bien né, à la moindre marque de tendresse. Si l'on se confiait à lui, il n'aurait pas mis de borne à l'aide qu'il eût donnée. Il n'a jamais haï ; et, comme moi-

même, il a beaucoup appris à dédaigner grandement : nous avons eu, pourtant, mille occasions de mépris.

11 avait de l'ambition, comme tout liomme digne de vivre; mais sans en rien attendre, eùt-on dit, ni s'en rien promettre : cette ambition semblait de principe. Elle était fonction de sa volonté, ainsi que dans les meilleurs. Voilà ce qu'il avait d'incomparable : une force de vouloir si vive, qui ne dépouillait pourtant jamais le sang pur de ce cœur où elle prenait son origine. Jamais il n'a voulu (\ue ce qui était bon et juste à ses yeux. Dans ce qui le sollicitait le plus, il savait s'effacer au profit du bien qu'il avait résolu de faire : sacrifice joyeux, qu'il n'obtenait pas du tout de lui par une raison morale, ni pour obéir à une théorie, mais par nature, parce qu'il était ainsi

fait, que son grand cœur n'était plein que de bonté humaine et de force pour Je bien.

Il riait peu ; mais il souriait presque toujours, jusque dans la tristesse. C'est qu'il avait vu beaucoup de mal dans le monde, et qu'il y portait beaucoup de bien. Aussi, que de douceur dans son sourire, et de malice ingénue. 11 avait une exquise précision dans les mouvements. Il semblait ne se hâter jamais, m'ême quand il marchait du pas le plus rapide. Cette harmonie de l'énergie produite et du travail à produire frappait surtout en lui. C'est un trait des marins, comme l'alliance de la rêverie intérieure à la volonté toujours prête et au goût d'agir. Hélas, il comptait trop reste le maître de ses allures : cette maîtrise, un jour, l'a trahi.

DK MON FRKRK 'i'.)

Loin (Je n'y pas être sensible, il avait l'horreur de la maladie, et cette impatience des misères charnelles qui est commune aux hommes de la plus grande bravoure. Ils veulent faire le sacrifice de leur vie; ils ne veulent pas la donner en miettes. De cent héros capables de courir à la mort, il n'en est pas un qui voulût asseoir vingt ans de sa vie au chevet d'une femme malade, ou soigner le can- .< r d'un fils. 11 l'eût peut-être fait; mais il n'eût jamais consenti qu'on le fît pour lui.

Autant il mettait de temps et de soin 1 se faire une opinion sur quelque problème, autant il avait de promptitude dans la résolution. 11 s'irrilait également des esprits présomptueux, et des soldats qui hésitent. 11 se décidait dans Faction avec une rapidité éclatante : ses yeux

44 SUR LA xMORT

étaient alors de feu pour voir le but et lo brûler en quelque sorte. Et, certes, s'il avait jamais eu l'occasion d'en prendre la charge, il aurait abondé en actions déiisives. Mais en vain était-il tout action : au midi de la lutte, comme la lumière a toujours son ombre, la douceur humaine ne le quittait pas. 11 voulait le bien du monde, comme un artiste veut la perfection.

Il était vraiment un miroir d'humanité. Voilà celui qu'un seul coup a brisé loin de moi. Mon frère... Qui peut dire, à qui l'a connu, la douceur de ce nom? Qui peut en dire la douleur, à qui l'a perdu?

DE MON FRKRR 45

Jamais plus

La mer avant rorasre.

Au large, où le flot est plus vert, la notion de l'espace se confond dans la pensée de Theure. Au large de la mort, les idées de la vie et celles de Tamour n'en font plus qu'une. De celui qui n'est plus, le cœur ne sait rien, sinon qu'il se dit : « 11 était », et : « Il n'est plus. ï> Je l'aime davantage; je l'aime avec douleur; je l'aime sans espoir, enfin.

Jamais plus! Plus jamais!... C'est le rythme infini de la vague, qui vient et qui s'en va. Plus jamais! jamais plus!...

Le flot monte; le flot descend; et monte encore, et redescend. C'est la plainte de l'adieu qui roule, l'éternelle marée du solstice irrévocable, où l'astre de la peine fait station pour toujours. Plus jamais! Jamais plus! La libration de la lune autour de son axe n'est pas plus fatale que le balancement d'une vie suspendue à un tel regret. Ils sont dans le même berceau, ceux qui ne sont plus et ceux que berce l'éternel : Plus jamais! Jamais plus!

La nuit, le fiévreux, qui se tourne et se retourne sur son lit, aspire de toutes ses forces au bienfait de l'aube : il ne se rappelle plus les souffrances du jour. Ainsi nous regrettons la vie pour ceux qui ne l'ont plus; aussi sombre soit-elle pour nous, pour eux nous rêvons qu'elle eût été lumineuse : c'est qu'ils étaient notre lumière. Dans ma pitié, dans ma cruauté,

DK MON FKÈRK 47

peut-être, le désir de celui que le berceau du temps tantôt approche de mon cœur A tantôt en éloigne, fait maintenant que je regrette de ne Tavoir pms eu malade. Blessé, meurtri et même mutilé, je Taurais pourtant défendu, et j'aurais lutté pour lui. J'aurais baisé sa main, que je n'ai jamais pressée des lèvres. J'aurais eu pour lui la douceur que mérite et que goûte seule une lîère, une immense amertume. Le rj^thme de notre vie eût été : « Tu es là », et : « J'y suis. » Je n'aurais pas vécu, du moins, sur les bords désespérés que hantent la plainte de la vague, et le murmure éternel : « Plus jamais! Jamais plus! »

Le vent dans les feuilles

Les feuilles tombent, comme des mots restés sans réponse qu'un aveugle, laissé seul, dit à voix basse dans sa chambre de malade. Les feuilles, qui pendent encore aux branches, ne tiennent plus qu'à un fil. Le vent de la pluie les fait frémir; il passe, et elles tombent. A peine s'il les détache; il les touche sans violence; il souffle sur leurs rides d'or et fait avec elles le babil de la mer sur le sable. Et elles tombent.

Sous les feuilles que décolle la douceur

DE iMON FRERE 49

perfide du vent, je vais dans la forêt muetle, je marche sur d'autres feuilles. Tout est mort, ou tout se meurt. Les arbres dépouillés tendent les bras, comme des vieillards désespérés qui supplient un vainqueur sans entrailles. Sur un coteau, à travers les branches rouillées, le soleil douloureux me précède à Toccident. Sa face auguste, dans le brouillard, est voilée d'une effusion divine.

Les feuilles tremblent. Rien ne persiste qu'un désespoir inapaisable. L'unique désir de la rédemption se renie lui-même, comme ces feuilles mourantes tombent sur ces feuilles mortes.

L'abandon, voilà ce qu'il y a de plus aiïreux. Quoi qu'on fasse, on abandonne ce qu'on aime. On le quitte, comme on se quitte à son insu. L'insensé, l'automate et l'aveugle univers nous emporte. A Té-

gard de ceux qui ne sont plus, ô cruauté de ceux qui sont encore : c'est la méchanceté sereine de la vie. Dans sa suite, elle ne connaît qu'elle. Moment sur moment, elle fait la somme, et rien ne la détourne. Ce que nous avons eu de plus cher, notre amour la mal défendu, il nous a été arraché : mais c'est nous qui l'abandonnons, — malgré nous, et pour nousmêmes.

Je bois, je mange; je dors, si peu que je dorme. Je vis enfin ; et, vivant, je me distrais de mon Pauvre Mort, môme quand je le prends à moi et que je me livre tout à lui. Et l'on voudrait que je fisse davantage? — On n'a pas tant de douleur que de force; moyennant quoi l'on se divertit de souttrir; mais il ne faut pas, là dessus, se faire gloire d'avoir vaincu la souffrance.

Toute la nuit, j ai été rendu à cet état (le froid délire, où Ton juge dans une clarté déchirante des trahisons que le train fatal du moi exige. J'entends la pluie tomber sur les feuilles. J'écoutais ce bruit, comuie absent de moi-même, ce bruit que lait en se vidant le sablier du ciel. 11 pleut sur lui aussi, me disais-je. Chère victime, je te suis tout attaché; je me dépouille, comme ces arbres, et do mon amour même s'il le faut; mais non pas paisiblement comme ces arbres dont les feuilles meurent sur d'autres feuilles. Que ne puis je périr ainsi, que ne puis -je perdre ton amour afin que ta vie reverdisse? Ha, ne plus rien être pour toi, à condition que lu sois encore pour toi-même. Reprends, reprends moi de ton cœur, pourvu que tu revives. J'aurais tout consenti.

On ne traite point avec la mort. Elle

fait sa loi. Que sont tous mes mots? toutes mes pensées? et ces actes de la foi douloureuse, toutes mes larmes?

Du vent dans les feuilles. Je marche au soleil voilé, dans la forêt morte, comme un mort. Le vent de la pluie passe entre les branches; et les feuilles tombent.

Et, ce souffle, où est il, une fois passé?

Di: MON FRÈRE 53

La misérable mouche

Je lève la main pour l'abattre, irrité, sur la mouche qui bourdonne à mes oreilles, et, tandis que j'écris, se pose, tache d'encre qui vole, sur mon papier. Elle me trouble et me nargue. 11 y a déjà plus de deux heures, quand il faisait encore jour, j'ai voulu la faire choir au vol, elle rampait sur la vitre, marchant comme le ciivalier des échecs, vibrant avec le verre, où les ventouses de ses pattes étaient collées. J'ai pris une serviette et l'ai jetée, en guise de fronde, sur la tache volante;

j'ai lancé mon coup d'autant plus fort, qu'à dessein j'ai mal visé la bestiole. Je voudrais qu'elle disparût et n'en pas être cause. Et, maintenant, je lève la main; je la rends assez lourde pour briser une noix : mais je ne la fais pas tomber. lia mouche continue de tourner autour de la lampe, et de vrombir, dans ce rythme insensé qui offre au regard la figure même du vertige.

C'est une mouche immonde de l'arrière saison, vieillie dans la corruption et l'ordure. Elle a la couleur des excréments:

farcie de vermine, chaque contact de son corps doit engendrer la vermine ; ses paires de pattes, ses ailes, chaque vibration de cette immondice en mouvement semble faire les semailles de la vermine.

Lourde et engourdie, elle cause encore plus de dégoût. Elle se chaufPe au soleil

1)K MON FRKRK '>:>

do la lampe; elle v présente sa panse brune; elle bourdonne obstinément, machine (le la putréfaction en travail. Je connais Fhorreur et la puissance des mouches. Je ne la tuerai f)as, pourtanl.

Tout à l'heure, quand le j>àle soleil de décembre s'est vidé dans les cendres, le long du mur j'ai vu les poules, en leur htUe perpétuelle, automates qui piquent sur le tas, comme si elles avaient à coudre le sac de terre : elles avaient au bec deux longs vers, qu'elles avalaient, tel l'Italien de Naples mange ses nouilles rondes, les coupant à mesure avec la bouche. Jusqu'au bout, les vers agitaient des restes convulsifs. Dans un coin, une araignée jaune, velue, grilïue comme un guerrier du Japon , >uçait par le ventre une mouche prise au piège: et l'araignée n'en aurait pas voulu, si la mouche n'avait pas été vivante. Quoi

encore? dans la rue, des enfants se battaient ; de leurs bouches fraîches sortaient les plus vieilles injures, qui n'épargnaient même pas leurs parents. Chez le voisin, on tord le cou à un poulet : j'entends le bruit des ailes, la fuite dans la terreur, la bête saisie, son hoquet; elle glousse, les pattes prises entre les genoux du meurtrier; un appel éperdu qui grince, rouillé, comme une poulie; un râle, — et maintenant, je le sais, les petites lentilles des yeux n'oscillent plus dans leurs disques de caoutchouc, sur les deux bords du crâne ridicule; et les pattes rétractées en dedans ont la raideur d'une griffe à marquer les baliveaux, dans la forêt. La bête encore chaude, on la plume. Ce soir, je le sais aussi, quand ils mangeront la volaille, l'homme et la femme se meurtriront de paroles amères, de regards

DE MON FRÈIIE 57

venimeux; car ils se haïssent, et si l'homme plus fort bat la femme plus faible, leur combat sera suivi d'une réconcilialion pestilentielle. La vie grouille dans le meurtre et la destruction.

Vis donc, misérable mouche. Fais comme ils font tous. Va faire tes œufs de vcrminaille, où lu voudras. Je t'écarle; je ne te tuerai pas. Si immonde que tu sois, lu vis; et pour le plaisir aveugle que tu y prends, tu vaux la plupart des hommes. Je ne veux pas être le destin pour toi. Je ne suis pas plus juste : je suis meilleur que lui. Je le fais grâce, ô misérable; il ne me la fait pas. Tu serais la plus belle et la plus noble des créatures, il ne le l'eût pas faite : pour lui, qu'est-elle de plus que toi?

D'y penser, et de connaître une telle misère, je perds cœur. Quel besoin de ce

cœur, dans rabomination d'une misère qui force de le perdre? A cause de son cœur, rhomme rêve d'être homme, et croit l'être. Mais quoi ? Le destin ne connaît que des mouches.

DK MON FKKRE 59

Point de consolations

Consolation à tout, sauf à la mort. Car, partout Tespùrance, — sauf à la mort. Je iie dis i>oint pour moi, — ni à ma mort ; mais à la mort de mon amour.

Il s ejî va, — et je demeure.

Nul répit, nul espoir, nul remède. Nul lendemain à ce jour. Nul soulagement à cela.

Pas même que je meure.

Pour me venir en aide, ils m'oat dit : — L'amourqu'ilvous portait faisait partie de sa vie à tel point que nous ne pouvons concevoir ce qu'il eut été sans vous, ni ce qu'il aurait pu faire s'il avait dû vous perdre.

— Comment dès lors concevoir que je vive sans lui? Et, dites-moi, pourquoi faire? Comme, à soixante et quatre-vingts ans, un vieillard voudrait que l'homme fût toujours chaste, le sage, comblé de biens et qui se préfère à tous, ne croit pas à la douleur inconsolable de l'amour dans la mort. Je n'attends rien de ces sages; je n'attends rien de la raison : elle n'écoute qu'elle; c'est une comédienne enivrée de son rôle; c'est son éternelle vanité.

La raison ne croit pas à la douleur : parce qu'elle l'ignore.

S'il était des consolations, je m'en donnerais bien. Je prierais mon amour de m'en donner, s'il pouvait. Mais, si luimême ne peut, où en chercher?

Ha, je sais qu'il n'est point de consolations. Pourtant, j'en cherche.

Puis, je m'en fais reproche; c'est que

dp: mon FRERE 61

je suis trop sur de n'en trouver jamais. Je fuis l'oubli : je suis assez fort pour haïr l'oubli plus que ma souffrance. Je ne veux pas être distrait : c'est encore que je ne puis pas l'être. Mais parfois, je voudrais entendre une harmonie à la désolation de mon chant.

Tous les livres sont vides. Toutes les paroles sont du vent.

Nul secours, en rien. Quelquefois même, c'est pis : la bonté m'importune. Les meilleurs me frappent, pour me panser. La main qui me touche renouvelle ma blessure.

Je suis dans la mort. En moi, vous touchez la mort, prenez ^arde.

Donnez moi de sa joie, s'il Ta : j'aurai la joie. S'il revient à la vie, j'aurai la vie. Pouvez- vous nous rendre la vie? — Ha, iaissez-moi. Je ne puis être consolé.

La rencontre

Vide de larmes, comme un blessé se croit vide de sang, je ne savais que faire, las et fiévreux. Je n'aurais pas su dire quelle était l'heure. L'ennui du cœur, qui étouffe l'action, jette sur la vie un manteau de sable : ainsi on jette de la terre sur un trop vaste incendie.

Je quittai ma maison, où rien ne nie retient plus. J'hésitais dans l'escalier sombre. Le désir de rentrer mè prenait avant d'être parti. Comme il arrive à ceux quel le chagrin travaille, ils n'envient que cef

DE MON FRKRE 63

qu'ils ne font pas; et, dès qu'il faut agir, chaque désir les quitte. Les murs déserts semblaient me repousser; je sentais peser sur ma tête le sommeil de la maison vide. Je sortis donc, doucement; ol, comme je fermais la porte, je pensai qu'une ombre intérieure l'avait soudain poussée sur moi.

Je sortis; et j'errais sous le ciel gris, dans la Ville immense.

C'était la tristesse de l'aube, eùt-on dit. Pourtant, il ne faisait pas froid. Le livide frisson de la première heure est celui de Lazare, lorsque, à l'appel de son Seigneur, il remue dans le linceul. Et ainsi, dans les transes de l'aube, la nature en travail sourit à sa souffrance : car elle y a l'espoir de la Résurrection. Mais ce jour douteux était tiède; l'air sans morsure enveloppait la tristesse, tel on entoure un blessé de charpie. Une odeur fade traînait

partout, pénétrante et cruelle. La senteur des feuilles mortes se mêlait à 1 ether flottant des pommes pourries. Il faisait doux marcher dans cette ville. A mesure que j'avançais, pourtant, j'étais plus accablé de fatigue.

J'allais par les hauts quartiers, à ce qu'il me semble. J'avais tourné le dos à ma rue déserte, pour d'autres rues pleines de gens. La foule, partout; le va et vient des fourmis. Foule dans les places bordées de maisons grises ; foule, le long des ruelles ; la foule en tous sens. Et je m'étonnais que toutes ces rues fussent si étroites. Quoi? pas une large avenue? pas un boulevard planté d'arbres? On étouffe par des rues si longues, pressées de si près par les côtes des murs, et presque toutes tortueuses.

Que l'air était lourd, en dépit de l'au-

tomne, dans ces quartiers maçonnés comme des alvéoles. Toutes les rues en pente paraissaient descendre et tomber dans le fleuve. Sans se mêler, la foule des passants se croisait dans un sage désordre, suivant un rythme qu'on ne discernait pas d'abord : on les eût pris, trame et chaîne, pour les fds sans nombre, que la terre tisserande croise sur son colossal métier. Mais à la fin j'aperçus qu'à moins de s'agiter sur place, tous s'en allaient à la descente.

Pas un, ici, qui me fût connu. Vivais- Je depuis vingt ans dans cette ville, sans avoir visité ces quartiers? Je me le reprochais, tant ma fatigue accrue, maintenant, me gagnait l'âme, l'âme lourde à tomber. Ici, je craignais de reconnaître quelqu'un, et pourtant je l'eusse souhaité. J'étais dans cette foule, comme une seule voile

sur le vaste océan. Tous les passants me coudoyaient; ils rasaient les murs; ils me poussaient sur la chaussée et ne me regardaient pas.

Au plus fort de ma peine, et comme je tremblais d'être emporté par le flot, au coin d'une rue plus large que les autres, je vis, ah! je vis. Celui que j'ai perdu et •que rien n'a pu me rendre.

11 était vêtu avec soin, selon sa coutume. Grand et fin dans ses habits de couleur sombre, il marchait de ce pas calme et SA^elte, que je connais si bien. Et je reconnus aussi le cher visage. Il avait toute la force de la vie, avec plus de douceur encore. Je frémis de crainte et de tendresse; mais je n'en dis rien, sachant qu'il fallait n'en rien dire. Et comme si J je ne l'avais pas quitté, je demandais :

-^ Doux frère, — ha, mon cœur se fon

DK MON FRKUE

lait dans le délice de redire le mol : frère;

— doux frère, pourquoi sehùtent-ilstant?

Tous, ils courent à la descente. Ils m*ont

leurté du coude, et pas un ne ma regardé

seulement.

— Ils se hâtent, parce que la nuit est mr sa fin.

— C'était donc Taube? Je suis sorti, lurtant, au crépuscule.

Il sourit : — Il s'est passé du temps,

lepuis. Ils se hâtent, dans un désir sans >rne de voir lever l'aurore sur le fleuve, mon frère.

— Sur le fleuve, doux frère, l'aurore Ist-elle donc si belle? Elle ne l'est plus,

— Le fleuve est si pur!... un lac de imière, dans toute la profondeur. Ils mrent s'y baigner, pour transparaître

la clarté, eux aussi, dans leur vérité

première. Ils vont s'y laver de toutes les souillures qu'ils ont prises, pour leur péché, jusque dans la complaisance qu'ils mirent à se souiller. Car ils ont payé leur faute en même temps qu'ils la commirent. Je te l'avais déjà dit, autrefois, mon frère. A^oilà pourquoi ils se précipitent. Ils ont soif de ces candides profondeurs.

— Tu l'as eue de tout temps, loi, doux frère. Je t'ai vu boire au fleuve.

— Je m'y suis tout trempé, depuis.

— L'implacable douleur, la puissance des cendres, qui vient à bout du feu pur et du soleil même avec le temps, n'aurait pas pu corrompre ta candeur. Mais moi, elle me dévore.

— Tiens bon ; tu pourvoiras à la flamme.

— Oh, vas-tu donc me quitter? Ne me laisse pas ici, je t'en supplie.

Il sourit encore, et me prit par la main.

— Viens, dit-il. Nous irons ensemble.

— Où me mènes-tu?

— Va devant toi. Je ne te quitte point : 'est moi qui te suis.

La sainte lâcheté de la vie

Pas un de nous ne croit à la mort. Pas un homme n'en est sûr, avant d'en avoir été frappé. Avant d'y être scellé, pas un qui y pense plus de quelques instants. La mort passe, comme l'obus dans le ciel d'une ville assiégée; elle n'est pas pour nous, à moins que la bombe ne tombe sur notre tête, ou dans la rue, à deux pas; alors, on se jette contre terre, et l'on attend qu'elle frappe : pour qui cet éclat? dans le ventre du voisin? dans le crâne de mon fils, ou dans mon cœur, à moi?

La vie n'a que deux antennes pour tâter la mort qui l'épouvante, et qui stupéfie sa croyance : l'extrême amour, et la passion de la beauté. La méditation de la beauté et la vue de la mort ont des profondeurs mitoyennes : c'est dans les régions du total amour, soit qu'il délire, soit qu'il perde son sang par quelque incurable blessure. L'excès de la vie fait l'excès de la mort. iVous avons ainsi nos deux palpes de peur.

La pensée de l'homme abhorre la mort, comme tous ses sens y répugnent. Les hommes aiment peu: ils se prêtèrent toujoui's chacun à tout : c'est afin de vivi^ et de se dérober à la mort. Le grand amour est le profond connaisseur de la mort.

Dans ce bref délire, commun à tous les êtres, les hommes, d'un coup de foudre, s'ébranlent sur la mort, et d'un autre coup

s'en relèvent. Ils y tombent, le temps d*une étincelle; ils ne s'y tiennent pas. Le vague pressentiment de donner vie pour vie les rassemble, les sauve et les rend chacun à soi-même. Moins la fièvre du désir, que Tamour est rare : chaque homme, toutes ses heures d'amour ensemble ne font pas un seul jour. Le grand amour, c'est la tendresse perpétuelle qui croît à raison de ce qu'elle dure.

Tous fuient donc la mort. C'est pourquoi tous l'honorent. Et tous se cachent d'elle; tous l'écartent avec un souci tremblant. Quand il faut en affronter l'image, ils la griment et la fardent.

Les pauvres morts sont bannis; on les met au loin, tous ensemble. On les ensevelit; on les cache sous la terre. On les

DE MON FRÈRE 7:î

écrase de pierres et de fleurs; on les «plante d'arbres verts. On marche sur eux, même à genoux. On les enfonce à l'écart de ce que nous sommes, leurs fils, leurs amants ou leurs frères. Cet immense respect est fait d'une immense terreur.

Si la pitié était la plus forte, chacun garderait ses morts. Chaque maison aurait son enclos; et son enfeu, chaque foyer. Les seules sépultures communes, on les demanderait aux jardins, aux parcs, aux forêts; un arbre pour un mort, un couvert de hêtres, un pré. Mais non : l'État veille avec les lois; l'État, qui est le tuteur de la vie commune; et les lois, qui sont jalouses, justement, de voiler la mort.

C'est la vilenie sacrée, la sainte lâcheté de la vie; capable de tout moins de ne pas connaître qu'elle. Condamnée, comme elle est, dans chaque membre, elle se

défend dans la somme: elle sacrifie un à un tous ceux qui l'honorent le plus, pour sauver le nombre immense : car elle ne s'honore que du total. Viens tel jour où notre cœur s'indigne de cette vile arithmétique. Que me fait toute la somme? La vie ne veut rien que ce qui dure? — Mais qu'est-ce qui dure sans moi? Rien ne portait une âme de durée égale à mon amour.

Nous qui sommes dans le néant, nous connaissons seuls la mort : elle ne nous y rend pas; elle nous prend par le cou, et nous fait voir que nous y sommes.

Je l'ai pressentie dans toute sa puissance, parce que l'amour était en moi et le désir de la beauté. Et moi-même, pourtant, j'ai pu vivre comme si la mort ne me guettait pas; bien plus, comme si

elle n'avait pas marqué, entre les millions de créatures, celle qui m'était unique et préférable à toutes. J'avais été déchiré, déjà; j'ai cru périr; mais il me restait ce que je n'imaginais pas pouvoir jamais perdre. Et j'ai vécu; j ai cédé, moi aussi, à la sainte lâcheté de la vie. Puis donc, j'ai été frappé, une autre fois, dans tout ce qui me reste. J'ai vu la mort, comme si je ne l'avais jamais vue. Elle ne m'est pas révélée : elle me révèle à moi-même. Quoi? le monde continue; tout est tel; et moi, j'ai tout perdu. Je finis, moi-même, de me perdre. Et tout est tel. L'atrocité sereine du néant, voilà l'espace où tourbillonnent ces étincelles, les mondes de notre action, la sphère de nos cœurs, tous ces vains atomes.

Qui voit la mort dans sa plénitude, il n'a que trois partis : Mourir. Ou croire à la

cause qui donne, qui ôte et qui rend la vie. Ou créer à son image, en attendant la mort, l'ombre de la vie. Trois partis, dont pas un n'est au choix de Thomme : il ne choisit pas celui qu'il veut suivre; il suit celui pour lequel il a été choisi. La plupart des hommes se donnent l'illusion d'être, et de se poursuivre dans leurs enfants : heureux sont-ils, — cette foi de la chair leur demeure. Les autres n'ont qu'à se tuer, ou se mettre à genoux, cherchant leur Père, et l'implorant s'ils l'ont trouvé.

Ou bien, plus malheureux que tous, sachant la vanité de ce qu'ils font, en l'oubliant un peu du temps qu'ils sont à le faire, ils s'enivrent d'une création, où le rêve de la vie lui-même fait un rêve. Voilà la force puérile de l'art. Les plus grandes œuvres sont les plus doulou-

reuses, et par lu peut-être les plus vaines. C'est le culte, où la sainte lâcheté de la vie nous condamne, jusqu'à l'heure de payer ce répit de notre tête.

Salutation des larmes

Pour les marins du Vienne.

Ceux du Vienne sont perdus : Doux frère, comme nous.

L'océan rend leurs épaves. Les fiancés de la mer sont descendus près d'elles. On ne trouve plus que les vestiges de ceux qu'elle a pris. Elle laisse flotter une guenille, un bout de corde. Parfois, elle renvoie un lambeau d'homme, un haillon de chair suspendu à un os. Mais elle s'est réservé l'âme des marins, leur chère vie qu'elle a cueillie sur les lèvres dans un dernier souffle.

Déjà, un pêcheur des îles a ramené dans son filet un corps sans mains, ni bras, |ni tête. La mer Ta dépouillé du dernier ^geste, de Tadieu qu'il a fait à la terre, lans les transes. Car les doigts du mourant cherchent les doigts du frère et de ■la mère.

Ceux du Vienne sont perdus. Leur idésastre accomplit celui de mon enfant. |Je pense à ceux qui vous aimèrent et qui demeurent, pauvres gens. Leur angoisse est la mienne. Mon cœur a battu dans la détresse avec le leur.

Vieux pères, qui ne verrez plus vos fils, dans ma douleur j'ai pris aussi la vôtre. Impatients, vous ne viendrez plus les attendre au port, quand ils débarquent pour le flot, ou, quand ils rentrent au bourg, sur le seuil de la maison. Et leurs jeunes femmes ne leur tendront plus

l'enfant, qu'elles ont sur le bras, disant : « Vois, comme il a grandi : il sait sourire ». Ainsi que le mien, tous ceux que vous pleurez sont partis pour la campagne qui ne finit jamais, sur le grand océan de l'extrême infini. Je suis dépossédé par le malheur, comme vous. Et qui saura comme moi, pauvres gens, vos longues veilles dans le désespoir, les larmes du souvenir, et les terreurs de la question toujours présente : « Tout estil donc fini? » — et l'horrible certitude de la réponse où il faut se rendre : « Tout est fini. »

Pour inconnues que vous puissiez vous croire, sachez-vous donc ressenties, ô peines fraternelles. Vous n'êtes pas errantes sur ces routes dévastées de la vie, que la brume aveugle. J'ai mis, ce soir, ma douleur dans un clocher, au dessus de

DE xMON FRERK

l'éternelle plaine. Par Timmensilé vide et ces champs muets, couverts de glace à rinfini, ma cloche sonne aussi pour vous, dans notre nuit commune. C'est la salutation des larmes. 0 peines fraternelles, je vous y convie. Je vous y appelle, pauvres gens.

Les pierres qui pensent

Ce n'est pas assez des steppes dévastées où je m'avance; ma route est pavée de silex brûlants. Je marche, parfois, sur un tapis d'épines, le sol est planté de graviers aigus, d'éclats en fers de lance; et je vais sur des pierres incisives, qui me déchirent les pieds. Plus cruelles que les dents, ces pierres rendent le son de l'intelligence : c'est le pavé de la raison, qui mord la souffrance au passage; il ne se contente pas de la porter, il faut qu'il la meurtrisse. Solide comme le grès, morne, insensible comme lui.

DK MON PRi^>RK 83

Comme elles sont fermes sur leurs assises, ces pierres pensantes... Comme elles ont raison avec outrage... Leur charité est du mépris. Mais la souffrance n'y [)ren(J pas garde : elle n'y touche fjue par les pieds, qu'elle traîne sur le chemin, ot se les laisse déchirer; elle ne dédaigne môme pas les morsures qui lui sont laites.

Sagesse empestée do ces pierres arro- .rantes : elles se vantent d'être sans cajur au lieu de s'en féliciter modestement el d'un avantage, que le hasard seul a fait. p]nlre ces pierres aux pensers insolent», j'en vois de très hautes : mais pas une n'est grande. Elles sont si vaines de leur ombre au soleil, — une ombre sans fraîcheur pour le pèlerin harassé. Point de irandeur, sinon humaine. Ces cailloux n'ont rien d'humain.

8i SUR LA MORT

On doit ménager son cœur, font-elles; pourquoi rechercher la souffrance? à quoi bon cultiver sa douleur? Où le souvenir ne peut rien, vaut-il pas mieux se réconforter d'oubli? L'amour trahi, n'est-il pas plus sage de s'aimer? Enfin, penser à soi, quand on ne saurait plus aux autres, n'est-ce pas le conseil de la raison? Que sert de pleurer?

Que sert de vivre, ô pierres? Tout est irréparable : faute de cœur, votre philosophie l'ignore. Éluder la douleur : de combien de soi-disant héros n'est ce pas le fond? Sont ce donc de si grands héros, les jeunes chiens? Ils fuient les coups; ils font fête à la pâtée; ils n'ont pas fini de goûter au bâton qu'il? aboient gaîment au plat de soupe : pourquoi ne pas les vanter d'être au dessus de la douleur, et

DE MON FRKRK 85

d'élever au ciel un chant de joie? Que de poètes illustres qui sont chiens en cela.

Pessimiste, — optimiste : ce n'est môme pas une question d'âge; tel est optimiste à vingt ans, que le voisinage de la mort, à cinquante, ne rend pas pessimiste. Non : ce n'est pas même le tempérament, puisqu'il en est de toutes complexions. Mais il s'agit d'éluder la douleur, ou de ne s'y refuser pas. Ce n'est point par goût que j'accepte de souffrir; si je ne fuis pas la douleur, tant s'en faut que je la recherche. Je lacrains plus que vous; car je la connais plus que vous. Mais je l'accepte, parce que j'aime. Qui aime, et sait ce que c'est, ne doute pas qu'il soulîre.

En vivant, j'ai appris que la plupart des hommes n'aime ni ne vit. La vie, partout, s'entretient de vains essais à

vivre. Dans cette masse confuse de matière sous-marine, où l'on surprend les premiers mouvements, je ne reconnais pas qu'une amibe en train de se nourrir : j'y distingue les convulsions de la vie qui se cherche, et de grade en grade prétend s'élever au pouvoir de souffrir. Tant d'efforts à fuir la souffrance ne tendent qu'à ne plus éluder la souffrance. C'est là seulement que la vie se connaît et se possède. Là, elle se hait, peut-être, aussi. Les degrés innombrables en tous sens mènent à cette terrasse : de là haut, la vie se contemple jusqu'au fond dormant de la mer. Quand la vie se possède, elle doit abdiquer. Possession de soi, — dépossession éternelle. Ce splendide empire, je le parcours des yeux; il s'étend devant ma vue, dans la station que je fais, ce soir, sur la plus haute terrasse : c'est

'excès de la souflrance. Voilà pourquoi je pleure, ô sèches pierres, vous qui pensez. Et je pleure aussi sur vous.

Je ne puis donc l'éluder, et je ne saurais dire que j'en fasse choix : j'y suis forcé. Gomme une heure de soleil au mourant d'un naufrage, qu'un dieu me fasse le don de la joie, s'il peut m'être fait; mais je ne puis me le faire. Je dois aller à ce comble de souffrance, que j'ai prévu et que je n'ai pas choisi. C'est le propre mouvement de ma vie, la marche où elle est contrainte. Je n'y cours pas, comme celui qui, croyant à son bonheur, se hâte; et, si je le dis, je mens. J'y vais, parce que je le dois.

N'éludez pas la souffrance, c'est le plus haut devoir et le seul. Aux échelons mêmes ie la joie, la vie abusée ne cherche des 'orces que pour monter jusque-là. Pierres

pensantes, esprits sans avenir, qui ne quittent pas leurs degrés. S'ils n'y sont pas, ils viendront où je suis. Car ils ne sont où ils sont, que pour être un jour où je suis.

DE MON FRÈRK 89

Murmures de la mer

Je t'appelle ma Douleur, toi qui étais ma joie. Et toi, en qui j'étais sûr de toujours trouver toute compassion, je t'appelle ma très Chère Pitié.

D'autres douleurs, je les ai connues, que j'estimais les plus p;randes. Mais toutes ne furent que du présent, et par là promises au repos : car le sommeil suit la journée la plus rude. Ta douleur est la douleur de tous les temps. Tout est passé pour moi, et l'avenir même. Je ne compatis plus à moi, mais uniquement à ton destin.

Je cherche sur la mer Celui qui y a vécu, et qui est tombé sur le bord. La terre manque sous mes pas. Tout ce que je tenais pour bon, jusqu'ici, me fait mal : la peine au fond de tout ce que je désire; et plus vive encore, si je l'obtiens. Quel sentiment est-ce là?

La maladie du profond chagrin, Textrême ennui qui considère le néant : sur les ruines de l'illusion, je pleure le plus beau des cadavres. Amour anéanti. Y eût- j il quelque réalité au rêve du monde, que^J m'importe? — Je ne sais plus ce que.^ c'est, un monde où mon amour n'est pas, ' où ma Chère Pitié n'a pas obtenu sa grâce. ^

Il n'est qu'un seul bonheur : de ne pas être né.

DE MON FHKRE 91

Dors, mon Bien Aimé. Je serai là, demain.

Et tout sera oublié, peut-être : puisque, dans l'horreur de son cours impitoyable, la nature est sans mémoire, et qu'elle ne \ rat pas que Tamour ait un seul souvenir, qu'elle ne déchire et foule aux pieds.

Dors, mon Bien Aimé. Je serai là, <lemain.

Et tout sera comme s'il n'avait jamais

— Pourquoi dis-tu le bonheur informe de ne pas être né? Celui que tu aimes,

t qui t'a tant aimé, en eût souffert dans e cœur tout à toi.

— Il ne m'avait pas perdu, pour soulaiter de ne plus êlre.

La rose du néant

Plus rouge que le jeune sang, la rose de la pitié fleurit ce tertre. Comme la bouche d'un saint virginal a poussé un lis, la rose monte du cœur ardent de celui qu'on a couché, ici, dans cette terre. Je viens la respirer, haleine de tendresse, souffle de peine et d'amour. Et je la vivifie de la cueillir.

La douleur, malernelle institutrice de la pitié, me parle à l'oreille. Ha, je n'avais pas besoin de ces leçons. Si humble fûtelle, je n'ai point connu de vie sans l'ai-

DE MON FftEUE 93

ii)( r, et sans la plaindre. Plus d'une fois,

\oyanl dans la forêt un bel arbre rompu

[)ar la foudre, ou une fleur brisée, foulée

sur le sol, j'ai eu les yeux pleins de

laimes. Ma tendresse a suivi, de tout

U'iiips, les marins dans leurs aventures

iijortelles. Celui, dont la rose fleurit sur

0 tertre, a consolé la fin de plus d'un,

)utre mer. Avec lui, j'ai été voir ceux

jui restent, quand il fallait leur dire :

( Bonnes gens, votre fils ou votre frère

l'a pas fermé les yeux sous une main

trangère... » La maladie semblait moins

nortelle, T-accident moins terrible, la

atastrophe moins soudaine qui laissait

ne place à l'adieu. Combien de fois celui,

ont je cherche ici le parfum innocent,

l'a conté, au retour de ses campagnes,

i mort lointaine des marins ? Avec une

MTeur vraiment fraternelle, hélas, j'écou-

tais ces récits. Toujours je pensais au père, à la femme, au pauvre frère, là-bas au pays, recevant la nouvelle, coup de couteau brutal dans le cœur : — Un matin sans péché, pareil, croit-on, à tous les autres, et où toute la vie s'arrête. Toujours, je frémissais pour eux à l'horreur de ce grand déchirement. Voilà pourtant le sort qui l'attendait au port, et où j'étais réservé moi-même : pour nous conduire tous les deux à ce tertre. Un coup plus brusque n'a frappé personne, ni plus mortel, ni plus déchirant. Ici, penché sur cette terre brune, je sens en vous des frères et je vous aime. Pour vous aussi, la rose sanglante fleurit, haute et belle. Dans la pitié d'un seul, j'ai pitié de tous. Comme il est avec Lui, mon cœur est avec vous. Le sien vous était ouvert; nul plus que lui, n'a pris à

DE MON FRKRE 95

soi les destinées des autres : c'est des deux mains qu'il les ralliait à lui et se les rendait plus proches. Celte fleur ardente qu'il a nourrie vous le dit : Son cœur était plein de la bonté humaine.

90 S un LA MOUT

La source

0 LAC, SOURCE SACREE DANS LE I50IS DES DOt LEURS.

J'habite une île, où la peine m'isole.

Si âpre, si déserte et si chaude que j'y tombe, comme le pèlerin sur les routes de la Ville Sainte, dans les steppes pétrées de l'Asie. Je dors ainsi sur les sables brûlants, ou sur les rocs.

Je me réveille, couvert du sable que le vent de la nuit chasse sur ma î'àce. A peine si je puis ouvrir mes yeux, les paupières chargées de poussière cuisante.

Comme le pieux pèlerin, qui n'a pu faire ses ablutions depuis trente-sept jours,

DE MON FREKE 07

jai de la terre rouge en limaille dans tous les plis du corps. Les souillures du voyage me font une tunique d'impuretés, où la fièvre prisonnière bat plus vile, tel U) pouls de la veine sous la peau de la tempe. Et tout ce qui s'olVre à mes regards leur fait une annonce de dégoût, une menace d'épouvante.

Je n'ai donc pas dormi dans l'île, ainsi que j'ai cru? J'ai rêvé. L'insomnie met de la suie aux yeux, et la vision brûle comme la mèche charbonne. Je me lève matinal, après la nuit de douleur. Je vais dans le bois, par ce beau jour d'automne, le dernier peut-être. L'air est chaud comme un adieu; et la terre est tiède.

Le petit bois chante longuement. Dans les pins du petit bois, la voix du vent est immense. C'est la plainte qui vient de

l'océan. Les peupliers verts portent la tente du ciel bleu. Et le soleil monte, l'enseigne de la nature, le signe de ralliement. Son chiffre d'or pâle marque la sphère et le zéro de l'univers. Sa présence entre les arbres renouvelle ma tristesse et l'assure. Les traces de mon voyage dans la nuit, je les vois sans colère sur mes mains. Je suis tombé; je suis plein de boue et de sang.

Tout mon être est le cygne dont la blancheur salie aspire à se laver. Il s'offre au bain bleu de Tair, à la fraîcheur lustrale de l'aube. Et je cherche les eaux fluides, qui pénètrent par tout le corps la retraite de l'âme. La douleur me rend les forces qu'elle m'a ôtées. Gomme un vainqueur tend à son roi la tête de l'ennemi au bout d'une lance, je marche sous la pointe du regret. Oui, à l'égal de tous

ceux qui aimèrent, j'ai le remords de n'avoir pas assez aimé. Il aurait fallu donner sa vie, pour faire assez. La pitié est mon péché contre moi-même : le mal qu'elle me fait, parle du bien que je n'ai f>as su faire. Mais voici...

Sous les mains jointes de ces frênes, sœurs paisibles, qui écoutent passer le temps, voici que Tair lustral se répand en source et en ruisseau. L'eau vierge coule, et chante : « Viens. »

« Viens », dit-elle. Mais l'eau trompeuse n'a point de trahison, quand elle est froide et virginale. 0 charme de la source : elle fait oraison sur les pierres ; elle caresse la mousse en la goûtant des lèvres. Je m'agenouille à l'appel de ce ruisseau salutaire. 0 bonheur de m'y baigner. L'embrassement glacial me puri-

fiera- l-il enfin? — Je trempe les mains, ouvrières du péché de vivre, et les flancs qui en nourrissent la convoitise. Je couche toute cette chair fiévreuse dans le linceul transparent de l'eau. Repos du bain, qui délasse comme un sommeil volant. Je trempe aussi le front, la prison des idées douloureuses, que la peste décime. Et je baigne ces yeux que la faux rouge a brûlés. Une larme innocente, une larme du ciel enfant, c'est la source dans la vasque. Si y y reste étendu, je verrai peut-être le faon qui vient y boire, prêt à fuir au moindre bruit.

Je me lave à cette eau, comme mon Bien Aimé s'abandonne aux parois du tombeau. La pensée se réveille, tel le condamné à mort pour l'exécution. Avec moi-même, alors, le chaud tourment de la vie s'est miré dans la source; et j'y ai

DE MON FRKRE 101

VU rimage de celui qui vivait et ne vit plus.

Ha, rien ne lave le cœur du sanglant chagrin que la mort y verse. Rien ne rend le calme ni la candeur de son repos à rame dévastée. Tandis que j'étais nu dans le bain, je n'ai eu de répit qu'un moment, l'espace d'un oubli et d'un rêve. Une autre source s'ouvre au fond de moi; le flot qu'elle épanche altère la fraîcheur (lu ruisseau; et c'en est fait : la nappe souterraine monte d'un jet jusqu'à la surface froide, en une gerbe de larmes brûlantes.

Dialogue sur une belle tombe

François Talbot s'était levé. Gomme on tire un rideau qui voile une fresque illustre, une immense tristesse parut effacer sur son visage l'ardente expression du rêve. Il n'y avait plus rien de hagard dans ses yeux ; on y sentait l'approche de cette pluie qui n'éteint pas le feu.

— Je rêvais, dit-il. Ainsi, le matin, je me réveille. Parfois j'ai dormi, toute la nuit, d'un effrayant sommeil, écrasé, écrasant. Je me retrouve avec ma pensée, comme une masse de plomb au fond d'un

lac; et soudain, me demandant ce que j'y fais, tombé déjà de si haut, il me semble que je retombe. Je né peux plus desceller les paupières; et je me dis : « Pourquoi me réveiller? à quoi bon? Je suis dans ce lit, où mon père est mort, et mon pauvre enfant est dans la terre. »

Il se tut, un instant. Puis : — C'est à moi de chanter, maintenant, sur moimême, le Super flumina mortis. Sur les flots de la douleur, je descends le fleuve de la vie; et je vais vers la mort, inévitablement. Voici déjà la mer.

Il s*était tourné vers la mer; et il la regardait, comme si elle eût dû lui rendre ce frère absent. Je vis alors que François Talbot pleurait, en silence. Ému de pitié, je lui pris la main et lui dis : — François, une telle douleur ne va-t-elle pas contre la vie? Et celui qui la cause ne vous eût-

il pas demandé d'y mettre un peu de relâche?

Lui. — Je ne puis rien sur ma douleur. Elle est une maladie, où la volonté n'a point de part. Si je veux guérir, il ne dépend pas de moi que je guérisse.

Moi. — Ne serez- vous jamais consolé?

Lui. — Je ne puis l'être, sinon par Lui.

Ah ! s'il m'était donné de l'entendre me dire : « Console- toi », obéissant à sa voix, je sourirais à ma torture.

Moi. — Quel prix vous lui donnez :

vous avez aussi le vôtre.

Lui. — Le prix qu'il me trouvait, est le seul que je me trouve : Il m'aimait. Vous ne savez pas ce que c'est d'avoir perdu sa raison d'être. Je n'avais que lui seul. 11 ne me reste rien.

Moi. — Si l'amour fait la vie, l'amour

})eut la refaire. C'est ce qu'il nous faut penser.

Lu. — Toutes les autres amours ne seront pas celle-là. Dans mes profonds ennuis de Faction, il agissait pour moi. Dans mon dégoût d'une lutte, que je ne jugeai jamais digne d'un cœur épris d'une beauté qui dure, dans tout mon dédain de la mêlée commune, il faisait mon seul lien à la sphère vivante. En Lui, je l'aimais toute; j'y avais ma joie, et j'en attendais quelqu'une pour lui.

Moi. — Elle en est toujours riche. Inépuisable est la joie, comme la beauté de vivre.

Lui. — Mots plus vides que le vent, et plus assourdissants de vanité que lui.

Qu'on ne me parle pas de la vie, sans égard à la vertu de ceux qui vivent.

Qu'est ce que la vie sans l'amour? Un

prêche en une langue perdue. Je ne suis pas un érudit, pour me contenter de déchiffrer un texte, où il n*y a pas un mot pour mon âme. Chose terrible que d'aimer, et sans merci : car la mort est au bout.

Moi. — Jean Talbot, Jean Talbot, noble être, quelle ruine ta ruine a faite I

Lui. — Appelez-le. Que n'avez- vous la voix de Celui qui rend la vie à l'ombre qu'il évoque.

Moi. — Mettez -vous donc toute votre force dans l'amertume? Ah! je la sens qui me gagne; je sais ce qui la cause.

Lui. — L'implacable douleur qui brise, qui réduit tout en miettes et qui dévore.

Moi. — Il repose, toutefois. Il nous conseille le repos qui doit, inéluctablement, être le nôtre.

Lui. — Il haïssait le repos. Il était tout action.

DE MON FliÈRE 107

Mol. — iNe voulez- VOUS donc pas qu'il dorme ?

Lui. — Vous me dites qu'il dort :

Qu'en sais-je, pourtant? et qu'en savezvous?

Moi. — 0 malheureux! Vous frémissez; vous vous déchirez aux soucis de la chair, comme un nouveau-né lancé sur les dents d'une herse.

Lui. — Chacun de nous est né d'hier pour son amour et pour la mort. Si je ne puis croire à la vie éternelle, à quoi donc croire, qu'à la chair. J'aime de toute manière. J'aime le corps à l'égal du cœur.. J'aime tout ce que j'aime.

Moi. — Pour vous, plus que pour lui peut-être, il faudrait le rappeler à la vie.

Lui. — Ne le dites pas. 0, ne lui préférez rien, si je vous suis cher.

Moi. — Déjà, il avait été^déçu.

Lui. — Déçu, comme nous tous qui n'avons point Téchine rompue aux bons endroits. Déçu, mais plus fort de lavoir été, plus hardi en excellence, plus dédaigneux en son action.

Moi. — Il a eu ses jaloux.

Lui. — Il les méritait. Il était craint de ceux qui ont les places, et n'ont pas les mérites.

Moi. — Si jeune qu'il fût, la vie lui avait été dure.

Lui. — Il m'avait. Toutes mes misères passées, je les tiens pour rien : c'était le temps où je l'ai eu.

Moi. — Sa hauteur l'eût perdu, peutêtre.

Lui. — Qui se perd ainsi, se retrouve. Nous étions faits pour nous y plaire. Hier encore, j'aurais dit : « Je m'y plais. »

Moi. — Ah! je l'ai chéri, moi aussi;

DE MON FUÈKK 109

j'ai été son camarade; je l'ai connu, je l'ai vénéré. 11 était doux avec les faibles; patient avec les petits, et trop ferme avec les grands : il ne leur cédait rien.

Lui. — Vous l'avez bien connu. Il n'a eu d'ennemis que deux ou trois lâches, quelques valets de ministre, l'espèce des envieux sans àme. Sans doute, plusieurs valets de ministre ensemble, armés de toutes les intrigues et de la signature, peuvent bien faire échec à un seul homme fort. Mais qu'importe? La vraie grandeur est hors d'atteinte. Jean, sans avoir le succès, aurait eu la gloire sérieuse de s'accomplir.

Moi. — Oui. Avec peu de bonheur, il avait le génie de la vie.

Lui. — Il n'est pas question de bonheur : où serait-il? 11 s'agit de la force qu'on met à vivre, des actes que l'on y

no SUR LA MORT

prodigue, de l'intérêt qu'on y prend, comme un artiste à son œuvre. Il en avait vraiment à toute chose.

Moi, — Certes, le bel Être! Ah, s'il avait duré...

Lui. — Au moins le temps que je dure. Il faut avoir quelqu'un pour qui se laisser prendre à 1 "illusion du monde. Voici trop longtemps, qu'à moins de jouer sur la scène aux côtés de mon amour, j'ai vu derrière le rideau : j'ai regardé sur l'abîme que la toile dissimule.

Moi. — Un unique désir doit vous rester, il me semble : le sauver de l'oubli.

Lui. — Lui donner autant de vie que j'en puisse avoir moi-même? Vous demandez trop.

Moi. — Ne raillez pas si amèrement. Ce n'est rien, je le sais. Ce rien fait pourtafll tout l'espace de nos joies et de nos dou-,;

leurs : c'est l'étendue d'amour et toute la durée.

Lui. — La mort le franchit d'un seul bond. Elle est, d'un coup, sur l'être qu'elle frappe. Où est tant d'amour, et tant de force? Où, cette pensée? Que tout est loin sur ce fleuve dévorant. Nul espoir de remonter vers la source. Tout est nul, tout est achevé; tout tombe au vide, dans le vent de la mort. La souilrance seule persiste à se connaître. Je regarde ce que je suis : mon cœur, désormais, est hors de moi.

Moi. — 0 merveilleuse amitié, qui se déchire et place le plus pur de sa tendresse sur l'étal. Elle palpite, blessée.

Lui. — C'est l'amitié des frères, quand le même sang nourrit la même pensée.

Plus que veuf, plus qu'orphelin, plus que privé d'enfants gardés sous l'aile : dé-

H2 SUR LA MOliT DE MON FREIIE

membre, vivant, par le milieu du cœur, tranché d'avec moi même. .

Plus haut, François Talbot leva le front sur la mer. Je le vis alors chanceler et réprimer un grand sanglot. De tous les points de l'horizon, il ^semblait ramener à lui la mer, le ciel, la nuit, les nuages, comme on s'enveloppe d'un manteau ; et je crus reconnaître en lui la douleur qui veille sur un tombeau.

— Je ne veux plus vous interrompre, lui dis-je; mais je vous écouterai comme l'écho timide. Une telle souffrance fait fuir les rondes enfantines de l'espoir. Je m'agenouille avec vous, sur l'autre bord de cette tombe.

Et il me répondit : — Douleur, dou leur. Non pas la mienne, mais celle du coup qui fait offense à la nature : une grandeur écrasée, hélas, une beauté anéantie.

Soupir

dolor mevs, — mevs amor.

Cor mevm, — mea mors.

Qu'ai-je fait? — Je n'ai pas retenu mon amour. J'ai donc laissé s'en aller ma vie.

Ne voulais-je pas assez qu'il vécût? — Soi-même, on ne doute pas de vivre. Je ne doutais pas : il vivait.

Gomment ferai-je maintenant? — Si j'y pense, je m'égare. Et si je n'y pense pas, je cesse de penser.

Je vois ton beau corps sous la terre. Je le vois trempé d'horreur. Il mouille dans l'épouvante. La nuit l'insulte. Et les immondes ténèbres aux mille pattes le saisissent, et l'offensent de leur grouillement.

Je tremble aussi, et je suis mouillé de la môme sueur. Je suis la sciure de bois où tes os sont couchés.

Je balbutie, pour défendre ta chair.

Comme elle je frémis sous la pluie d'outrage, le flegme et les humeurs du néant.

Pour moi mon Amour serait mort avec joie, je le sais. C'est pourquoi je ne me pardonne pas de vivre. Sous la fétide loi de la mort, nous sommes tombés ensemble, ô très chère victime.

Je n'augure plus rien de ce qui me reste. Je ne me retrouve que dans les larmes. En toutes choses, j'ai épousé la Piété : la Piété, le visage souffrant de la Tendresse.

A l'horizon de toutes les pensées, quelque brume que j'y fasse, quelque rideau de pluie qu'y tende l'action, toujours le soleil mutilé de l'amour descend : dans un torrent de cris ton front ensan-

glanlé, — un torrent de sang sur rocéan de ma misère.

Je te vois et je te pense. Et je te vois toujours.

J'ai tels spasmes de pitié, tels étourdiss(3ments d'angoisse, où c'est toi qui vacilles, toi qui tombes, toi qui te rétractes.

Victime, qui seras victimée chaque jour, (Ml chaque heure de ma vie. Ha, c'en est trop.

Enfin, je désavoue la vie.

Je la renie, comme elle nous a reniés. Jja trahison est trop amère. Pourquoi soutenir celte fiction? Que d'efforts j'y ai faits, que d'ardeur j'y ai mise... Quelle volonté de rêver, sans le savoir? Quelle volonté d'être dupe, et de ne pas soulever le voile du rêve... J'ai trop aimé cette vie. J'en

suis puni, pas une de mes fibres ne résiste plus à la maladie mortelle de 1' « A quoi bon? ».

Tu restes couché tout de ton long dans la cellule funèbre. Et moi, ton frère, je demeure et je me soulève, pour considérer notre douleur, pour pleurer sur toi et te veiller.

Connaissance de la mort

Sur la terre, je me couche donc contre toi.

Je te parle, et j'écoute si tu ne vas pas me répondre. Ainsi, tu es là, mon doux Frère... Je mords cette terre, pour y croire. Gomme toi, elle m'étouffe; elle m'emplit la bouche sans y arrêter le cri de l'âme qui s'épouvante: « Non! Je doute! Je ne puis croire cela. »

J'écoute. Ici, l'horreur se fait pitié et la pitié horreur. Ce que je vois, je ne veux pas le dire. C'est toi, pauvre être, et ce n'est pas toi. L'effroi de ma chair cherche

ta chair, et recule de la reconnaître : car elle t'y reconnaît et ne te reconnaît pas Toute l'ordure de nos corps que j'ai fuie, m'en voici avide : puisque enfin il nous faut finir par là, ô noble créature. Que la chose sans nom me parle, à défaut de celui qui me nommait son frère. Qu'elle réponde à la chose sans nom que je vais être, si je ne la suis. Je lui livrerais ma vie pour la pleurer ainsi entre tes bras, et qu'ils me pressent.

— Je ne te parlerai pas de lui : je n'ose, dit la Chose Sans Nom; et pourtant... Le dernier mot est à moi. Je suis le blasphème de l'amour; et je survis à l'amour. Ton bien aimé m'avait en haine et dans le dernier mépris : « Que m'importe? disait-il; quand je ne serai plus, qu'on fasse de moi ce qu'on voudra. » Mais quoi qu'on en fît, c'est moi, la chose sans nom, qui

ai raison de toute grandeur et de tout mépris. Lui qui aimait tant les corps, qui mettait si haut la beauté, l'élégance, les parfums, Teau pure, tout ce qui lave et orne la chair, je l'ai dérobé dans son plus bel âge. Je ne l'ai pas laissé au temps, le maître modeleur qui façonne longuement les vieillards à la mort. Je m'acharne, maintenant, à détruire l'harmonie de sa jeunesse, à souiller sa fleur d'homme, à la corrompre dans sa nette intégrité. Voilà ce que je fais de ton bien aimé. Et ce que je suis, il l'est.

— Méchante, tu désespères mon courage; tu ne lasses pas ma tendresse. Je vais jusqu'à ne pas te haïr, chose sans nom, pour ce que tu as de lui encore.

Que faire de plus ici? Que ferai-je pour toi, chère victime? La chose sans nom n'admet pas de délai; je lui appartiens

aussi. Je compte les instants de notre ruine, mon Bien Aimé. Sera-t-elle si parfaite que rien de notre amour ne subsiste? Alors, qu'il en soit de nous ce qui plaît à rinfini de notre misère. L'excès de la souffrance guérira la souffrance. J'attends cet apaisement. Ta douleur est la mienne, et l'injure qui t'est faite, et le divin reproche que ta douce sévérité faisait au rêve de la vie, dans ton silence, avec tant de dédain. Je me perds dans cette idée. Je renonce à ma vie sur ce tertre. Je renonce même au droit d'être plaint. 0 mon frère, tu n'es plus là : je ne serai pas pleuré comme je te pleure. Que la chose sans nom triomphe, si elle veut : je ne suis plus moi-même.

— Tu le seras pour moi, aussi longtemps que tu puisses être. Tu le seras, côte à côte avec ton bien aimé.

L'homme est une goutte d'eau qui pense, et qui se voit perdre dans la masse fatale de la mer.

La connaissance de la mort, elle se fait dans l'amour. Le monde se connaît dans la mort, par le fait d'un homme qui aime.

Rêve et nature

Même Brumaire a de ces belles journées. Voici le dimanche blond où la terre paisible a la couleur d'un vitrail; où l'année, entrée dans une église, prie agenouillée et s'endort, en murmurant : « Nuncdimittis, » Lasse et douce, elle se laisse aller en souriant; elle implore la grâce du dernier coup, parce qu'elle l'attend dans l'église supérieure, où le sommeil n'est séparé du réveil que par un degré de nuit. Sûre de son salut, la nature, moins qu'elle ne souffre, se repose et s'émonde au purgatoire de

DE MON FHKRE 125

l'hiver. Elle se tait et sourit profondément. Elle reçoit du soleil, son maître, un or décoloré, et froid, qui ne l'enrichit pas, mais qui la pare d'orfroi ancien et lui promet une auréole. Toutes les feuilles, oiseaux d'or, tiennent encore aux branches. Quelques promeneurs troublent la campagne silencieuse, eux-mêmes étonnés du tumulte qu'ils apportent et gagnés par le silence. Ma chair aussi s'en laisse pénétrer; oublieuse, elle prend sa part de l'oraison tranquille, où la nature se recueille. Mes yeux brûlants se reposent sur la lumière douce; la vie a le balancement d'une barque, sur un lac de vermeil qui se dédore. Je regarde les feuilles, oiseaux morts, et le ciel, la page de vélin vert, et le vitrail blond de la terre. Je suis entré, moi aussi, dans le Sagittaire... Mais soudain, une de ses flèches me troue de part

en part; l'archer terrible, qui lance le souvenir, m'a percé le cœur.

Vingt jours, et Celui que le soleil emporte, mais ne réchauffera plus, voyait encore le ciel. Il eût goûté la douceur de la lumière, comme moi. Je ne suis pas même au bout du troisième septénaire, et la fièvre de ma mort n'a pas donné un seul frisson à notre mère, la nature.

L'idée de sa vie aveugle est révoltante : pourquoi la continue-t-elle? Pour qui?

Aux dépens de la vie merveilleuse que l'on pleure, que va-t-elle nourrir, cette mère sans âme? Que n'ose-t-elle pas, dans la paix de son aveuglement?

Il n'est pas deux feuilles identiques, ni deux pierres, ni deux atomes, si l'on veut. L'ordre divers, où sont disposés les éléments semblables, Jes diversifie. Mais

pour nous, qui ne sommes pas qu'un cristal, un atome en vaut un autre. Toute la variété, pour nous, c'est le cœur qui la fait; le seul abîme, nous le trouvons en- Ire un cœur et un autre. Ce parfum de l'harmonie vivante, que nous appelons l'unie, voilà ce que le monde des atomes confond dans le tourbillon des ténèbres communes, et ce qui fait pourtant le prix d'un être pour nous.

Je déteste, comme le monstre où je suis destiné et qui m'a pris tout ce que j'aime, ce gouffre de boue, le tourbillon des ténèbres. Je voudrais, du moins, que le néant succédât d'un seul coup au rêve. Pour nous et pour tout ce que nous aimons, notre mère sans pitié n'a pas aboli la torture. Aspirés d'un trait par le centre tournoyant de l'ombre, que ne sommes-nous pas anéantis en un instant?

128 SUIl LA MORT

— La nature se repaît de nous. La mort est son appétit. Infinie, elle s'étend sur notre misère sans défense. Vous me faites haïr la parure de la terre. Ha, de quoi cette beauté est faite... Que l'on me cache le rire des feuilles et le parfum des fleurs; il fait peur. Se peut-il que des hommes se réjouissent de donner le cœur de leur cœur pour engraisser le fumier éternel, les entrailles de cette mère? Que veulent-ils dire enfin? Quel vent de néant font-ils sur ma face, avec leurs paroles?

— Quoi de commun entre la plus belle rose et une vie détruite ? La plus suave reine d'Ispahan, qu'elle fleurisse ici et qu'elle meure sur sa tige, qui meurt avec elle de la même mort? Ou, dans les jardins d'Ispahan, qui me rendra un instant, au prix de toutes les roses, un seul instant du cœur que je n'ai plus, qui

avait fleuri ici, et que je viens d'y voir détruire?

Le triomphe de la nature est celui d'une force sans nom. Triomphe de la cécité et du gouiïre, plus brutal que la bestialité. 11 n'est fait que de deuils en nombre infini. J'y regarde de plus près : dans cette masse de misères, je discerne un infini san§ voix pour se plaindre, mais dont le système vibre d'un infini tressaillement. C'est l'absurdité du monde qui a mis sur le front de la nature ce masque de paix stupide. La vie n'est pas si sereine; un éternel mouvement l'agite; et pour rien, elle aussi. La nature rêve la vie, je vous le dis, la misérable aveugle. Une inquiétude est en elle, un élan sans limites, et peut-être sans dessein. Les pierres envient l'obscur allaitement des profondes

racines et leur bouches velues qui tettent la terre; la tige envie le bruissement des feuilles et leurs jours plus légers. Les grands arbres immobiles se résignent, sages au front toujours levé pourtant; ils envient la folie des bêtes qui courent sous le couvert, et les nuées, les vastes troupeaux des chimères, en route pour les batailles de la pluie. Et les feuilles envient le vol des oiseaux. Ainsi, tous rêvent. Et nous, malheureux, qui avons toutes les envies, qu'envions-nous? — L'amour, qui rassemble toute la vie en un don de soi-même, que l'on fait pour le recevoir, et qu'on reçoit à genoux pour le faire. Et dans l'amour, c'est la vie qui nous fuit de toutes parts : le don qui devrait être éternel, la mort nous le vole; elle le dérobe à nos mains qui en sont pleines, et les remplit en retour des cendres de notre

rêve. Qu'envier alors, dans ce fonds de tourments? — L'unique joie, qui n'est pas môme concevable : le bonheur de ne pas être né. La nature ne me console pas du rêve; elle me l'explique; je la vois qui cherche à faire le rêve que je fais. Mais elle dort, elle; et moi, mon rêve est éveillé.

13â SUR LA MORT

La Bonté

La divine ix)nté, je Fai connue en Lui. Je rappelle divine, parce qu'elle est le paradis de rhomme, et qu'elle fait toute la quiétude humaine. L'oubli de soi, — dans le profond amour d'un autre : c'est la plus pure démarche du cœur. Une telle' bonté est toute action; elle comprend et elle agit; elle sail et elle pardonne. Près d'une générosité si sûre et si forte, l'amour n'est que pauvreté ; ses convulsions effraient, et ses spasmes blessent.

Qu'il ne se vante pas d'être bon, celui li peut s'en vanter. Et ne s'en vante

is, non plus, celui qui ne fait pas pasr le bonheur de donner avant tous les

litres. Jean, mon frère, mettait à donner

t joie et la candeur que les autres meltinl à recevoir ce qu'on leur donne. Il

e se dépouillait même pas : il savait i>e dépouiller. Il s'ingéniait à ses dons, comme un poète à ses œuvres. Si pauvre qu'il fût, on l'a cru toujours bien riche. 11 portait des trésors, en effet. La profonde humanité était en lui, qui ne soutire pas d'insultes. Injure à tout, mais non à la bonté humaine. Il savait s*armer el vaincre pour elle. 11 a donc su être sévère; et sa douceur, il la menait parfois faire une cure de dureté; mais jamais il n'a été si loin, que la source du pardon ne fût proche.

Combien j'en sais qui se croient bons : ils n'ont volontiers que leur bonté à la bouche; le malheur est qu'elle n'agit jamais. Elle ne va pas jusqu'à prêter un livre : je ne dis pas à s'en priver. La bonté abstraite ou d'opinion est assez commune : beaucoup de grands cœurs en chambre; mais ils préfèrent leur bibliothèque à leurs amis. On ne nie point la bonté, plus que le soleil. Elle ne se reconnaît pas dans ceux qui s'en parent aux lumières. Quiconque y regarde d'un peu près, sait bien que la grandeur du cœur et la bonté sont l'une à l'autre Feffet et la cause. C'est une loi : sans largeur, sans la pleine ouverture de l'âme, sans le don de soi, et le don des deux mains, il n'est pas de grande bonté. En vérité, la bonté c'est le génie qui crée ; car le génie, c'est le cœur.

DE MON FRKRE 135

La divine bonté est le pain quotidien de ceux qui souffrent; et ceux-là sont tous ceux qui vivent, si d'abord ils vivent par le cœur. Divine encore, cette bonté humaine, en ce qu'elle parle du Père qu'ils n ont plus à ceux qu'elle visite et qu'elle console : souvent, ils avaient fini d'espérer.

Sans la bonté, l'amour n'est qu'une guerre. La bonté pacifie toutes les douleurs et toutes les défaites, une seule exceptée : celle où la bonté cause le seul mal qu'elle pût faire, en étant la victime première : la mort, — la mort.

L'amour des sexes est aussi loin de la bonté, que les lourdes planètes, plus ou moins impures, sont distantes du pur foyer, du feu parfait qui est le soleil.

Sa bonté m'a nourri dans les angoisses brûlantes de la solitude. Elle a rafraîchi

mes sécheresses. Je comptais trop pour Lui : je ne compte plus pour moi.

Sa douceur n'eut rien de fade. Tous les humbles lui étaient chers, non à cause de leur humiliation, mais de leur simplesse à l'accepter. Il n'était dur qu'aux impudents. Il voyait des menteurs sans âme dans ceux qui abusent de la force : car d'où l'ont-ils? Toute cruauté lui inspirait un mépris terrible, et une prompte vengeance. Il avait pour les pauvres bêtes une sorte de respect : « Innocentes comme elles sont, et toujours victimes, ne méritent-elles pas des égards? » me disait-il, « puisque aussi bien elles sont condamnées. Et enfin la vie, en elles, est si belle, si libre. Regarde jouer un jeune animal : il enseigne lajoie et l'harmonie. » Il n'était pas un saint de l'espèce souffrante. Il ne cherchait pas l'occasion de la douleur;

DE MON FRKRE i'M

mais le moment venu, il s'armait contre la souffrance d'impassible courage et de bonté patiente.

Ceux qui ne souffrent point de l'injure, n'ont pas de peine à la pardonner. Il ne suffit pas de savoir pourquoi les hommes sont méchants. Quand on connaît les raisons du mal que chacun fait, on l'excuse sans doute, mais avec la même froideur que l'on condamne. Tel esprit glacé a des indulgences plus cruelles que des châtiments. 11 faut être sévère avec tant d'ardeur, que l'on finisse par être compatissant. Je l'ai appris, en le voyant agir. 11 a laissé une trace ineffaçable dans les plus méchants et les meilleurs. Capable de pardon, comme celui-là seul qui ressent profondément le mal qu'on lui fait : il a eu beaucoup à pardonner.

Il n'était sans pitié que pour les fourbes et les impitoyables. Un soir, il entendait un bel esprit, grand fanfaron d'énergie, se professer soi-même dans un salon et faire l'auteur grave. A la fin, pour montrer combien il savait se mettre au dessus de la faiblesse humaine, ce docteur prit occasioQ de la mort violente d'un ennemi politique, pour faire le plaisant; il éclata de rire et parut supérieur à lui même dans l'ironie. Jean Talbot tremblait de colère : « Rien d'humain, faisait-il; la bgisse moquerie, le jeu du comédien qui veut qu'on l'admire dans une scène étudiée, fût-ce au chevet de sa mère mourante ; le cœur d'un serf qui veut plaire ; l'insulte au malheur, et toute l'âme descendue pour se donner la gloire d'un bon mot. » Quelque temps après, il prit à part ce méchant homme, plein d'esprit,

et le regarda profondément entre les sourcils; de ce coup d*œil perçant qui avait raison même des brutes, il lui fit baisser les yeux. Puis : « Vous vous moquez, dit-il; ce serait peu si vous ne vous moquiez de nous. Vous .n'êtes pas si fort, puisque vous faites le brave. Vous avez eu un père, peut-être? comme les autres, Monsieur, et une mère qui a souffert pour vous : ce sont eux que bafoue votre sarcasme. » Nous nous en allions; et, il me dit, assez haut pour être entendu : « Voilà encore un homme de lettres. Gageons qu'avant dix ans, il nous fera un livre pour nous convier au culte de sa famille, et à l'adoration d'un petit chiot qui aura l'extrême honneur d'être son fils. »

Je vois les yeux de cet homme si ferme, quand un enfant venait à lui, ou quand

140 SUU LA MORT

Faccueil d'une parole gracieuse touchait dans son âme le secret d'une tendresse qu'il ne voulait plus taire. Gomment dirai -je la douceur de ce regard? Elle était fraternelle. Je ne sais point d'autre nom qui convienne à tous les âges d'une amitié parfaite. Car sa prédilection allait à l'amitié, comme il est naturel aux cœurs grands et mâles.

L'amitié héroïque, il était né pour elle. L'intelligence ne distingue pas tant les hommes ni les espèces, que l'aptitude à la bonté.

Quel humble désir puis-je garder, mon frère bien aimé? — Je voudrais que ton image fût la parure de la mienne. Je voudrais qu'à l'heure funeste où la douleur de la mort lui est révélée, tout homme fît entendre à son cœur blessé la plainte

DE MON FRKRK 141

que m'arrache la blessure de le perdre. Dans sa vie, quel homme ne compte pas au moins une de ces heures qui ne finissent jamais? Instant de la désolation, le dernier souffle arrête les aiguilles.

0 mon frère, noble héros de la tendresse, L^rand cœur dont la force soutenait le parti le plus pur, celui de la bonté héroïque, nous sommes trahis ensemble par la seule puissance qui pût avoir raison (le nous, en sa lâcheté.

Et maintenant encore, que ne le doisje pas? Dans leur crainte et leur pitié pour moi, c'est à Ion amitié que mes amis obéissent. Le don qu'ils me font d'euxmêmes, est encore un legs de ta bonté. En perdant la vie, tu me combles encore; comme si je pouvais rôtre, désormais, dénué de tout que je suis. En loi, ma chère

pitié, je ne sens plus que mon impuissance.

— Nous l'éprouvons aussi, me disentils .

— Oui, vous pour moi, chers amis; moi pour lui. Quoi que j'aie fait, là-bas, et quelle force qu'ait eue ma douleur, je ne l'ai pas sauvé, je ne l'ai pas ramené à la vie : ô mes amis, je vous suis, puisqu'il le faut; mais vous ramenez aussi un mort.

Pluviôse

Tandis que je rêvais, un souffle venu de l'abîme m'a porté, d'un seul bond, au delà du fleuve. Je suis, depuis, sur l'autre rive; derrière moi tous les ponts sont rompus. Je ne puis même plus voir la rive perdue, que suivait le chemin de ma vie. Un voile la sépare de mes yeux, un rideau d'impénétrable pluie.

Pluviôse interminable, l'araignée du ciel morose, tisse sa toile sur les bords chéris du passé. La pluie, la triste, l'éternelle pluie qui ne finit jamais. Cette con-

144 S un LA MORT

trée a-t-elle vu le soleil, en d'autres temps? Plus de soleil; c'en est fait; plus de lumière. L'immense nappe de l'espace tombe en crépuscule humide. La pluie, la triste pluie sur la vie écrasée. Et comme les souvenirs, dans les arbres dépouillés, la brume flotte. Un brouillard lourd de larmes qui fume. Un brouillard de nullité.

Ce n'est pas le temps que tu aimais, mon ami chéri. Tu te plaisais au soleil; tu allais aux fleurs dans la clarté matinale. Comme le bateau de guerre, noir sur la mer bleue, ta force avait la joie sérieuse, et tu souriais au jour. Tu souriais... Il y a donc eu un matin d'avril? Toute saison t'était bonne, bon à toutes. Du moins, ton cœur se réjouissait aussi de la fine lumière de l'automne, à Paris, quand l'air déjà

froid se réchauffe au feu des somptueuses avenues, et que la vie brille plus éclatante dans la fée des villes.

Cette pluie, cette pluie, cette éternelle pluie... C'était le temps que je cherchais, (juand je me sentais encore attaché à moimême. Tu avais le soleil, et tu m'en donnais. Épris de la fée, tu te promenais dans la ville; ton pas léger et fort te portait, avec les espoirs de l'amour et du règne. Tu tenais la tète haute, humant l'esprit du peuple gai, et péchant des yeux toutes celles des pensées errantes, (jui font à la vie une belle promesse ou un salut de bonté.

Et moi, sachant que ma lumière brillait, j'aimais l'ombre et le grand silence, où la foule ne pénètre pas et où l'on suit mieux ses rêves face à face. C'était le

146 Sun LA MORt

temps de la douce Bretagne, quand la mer semble avoir gagné le ciel et porter les arbres. Mais pluviôse infini est venu. Maintenant, j'aspire au soleil comme au pays perdu, dans un exil que le désespoir sait éternel. Maintenant c'est la pluie, la triste pluie, à jamais la pluie.

DK MON FRÈRE 147

Le son venu de la Lyre

Étoiles dans la nuit d'hiver.

Poids des constellations, réseau de mortelles énigmes, dont l'ignorance est salutaire, hélas, dont le mot est dévorant. Une pensée tombe, plus grave que les univers, d'une chute éternelle :

Ce qui est, — est. Et ne peut plus ne pas être.

Horrible nécessité, qui nous calomnie, comprise; et qu'à peine on la comprend, on ne peut plus la calomnier. Horrible

nécessité, qui outrage la nature humaine, laquelle met sa force et sa dignité à ne pas Toutrager.

A l'égal de cette méchanceté, je hais ceux qui veulent que je l'aime. Philosophes, — pédants de la pensée; plus pédants encore de l'action, qu'ils professent couchés sur les plumes ; imperturbables Polonius da la reine science. Philosophes, — glorieux d'être sans cœur, comme si leur plus froide pensée n'était pas le déchet, la rognure inanimée du sentiment, le résidu mortel de ce triste cœur qu'ils méprisent. Qu'il leur est facile de se soumettre, étant de niveau à tous les jougs de la raison, cette charrue au labour en droite ligne, que conduit la nécessité. Pédants, qui répondent à qui pleure par les louanges de la pensée : Quelle? — la mienne? ou la leur? Mais

la mienne est humaine, et les prend en pitié. La leur est de labour, et dans sa ligne stupide elle m'ignore.

La pensée n'est ni bonne ni mauvaise : ce n'est pas de son ordre. Et c'est ce qu'elle a de pire. Fou qui ne se l'avoue pas. — Mais elle est vraie, coassent toutes ces pauvres grenouilles, dans l'enthousiasme de leur étang. Quel vacarme elles font à la lune, qu'elles appellent le soleil de l'intelligence. Que l'intelligence règne, clabaudent-ils tous. — Où sera-ce? et sur quoi, ô misérables parleur^*? Qu'est-ce que cette intelligence, si elle ne fait rien pour la vie humaine? si elle est bonne, tout au plus, à désespérer le cœur de l'homme. Car il n'y a que le cœur et que la vie qui comptent, entendez-vous. Je ne dirai rien contre elle, ni tout le mal qu'elle fait : ce n'est pas de son ordre. Mais ce ne

Test pas, non plus, de la vanter. Mettez donc la sourdine à ces bruyantes litanies de la raison : elle n'est pas bonne; elle n'est pas sainte ; elle n'est p^s secourabîe. Elle est le miroir sans cœur de la Nécessité.

Hélas, je sais la loi de fer et de diamant : la claire, ^tincelante et déchirante Nécessité. Je la sais; j'y suis une meilleure pierre de touche qu'eux. De toutes mes douleurs, c'est la plus terrible, — c'est la dernière.

Je le sais, je le sais : la nouvelle m'en vient de ce rayon, tombé de Sirius ou de la Lyre, et d'une telle nécessité qu'il a fallu un nombre égal à la somme de tous les univers ensemble, sans omettre un seul atome, pour qu'il tombât, ce soir, justement sur moi, malheureux, et qu'il

assénât sur ma tête la nouvelle qui m'écrase. Je le sais : Celui que j'ai perdu,

— est perdu. Rien ne me le rendra, Tous les trésors de l'univers, et tous les univers ensemble ne me rendraient pas cette fragile vie, ce cœur qui n'a battu qu'un moment. La voie lactée ne me le paierait pas. Il n'est plus. Je le sais. Il n'est plus,

— perdu comme le premier mouvement de Wéga. Cette perte universelle vous console, philosophes, vaines machines à raisonner. Elle serait pour vous la plus révoltante de toutes, si vous étiez hommes. Je ne l'accepte pas ; je ne me résigne pas : je suis écrasé.

Que me veut cette raison, si elle prétend que je consente à ce qui émeut eo moi une pitié éternelle, et l'horreur de toute la nature? Faudrait- il pas que je fisse comme si une telle douleur ne me

lo2 SUil LA MOUT

concernait pas? — Misérables cœurs, qui n'ont janriais aimé. Toute amour veut être éternelle, ce qu'ils ne savent ^ pas, — et qu'elle l'est.

DE MON FRKRE 153

Sur l'autre bord de la terre

Verte et noire au soleil, de jade et de laque, la colline de Yoko-Hama trempe dans la mer bleue du Japon. Voici deux ans, jour pour jour, Jean ïalbot blessé, couché sur la terrasse de Thôpilal français, respirait l'air du matin, reprenant vie.

11 a failli mourir. Sortant du Pé-Tchi- Li, dans une manœuvre à bord, le câble d'un monte-charges s'est rompu : la masse qui signe l'arrêt, le sceau de l'ascenseur est tombé sur lui; elle lui a brisé l'épaule;

tout le côté droit du corps déchiré, Tengin a même frappé la tête : une ligne de plus, et déjà c'en était fait. Où quelques-uns de ses marins auraient pu laisser la vie, Jean Talbot, ayant vu le danger, a été seul au devant. Nul ne l'a dit, parce qu'il a luimême dédaigné de le dire. On ne l'a su que plus tard. Et d'ailleurs, il n'en a pas eu la récompense que tout autre aurait reçue.

Déchiré de dix plaies, en proie à la fièvre et au délire, il a passé dix-sept jours sur le cadre de la cabine, dans un bateau de fer, qui vibre en marche comme un gong. Aigre grabat pour un blessé : trop court pour qu'il pût s'étendre de son long; trop étroit pour s'y remuer. Pansé à la hâte, tant bien que mal, étouffant dans une cellule d'acier, les rêves du délire roulant au milieu du bruit mihtaire, de

riiélice battante, des sifflets; nuit et jour, sur la tête, le tumulte des pas et d^s armes; à la porte, là, dans le couloir et comme à son oreille, les appels, le va et vient des matelots, le tintement métallique des outils et de toute la carapace, le ronflement de la machine et le grincement des chaînes; dix-sept jours sur la mer orauvuse, qui joue à la balle avec le bateau de guerre et le blessé à bord. Mais il n'a pas eu une plainte. A Kobé, dans la fièvre même, il n'a pensé qu'au frère, là-bas, innocent de cette douleur encore; il en a pressenti les angoisses, si la lettre attendue n'arrivait pas au jour dit; et, dans une demi-hallucination, un demi-évanouissement, il a trouvé la force d'écrire : un seul mot, au crayon, où il s'excuse presque de négligence, où il ne révèle par rien le péril couru, ni le mal souffert. Tel

a été son courage. H n'a rien avoué de son état qu'un mois plus tard, quand il a pu parler de sa blessure, comme d'un accident fâcheux, sans importance. Pourtant, il souffre par tout le corps : l'atrophie musculaire, les crises de sciatique tourmentent dans ses membres blessés ce jeune homme d'une énergie que le repos excède, d'une force nerveuse que Tinaction met à bout. Mais sa bravoure est invincible : quand le bon médecin de la maison de France lui refuse le baume delà morphine, il se résigne. Il se domine toujours. Il a vu la mort de bien près; il n'y a pas cru ; il garde à la vie une foi merveilleuse, aussi bonne que lui, infiniment meilleure qu'elle. Menacé de périr enfin, ce n'est pas à lui qu'il pense, mais à ce frère qui l'attend, qui n'a su le danger qu'au moment où il n'était plus à

DE MON FRÈRE i57

craindre, et qui pourtant doit vivre, depuis, dans une anxiété nnprtelle. L'inquiétude a la durée de l'absence.

Que ce Japon est beau... Que la vie est belle... Jean Talbot repose ses yeux sur la colline. Les arbres, ici, se sentent aimés : ils font fête aux regards. Les cryplomères noirs portent le ciel comme une tente d'azur. Les cerfs-volants y font des fleurs qui se balancent; et si Tair est un autre océan, ils en sont les étoiles et les méduses. Les maisons en bambou frôle, les toitures de tuiles noires bordées de blanc, les murs en feuilles blanches de paravent, le soleil vermeil et la mer de cobalt splendide, dans sa nonchalance cruelle : quel paradis étrange, éclatant et puéril... Une fumée spirale monte dans le ciel et se dissout en flocons jaunes ;

l'appel d'une sirène, qui beugle comme une vache à la porte de l'enclos, c'est un paquebot qui sort de la rade, en route pour l'Europe peut-être... Jean Talbot suit, dans un demi rêve, les bruits familiers de la mer : sans voir le soleil, il compte les temps de sa course. L'heure va jaunir où l'œil de feu se tiendra suspendu sur la colline boisée... Un bateau, d'un cri strident, siffle : il entre... d'où vient-il; quel port? quel pays?

Sur sa terrasse, Jean Talbot attend la guérison. Un vieillard gigantesque, que guide un enfant rieur, vient à lui. Il est presque nu; il montre un torse magnifique, aux muscles pleins qui roulent sous la peau, comme de trop beaux fruits veulent jaillir de la gaine mûre. Ce géant n'a pas les gestes mignards des petits Japonais, ni leur pas d'insecte qui sautille.

Tout en lui est large, haut et grave; il tient le front levé vers le soleil, et s'avance sans hâte. Il est aveugle; il est calme et secourable. Il sourit à Jean Talbot qui le salue d'un mot amical et plaisant, comme il en abonde dans la langue polie de l'Orient jaune. Le vieillard se penche sur le blessé; il le dépouille et, d'un pouce puissant, comme le sculpteur modèle la terre, il manie l'argile souffrante, le corps lie l'homme. Il masse son malade avec un soin, un art, une force lente et sûre, une constance enfin inconnus partout ailleurs qu'aux îles du Soleil Levant. Il chante sur un mode bas et lent, tandis qu'il fait son office; et le petit garçon, son guide, l'accompagne d'un fifre aigu et plaintif. Si c'était un mage en relations avec les esprits, ou un grand prêtre de Nikkô qui fît une incantation, ce vieillard ne serait

pas plus solennel ni plus vénérable. Aux mains du masseur aveugle, Jean Talbot sent toute sa faiblesse; mais sa chair douloureuse se détend et fibre à fibre se délasse. Il parle à cet étrange aïeul, géant aveugle et glabre, pareil aux mires des légendes, et qui semble sortir d'un temple perdu au fond de la forêt des âges. L'aveugle sourit et répond à voix basse, sans cesser de pétrir les muscles malades. Il réplique avec courtoisie aux quelques mots que Jean Talbot sait lui dire dans sa langue; il se prête à relever les fautes que Tétranger doit commettre contre les termes et l'accent. Cependant, Jean Talbot flatte, de la main, le dos et les épaules larges du vieux courbé sur son lit. Et quand le secourable aveugle, s'en allant, lui dit : « Toi, du moins, tu n'es pas un barbare » , le blessé respire avec pi u s de

r)K MON FRÈRE 161

plaisir Vaiv de la belle colline où il se guérit.

Le soleil est haut encore. Le paysage brille. Le ciel est vert entre les pins. Jean Ta 1 bot pense à son frère.

« Il doit tout savoir, à présent. Quel souci a dû être le sien? Quel il doit être, jusqu'à mon retour?... Mais quoi?... » Il souri L « Je suis sauvé. Il ne me re verra que guéri. Ce n'est rien... J'aurais pu mourir : je ne lui dirai jamais. Il s'en doute, je le sais... une telle peine le hantera longtemps : toute absence, désormais, le tiendra dans l'angoisse... Pauvre frère! Il ne faut pas qu'il sache à quel point j'ai été près de... — N'y pensons plus.

«» Quand le reverrai- je? Quand serai-je de retour en France? — Dans deux ou trois mois? Pourvu que ce ne soit pas

davantage 1 . . . Le temps est long. Le médecin ne veut pas entendre parler de mon départ... » — Le fifre aigu crie au loin, comme un oiseau siffleur qui se plaint. C'est l'aveugle qui passe dans la venelle, avec l'enfant.

« Quand le reverrai-je? — Dire que j'aurais pu ne pas le revoir... Et lui, alors? y> — Tout son cœur s'élance là-bas, là-bas, sur l'autre bord de la terre, où François Talbot l'attend, et où il veille. Il voit son frère; il se l'imagine recevant une annonce mortelle ; l'idée de ce déses^ poir l'émeut dans les profondeurs de l'âme, là où la tendresse porte les racines de la vie, comme la terre au fond d'un lac nourrit une fleur d'eau... Le fifre n'est plus qu'une note fine, comme le cri du pic au plus loin d'un bois...

« Le vieillard est au bas de la colline...

DE MON FUEllE 163

Cher frère, quel jour ce sera, celui où je vais te revoir... Ha, s'il était ici... » Il sourit encore. « Il ^aimerait ce pays... Il aurait voulu noter la mélodie du fifre, douce et plaintive... — Il faudra que je la garde dans ma mémoire, et que je la lui répète de souvenir. Ce Japon est si beau I . .. Il n'est pas si puéril qu'on veut le dire. Si c'est un jouet, il sort de la main des fées... Poupées, c'est bientôt dit. Je suis content de l'avoir vu... Mais pourtant, pourtant, quand serai-je là-bas? Rien ne vaut le pays, quand on souffre. On ne se rétablit que sous les yeux de ceux qui nous sont chers et qui nous aiment... ces regards seuls guérissent toute blessure... Ici... Quoi, j'aurais pu y rester? » — Il frissonne; et il se dit, en souriant : « L'air se fait plus vif... A la réflexion, j'ai peur, il me semble? Hé bien, il ne

164 S un LA MORT

faut pas réfléchir; il ne faut pas penser. La pensée gâte tout.... Et l'action sauve tout. Je dois guérir, et je guérirai. Le salut est là-bas, — la pleine guérison, là où est la tendresse. Cher, cher frère... Combien pourtant sont morts ici, à Tong- Kou, à Formose, partout dans ces pays!

Combien dont j'ai vu les tombes : un nom, que la pluie efface; il n'en reste qu'une lettre, souvent; une croix, que la pluie ronge. Et tout est dit... Pauvres gens ! Jeunes comme moi, attendus comme moi, et si loin! Mourir ainsi, quelle douleur pour eux, quelle douleur pour ceux qui les attendent!... Et tous les matelots, que la mer a pris et qu'elle a gardés? Que ce sort me soit épargné, pour qu'il soit épargné à un autre. Mais non :

jamais je ne finirai de la sorte. Je dois guérir. Plus d'une fois, j'ai été sur le

DK MON l'RKRK 165

bord du fossé... Je suis fort, je m'en tire toujours... Cher François, cher ami... Je n'y dois pas penser. Il vit pour moi; je dois vivre pour lui. La vie est si belle!... J'ai été bien près de la fin. » — 11 sourit avec une douce joie. « S'il le savait... Que fait-il, maintenant? Là-bas, c'est la nuit, une heure du matin ou deux. Il se couche, peut-être; il pense peut-être à moi; il me cherche, comme je le cherche... »

Une cornette paraît alors; une femme vient sur la terrasse; sa figure calme, d'un sourire léger, promet plus que la paix : elle a des lettres à la main.

Des lettres! Jean Talbot pâlit; il se soulève sur sa couche, comme s'il ne sentait pas le cri de ses membres. Le buste en avant, il tend le bras, il ouvre les doigts, pareil à un enfant avide. La reli-

gieuse s'approche gaiement. — « Donnez, ma sœur, donnez, je vous en prie. Est-ce pour moi?... » Elle lui remet ces carrés de papier, plus précieux que les étoiles. Il les tient; il reconnaît l'écriture; elle réplace sous ses yeux la chère main, le cher visage. Il ouvre les plis, tous à la fois. Il ne sait par où commencer, il en prend un; et, contre lui, il serre les autres» Il entend, à travers la mer et toute l'épaisseur sourde de la terre, ce premier cri que l'angoisse m'avait arraché. Il l'entend, cette fois...

Et alors, lui qui, depuis tant de jours, avait été si stoïque et comme impassible à ses propres craintes, le voilà qui baisse la tête, qui cache ses yeux brillants derrière les lettres, et qui pleure en silence, qui pleure de bonheur, qui pleure si doucement.

DK MON FRKRK 167

i^iîsées Larmes dans les ténèbres

Celui que Ton perd est toujours celui que ron aime le plus.

Je ne suis pas assez brisé encore.

Je suis brisé, pourtant. Qui peut l'être plus? Les coups de la cognée se doivent mesurer à la force de Tarbre. Mais quoi? La cognée aux racines, j'ai encore reçu la foudre. Et ce n'est pas assez?

Ha, s'il ne s'agissait que de moi : c'en serait déjà fait.

0 douleur.

Je voudrais mourir... Mais la mort me Le rendrait-elle?

Elle ne me le rendra pas. Ainsi je ne puis plus ni vivre, ni mourir. Une agonie éternelle. Je connais enfin ma condition d'homme. Le problème de la mort, c'est celui de l'univers ; et l'homme est le misé-* rable géomètre qui se le pose. Il ne comporte que des solutions imaginaires, et tout le calcul se fait dans l'analyse de l'agonie.

Rien n a de véritable puissance à me retenir, que mon immense amour pour mon Pauvre Petit. Il veut que je vive, à tout le moins puisque je ne peux lui rendre la vie. Il le veut. Il l'exige. Et moi, je ne veux pas le trahir, comme il l'a été de tout le reste : car il a presque

DE MON KRKliK 1C9

toujours été trahi. Moi seul lui ai été fidèle; et fidèle je veux toujours lui être. Jusqu'à ce que l'ignoble tyrannie du destin me ravale aussi à la trahison, s'aballe sur ma tête et me rature du livre odieux et sublime. Car c'est ce que nous sommes : un mot que l'amour inscrit, et que le hasard efface; — un mot, riche de tout l'univers pour notre cœur, — et vide de sens pour tout cet univers sans cœur.

Pourquoi craindre pour moi? Je subis de vivre, je ne le désire plus. Subir, c'est le plus sûr. Qyi sait si je ne serais pas trop heureux d'être mort?

La vie fait ma passion et mon horreur. La vie m'exalte et me dégoûte. Je souffre d'en avoir tant encore. De là, que j'en ai

Itrop aussi.

Je me déchire à toute idée. Mais quand

je pense à l'âge où il a été fauché, à sa jeunesse et à la mienne, ma douleur est si forte que je ferme les yeux, et me sens près de tomber évanoui : j'attends le même coup. Évanouissement de l'amour, en effet, de l'espoir, de la confiance, de tout ce qui fait vivre, dans une vue du sépulcre, qu'on ne quittera jamais.

Nous sommes tous matérialistes, dès qu'il plaît à la mort. Et nous parlons de notre cœur, pour parler de notre amour. Tout cela est plein de sang. Nos sensations font la matière du monde et sont matière pour nous-mêmes. L'éternelle victime, c'est notre âme, cette matière des sentiments, qui les porte tous, et que les sentiments ne cessent de créer en retour.

Puis, le saint mensonge de l'illusion se

DK MON I RERE 171

dissipe; et Ton se couche dans la iosse de la vérité. Pour pourrir.

Lui seul, et non moi.

Je ne pense point à moi, depuis le désastre de mon amour. Je suis tout compassion, et je soufïre infiniment plus de ma pitié que je n'ai jamais souffert de moi-même. On peut guérir de soi et (ïe son mal : mais comment de cette com- |)assion, et du cher objet dont la douleur fait une pitié éternelle?

Je ne suis pas encore assez brisé. Et tout brisé même, ce n'est pas assez : les morceaux brûlent et souffrent sous le ciel. Il faut s'éteindre.

Qui peut faire insulte à la nature? Qui peut lui rendre un culte? — Pour insulter la nature, c'est assez de la nommer. Et c'est assez de son nom pour la vanter.

172 SUR LA MOIIT

Connaître est le propre de l'homme, et par "^ là désespérer. La science, qui est l'homme qui se connaît, est aussi sa torture.

Pour bien penser, il faut ne tenir aucun compte du cœur; et le cœur se supplicie de cette pensée, et qu'elle ne tient pas compte de lui.

Qui se voit vivre, se voit mourir. Un seul regard sur la mort, une seule réflexion, et voilà dans sa froide clarté toute Thorreurde la duperie. Imaginer le néant, c'est déjà s'anéantir; et la raison chancelle : inutile sommet, où l'on ne trouve que le vertige.

Je t'envie, mon Amour : tu ne m'as pas vu mourir.

DK MON FRKIli: 173

Ceux qui passent

Au crépuscule.

J'ai été dans le village d'hiver, à l'heure où Tété même se recueille et cherche la pensée du jour sur le miroir du silence. J'allais, comme je fais désormais, sans dessein, sans désir, marchant comme l'herbe pousse, parce qu'il le faut enfin, et que le pas brutal du temps me talonne. Ainsi lassé, blessé de la tête aux pieds, j'allais par le village vêtu d'ombre, au bord du fleuve.

Je m'étais cru, jadis, le plus solitaire

des hommes. Mais je ne me sentais pas encore perdu dans la solitude, comme depuis. Une tendresse sans bornes m'accompagnait alors, où que je fusse; et sans que je la visse, je Tavais, partout à ma droite, chère présence. L'effroi de mon destin m'accompagne, maintenant. Bien plus que eeul, je me sens étranger à moimême. Je suis l'absent, d'une éternelle absence. Je ne suis plus seul : je suis l'ombre de celui qui est seul. Ainsi, je me suis tristement moi-même, tandis que je marche; et c'est mon ombre qui m'accompagne.

Les lampes ne s'allument pas encore dans le village d'hiver... La lueur plus chaude des feux dans l'âtre brillait doucement, çà et là, aux vitres et sous les portes. Elle parlait des enfants qui rentrent de l'école, et qui mangent une

pomme devant le (eu, tandis que les vieux ollrent leurs mains ouvertes à la flamme, [);ireilles aux pattes roides de la poule qu'on fait flamber. Elle disait encore la mère qui allaite, et la petite sœur qui rit de voir le nourrisson si rouge; et la soupe qui commence de fumer dans la marmite; et, quand le rire des enfants tombe, le silence qui se fait tout d'un coup, et le murmure du tison qui s'écroule, semblable à la fuite d'une ancienne pensée.

L'air brumeux du crépuscule est un gel suspendu sur le fleuve. Entre les branches nues du bois, j'ai cru voir des corbeaux au vol ivre, qui lourdement titube. L'heure obscure, qui va plus vite que les autres, se précipite sans bruit. Et là-bas, des lampes s'allument. La terre est dure. Il gèle dans les ornières; la glace, parmi les feuilles mortes, sur les berges de la

i7G SUR LA MOUT

route, sinue, et s'étale comme du lait répandu.

Des chants, tout à coup, des chants proches et doux. A demi voix, des hommes et des femmes berçaient un air lent et triste. J'ai cru que des obsèques venaient vers moi. Je me suis arrêté un moment, pour attendre ces étranges funérailles. Car pourquoi pas?

Mais le village d'hiver n'est pas un cimetière. Il ne m'a pas préparé de cortège, du moins ce soir. Quelques lanternes chinoises, au bout d'une canne, viennent à ma rencontre. Ils passent. Cinq ou six couples amoureux s'en vont sans hâte, qui sait où, aux sons d'un chant mélancolique. Ils s'éloignent : rouges et bleues, jaunes, noires, les lanternes disparaissentdans l'obscurité.

Ils ont passé. Le doux air Irisle bal

DE MON FRKHE ill

de l'aile, un instant encore. Ils chantent leur propre fin. Mais, moi seul, je pleure. Pas une étoile. Une croix noire sur le chemin.

La douleur dissonance à la vie

La grande douleur nous condamne à Texil. Plus je souffre, plus je m'éloigne de tout. Comment ne me quitterait-on pas? Je me quitte. Pour guérir mon mal, et plus encore pour ne pas le prendre, on fait le silence sur lui; on le fait autour de moi. Tous fuient la souffrance. Point d'infirmiers pour les maux de l'âme : ils finiraient par haïr leurs malades.

La grande douleur n'a de sens que pour

DE MON FBÈRE 179

celui qui l'éprouve. Les autres s'en défient; elle leur pèse, et ils en ont peur, peut-être. Ils y découvrent un pays de la soif, où ils ne veulent pas entrer. Ils se refusent à faire ce voyage. Vivre pour soi, ne s'attacher à rien : c'est la sagesse. C'est l'antique renoncement à l'amour.

Qui ne se console pas, il aime. La vie ne veut point d'un amour qui peut préférer son objet à la vie même.

Bien peu sont si blessés dans leur amour, qu'il ne leur soit pas précieux d'y survivre. Ils s'en vont donc en exil. Les autres, une trop grande douleur les offense. On n'envie que la joie; mais on tire vanité de la douleur, tant ellfe est le fond de la nature humaine. Trop de douleur offense : c'est la seule grandeur où ks hommes ne veulent pas prétendre, vu le prix qu'il en coûte. Et trop de douleur

étonne aussi : par sa seule présence, la victime menace les témoins : pourquoi tant souffrir? ne sommes- nous pas là, nous qui souffrons si peu? faudra-t-il en venir là aussi? — Trop de douleur enfin leur fait tort; ils ne peuvent plus se divertir, l'âme du véritable amour s'y découvre : c'est l'amour qui fait la grande douleur; et les autres se disent qu'à aimer de la sorte, il n'y a plus moyen de vivre.

Les meilleurs sont jaloux d'une grande douleur qui leur résiste, parce qu'ils l'ont été de la consoler. Les passions effraient. Tout aspect éternel incommode le cœur des éphémères. Pour se distraire, ils recherchent les émotions; et ils s'écartent des plus fortes, comme d'un précipice.

Les abîmes du cœur ni ceux de la mon-

tagne ne se peuvent longer sans vertige.

Celui qui souffre à l'excès ne trouve plus personne à qui parler. Qui sera au ton? Je ne voudrais pas que mes amis s'y missent. Ils ne pourraient; c'est pourquoi ils se taisent. Et moi aussi, je me tais. Comment leur parler de Celui que je n'ai plus? Que m'en diraient-ils, qui ne soit trop au-dessous de mon sentiment? Vais-je leur souhaiter d'avoir tout perdu?

Je veux me cacher de mes plus chers témoins. Pour ceux qui ne pleurent pas, les larmes sont un spectacle. J'ai honte, à la fin, de mes larmes. On ne doit point communiquer ses douleurs mortelles : car, au fond de soi-même, chaque homme se dérobe à celles des autres. Il me faut donc partir pour l'exil de la solitude, où l'excès

de ma peine me relègue. Je fuirai moimême ceux qui me fuient.

L'accord dissonant de la douleur et de la vie, la mort l'a posé, et il n'y a que la mort pour le résoudre.

Rêve de l'unique consolation

11 neige dans la nuit. La neige tombe sur la mer. Une immense désolation aggrave les pesantes ténèbres. La forêt funéraire du ciel noir secoue sur les flots noirs ses feuilles blêmes. Il neige sur la rade obscure. Les quais sont déserts. Mais, comme au temps d'une guerre, dans Tavant-port, contre le môle, de longs bateaux en partance, un à un, larguent leurs amarres. On entend le cœur des hélices qui bat, et le souffle de la machine. La fumée s'élève à la rencontre des flocons

184 SDR LA MORT

comme une neige qui remonte; et les torpilleurs filent dans la passe, ils fusent, obus géants, au ras de l'eau. Un profond silence enveloppe le départ nocturne; la manœuvre semble plus sûre et plus rapide d'être sans bruit. Le grincement des chaînes, le cliquetis du fer et de l'acier s'étouffent amortis dans l'ouate de la neige. Sur les dalles du port, je n'ai vu personne. Entre les fins bateaux de guerre, fiévreux d'un pressentiment, j'en cherche un où je dois me rendre. Je vais de l'un à l'autre, sous la neige ; et dans ma hâte, je ne trouve pas. La peur d'être en retard me talonne; personne pour me mettre sur le chemin. Je n'ai vu qu*un marin, la face cachée dans son suroît; il m'a dit, brusquement : « Plus loin, plus loin ! » et il a disparu aussitôt. Enfin j'y suis, je pense: l'œil rouge d'un fanal, un autre

leu masqué, une échelle à la coupée, la coque longue, aiguë et noire... Mais un matelot, dans l'ombre, m'arrête : « // n'est plus ici, depuis quinze jours, » fait-il. — « Quoi? déjà quinze jours? » — « Oui. Il est parti. Allez de bord en bord; vous saurez où // est, peut-être. On vous parlera de lui. » Le désespoir me prend : Il est parti? depuis déjà quinze jours? ou quinze jours à peine? Ne le savaisje pas? Déjà plus d'un siècle, ou pas une heure? Ces temps d'hiver sont obscurs. Ici, la nuit est un jour de veille, et le jour une nuit. Sur l'immense obscurité tombe toujours la neige. La mer clapote. Et voici que je Le vois près de moi, Zwt, Lui-même!

11 est grave et doux. Il est brun, hâlé et beau dans ses blancs habits d'uniforme.

comme en été. lia maigri. Lui, lui-même près de moi! Et moi, près de Lui!...

— Ne te donne pas tant de mal, me dit-il, mon frère chéri. Ne me cherche plus. J'ai pris le plus lourd pour moi. N'essaie pas de soulever ce fardeau : je l'ai reçu; j'ai les forces de le soutenir.

— 0 mon enfant béni, est-ce, est-ce toi que je vois? Rien ne m'est lourd, rien n'est dur si je te garde, si je te suis. Il n'est fardeau qui me charge, si je le porte où tu demeures. J'en veux ma part. De quoi parles-tu enfin? Est-ce de ce voyage nocturne? Dis, ne te quitterai-je plus?

Tu me reverras cher, cher ami. Nous ne nous quitterons plus, alors. Tu dois me retrouver, sois-en sûr. Sois sûr que je t'attends.

— Où? dis-le moi : je veux te suivre,

mon chéri. Je pars, moi aussi, si tu pars. Cette lugubre nuit ne me fait pas peur. Où m'attends-tu, si ce n'est ici?

— Je ne puis te le dire. Si tu le savais, tu ne voudrais plus attendre, tu y courlais avant le temps.

Je l'embrassai étroitement; mon cœur avide s'écoutait battre sur le sien. Je murmurai :

— Ils ont dit : quinze jours, et pourtant tu n'es pas parti... — Il me regardait avec un grave sourire, et sa main tenait ma main. Dans un frisson d'effroi, je me pris alors à pleurer.

— Je le sens : nous allons être séparés encore... Ainsi, je te reverrai? — Et je ne pouvais arrêter mes larmes, au clapotis plaintif de la mer.

— Tu me reverras. Écoute, fit-il en me

188 SUR LA MOIIT

serrant sur sa poitrine, j'ai des nouvelles, de douces nouvelles peur toi. Déjà, j'ai revu notre père; j'en ai reçu le doux accueil : il ne connaît plus que l'égale santé et la calme joie. J'ai dormi dans ses bras... Si tu savais...

— 0 prends-moi, doux IVère, prendsmoi. Avec toi puissé-je dormir dans ces bras. Conduis-moi où vous êtes. Puisséje m'étendre entre vous deux, et vous sourire. J'aurai deux cœurs pour tous les deux et pour chacun de vous, mes bienaimés. Cette nuit, laisse-moi partir avec toi sur le croiseur rapide. Ne me faites plus attendre. Je languis. Je suis las de cette sourde guerre, tout m'est nuit, dans cette rade, tout m'est glace et vide. La neige tombe; j'ai perdu ma voie; je ne sais plus de chemin ; j'ai mal d'angoisse et de froid, sur la mer.

— Non, mon frère chéri. Il ne se peut. Ce n'est pas le temps.

— Ce temps sera-t-il long à venir, doux frère?

— Trop long dans Tatlente, trop court au terme. Encore un peu de patience.

— Je serai où tu seras?

— Tu vas y être.

— 0 mon frère, ma Chère Pitié, trésor do mes larmes, pourquoi n'est-ce pas moi qui te réponds : « Tu y seras? » Pourquoi n'est-ce pas toi qui interroges? Et pourquoi n'y suis-je pas déjà?

Hélas! hélas I je me suis réveillé. L'aube aux yeux vitreux me regarde derrière la fenêtre. « Nous ne nous quitterons plus » , disait-il; « c'est moi, frère chéri; '> et il me tenait contre son cœur.

S'il était vrai... S'il était vrai! — S'il se pouvait enfin que l'horreur eût son

terme, que la mort fût vaincue, enfin que l'on pût vivre? — « Nous ne nous quitterons plus... nous ne nous quitterons plus... »

La Sécheresse

Je ne puis pleurer, aujourd'hui. Ainsi, la pire souffrance a des degrés qu'elle ignore. J'ai perdu mon atmosphère. Je ne respire plus. Morne horizon, où la face de mon soleil ne montera plus.

Est-ce moi, ce désespoir sans mouvement, cette fièvre sans mirage? Morne à rinfini, et sec. Tout m'est égal; tout m'est vide. Tout m'est confondu dans le même néant.

Las, jusqu'à la perte du sens. Le cœur brisé, un cheval au galop qui s'abat. Frap-

pez-le, jusqu'à le tuer : il ne remue pas. Ha, frappez. Voilà où m'a mené la vie, ce promenoir d'anéantissement.

Quoi? Hier, cette nuit, je doutais encore de « sa » mort. Mais midi est venu. L'idée certaine, irrésistible de cette mort passe au méridien de mon âme, et me dévore. Elle s'offre à moi dans une certitude d'épée nue, de fer éclatant, et rigide au soleil; la pointe du glaive est tournée vers mon cœur; il va me percer à travers le corps.

Je ne puis me dérober, aujourd'hui.

Ni pleurs, ni sanglots. Des cris étouffés, enfoncés comme des flèches au fond de l'âme. Pris au ventre, pris à la poitrine, pris à la tête; une seule douleur, le poison d'une seule pensée. Une sécheresse brûlante aux yeux, à la gorge; les four-

DE MON FRKRE 19:î

mis du désespoir me rampent sur le dos. Ha, si j'avais les larmes.

Je regarde une idée, dont la vue est insoutenable. Elle brûle Tin tell igenee. l'ne main implacable, au.\ doigts plus durs que tenailles d'acier, me penche sur cette idée. Elle me tient par la peau du cou, comme un chat; elle enfonce ses ongles dans ma nuque, jusqu'à la gorge. Cette pensée n'est pas supportable, et je ne peux m'en détacher. C'est elle qui brûle mes larmes. Ha, si je pouvais pleurer.

En vain, j'ai fermé les yeux. Je vois un spectacle épouvantable sous la terre. De tout temps il m'a fait frémir. Mais, que ferai-je, maintenant, qu'il m'est donné par ce que j'aimais le plus au monde? — Lui? c'est Lui... Il en est la victime; et

je suis là, cloué sur ma chère pitié. A en perdre la raison.

Je porte trop de douleur, depuis que je m'avance dans le désert éclatant et vénéneux de cette vie. Que devenir, larmes, si vous me manquez?

Je fais halte au bord de la Mer Morte.

DK MON FRÈRE 195

La tendresse fraternelle

La profonde tendresse, âme de tout amour, les frères qui s'aiment, la connaissent. Le grand cœur des amis est en eux; et si le choix a fait cette amitié parfaite, la nature les a d'abord inclinés à le faire. Tout cède à cet amour, qui ne demande rien pour soi, et qui reçoit sur le champ toute la joie qu'il donne. Rien n'est plus pur que cet amour; c'est celui de la chair pour sa chair, de l'artère pour la veine, d'une moitié du cœur pour l'autre. La branche ne sait pas jusqu'où elle aime

Tautre branche, et l'œil ignore comment |

il est lié à l'œil, mais il arrive que l'un

des deux yeux s'éteigne, et qu'on soit M

aveugle. Et tel arbre à deux branches ' est mort, dont une a été abattue d'un coup brusque.

Le désir infini du bien de ce qu'on aime, c'est l'amour et jamais plus pur que dans l'amour fraternel. Aimer, plus qu'être aimé, — et de la sorte, sans le vouloir, être payé de retour : être aimé au delà de ce qu'on aime. Le même sang aide à la même pensée. On se comprend à demi-mot. Le bonheur des amants est une lutte; il est fait d'une victoire ou d'unedéfaite; il est avide de conquérir, ou d'être conquis. C'est pourquoi il ne va pas sans victime, et comment il est si rare qu'il dure. La vierge antique disait vrai, quand, au milieu de la ville prise,

DE MON ri{Ki;K 497

du palais en flammes, des hommes égorgés, du massacre et du sac, elle répond<iit au vainqueur, qui lui laissait le choix de sauver une seule vie entre toutes les victimes de la maison : « Sauve mon frère. »

La tendresse fraternelle ne m'abuse pas : dans sa pleine beauté, elle est rare à l'égal de toutes les autres; mais elle les passe toutes pour la constance et la douceur inaltérées. Tout est accord dans la grande tendresse; dans Tamour de désir, tout est contrarié : la tendresse même qu'il recherche, il la trouble de terribles contradictions. La grande tendresse n'aspire qu'à durer; l'amour de désir n'aspire qu'à s'épuiser.

Je l'accorde, nul amour ne souffre qu'on le mesure. 11 est ce qu'il est, et ne se compare pas. Si vous aviez perdu votre père, votre mère et vos enfants du même

coup, VOUS sauriez ce que j'endure. J'ai connu cette tendresse depuis que je me connais. J'ai su, dans le malheur, de quoi elle était capable. En elle, je suis privé de tout ce qui m'était cher en moi. Liens inimitables, serrés au cœur par le sang, réseau noué pour sauver le sang. ^M

Liamour, que tu m'as porté, arrache des larmes à tous ceux qui te chérirent. Perdre une telle tendresse, ils frémissaient de le prévoir pour moi ; mais leur idée n'en approche pas. Toi-même, ô ma Chère Pitié, tu n'aurais pu dire à quelle profondeur de l'abîme ta perte devait me précipiter. Hélas, quel silence s'est fait!... Il m'achève. — Quelle main accablante te ferme la bouche, pour t'empêcher de répondre? Pour peu que tu fusses encore, tu aurais eu pitié de moi : tu m'aurais parlé; tu m'aurais dis le seul mot que

DE MON VRKRR 199

j'attende, la parole sacrée qui m'eût prêté la force de vivre : « A demain, » et : « Bientôt. » Je ne te serais pas indifférent, dans une telle douleur, tu voudrais me consoler, ou pleurer avec moi. Ha, tu n'es plus, doux être, si tu es insensible. Tu ne serais que secours, où je ne suis que douleur; tu voudrais être douleur toi-même. 0 pensée bien amère, — tant il est doux de se sentir profondément aimé, qu'à ton repos je préférerais peut- (Mre que tu souffres, pour souffrir avec moi.

L'ami de la chair

Toutes les pensées de la chair soni mortelles; et comme il faut souffrir .d'iOî la chair, on doit souffrir on elles, douceur de la chair n'a qu'une heur.

c'est la fleur qui porte son fumier L'amour est le maître écolier de la mort nous nous sommes instruits tous deux à la même école; l'institutrice sans regards, qui bafoue toute âme vivante, pour mieux l'atteindre, m'a enseigné comment elle déshonore la chair. De quelle injure patiente elle la poursuit : pendant des

mois et des mois, elle y use ses dents, la chienne; elle souille la belle proie, qu'elle déchiquette jusqu'à Tos, à peine satisfaite, quand elle a fait du plus doux visage cette face blasphématrice, semblable à elle-même. Ce soir encore, tandis que les yeux fermés je ne peux fuir le lieu secret de la torture, j'écoute, je suis le travail de l'ouvrière ignominieuse et je crois l'entendre à son rouet.

0 chair, douloureuse et première victime. Nul n'a jamais eu assez pitié de toi. Comme l'amour est proche de la haine, ma pitié de la chair tient à la crainte que j'en ai. Je suis l'ami de la chair; je sais ce qu'elle est, et qu'elle a souffert. Plus on aime, et plus on aime les corps : pour l'amour ils sont tout âme. Où est-elle sans eux? Moins ce corps, je n'ai plus, je ne me rappelle pas celui qui m'était si cher;

l'offense qui lui est faite, c'est la cause et pourquoi je tremble. La corruption de cette chair, ce n'est pas la sienne, je le sais : Il n'est plus là désormais; mais j'y suis, moi; j'y hante, hélas, je la suis. Cette horreur est mienne, jusqu'à ce que je l'aie moi-même subie si pleinement que je l'oublie.

Ne me dites rien contre son cadavre.

Ne cherchez pas à m'en éloigner. Ce cher corps est tout ce que j'ai. Les soirs, où la terre est de glace sous la lune, je frémis de penser qu'elle est bien dure à ses os. Et quand il pleut interminablement, je pleure de savoir qu'il a si froid, et de son dégoût à sentir sur soi ce linceul de fange. Vous hochez la tête, et me blâmant : « C'est parler comme une femme », faites-vous. Comme une femme,

certes : tout amour est maternel, dans la pitié.

Je ne L'ai point connu sans sa chair.

Je L'ai perdu avec elle. Je vois sa belle poitrine, large et maigre, où telle roue a broyé ses os fins : ils étaient tendres. Je vois les vêtements qui ne L'ont pas défendu, que les pleurs de son sang ont trempés.

Ha, quelle pitié me prend de toute vie, de cette chair si fragile, qui Iructifie dans la gaine d'un pauvre corps de femme.

Jusqu'ici, je voyais un mourant dans chaque homme; et maintenant, en chaque homme, je vois le mort qu'on aiiiie.

Jour après jour

Je lève la tête, et je soupire. Le soleil n'est plus : il est tombé dans le puits de la nuit. La peau de l'océan, marbrée de vert, frémit; et sur les bords elle a le rouge empoisonné de la fièvre.

J'inscris, au compte de ma détresse, ce jour encore, ce jour qui ne sera plus. Un jour de moins, un jour de trop, inévitable et sûr comme toutes les conjonctions d'astres qui l'amenèrent, et les conjugaisons d'infinis qui coïncident à ce point sublime et misérable, — un jour de

moins, un jour de trop, où mon cœur est

inscrit.

Je parle à mon amour, comme ce jour enseveli parle à sa tombe. La nuit muette i) 'est pas sourde à la plainte de, tant de )leils anéantis.

Toi, mon bien-aimé, c'est toi que j ai perdu. Et avant toi, le père, celui dont les yeux forts étaient si doux pour nous, petits, et ne disaient d'abord qu'un mot : « Enfants!... »

Et comme la mère avant lui, le vieil aïeul, et l'aïeule, pâle et triste, blanche de pleurs. Et tous enfin jour après jour. Et enfin toi, puisque je n'avais que toi.

La désolation s'est répandue sur tout, comme un fleuve d'Asie qui déborde.

Elle inonde mes steppes, du cap de l'Occident à la pointe de l'Est Extrême.

Faut-il donc envier pour toi que ce deuil t'inonde? Je le demande à ma désolation; et je ne doute pas. Il le faut, pourtant; même si tu n'envies plus ce flot de misères, ma désolation veut que je les envie pour toi. La douleur est roscillation de la vie commune à l'univers.

Tant de causes, et un effet unique : la douleur. Jour après jour, il faut s'y faire. Ha, que ne sais-je mieux tendre le col au coup de hache? Le bourreau masqué du temps brandit l'arme au tranchant sidéral, affûté sur la pierre dorée des astres.

Jour après jour. Ils s'écoulent, pareils et dissemblables à l'infini. Le temps, si long et si court, mesure la palpitation éperdue de la vie. Le radeau descend 1^ fleuve; je suis assis au gouvernail;

barre sur les amers de ma dernière perte. Jour après jour, et les jeunes soleils, éternellement nouveaux, éclairent une douleur éternellement la même. Jour après jour; et mon jour après le tien, doux frère.

Le Bon Samaritain

Le soir n'est plus loin. Sur la route ardente, aux ornières profonde^, le Samaritain à cheval s'avance, suivi de son petit valet. L'ombre gagne et le soleil descend. Comme une abeille dort sur une fleur, le rêve plane dans le silence.

Le Samaritain. — Le soir va venir. Le jour qui meurt, pour finir, cherche les bras du repos. La journée a été rude. Si rude ait-elle été, la voici qui s'achève et je sens la fatigue du voyage. J'ai hâte de

DE MON FRÈRK 209

l'entrer. Enl'ant, presse aussi le pas. Plus que cette colline à monter; puis, ce sera la route qui mène à la maison, sous los ormes. Je prierai tout à Théure avec joie. Que tout est beau, enfant! Que tout est douxl Et tu ne le sais pas encore, tout a une fin. La lumière est un bienfait. Le soir vient; déjà sa main rature d'un trait noir le texte d'or d'un jour que nul ne re verra jamais.

L'enfant. — Maître, je vois la demeure. Le chien est sur la porte. Les poules quittent le fumier. Et Tâne à l'abreuvoir tire sur la longe.

Le Samap.itaix. — Que l'heure est tranquille! Calme comme le sommeil du nouveau -né près de sa mère. J'ai envie de prier. D'ici, la vue est plus belle encore. La source m'attend ; je boirai de l'eau fraîche et pure. Il fait bien chaud.

Avant de s'éteindre, le soleil rougit la terre. La route est d'or. Ma maison est d'or. Là, mon père est mort. Dieu l'ait reçu dans la profonde paix de sa présence et de sa gloire! Quoi, enfant? Pourquoi cries -tu? De quoi as-tu peur?

L'enfant. — Maître, maître, un homme est couché sur le ventre, là, tout de son long, dans la poussière.

Le Samaritain. — En sang... la tête sur les bras... Le trésor d'une vie semé sans pitié, jeté sur le chemin.

L'enfant. — On l'a assassiné. Maître, je cours à la maison, et je reviens.

Le Samaritain. — Non, reste. Je l'y mènerai moi-même. Je le prendrai entre mes bras, et le coucherai sur le cheval. Tu vas m'aider, Gab. Prends les rênes, enfant; garde le cheval qui s'effraie. Je descends.

0 Seigneur, à cette heure si douce, où le ciel est une tente pour la prière d'or, un homme meurt, sans secours, ô Seigneur, à quelques pas de ma maison.

Cet homme n'est pas d'ici. Pourvu qu'il ail encore le souffle!... Puissé-je le recueillir, puisse- je le ranimer. On, du moins, si je dois lui fermer les yeux, puisse-t-il voir des larmes dans les miens : à la misère humaine il faut l'aumône du cœur humain.

Quoi I C'est vous, Jean de Noz, ô mon ami? Vous? Meurtri, étendu sur le chemin? Vous mourez à ma porte!... 0 Dieu, je pleure de le voir ainsi. Il ne peut répondre. Il paraît sans vie. Il étreint la terre rouge, comme s'il y cachait son trésor, le diamant de son âme. Est-ce bien lui que je rencontrais naguères fier comme la lutte et supérieur même à la joie?

Approche, enfant; plus près encore.

Tiens le cheval aux naseaux, qu'il ne lève pas la tête. Mais non, il n'est pas besoin ; le bon cheval a compris la détresse; il ne fait pas un mouvement. Aide- moi plutôt, Gab. Avec douceur, prends les pieds du blessé, tandis que je le soulève. Ha, voici qu'il soupire et reprend vie dans la douleur.

Le Mourant. — Je suis blessé à mort.

Ne me touche pas. Que veux- tu me faire? Je dormais. Je n'attendais plus le réveil. Je souffre, maintenant.

Le Samaritain. — Ne suis-je pas 1h pour vous donner des soins? Ma maison vous est ouverte. Mais, je le crains, vous ne me reconnaissez pas. H

Le Mourant. — Tout mon sang est dans la terre. Je ne veux pas de soins.

La terre a bu tout le sang de mon cœur. Ne me rappelle pas à la vie, si tu as pitié de moi. Hélas, je n'espérais pas qu'elle me quitte. Ce n'est pas assez d'un court sommeil, pour être délivré.

Le Samaritain. — Le grand sommeil vient à son heure. Pourquoi, pourquoi aller au devant, mon ami? Je ne te laisserai pas dormir dans la poussière.

Le Mourant. —J'y suis enseveli, d'hier.

Laisse- moi.

Le Samaritain. — Bois, no refuse pas tes lèvres à l'eau salutaire. Abandonne toi ; appuie ton front sur mon épaule.

Le Mourant. — Laisse-moi. Sais-tu si je n'aurais pas été trop heureux de disparaître tout de suite? Sujet à la douleur et sujet à la mort, assujetti à l'une, enfin, j'eusse été affranchi de l'autre.

Le Samaritain. — Trop fort et trop

superbe jusques au fond du désastre. Ne pouvais -je pas t'aider?

Le Mourant. — Non. La mort a frappé.

Un meurtre soudain, un seul coup; un instant, et c'en fut fait. Adieu, soleil.

Le SAMARrfAiN. — La main qui t'a terrassé est la seule puissante, dans sa toutepuissance. Ne te révolte pas contre le bras qui incline toutes les têtes.

Le Mourant. — Éternelle est ma révolte, comme réternelle iniquité qui la cause. Je n'ai pas seul été frappé. Si ce n'était que moi, ce serait peu.

Le Samariïaln. — Tl est donc vrai? Et ton frère, le noble jeune homme, n'est plus?

Le Mourant. — Ce que j'avais de plus cher, de plus...

Le Samaritain. — Répands ce profond sanglot : ma poitrine l'étouffé. Je pleure avec toi. Entre dans ma demeure. Viens.

DE MON FUÈRE 2i5

Le Mourant. — Non.

Le Samaritain. — Quoi? Ne secoue pas le front. Nul ne te parlera. Tu seras seul. Vois, les femmes se sont retirées. Ma vieille nourrice baignera tes pieds sanglants. On mettra du baume sur ta plaie. Et tu prendras enfin du repos.

Le Mourant. — Pourquoi veux -tu que je vive ? Pourquoi passer encore le seuil d'une vie? Pourquoi entrer dans ta demeure? La mienne est détruite. Le foyer est éteint pour jamais.

Le Samaritain. — Je t'offre donc le mien. ïci, tu seras aimé dans le silence. Tous ont appris le respect de la douleur. Elles-mêmes, les humbles et douces bêtes pressentent la pitié. Pour toi, le chien n'a pas aboyé. Et le cheval n'est plus la bête aveugle qui s'effraie, mais le patient serviteur qui attend.

Le Mourant. — Ils ne connaissent pas la mort.

Le Samaritain. — Ils n'ignorent pas la souffrance. Ils vivent, comme nous. Tu dois vivre, mon frère : souffre ce nom, que ton bien aimé ne te donnera plus. Je te parle pour Lui. Va, il est délivré maintenant.

Le Mourant. — Il ne voulait pas l'être. Il aimait la servitude de la vie, comme: la lumière aime son esclavage du soleil. Laisse-moi attendre la nuit, contre terre.

Le Samaritain. — Il est délivré, te dis-je. Ne fais pas injure à un cœur si pur de regretter ce qu'il nous laisse. Il nous plaint d'y être attachés. Ta douleur est tout ce qu'il regrette.

Le Mourant. — Laisse-la donc s'épui- 1 ser. Laisse couler mon sang.

Le Samaritain. — Non, n'y compte

DE MON m EUE 217

pas : car, je te chéris. Je t'aime, surtout de tant aimer.

Le Mouiunt. — La tendresse des frères est le legs immortel des parents dérobés par la mort. Et quand le frère meurt, celui qui reste, une seconde fois, perd son père et sa mère.

Le Samaritaln. — C'est lui, c'est ton frère, que j'aime en toi. Viens dans ma maison, Jean de Noz : 11 t'v attend. Luimôme t'en prie.

Le Mourant. — Lui? Ha, que dis-tu?

Le Samaritain. — Je sais l'àme des frères. Comme une moitié du cœur, se mettant à haïr, ferait du mal a l'autre, entre tous les hommes, les frères ennemis se haïssent le plus. Et les frères qui s'aiment, s'aiment le plus. Cette tendresse n'a point d'égale. Elle est l'amour que la vie se porte à elle-même, sans borne

!218 SUU LA MOUT

et sans calcul : elle ne se prouve point elle ne se connaît même pas. Ainsi, l'œil aime l'œil; et dans l'œil, ainsi la prunelle aime le regard, et le regard la prunelle. Viens donc : c'est Lui qui l'y invite. oH

Le Mourant. — Tu parles avec amour.

Où est-il? Où est-il à cette heure? Ha...

Le Samaritain. — Ne le trouble pas.

On ne doit pas tourmenter les morts d'une contemplation incessante de leur mystère. 11 faut laisser faire à la chère âme, en paix.

Le Mourant. — Le soleil est tombé dans la nuit. A mon tour de descendre dans la tombe, où mon cœur est resté.

Le Samaritain. — Oui, la nuit est venue. Mais la flamme rouge de ton cœur est ici, qui brûle; et ton sang coule. Ne résiste plus. Il est sur le seuil; il t'appelle et il dit : Entre, mon frère.

DE MON 1 KÈKE 211»

Doucement, doucement. Mets ton bras sur mon cou, sur mes épaules. Je te porterai bien. Pèse de tout ton poids; je le soutiens. Serre-moi la nuque.

Doucement.

0 Seigneur, il s'évanouit. Hélas, comme il souffre. De la blessure rouverte, le sang qui le lie à la terre ne veut pas rompre le lien de ce mourant à son pauvre mort. D'un or plus rouge que le couchant, il illumine la route.

Enlant, prends le voile de soie dans la besace, le beau linge blanc que j'ai l'ait broder à la ville, pour le dédier au Seigneur. Donne : place- le sur la plaie : étanche, étanche la blessure.

Puisque telle est sa souffrance, en dépit qu'il est mort, que ce voile soit le linceul de ton cœur, mon frère. Entre

dans la demeure, cher fiancé de la douleur.

Le Mourant. — Bonté, soleil des affligés, — dans les ténèbres de l'affliction.

Le Samaritain. — Entre. C'est la maison de ton frère.

DE MON FRÈHK '221

Retours de la fièvre dans l'illusion

Le 4 janvier, jour de sa fête.

Celui qui a perdu tout ce qu'il aime, sait le prix d'un souvenir. Dans son cœur se fonde la religion des reliques. Un vêtement lui parle de la vie qui n'est plus; il cherche dans un livre la page préférée; et sur sa table, du plus mince portrait il fait le témoin et l'ami de toutes ses pensées. Ainsi l'image de mon enfant ne me quitte jamais. Tantôt il me dit : « Courage! » Tantôt c'est : « Adieu, adieu! » et : « Pense à moi! » Et plus souvent même, je l'entends pousser un long cri de détresse et m'appeler.

222 SUR LA mot;t

Au crépuscule, quand le jour s'en va, vêtue de souvenirs, la douleur me visite. Avec l'ombre, elle entre sans bruit, et s'installe à mon côté. Elle me touche l'épaule d'une main, et de l'autre elle me montre mon bien aimé qui me regarde.

Que tons les vains mirages de la journée semblent plus vains encore... Les feuxfollets de l'action se noient dans la masse du soir impénétrable. Tout le divertissement de la vie s'abîme dans la pensée unique : dans la sournoise tempête de Terre-Neuve, ainsi les canots surpris à la pêche, loin du bord, sont bus par l'océan. L'illusion du jour, ce travail de fourmi dans le sol meuble, s'évanouit. Et la fièvre de croire se rallume dans l'âme, avec les grands frissons du doute. J'ai peur et je claque des dents.

Tant de vie en ces yeux, qui me voient

DE MON FUKRE 223

sans nie voir! Comme le soir de la Saint- Jean, les bûchers sur la colline élèvent le rire du feu jusqu'au ciel nocturne, et lui annoncent, après la nuit la plus courte, le prochain retour du soleil, c'est la bonté qui faisait tant de lumière dans ces prunelles; il y brillait la promesse d'une victoire dans la joie; à moi seul, faut-il qu'ils n'annoncent plus rien? Et si ce n'est plus la vie, que me promettentils?

Bon comme l'enfant ne l'est pas, n'a^'ant point la force de ne pas l'être. Et fort comme l'homme qui veut, et dont l'acte suit l'acte... I^a flamme est éteinte de ce feu qu'on ne ranime pas. La noble et douce main ne tient plus, par le poignet, la vie qu'elle maîtrise. Les liens de la ^pesanteur et de l'étoufTement ont roidi la

>uple jeunesse de l'être libre, le beau

muscle bandé de force, pour lancer la flèche de l'action.

C'est Lui, pourtant, voici deux mois, qu'ils m'ont pris, comme des voleurs honteux, un malin d'automne, au jour louche de l'aube. Lui, qu'ils n'eussent, la veille, jamais osé loucher seulement du doigt, c'est lui qu'ils ont saisi dormant d'un sommeil terrible. Ils n'ont pas eu peur de le troubler. Ils l'ont pris sous les bras; et il s'est laissé faire. C'est lui qu'ils ont porté sur la voiture où l'on nous couche, le lit public où l'on doit aller en tête d'une foule, qu'on ne peut empêcher de nous suivre. Et c'est lui qu'ils ont...

Je rêve.

Je rêve. J'étais là; et j'ai vu. Je rêve... ou rêvai-je alors?... Je sais, et je ne sais pas.

J'ai vu. J'ai été sous ces arbres, et la terre était mouillée. Et là... Celui que Ton mène est toujours le dernier de la rangée. Et déjà le lendemain il ne Test plus. Et la terre béante est comblée.

Encore, encore une fois ! Impossible d'y croire; — impossible de n'y pas croire. Impossible de s'y faire; — et forcé de s'y faire. Cette vie qui m'est ôtée, à toute vie ôte la vie. Rien n'est certain que la mort, si cette mort est certaine. Si je crois à cette mort, il me faut croire à la mienne. Quoi? Il se pourrait que j'y croie? en vérité? — Je tremble de pitié : pour toi, Doux Être; et pour moi, d'horreur présente. Je le vois dans la terre; et je m'y vois. Trempée de rosée, rouge comme une bouche, que cette terre était avide, ce matin-là.

Dans la mort de ce qu'on aime, la mort

de tout le reste; et non pas demain, mais tout à l'heure : ici même, — là... Et quoi? d'hier déjà. ,

Je m'arrête près de toi qui demeures, ô mon frère. Je perds le souffle.

Tant j'ai de douleur, que je pense être le seul à souffrir, et que nul n'a soufTert avant moi. Pourtant je ne suis pas encore au terme. Dans la douleur suprême, le suprême repos : je n'y touche donc pas?...

])K MON KIIKHE 1i2'

Pascal le grand nihiliste

Ils croient me faire rougir de chercher la Rédemption. Je suis passionnément en quête du salut. Si je rougis, ce n'est pas de le quêter, c'est que jamais je ne le trouve. Loin d'en avoir honte, le salut, si je savais où il est, j'en paierais la découverte de tout votre univers, de tout mon néant. Et votre univers ne vaut pas mon néant, peut-être. Que n'ai-je un Sauveur? alors, je pourrais vivre. Il vous est plus facile qu'à moi de vous en passer. Vous n'avez sans doute pas tant à perdre.

Ils ne me feront donc pas honte de ce que je suis. Je les envie de ne pas l'être ; mais ils en seront là, quelque jour, et dans leurs petils-fils, sinon dès euxmêmes. J'envie, oui, leur contentement et cette paix abjecte; mais je l'envie encore plus aux pierres, si tant est qu'il n'y ait point de vie en elles; et s'il y en a quelqu'une, j'envie l'état de ce qui dort abso-| lument, n'espère pas ni ne désespère. Je ne puis même pas rougir d'être comme] je suis; pourtant, je le paie assez cher,'

Heureux ils sont, de se croire hommes,; sur la foi des livres. Oxygène plus hydrogène, voilà ce qui les contente; voilà qui leur nourrit le cœur. 11 ne leur faufl que trois lettres, 0 + HO. Et, la plupart, leur nom, cité dans les journaux, lesî console. Pièces de toute sorte, on les joue] sur toute sorte de théâtres; ils font recette;]

ils sont hommes de gain et de perte; c'est à quoi cède toute douleur. Ils se passent de Dieu, sinon pour faire le dénouement. Une société d'auteurs et de comédiens, quel paradis pour des comédiens et des auteurs. Je n'en puis être. Je les remets pourtant eux-mêmes à la mort de ce qu'ils aiment, si toutefois ils savent ce que c'est que mort et ce que c'est qu'amour : 0 plus HO, ici, triomphe; et ce n'est pourtant pas assez de trois lettres. Mais quoi? Ceux qui aiment, en vérité, sont rares, et rares ceux qui souftrent. Et rares ceux qui pensent. Que de savants automates I Rares enfin les hommes. A plus B ne fait pas l'homme, mais une infime partie de l'homme. L'homme est l'animal qui connaît la mort; et qui médite la mort dans la douleur.

Pascal, lui du moins, ne cherche pas à

m'abuser. Qui perd la vie, il ne le console pas en lui montrant la vie universelle; et il ne propose pas la joie des fleurs, qui naissent de la terre fraîchement remuée, à qui pleure son amour sur une tombe.

Ce grand nihiliste de Pascal, si puissant à nier... Il a vu le néant de la farce tragique, de la scène où elle se joue, de la salle qui est le temps, et de toute rassemblée qui est l'histoire et la société des hommes. Il a suivi jusqu'au bout le néant de la pièce bouffonne et la conclusion sanglante. De cette vue, il a laissé tomber sur le public, sur les acteurs et toute la comédie, un regard lourd de toute la misère humaine. Il a trop grand cœur : de là qu'il ne doute pas, il nie. Nier n'est pas douter. Avec plus d'esprit, on ne va pas si loin. Jamais grand cœur ne

l'ut sceptique. Le doute n'est qu'un moyen. Douter n'est pas jouer, mais se jouer. Ce n'est pas un état où se tenir. 11 faut croire; ou nier et souffrir.

Le dénouement est sanglant; mais quand il mord la terre, ce grand nihiliste y trouve enfin sa nourriture. Il n'est pas de vos sages, pour qui c'est un suprême contentement d'en donner une aux vers.

Je ferais mon paradis de l'enfer, où Pascal précipite le monde dans son néant.

Car cet enfer, il n'y fait qu'antichambre : sur le théâtre, il s'est réservé l'autre côté de la toile; le rideau baissé sur la pièce misérable et les ridicules héros de la tragédie, le texte sacré commence. Le néant du monde, s'il est garant d'une vie éternelle, quelle sphère de plénitude. Perdezmoi sur l'heure, dispersez-moi en poussière de nullité, pourvu que mon cœur, à

jamais, ensuite se retrouve. Où un monde infini lui est promis en échange, Pascal peut faire abandon de celui-ci, où tant de douleur porte une illusion de joie, comme une fleur de ne m'oubliez-pas dans la main du géant Atlas.

Pascal se confie même au néant : il a l'infini du cœur et la vie éternelle en récompense; il les attend de Dieu même, enfin. Non pas d'un dieu qui n'est que dans les mots, sans forme et sans action ; non pas d'une idole verbale : mais d'une personne, d'une volonté vivante comme sa création. J'ai eu un père et un enfant que je n'ai plus. Je saurais me remettre de moi-même à un père qui peut tout, qui donne la vie comme il la prend, et, comme il l'a reprise, peut la rendre.

Mais mon père est mort; mon enfant est

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mort, et pour lui, je n'ai rien pu faire. Et que suis-je, déjà, moi-môme? J'appelle rédemption, la vie de mon amour. La science règne, mais sur la mort. Hélas! je connais ce pouvoir absolu, et je n'espère plus m'y soustraire. Je suis le sujet de choix, que cette reine tue, après l'avoir initié à ses mystères. Pascal, lui, s'est assuré le salut.

En possession d'une réalité si pleine et si parfaite, ce grand nihiliste essaie le diamant de sa négation sur ces formes de verre, la vie, la mathématique, les vanités de l'homme, la gloire, la raison et toute la pièce du monde. Il peut même faire fi de la révolte; et ainsi fait-il de la mort. Son bon père selon la chair, cet homme digne de faire un grand homme, il peut le perdre et n'en point verser de larmes. La mort n'est qu'un temps; la

prière l'abrège; l'épreuve en est salutaire. Enfin, la vraie vie est au bout. Je sais, quand Pascal fait son ménage et couche un pauvre dans son lit, qu'il prend leçon du néant. 0 dieu, que n'en ai-je besoin comme lui? — S'abêtir, pour être; et non pour être une bête, mais pour cesser en soi, et naître à la vie. J'en suis jaloux : il n'est presque plus; et dès lors, il n'est pas rebelle. Qui nie tout, est bien près de tout accepter. La philosophie ne vaut pas un quart d'heure de peine, — je dis la révolte. Ce sont de minces rebelles, qui font tant de bruit dans la cité : Reste l'univers à détruire. L'ordre du monde ne vaut pas la peine qu'on le change. A quoi bon? Il faudrait qu'il y eût là une apparence de solidité, quelque raison, un semblant d'être. Théoriser là dessus, ô comble de niaiserie.

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Pascal, qui ne croit à rien d'humain, réserve les problèmes de géométrie poiir les jours où il a mal aux dents. Et il ne se moque pas si bassement de croire aux grandeurs d'opinion, quelles qu^elles soient, — pas même au style. Le grand nihiliste nie tout, quant au fond; et se contente de douter, quant aux formes.

Ou'importe le masque changeant de la politique, des mœurs, des lois, toutes les :^ingeries de la coutume? Ce sont jeux d'atomes. Les masques sont divers, posés sur le même visage; la folie des hommes se peint sur un égal néant, comme les nuages du ciel se mirent dans les eaux infiniment transparentes du même vide»

Que l'ordre humain s'en tire comme il pourra : les billes s'arrangent toujours dans le sac, de quelque manière; et les

grains de sable dans le tas. Ils prennent même une figure fatale, que Ton calcule. Quelle, — la curiosité seule s'en inquiète. Il est de plus pressantes affaires, selon Pascal. Il lui faut un Dieu à qui parler,

— un dieu entre les dieux, que Ton connaisse dans son mystère même, et que Ton nomme. Voilà donc ce grand nihiliste en possession d'une vérité, qui les contient toutes, et les certifie ou les annihile. Que serait-ce de lui, moins cette vérité?

— Le néant total et la mort, où je suis. Où vous serez.

DE MON FRÈUE 23'

Sanglots sur la route

0 vos, qui transUis...

Le couchant rougoie. La blessure du ciel coule. La plaie a le l'eu de la fièvre. Le sang de l'occident inonde l'horizon de sa pourpre douloureuse. La route est noire. Je suis seul, dans une forêt d'arbres morts. La dernière lueur du jour me regarde avec méchancelé à travers les branches. Je suis loin de tout; ma tête brûle et je tremble de froid.

— 0 vous, qui passez sur le chemin, à l'orée du bois où je souffre, pourquoi

238 SUK LA MOUT

détournez- VOUS les yeux? — Et pourtant, je sais que vous venez vers moi, vous qui paraissez tristes de me voir.

— Nous savons la cause de vos larmes.

— Ne la dites pas, si vous avez pitié de moi. Parfois, je rêve que je l'oublie, et que la main d'une bonté divine tarira les larmes dans mes yeux, soit qu'elle les rouvre sur la vie, ou qu'elle les ferme, je ne sais.

— En vérité, Il est mort. Il est mort. Celui qui vous était si cher.

— Touche- moi, enfant. Plus fort, — frappe. Est-ce que je suis vivant? Répète les mots que tu viens de dire.

— En vérité. Il est mort.

— J'entends ce glas. Ainsi, c'est moi qui devais vivre, pour pleurer chaque jour, chaque soir le cœur de mon cœur.

C'est pour nous, ô mon amour, qu'à jamais cette cloche sonne. Vous qui passez, ix)urquoi me regardez- vous en faisant des signes?

— Nous avons pitié de vous, et nous u\ ons mal de notre pitié. Vos larmes nous l'ont reproche et nous font honte; car nous n'y melons pas les nôtres.

— Je pleure parce que je suis, et qu'il ne peut plus être; et qu'il n'est pas possible, hommes, s'il ne l'est plus, que je le sois. H valait mieux que moi. Et je pleure, peut-être aussi, parce que vous êtes.

— Adieu; nous le sentons. La vie est un outrage à la mort. 0 vous, qui souffrez, pardonnez- nous de vivre. Nous subissons notre destin, comme vous le vôtre; mais il nous est plus facile.

— Jadis, j'ai cru être de ceux qui

dominent leur sort. Mais on ne maîtrise que sa pauvre joie. Nul ne domine la mort. La suprême douleur est plus forte quç les plus forts. 0 vous, qui passez sur le chemin et que j'attriste, dites s'il est une douleur semblable à la mienne?

L'acte de foi jusque dans le doute

Soumission a ses désirs.

Tl dort.

Mon Bien Aimé dort dans un sommeil ineffable. Il ne reste qu'un espoir à ma douleur ; elle n'a qu'une consolation : c'est qu'il dorme dans un repos adorable, comme celui du soir sur la mer délicieuse.

Il dort; et je reste à veiller dans la divine horreur de la vie. Il repose; et malgré moi j'envie pour lui mes insomnies, mes désespoirs et mes veilles.

L'immense joie de l'amour, je la paie d'une immense douleur : dans ma

2'ki SUR LA MOKT

cruauté, j'envie pour lui la joie, et la douleur. Malgré les vents contraires, contre les marées de la mauvaise fortune et les librations fatales de Tanéantissement, le bonheur de vivre avait gardé en lui son innocence.

Je suis dans les ténèbres. Je descends dans les profondeurs du noir tourbillon.

Il dort; et pourtant je l'appelle. Il me parle dans ma blessure. Mes larmes me sont chères, parce qu'il me visite dans mes larmes. Dès qu'il n'est plus là, je le revois dans sa misère. Et je le rappelle : — Reviens, mon Bien Aimé. Ton sommeil m'épouvante. Même s'il est doux, ton sommeil me fait mal. Reviens. Ne me' quitte pas. Assiste moi, pour que je t'assiste.

Ha, si je pouvais t'entre voir, entendre un seul instant ta voix, te bénir et tenirj

DE MON FRERE î24o

ta main dans la mienne? Où cs-lu, ma chère pitié, dans quel abîme, pour ne pas me répondre dans ces abîmes du chagrin?

— Je suis là, pauvre frère. Écoute docilement, cher dépossédé, et obéis. H faut te soumettre.

— Toi? Toi? Ha...

— Ne pleure pas ainsi.

— Mais toi aussi tu pleures.

— De tristesse, sur ta douleur. Soumets-toi.

— Je ne puis au destin. Mais à la douleur, je me donne.

— Soumets- toi à la vie, pauvre frère.

Il faut vouloir.

— Ah, pourquoi le faut- il?..

— Il le faut, parce que tu vis.

— Je ne puis être consolé.

Ui\

— C'est cela. Tu ne dois pas Vèire, mon bien aimé. Ne te console donc point. Vis pour moi ; vis, pour que je vive.

— Pourquoi Texiges-tu, chère victime?

— Parce que tu m'aimes à ce point que tu préfères la douleur de ^^vre à la douleur de me perdre, en te perdant toimême. Et, aussi, parce que je t'ai tant aimé Tu dois vivre, pour ne rien faire contre toi. Pense à moi, comme si jy étais. Tu dois vivre, pour surmonter la vie, pauvre frère, et te vaincre.

— A quelle douleur tu me condamnes...

— C'est le mal où ton amour m'eût condamné. Souffre donc, tu me conquerras, peut-être : au prix de ta chair, au prix de tout ton sang. Je les attends de toi, qui sait?

— Ce ne serait rien, frère chéri, si seulement je te rendais le souffle.

— Ne compte pas avec Tamour. Paie de tout ton cœur. Tu te dois à la vie, puisque tu te dois à moi, mon bien aimé.

— Pourquoi, pourquoi me demander cette halte encore sur la route déserte? Va, pour moi aussi, bientôt, c'est Tanéantissement. Absous-moi de te survivre. Tu veux que je demeure, pour souffrir tous les tourments de la soif, de l'inanition, dos blessures à travers le cœur, et de l'amour calomnié?

— Je le veux, frère chéri. J'attends de toi le printemps de mon âme, et la moisson. Lève-toi. Va. Sois fort. Sois-moi fidèle. Je suis à tes côtés. J'attends l'heure de ta suave création.

— Je n'y crois plus.

— C'est cela, c'est cela ; livre-toi à la vie, sans y croire. Elle est pleine de moi, tant que tu y es. Que seras-tu, dis-moi,

218 SUR LA MOr.T DE MON FRÈRE

qu'être enfin, si l'on n'est héroïque? Il faut être grand : c'est la loi. Je dors dans la terre marâtre; et dans ton cœur fraternel je veille.

— Que me demandes-tu ? Ha, fais-moi grâce.

— Pauvre frère, soumets-toi.

— 0 ma chère pitié, soumission à tes désirs. Soumission éternelle à la douleur, mon Bien Aimé.

Novembre 1903 — 4 Janvier 1904.

Table des Matières

Table des Matières

INTliODUCTION A LA DOULKUK 1

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