‹ Sur la peine de mortChapitre 1 sur 3 · V.-EUGÈNE GAUTHIER k C MICHEL LÉVY FRÈRES · texte numérisé non relu

V.-EUGÈNE GAUTHIER k C MICHEL LÉVY FRÈRES

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Septembre 1864. — Nice.

Quoique à peine convalescent, mon cher Jourdan, je ne veux pas retarder plus longtemps la réponse que je dois faire à l'article dans lequel vous m'avez mis en cause. Dans un billet de quelques lignes, dont j'avais demandé l'insertion, je réclamais du Siècle, par votre intermédiaire, « partage égal du champ et du soleil. »

Me voici aujourd'hui à la barrière, dans la situation tflvanhoe qui s'avance, encore affaibli de ses blessures, contre le terrible templier; — mais Rêbccca est sur le bûcher; ce que je crois la vérité est menacé, — il n'y a plus moyen de reculer.

Je veux commencer, mon sensible ami, par vous rassurer sur le chagrin dans lequel vous me croyez sans doute plongé à cause de la pauvre petite phrase de deux lignes que vous attaquez si éloquemment, et qu'une revué, deux jours auparavant, attaquait avec une égale vivacité :

€ Notre ami Alphonse Karr a eu le malheur de mettre à la portée des partisans de la peine de mort une phrase spirituelle que Ton répète souvent : « Je veux « bien abolir la peine de mort, » a dit cet aimable écrivain, « mais que messieurs les assassins commen- <t cent. »

« C'est très-joli, mais c'est encore plus faux que « joli, » (Le Siècle. — Louis Jourdan.)

Je vous remercierai, en passant, d avoir enfin donné une nouvelle forme au cliché un peu fatigué de « spirituel auteur des Guêpes, » dont se servaient, depui. quinze ans, ceux qui voulaient poliment me refuser ce qui est l'objet de ma seule prétention : — un bon sens que je dois à ceci, que — n'étant engagé dans aucune partie et ne pariant d'aucun côté — je ressemble à un homme qui, regardant jouer aux échecs, voit les fautes que commettent des joueurs dix fois plus habiles que lui.

« Aimable écrivain » et jolie pensée, — quand il s'agit de philosophie et de logique! — De môme que « spirituel auteur des (iitrpes, d — cliché longtemps placé dans les casses d'imprimerie entre le W et le — équivalent à ces mots du dictionnaire féminin : — Une femme bien faite, pour dire qu'une femme n'est pas jolie; — Une bonne personne, pour dire qu'elle est laide et bête.

Ayez de l'indulgence pour mes petites phrases; — vous qui êtes venu me voir à Nice, vous savez la vie que j'y mène; — vous connaissez le grand jardin que je cultive. — Ce que je fais au bord de la mer bleue de

Nice, je le faisais sur les plages de la mer verte à'Etretat et de Sainte- Adresse. — Je suis rarement assis; — je regarde, je me souviens, je pense beaucoup, je rêve davantage, mais j'écris peu : Faction physique d'écrire me fatigue et m'ennuie. — C'est quelquefois après avoir pensé cinq ou six colonnes du Siècle que j'émonde, que je réduis, que je résume le tout en une ou deux lignes que, sans rentrer dans la maison, j'écris au crayon sur un bout de papier ayant servi à envelopper mes graines.

C'est en une ligne que j'ai livré au public le résultat de long. ,»s réflexions sur la propriété littéraire : « La propriété littéraire est une propriété. » (1)

C'est cependant cette autre pauvre petite phrase qui a été adoptée ; elle sera même la base de la loi qui va être présentée, et — je l'espère, — votée.

Uon rst mûre et un peu .1 la mode, quelque chose d'assez singulier.

Presque tous ceux qui ont fait sur celte question les nombreuses broc-hures qui ont paru, ont plus ou moins adopté mes c onclusions, et m'ont adresse leurs brochures, à la première page desquelles j'ai lu d'abord avec orgueil une phrase lî.tteuse — sur « le rai e bon sens qui a trouvé la formule, » etc.

Mais mon orgueil s'est fort calmé en remarquant que, dans le cours de la brochure — dans la partie imprimée — il n'est nullement question, ni du « rare bon nens, » ni de « ta formule, » etc.; — on me salue en passant devant moi et en me repoussant du coude pour prendre ma place. Quelques-uns, cependant, admettent mon nom dans une liste de « gens qui se sont occupes de la question, • — bien au milieu delà liste, — en retranchant le prénom que j'ai l'habitude d'y joindre, de façon que le nom, réduit à quatre lettres, n'est guère apparent. — Un plus ingénieux a même réduit le nom a trois lettres, en retranchant un r, Kar.

La dernière que j'ai ainsi reçue, de douze ou quinze brochures, cstcellc de M. Frédéric Passv, qui a fait à Nice un cours d'économie politique fort suivi. — On lit, écrit a la main sur le premier feuillet : «< A l'auteur de l'axiome : la propriété littéraire est une propriété, Frédéric Passy ; » — mais — dans le volume imprimé — il n'est pas plus question de « l'auteur» «pie s'il n'avait jamais existé.

A ce sujet, il m'arrivo, d

Il y a une vingtaine d'années, il y eut de longs débats à propos du pain et des boulangers. — Dieu sait ce qui s'écrivit alors !

D'une part, on voulait que le pain de quatre livres, payé pour quatre livres, pesât quatre livres;

D'autre part, les boulangers répondaient que la cuisson rendait le poids incertain.

L'autorité hésitait. A force d'y penser, je trouvai encore une toute petite phrase, qui trancha la question et fut adoptée :

« On ne vendra pins de pains de quatre livres; on vendra quatre livres de pain. »

Je me suis un peu môlé à ce qui s'est passé de mon temps, plus par la pensée que par l'action; et presque toutes mes opinions se sont produites sous la forme de ces petites phrases, qui, parfois, ont eu raison beaucoup plus que je ne le désirais.

Permettez-moi donc, mon cher Jourdan, de ne pas regretter ces petites phrases. Je ne peux pas, je ne sais pas peut-être développer avec ampleur, comme vous et quelques autres, mes pensées dans de longues colonnes; mais quand elles sont bonnes, elles ne sont pas perdues et il se trouve toujours quelqu'un qui les ramasse, — les laisse reposer quelque temps, — un peu oublier même, — puis un jour les reproduit augmentées, développées, amplifiées, paraphrasées, délayées — et confisquées.

J'ai pensé six colonnes et j'ai écrit deux lignes; — on reprend mes deux lignes et on en fait six colonnes. —

Mauvais métier pour moi, et si mauvais que j'ai dû me l'aire jardinier.

Aujourd'hui, il me parait évident que vous n'avez pas compris les deux lignes que vous me plaignez si amèrement d'avoir écrites. — Je prends le parti de les développer — pour arriver à cette conclusion :

Vous pensez absolument comme moi.

Causons :

Vous trouvez que tuer un homme est horrible? — Moi aussi.

Que tuer un homme, même fut-il un grand coupable, c'est encore très-triste? — C'est mon avis.

Que la guillotine est un objet hideux? — Je le pense comme vous.

Que l'office du bourreau et le bourreau lui-même sont sinistres et répugnants? — Rien n'est plus juste.

Qu'il serait à désirer qu'on ne tuât plus personne, — qu'on brùlàt la guillotine et qu'on supprimât l'exécuteur des arrêts de la ju>tiee criminelle? — Nul au monde ne le désire plus sincèrement et plus vivement que moi.

En un mot, qu'on supprimât la peine de mort. — Je vous défie d'y applaudir plus fort que moi.

Voilà pour la première moitié de la phrase que vous me trouvez si malheureux d'avoir écrite. — Jusque là, nous sommes d'accord; disons donc ensemble :

cl Supprimons la peine de mort , je le veux bien. *

Nous allons développer la seconde moitié.

Quelle laide, repoussante et fétide chose que les égouts !

Supprimons les égouts. — Je le voudrais; mais que ferons-nous des ruisseaux?

C'est encore là une de mes petites phrases : — Quand on a fermé les cinq ou six maisons de jeu publiques, — qui ont été remplacées par cinq ou six cents tripots clandestins ;

Quand on a obligé les courtisanes à s'habiller comme les honnêtes femmes, — ce qui a amené les femmes honnêtes à s'habiller comme les courtisanes;

Quand on a supprimé les tours, — ce qui a produit ce résultat : qu'on n'a plus, il est vrai, déposé d'enfants dans les tours, mais beaucoup dans les rivières et dans les étables à porcs ;

J'ai dit alors, sans gâter beaucoup de papier:

« Supprimons les égouts; mais seulement quand nous aurons desséché les ruisseaux. »

— C'est ce que je dis encore aujourd'hui.

Vous avez donné vos raisons de supprimer la peine de mort;

Vous avez ensuite exprimé vos moyens.

— Nous allons examiner ces raisons et ces moyens.

Première raison.

« L'échafaud est inutile. — Lo jour où on a guil- « lotiné le médecin La Pommerais, — un assassinat « était commis dans Paris. — L'échafaud n'effraie pas

« les assassins. »

Qu'en savez-vous ? Vous savez qu'un homme n'a pas été arrêté par la crainte de l'échafaud et par l'exemple, — que peut-être il ne connaissait pas. —

Mais si un homme, dix hommes ont subi cette crainte salutaire, — vous le confieront-ils? — vous diront-ils:

« — Ah! mon bon monsieur Jourdan, jetais tourte mente" d'un âpre désir de tuer mon ennemi, ou d'as- « sassiner un homme riche qu'on ne pouvait dépouiller « autrement ; — mais j'ai reculé devant la crainte « de la mort. »

Mais suivons votre idée :

La peine de mort n'empêche pas l'assassinat ; — vous supprimez la peine de mort.

Que faites-vous des assassins? — Vous les mettez aux travaux forcés.

Pensez-vous que, si la crainte de la plus forte peine a été inefficace, la crainte d'une peine moindre serait plus puissante ?

D'ailleurs, l'épreuve est l'aile: sur dix assassins, huit

échappent à la peine de mort par l'omnipotence du jury, — et sont au bagne.

Donc, la peine des travaux forcés n'arrête pas les assassins.

Alors, supprimons les travaux forcés.

— De même pour l'emprisonnement.

Et nous irons toujours, en abaissant la pénalité, jusqu'à ce que nous ayons trouvé une peine homœpathique, — une peine à la « 300 e dilution,* qui fasse ce que ni Péchafaud, ni le bagne, ni la prison n'ont pu faire.

— Alors la société avoue qu'elle renonce à protéger ses membres contre l'assassinat; — elle rend à chaque individu la délégation qu'elle en a reçue ; — chacun rentre en possession de sa défense personnelle ; — de là nécessairement la vendetta, la loi du lynch, les revolvers et le tomahawk.

Savez-vous le plus grand tort de votre argument? — c'est qu'il serait excellent pour ceux qui voudraient rétablir les supplices et la torture, si heureusement et si justement supprimés.

c La peine de mort est impuissante, — dirait-on « logiquement; — il ne faut donc pas diminuer, mais « augmenter la pénalité. — Ajoutons quelque chose à « la peine de mort. »

Heureusement que votre argument ne vaut rien, absolument rien, parce qu'il se base sur une hypothèse réfutée d'un mot.

Quand vous dites: « La peine de mort n'arrête pas les assassins, » — je vous réponds : Vous n'en savez rien.

Certes, la peine de mort n'arrête pas tous les assassins, — de même que la médecine ne guérit pas toutes

les maladies, — et les pompiers n'éteignent pas tous les incendies.

Mais je vais vous prouver qu'elle en arrête le plus grand nombre, — après que je vous aurai, entre parenthèses, posé cette question :

(L'emprisonnement n'arrête pas tous les voleurs, — fermerons-nous les prisons? — licencierons-nous les gendarmes V

C'est aussi bien laid et bien sinistre, les prisons!)

Dans le crime, comme dans tous les actes humains, l'homme lait, souvent à son insu, un calcul de peines et de plaisirs, — on ne veut rien payer trop cher; tel jouera un an de sa liberté contre la chance de s'approprier cent lianes, — qui reculera s'il ne peut prendre que dix sous en encourant la même peine, — ou s'il faut jouer deux ans de liberté contre les cent francs.

Il y a des voleurs qui ne volent jamais la nuit, — quoiqu'ils aient plus de chances d'être surpris en volant le jour, — mais parce qu'ils ne veulent risquer qu'une certaine peine.

Il y en a qui reculent devant l'effraction.

Les voleurs assassins forment une classe à part, une exception.

Pourquoi tous les volemfr n'assassinent- ils pas ? Pensez-vous que ce soit par bonté?

Combien d'assassins avez-vous vus, devant la justice, ne pas lutter de toute leur puis>ance contre la peine de mort ? — Voyez-les, au contraire, faire plaider toutes les circonstances qui peuvent ne les faire condamner qu'aux travaux forcés ; — puis, condamnes à mort,

combien en avez-vous vu repousser les chances de l'appel, et ensuite celles du recours en grâce, quelque invraisemblable et absurde que l'atrocité de leur crime rende le succès de ce recours? — Voyez La Pommerais.

Depuis quelques années, un crime nouveau s'est manifesté plusieurs lois : Deux amants sont séparés par la volonté de leurs parents ou par la misère ; — l'homme surexcite la sensibilité de la femme:

— « Mourons ensemble ! »

On fait un dernier repas, on écrit des adieux aux parents inexorables et à la vie plus inexorable encore.

L'homme lue la femme d'une main ferme, — puis recule quand il s'agit d'enfoncer dans sa propre peau le poignard qu'il a retiré du. cœur de la malheureuse qui -s'est donnée à lui.

Celui-là, certes, a peur de la mort. — Généralement le jury s'attendrit en sa faveur, — admet des circonstances atténuantes, et l'envoie en prison.

Cependant, il est évident que, pour ces natures là- • ches, la crainte de l'échafaud serait salutaire, — si les fréquents exemples d'indulgence ne la leur enlevaient.

Je viens d'assister au jugement d'une bète féroce dont nous aurons à parler ultérieurement, parce que je ne me, suis condamné à ce spectacle que pour étudier encore celte question que j'avais à traiter.

Il avait tué de huit coups de poignard un jeune homme inoffensif, presque un enfant, pour les causes les plus futiles.

Jamais il n'a témoigné le moindre regret de son action.

Je l'ai vu manier les vêtements ensanglantés de sa

victime pour discuter froidement le nombre et la force des coups.

Il a fait plaider qu'il est fou, — que sa mère est morte folle, — ce qui n'est pas vrai.

— Pourquoi tout cela ? Pour sauver sa tète et n'être condamné qu'aux travaux forcés.

Jl a obtenu ce qu'il désirait, et alors cet homme, aussi vaniteux que féroce, qui avait dit plusieurs fois pendant l'instruction : « Un homme comme moi ne va pas au bagne, — j'aime mieux la mort; » — cet homme, membre d'une famille honorable, dit-on; ayant vécu dans la société; — fonctionnaire public très-protégé; — cet homme a accepté avec joie les travaux forcés; — il n'a pas osé appeler du jugement qui l'y condamnait; — il n'a pas voulu jouer une seconde fois sa tète contre son honneur.

Donc, par cet exemple et par deux cents autres, il est évident que la peine de mort est — quoi qu'en disent certains sophistes — ce que les criminels redoutent le plus ; — conséquemment, que la crainte de la peine de mort est la plus propre à les arrêter dans le crime.

Mais j'irai plus loin: — elle les arrêterait plus efficacement, elle en arrêterait un plus grand nombre si elle était plus certaine — et plutôt que de dire : «La peine de mort est inefficace,» il serait plus logique de dire : « Ce qui rend la peine de mort moins efficace, c'est l'exemple fréquent d'assassins qui obtiennent de la pitié du jury, ou —de son parti pris de ne pas condamner àmort— l'admission de circonstances atténuantes... dans des cas où la raison est impuissante à les trouver.D En effet,en calculantleschances de leur crime.

les assassins, au lieu de dire : « Contre la chance de prendre telle somme d'argent — ou d'exercer telle vengeance, je joue ma tète, j> — disent : « Je joue trois chances contre dix de perdre la tête. »

Car n'est pas guillotiné qui veut : — En 1840, j'ai constaté dans les Guêpes — sur des rapports de statistique officielle — qu'il y avait quatorze parricides dans les bagnes de France, — c'est-à-dire que quatorze hommes en France avaient pu tuei leur père ou leur mère sans encourir pour cela la peine de mort.

J'ai vu au bagne de Brest le prêtre Lacollonge, qui avait coupé une femme en morceaux ; — grâce aux circonstances atténuantes, on peut tuer son père, sa mère, son mari, sa femme, sa maîtresse, ses enfants

Et vous ne trouvez pas que la peine de mort est assez abolie comme cela !

Ce n'est donc pas la peine de mort qui serait inefficace, mais la peine de mort rendue douteuse et aléatoire par la pitié préméditée du jury pour les assassins.

Et où prennent-ils cette pitié ? Sur le fonds de celle qu'ils devraient avoir pour les victimes.

Deuxième raison.

Voici encore un autre argument — que je coupe avec des ciseaux tout imprimé dans un journal. — Vous en êles-vous servi vous-même, mon cher Jourdan ? Je l'ignore ; — mais il est fort répété :

« La société a-t-cllc le droit {Voter la vie à un hom- « me, parce que cet /tomme s'est arrogé le droit, lui, « de la retirer à un de ses semblables ? La société ne t fait-elle pas alors ce quelle reproche au criminel « d'avoir fait ? *

Il y a, ce me semble, une certaine nuance dont les auteurs de l'argument ne tiennent pas assez décompte : — La société lue un homme parce qu'il en a tué un, — et aussi pour l'empêcher d'en tuer d'autres, — et aussi pour faire savoir à ceux qui seraient tentés de l'imiter qu'ils jouent leur tète, — et aussi pour rassurer la société justement alarmée.

L'assassin a tué un homme, parce qu'il avait une montre.

Ce n'est cependant pas tout à fait la même chose, et il n'est pas exact de dire : « La société l'ait ce qu'elle reproche au criminel d'avoir fait. »

La société n'a pas le droit de tuer, — dit-on, — et

Us

on s'arrête, et on promène autour de soi un regard triomphant, comme si l'on venait de dire quelque

chose.

L'homme attaqué par un assassin a-t-il le droit de se défendre, et de tuer celui qui attente à sa vie, ou doitil tendre la gorge au couteau ?

C'est ce droit de se détendre que l'individu transmet à la société, — et il le transmet diminué de tout ce que la passion, la colère, l'intérêt personnel pourraient y ajouter d'arbitraire.

Remontons à la formation de toute société :

Supposez vingt personnes, après un naufrage, abordant dans une île déserte — et se résignant à y rester.

Avant peu, les plus forts, les plus audacieux, les plus méchants s'empareraient, au détriment des autres, de toutes les épaves que le navire brisé a pu jeter à la cote, — et du produit de la chasse des autres, — et deviendraient les maîtres, les tyrans.

Il se ferait alors une association des plus faibles, mais des plus nombreux, pour la défense commune, et ce serait une guerre continuelle et une existence misérable.

Que fait-on ?

Avant qu'on ait éprouvé quels sont les plus forts, — avant que la faiblesse et l'impunité aient encouragé les plus méchants, tout le monde a peur de l'injustice et de l'oppression.

On convient que si l'un des membres de cette société veut s'emparer de la part d'un autre, le frapper ou le tuer, — tous les autres se réuniront contre lui, — et alors, avec le calme et le sang-froid que donne la sécu-

ri lé de la force, — infligeront des peines proportionnées à la fois au délit commis contre l'individu et au danger qui menace la société.

Parmi ces vingt qui font cette loi, il y en a un ou deux, sans doute, qui, plus tard, essayeront de dépouiller un de leurs compagnons, et le tueront s'il résiste.

Mais, au moment de la convention, n'étant entraînés ni parla paresse, ni par le besoin, ni par la férocité naturelle, ni par la colère, ni par l'impunité, ils ne songent qu'à se garantir eux-mêmes de l'oppression des autres, — tous pensent faire un pacte avantageux.

Eh bien ! qu'une société se compose de vingt hommes ou de quarante millions d'hommes, — c'est pour être protégé contre l'assassinat que chacun consent à être tué s'il assassine lui-même.

L'assassin qui est tué parla loi a volontairement mis sa tête au jeu, il a calculé toutes les chances, et il lui a plu de les affronter. Mais en même temps qu'il a mis volontairement sa vie au jeu, il a également, par sa même volonté, mis au jeu la vie d'un autre qui n'y a pas consenti, — qui n'est pas averti de la partie engagée, — qui s'est volontairement désarmé par respect pour le pacte social, — qui n'a rien à gagner et ne peut que perdre.

Je ne répondrai rien de plus à ceux qui veulent voir une similitude entre l'action de l'assassin et l'action d«* la société qui tue l'assassin.

Il y a plusieurs raisons de la délégation que l'individu fait à la société du droit de se défendre lui-même. — La première, que j'ai indiquée, est d oter à ce droit les

Uigitized

dangers de l'arbitraire ; — l'individu, sous l'empire de la peur ou de la colère, peut se croire en danger plus qu'il ne l'est et plus tôt qu'il ne l'est, et mettre dans sa défense un entraînement de vengeance.

La société ne considère la vengeance de l'individu tué que comme une des moindres raisons de tuer à son tour ; — elle protège ceux que l'assassin impuni pourrait rendre à leur tour victimes de sa férocité ou de son avidité ; — elle épouvante ceux qui voudraient suivre son exemple, par la sûreté et Tinévitabilité de la peine; — car l'individu, réduit à sa propre défense, laisse à l'assassin de nombreuses chances d'échapper, si celui-ci est plus fort que sa victime, s'il court mieux qu'elle, — dans le cas où, ayant manqué son coup, il a à craindre les représailles.

Mais il ne peut espérer être plus fort que la société. — Il ne courra pas mieux que la société.

Les chances d'être victime lui-môme de son crime sont donc augmentées, pour le criminel, par la délégation faite à la société par l'individu de son droit de défense et de représailles, — et ces chances augmentées, entrant nécessairement dans son calcul , sont plus puissantes à le détourner du crime.

En même temps sont augmentées la puissance de l'exemple pour ceux qui sont sur le chemin du crime, — la sécurité pour ceux qui peuvent craindre d'en être les victimes, — et néanmoins de plus grandes garanties sont données, môme à l'assassin, qu'il sera jugé sans haine, sans colère et de sang-froid.

Troisième raison.

On a aboli les tortures, le bûcher, la roue, les supplices de tous genres. On a supprimé successivement la peine de mort pour sacrilège, pour blasphèmes, pour chasse sur les terres du seigneur, pour fausse monnaie, pour vol de grand chemin, pour vol domestique, etc., — et on a bien fait, — parce que la peine de mort n'était pas indispensable pour l'exemple.

On Ta supprimée pour causes politiques, et on a bien fait, — parce que, en politique, ce sont les vaincus qui sont jugés par des ennemis vainqueurs ; — c'est une continuation du combat, avec cette nuance que le combat a lieu entre des ennemis armés et des ennemis désarmés.

On a aboli la peine de mort pour l'assassinat quand la préméditation n'est pas établie.

On Ta abolie toutes les fois que, soit dans les détails du crime, soit dans le repentir, soit dans les entraînements de l'accusé, les jurés trouvent des circonstances atténuantes. — On Ta abolie môme quand ils ne trouvent de raison de faire grâce que dans leur pitié ou dans leur pusillanimité.

On Ta tellement abolie, — qu'il n'y a pas un crime,

tel hideux soit-il, pour lequel la peine capitale soit

assurée. (1)

Et vous dites : « C'est pour cela qu'il faut la supprimer. »

Vraiment vos arguments sont singulièrement choisis!

— J'ai, je crois, démontré que le premier mènerait logiquement à rétablir les supplices, — et en voici un qui peut encore s'invoquer victorieusement contre vous.

— Ci'est précisément parce qu'on a réduit la peine de mort aux nécessités de l'exemple seul, c'est-à-dire qu'on en a retranché tout ce qui pouvait l'aggraver par les souffrances; — c'est parce qu'on en a borné l'application il un très-petit nombre de cas et pour des crimes horribles, pour aucun desquels cependant elle n'est certaine; — c'est précisément pour cela qu'il n'y a pas lieu d'en demander la suppression.

(1) i II y a huit jours, Jean-P>qdiste Perrin et sa sœur comparaissaient devant la cour d'assises des Antenne».

« Perrin a luit succomber, après de longues luttes, ses deux sœurs à des projets incestueux. — Li première s'est réfugii e dans un couvent, — la seconde est devenue grosse.

« In enfant nait; — Perrin le coupe en morceaux et le (ail bouillir dans une marmite. — Le lendemain, il force sa s.i ura le désosser et a en faire une pâtée pour les pourceaux.

« l.éonie Perrin a été déclarée non coupable, Perrin coupable avec circoHstam-es atténuantes. ■• (La Presse, 1" août 18t>l.)

Les morceaux étaient si petits !

« Trois accusés comparaissent devant la cour de f.olmar. Le crime dont ils avaient a répondre était le parricide ; ce parricide, longuement prémédité, avait été accompli avec une barbarie révoltante. Le (ils, assisté d'un complice, avait noyé sa mère dans du purin d élable ; la bru était également accusée, et elle a été convaincue de complic ité. Les faits étaient acquis, et la cause, considérée en elle-même, loin de compoi ter «les circonstances atténuantes, n'en comportait que d'aggravantes. Le jury a rapporté une déclaration circonstances atténuantes au bénéfice des trois accusés. Lo lils parricide et sa femme ont été, en conséquence, condamnés aux travaux forcés à perpétuité, et leur complice à vingt années de la mémo peine. » (Le Temps, mai 18tH.)

ht le journal dit :

« La peine de -mort vient de subir, devant une de nos cours d'assises, un échec des plus graves, i Qu'il me permette d'ajoutei :

» ht le parricide de recevoir un puissant encouragement. »

Désirer cette suppression, c'est une autre affaire ! — Je le répète, je ne permets à personne de dire qu'il la désire plus que moi.

Autrefois, les prisons étaient de hideux cloaques, fétides, empoisonnés; on y mourrait de faim.

On les a assainies ; on a assuré la nourriture des prisonniers ; on n'a laissé à la prison — ce qui est certainement bien assez — que l'horreur môme de la prison .

En raisonnant sur les prisons comme vous raisonnez sur L'échafaud, ce serait une raison de détruire les prisons.

Quatrième raison.

Reste une objection — une objection puissante, cellelà — contre la peine de mort: — « Une erreur delà juslice est irréparable, ^ et vous citez Calas et Lesurques.

Eh bien ! je maintiens qu'aujourd'hui, avec le bienfait, le progrès du jury, Calas et Lesurques n'auraient aucune chance d être condamnés à mort et beaucoup de chances d'être complètement acquittés. (1)

Voilà, je crois, toutes vos raisons; voyons vos moyens

(I) J'ai entendu donner comme preuve de l'inefficacité de la peine de mort les trente mille spectateurs — dont la moitié femmes et enfants — qu'assemblent ces sanglantes tragédies qu'on appelle exécutions.

Ce serait de l'absence de spectateurs qu'il faudrait déduire l'inefficacité du spectacle, et les journaux le savent bien , puisque, tout en blâmant cette aflluenee, ils ont bien soin de faire ebaque fois le feuilleton de la représentation de la veille.

D'ailleurs, que ne demandez-vous comme progrès des modifications dans le mode d exécution des condamnés? Les moyens mécaniques employés aujourd'hui sont déjà moins barbares et moins répugnants que le br is plus ou moins incertain d'un homme en usage autrefois.

Trouvez quelque chose qui remplace et supprime le bourreau.

Bentham conseille de le rendre invisible au moyen d'un masque et d'un long crêpe.

Ne sufi irait-il pas que le peuple vit le condamné entrer dans une sorte de chapelle, où des témoins désignés par la loi assisteraient seuls à l'exécution, qu'un coup de canon et un glas funèbre annonceraient au dehors?

L'effusion du sang est-elle nécessaire? Craint-on, contre toute vraisemblance, que les souffrances des guillotinés se prolongent, ainsi que l'ont prétendu quelques anatomistes, entre autres le père d'Eugène Sue?

Ne pourrait-on pas donner le choix aux condamnés entre le couperet et quelques gouttes d'acide hydrocyanique qui rendormiraient subitement dans la mort? Car la société'ne se venge pas, elle se résigne à s'amputer un membre gangrené, et elle s'y résigne avec tristesse et pour sauver le corps.

Les moyens.

Un seul, — L'éducation.

« L'instruction gratuite et obligatoire, non pas seu- « lement l'instruction qui apprend à lire, à écrire et à « compter, niais l'instruction qui élève et moralise les « âmes en leur apprenant à aimer Dieu et le pro- « chain, le droit et la liberté, en leur apprenant sur- « tout à placer les joies et les satisfactions de la a conscience au-dessus des biens matériels. »

Permettez-moi de vous dire d'abord, mon cber Jourdan, que vous confondez l'instruction et l'éducation. L'instruction ne doit être, ne peut être gratuite et obligatoire qu'en la renfermant dans la lecture, récriture, l'arithmétique et un peu de dessin linéaire. — Vous pouvez exiger d'un père qu'il fasse donner à ses enfants celte instruction, sans laquelle on est relativement infirme, — sans laquelle on appartient à une classe, je dirai plus, à une espèce inférieure, — comme vous exigez qu'il les nourrisse.

Le reste, « l'éducation, » sera toujours facultatif ; — cependant, multipliez l'eau de ces fontaines de sciences et de morale, — prenez l'eau de ces fontaines aux sources les plus pures ; — amenez la vie matérielle à

devenir facile assez pour que quelques loisirs permettent aux classes pauvres de se désaltérer à ces fontaines publiques.

Hàtez-vous ; — allez à l'ignorance comme on va à un incendie ; — vous aurez rendu de grands services à la société ; — vous aurez détourné un grand nombre de crimes.

Mais si vous pensez que ce sera suffisant, si vous pensez que les crimes qui, aujourd'hui, mènent quelques fois à l'échafaud, seront ainsi supprimés, — que vous fait alors l'échafaud ? — Et vous voilà fatalement arrivé à prononcer, comme moi et avec moi, la seconde moitié de ma pauvre petite phrase.

Car — ce sera long — ce que vous avez la bonne intention de faire, — attendu que ce n'est pas commencé, et qu'en ce moment la société marche précisément en sens contraire ; — vous ne prétendez certainement pas laisser jusque-là — c'est-à-dire pendant plusieurs générations — la carrière libre à l'assassinat.

Donc, vous voulez d'abord supprimer par l'éducation les crimes qui mènent quelques-uns à l'échafaud, — pour pouvoir supprimer l'échafaud, — qui alors n'aurait pas besoin d'être supprimé.

Nous sommes d'accord ; — il n'y aura plus d'assassins ; — donc plus d'échafaud ! — donc, disons ensemble, car c'est notre avis commun :

« Supprimons la peine de mort, mais que les assas- « sins commencent. »

Ce n'est pas si faux que vous le disiez, — et la preuve, c'est que vous le pensez comme moi.

Mais ce n'est pas tout, hélas ! Tous les crimes hideux, horribles, — - dont quelques-uns seulement de temps à autre mènent à 1 echafaud, — ne peuvent être attribués à l'ignorance.

Je vais vous citer à ce sujet, pêle-mêle, au hasard de ma mémoire, quelques-uns des assassinats qui de notre temps ont effrayé la société.

Le docteur Castaing, — Lacenaire, — les de Bocarmé, — M me Lafargc, — les dames de Chamblas, — le frère Léotade, — le duc de Praslin, — Ficschi, — Morey, — Pépin, — le prêtre Molitor, — le curé Lacollonge, — le parricide Benoît, — le notaire Peytel, — Hélène Jegado, qui a empoisonné quarante-deux personnes en dix ans, — Doineau, — Mercey, — le prêtre Verger, — M me Lernoigne, — et enfin, ces jours-ci, P***, fonctionnaire public, — et le docteur La Pommerais.

Tous ceux-là n'ont pas commis leurs crimes par défaut d'instruction ou d'éducation.

J'irai plus loin : j'ai demandé comme vous — et il y a longtemps — que l'instruction fût donnée aux en fan ts par leurs parents aussi obligatoirement que le pain.

J'ai demandé comme vous qu'elle fût gratuite, c'està-dire plus facile que le pain.

Mais je l'ai demandé et je le demande plus encore au point de vue de l'égalité qu'avec l'espoir de la moralisation,du moins pour le plus grand nombre, — tout en reconnaissant que l'égalité , supprimant beaucoup des causes de la misère, de l'envie et de la haine, doit supprimer aussi beaucoup de causes de crimes.

P*** était fonctionnaire public dans son pays, en Corse, — lorsqu'il fut pour la première fois traduit devant la cour d'assises. Il était accusé de tentative de meurtre avec préméditation sur la personne du mari de sa sœur.

Il expliqua aux jurés que, — sortant par hasard de sa maison, à quatre heures du matin, au mois de décembre, — au moment où, par hasard, son beau-frère quittait la maison commune, ce que lui, P***, avait tout fait pour empêcher, — il aurait pris par hasard un fusil comme il aurait pris une canne ou un parapluie ; — - par un hasard malheureux, ce fusil se trouva être chargé, — et un autre hasard également fâcheux fit partir ce fusil. — A ce moment, par hasard, le beau-frère de P*** passait à quelques pas, et le coup, par hasard, l'atteignit en pleine poitrine. — Le blessé ne mourut pas, mais fut grièvement blessé et resta paralysé d'un côté. — Le jury plaignit P*** de cette succession, de cette réunion de hasards qui auraient pu le compromettre, — d'autant plus que des témoins avaient entendu P*" dire ce mot : <r — Attrape ! »

Les jurés l'acquittèrent.

Qu'eussent-ils pensé alors si quelqu'un s'était levé et leur avait dit :

« — Vous venez d'acquitter P*** î

« Eh bien! à Nice, dans une honnête famille, il est « en ce moment nn jeune homme appelé Ârdouin, « doux, laborieux, honnête, l'amour et l'espérance de « son vieux père et de ses jeunes sœurs.

<r En acquittant P # " , par le même verdict vous

<C CONDAMNEZ ÀRDOUIN A MOKT.

« Par le même verdict, vous condamnez son vieux « père à devenir fou de douleur. »

En effet, acquitté, dut cependant quitter ses fonctions, après avoir passé quelques mois en prison pour avoir frappé à coups de bâton un vieillard sans armes . — Mais il ne larda pas à accepter au Yillars, à quelque distance do Nice, une place plus avantageuse que celle qu'il avait perdue.

Arrivé au Yillars, le site lui déplut. Il alla voir le receveur particulier des finances, et le menaça de donner sa démission. — Le receveur obtint, à force d'instances, que cette démission ne serait que conditionnelle, et promit de ne rien négliger pour lui faire offrir une situation plus selon ses goûts , — ce qui eut lieu peu de temps après.

En attendant, et tout en exprimant des doutes timides sur sa capacité, on lui donna un adjoint: c'était un jeune homme généralement aimé et estimé, esclave du devoir et d'une excessive douceur de caractère.

V*** ne voulait lui donner que 50 francs par mois ; on le contraignit à en donner 150.

A ce premier grief, il s'en joignit un second. — Un jour, le receveur particulier écrivit à V" pour lui faire l'éloge de son adjoint, auquel il l'engageait à donner plus de latitude.

Le mémo jour, le jeune homme fut trouvé percé de huit coups de poignard : — deux blessures avaient traversé le cœur; le poignard, au dernier coup, s'était brisé dans les vertèbres.

P' é# donna alors une seconde édition de la plaidoicrie qui lui avait si bien réussi. — Il alla se dénoncer lui-même, comme il avait fait à Àjaccio; — puis raconta que, demandant une clef à Ardouin , celui-ci avait répondu qu'il la lui donnerait un peu plus tard. — Alors, naturellement, sans le faire exprès, P*** avait saisi un poignard, et Ardouin, furieux, avait eu la méchanceté de donner huit coups de son corps contre ce poignard, — pour compromettre P*" .

Cette fois encore, le procédé réussit, mais cependant n'ublint qu'un demi-succès. — Le jury niçois déclara P*** coupable d'assassinat, de meurtre avec préméditation sur la personne d' Ardouin, — mais il admit en sa faveur des circonstances atténuantes.

Ces circonstances n'étaient pas dans le repentir de l'assassin, qui n'exprima pas un seul regret; ni dans l'instruction, ni dans le cours des débats.

Elles n'étaient pas dans ses antécédents, qui n'offrent (pie des actes nombreux de violence et de férocité.

On ne peut les expliquer que par la résolution de ne pas condamner à mort.

On comprend l'impression des jurés. — Ils voient devant eux un homme plein de vie. — S'ils prononcent une syllabe au lieu d'une autre, cet homme sera tué.

— Ils ont lu des phrases contre la peine de mort ; cette image présente efface celle plus éloignée de la victime que cet homme a tuée, lui, de sa propre main.

— Ils admettent des circonstances atténuantes.

Seymt's irritant animas detnissa /y<v nures (Jui)m (jure sunt oculis tubjecta fidetibus

Voilà P"* aux travaux forcés à perpétuité.

Qu'est-ce que cette perpétuité ?

Gontrafalto, Lacollonge et d autres condamnés à perpétuité sont-ils morts au bagne ?

Ne reneontre-t-on pas, se promenant à Nice même, un autre condamné à perpétuité ?

Contre la perpétuité, il y a des chances d'évasion pour les plus hardis, les plus dangereux des condamnés; — il y a la protection et la faveur pour d'autres.

Que P"*, — qui, selon M. le président des assises et M. l'avocat général, a été sans cesse « l'objet d'une protection et d'une faveur scandaleuses, a — s'échappe ou soit gracié, croyez-vous qu'il y ait sécurité pour les témoins qui ont déposé contre lui ?

Croyez-vous qu'à l'annonce de cette grâce ou de cette évasion, moi qui écris ces lignes, je ne me mettrais pas en mesure de lui casser la tète, le cas échéant?

Le verdict d'Ajaccio — qui a épargné P" # (1) — a tué

(1) J'ai cru devoir, dans cette brochure, remplacer par des astériquesun nom que j'avais écrit en entier dans le journal ; — le journal de chaque jour, effacé par celui du lendemain, disparait avec la circonstance ; la brochure a la prétention do lui survivre plus ou moins.

Le nom d un criminel appartient a toute une famille, dont on doit se garder d'aggraver le malheur.

Je dirai cependant que la solidarité de la famille, portée à l'excès autrefois, est descendue trop bas aujourd'hui.

Klle semble, de ce temps-ci, ne plus exister que dans les cas où la famille croit pouvoir revendiquer sa part de la gloire de quelqu'un des siens. — Il n'est pas peut-être tout à fait juste, cependant, de conserver les bénéfices en renonçant aux charges.

La famille solidaire avait des droits respectables et un intérêt puissant pour surveiller chacun de ses membres, dont les fautes et les crimes pouvaient porter atteinte à un honneur aloi* commun à tous.

Ardouin. — Désirons que le verdict de Nice ne fasse pas tomber sur un innocent de plus la mort qu'il a détournée de l'assassin.

Vous voulez supprimer la peine de mort, dites-vous ?

Elle n'existe déjà qu'exceptionnellement pour quelques-uns des assassins et des parricides. — Mais elle subsiste, elle subsistera pour ceux qui laisseront voir une chaîne de montre, — pour ceux qui passeront pour avoir de vieux louis enfouis chez eux, — pour la pauvre fille qui refusera d'épouser un mauvais sujet auquel elle aura inspiré une fantaisie, — pour ceux qui se trouveront, involontairement peut-être, un obstacle à l'avidité, à la vanité, à l'ambition de certaines natures implacables et féroces, encouragées par les chances d'impunité que donne aux assassins le parti pris d'un grand nombre de jurés.

La peine de mort n'exjstera plus pour les criminels, ELLE SERA RÉSERVÉE EXCLUSIVEMENT AUX INNO- CENTS.

Quelques citations.

On a cilé beaucoup César Beccaria dans les écrits pour l'abolition de la peine de mort.

Je vais me permettre à mon tour quelques citations prises dans divers auteurs non suspects de cruauté, — avant de parler de Beccaria :

t Si la peine pour le vol simple est la môme que pour le vol et l'assassinat, vous donnerez aux voleurs un motif d'assassiner, parce que ce dernier crime ajoute à la facilité et à la sûreté du crime. »

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