FÉNÉLON
Remarquez que Beccaria, que Ton cite seul d'ordinaire, s'élève principalement contre les supplices cruels, et que, de son temps comme de celui de Bentham, qui ne se décide pour la peine de mort qu'avec des restrictions, la peine de mort, appliquée dans un grand nombre de cas où elle ne l'est plus aujourd'hui, était précédée de tortures et accompagnée de cruautés si ingénieuses, si horribles, — qu'on se demande, quand on en lit les affreux détails, si les magistrats qui les ordonnaient, et qui y assistaient, n'étaient pas plus criminels que ceux qu'ils étaient censés punir.
Bentham, à coup sûr; Beccaria, plus que probablement, se seraient contentés des restrictions apportées de ce temps-ci à la peine de mort.
Accusez-vous Bentham, Montesquieu, Rousseau, Fénélon, de cruauté ?
Je m'arrête un moment ici, effrayé de la longueur de cet article. — C'est votre faute aussi, pourquoi m'avez-vous dérangé de mes petites phrases? Tout ce que je viens d'écrire n'est qu'une très-faible partie de ce que j'avais roulé dans ma tète avant d'écrire mes deux lignes, et tout cela, — je l'avais épargné aux lecteurs; — au point où j'en suis, si je devais développer tout ce qui m'a amené à cette conclusion, je ne serais pas à moitié de ma plaidoirie; — mais je vais abréger.
Je n'ai plus que deux points à traiter — et je les traiterai sommairement.
En parlant de supprimer la peine de mort, — pensezvous aux conquérants, aux héros, aux moissonneurs de lauriers, aux cueilleurs de palmes, — à ceux à qui les poètes crient :
* Prends ta foudre, Louis, et va comme un lion? *
Pensez-vous à la guerre?
Savez-vous combien de Français ont été tués dans les guerres depuis le commencement du siècle ?
Deux millions ! — disent les statistiques.
Cela suppose au moins également deux millions d'ennemis, — c'est-à-dire de pauvres laboureurs aussi innocents, aussi utiles à leur famille ; — mais nés de l'autre côté de tel fleuve ou de telle montagne que le plus fort de deux Etats déclare être ses frontières naturelles.
Combien pensez-vous qu'il y ait eu, en 1863, d'ouvriers tués dans les travaux publics et particuliers? — maçons, couvreurs, charpentiers, terrassiers, mécaniciens, etc. ? — Plusieurs centaines, n'est-ce pas?
Combien sont morts dans les hôpitaux, — épuisés par la fatigue et les privations, — par la nourriture in-
suffisante, à cause de la vente à faux poids et empoisonnés par la sophistication? (1)
Ajoutez-en quatre qui, arrêtés pour des causes futiles, se sont pendus dans les violons, parce que, depuis quinze ans, je ne puis obtenir que ces dépôts soient séparés des corps-de-garde par une grille, au lieu de l'être par un mur, etc., etc., etc.
Et combien, dans cette môme année 1863, est-il mort d'assassins frappés par la justice?
Onze.
De sorte que de tout ce qui précède, et d'autres exemples qu'il serait bien facile de multiplier, il ressort que :
La profession d'assassin, dont les mauvaises chances excitent si fort votre sympathie , est la moins dangereuse et la moins insalubre de toutes les professions connues. (%
(\) J'ai fait un jour, dans les Guêpes, le tableau comparatif, en chiffres ofhciels, de ce que les principales denrées coûtent au riche qui achète en gros et comptant, et au pauvre qui achète en détail et a crédit, et j'ai traduit et résumé ces chiffres irréfutables par cette petite phrase : « II n'y a pas beaucoup de riches qui atiraicnt le moyen d'être pauvres. »
(2) Pour suppléer les détails statistiques qui me manquent ici , je suis obligé de recourir à un calcul approximatif, pour mettre en regard de ces onze assassins que vous avez eu fa douleur de perdre en 1863, le nombre des victimes de l'assassinat. Avec les circonstances atténuantes, je ne risque que de rester au-dessous de la vérité, en supposant que trente assassins soient acquittés, soient sauvés de la mort par lesditcs circonstances atténuantes.
Ajoutons — ce qui est probablement bien minime — quatre meurtres dont les auteurs sont restés inconnus et sur lesquels la justice informe.
En ne tenant aucun compte des crimes qui n ont pas laissé de traces ou ne sont pas venus a la connaissance du ministère public; — en supposant que chaque meurtrier n'ait tué qu'une personne, — nous arrivons, avec les victimes des onz*> condamnés que vous avez perdus, au nombre de quarante-cinq.
Mais, — et c'est mon dernier point à traiter, — savez-vous le grand mal qui travaille la justice ? X oïdium justiciœ?
Je vais vous le dire :
Et ici, je ne m'adresse pas seulement aux jurés, mais à toute la hiérarchie judiciaire.
C'est que chacun, — entraîné par l'orgueil et par l'absence de principes, — se permet d'ajouter ou de retrancher au rôle social dont il est chargé, de rompre quelques chaînons à la chaîne de la loi, et de substituer ses impressions ou des impressions reçues d'ailleurs à la volonté du législateur.
De là, une incertitude perpétuelle dans l'application de la loi.
Et un encouragement incessant pour les malfaiteurs.
Sous le règne du roi Louis-Philippe, — règne sous lequel la France a amassé presque tout ce qu'elle dépense aujourd'hui, -— il arriva à M. Dupin, — alors, si je ne me trompe, président de la chambre des députés,
— de pérorer sur l'Algérie et de comparer le maréchal Clausel ( peut-être n'était-il alors que général) au Romain Calpurnius. M. Clausel se fâcha et arriva à Paris,
— où il fit, par deux amis, demander très-sévèrement au moins des explications à M. Dupin.
Les amis de M. Dupin répondirent que si les avocats devaient se battre pour chaque parole offensante qui leur échappe, l'espèce diminuerait promptement et finirait par s'éteindre ; — que l'on voyait tous les jours les avocats, soit entre eux, soit avec le ministère public, échanger les qualifications et les insinuations les plus outrageantes sans qu'un seul se soit avisé de demander d'autres réparations que le droit de représailles ; — que la robe met les avocats, comme les prêtres et les femmes, à l'abri de ces rudes façons, bonnes pour des militaires et des bourgeois, etc., etc.
Les amis de M. Clausel, se montrant peu touchés de ses raisons, ceux de M. Dupin firent remarquer alors dans l'histoire romaine deux Calpurnius.
S'il y a eu, en effet, 110 ans avant J.-C.,un Calpurnius (Bestia), qui, consul en Afrique, — fut accusé de
s'être laissé corrompre par Jugurtha et d'avoir fait un traité honteux pour la république;
Il y eut un autre Calpurnius (Flamma), qui, en Sicile, 258 ans avant l'ère chrétienne, se dévoua avec trois cents hommes pour sauver l'armée romaine, et ne survécut que par miracle ;
Que M. Clausel n'était pas fondé à réclamer une allusion à Bestia, quand lui, M. Dupin, n'avait entendu parler que de Flamma.
L'affaire fut ainsi arrangée.
Mais on comprend quelle rude épreuve ce fut pour un légiste comme M. Dupin, qui se disait que, sans sa résolution et sa force d'àme, et sans l'existence de deux Calpurnius, il eût été peut-être exposé à se battre en duel — et à enfreindre les lois de son pays.
Mais, interrompant sa phrase, M. Dupin se demanda:
— Et quelles lois de mon pays aurais-je été exposé à enfreindre ?
Il se trouva qu'il n'y avait pas de lois qui se fussent trouvées enfreintes.
Depuis ce temps, M. Dupin tortura les textes, — influença certaines décisions, certaines interprétations, — par suite desquelles le duel se trouvait assimilé à l'homicide avec préméditation.
A cette interprétation, il était facile de répondre :
— Oui, mais l'accusé a agi à son corps défendant, — car il avait en face de lui quelqu'un qui voulait le tuer.
Néanmoins, on arriva au résultat que voici, résultat qui dépasse la somme de bouffonnerie qui sied à la loi et à la justice :
Quand, — dans un duel, — on a blessé son adversaire, on est traduit en police correctionnelle, sous l'incul-
pation de coups et blessures, — et on est condamné à la prison, à l'amende, etc., etc.
Mais si on Ta tué, on est traduit devant la cour d'assises et en butte à une accusation capitale, — laquelle est toujours suivie d'un acquittement, attendu que la gent gauloise est toujours la gent porte-épée ; — attendu surtout que la peine serait en disproportion monstrueuse avec le délit. — En effet, le jury, suivant l'accusation sur ce terrain de fantaisie, déclare inévitablement l'accusé non coupable, — de telle sorte qu'on peut impunément tuer son adversaire, mais qu'on est puni sévèrement de le blesser.
Le ministère public — alors ne se tient pas pour battu, — et on fait intervenir la partie civile, — de telle façon qu'on obtient un verdict du jury accompagné d'un arrêt qui l'annule, car en voici le résumé:
c Un tel n'est pas coupable d'avoir tué son adversaire — en réparation de quoi il payera des dommagesintérêts plus ou moins ruineux. »
Un exemple récent, — pris en dehors du duel.
Dans l'affaire Armand :
Le jury déclare Armand non coupable, — la cour condamne Armand à vingt mille francs de dommagesintérêts en réparation du crime que le jury souverain déclare n'avoir pas été commis.
La cour de cassation, — trouvant un scandale dans cette révolte contre le verdict du jury, casse l'arrêt de la cour d'Aix, comme non motivé. — L'arrêt n'était que trop motivé, — et là peut-être était son tort. Mais la cour de cassation avait, en disant toute sa pensée, à craindre de se déjuger elle-même.
Dans l'intérêt de la loi et de la société, que chacun rentre dans son devoir, que le verdict du jury ne soit pas influencé illégalement par les avocats qui plaident contre la loi, — et qui ne doivent plaider que contre son application.
Que les jurés ne manquent pas à leur serment et à leur devoir en apportant un parti pris et un préjugement à l'audience, et que les magistrats respectent les verdicts du jury quels qu'ils soient.
Ici j'en aurais trop long à dire.
A ce moment où il me faut m'arrêter et finir, — mes regards cherchent du papier blanc, — mon crayon s'agite, — mais...
Voici mes derniers mots :
A soutenir l'abolition de la peine de mort, on peut se laisser entraîner sans une conviction bien puissante, parce que cette plaidoirie est féconde en phrases brillantes et faciles, parce qu'elle a un faux air généreux, libéral, humain.
Pour soutenir l'avis contraire, dont la popularité et le succès sont moins certains, parce qu'ils sont moins vulgaires, il faut être très-résolûment de cet avis.
C'est une singulière époque que celle où on entend les moutons bêler:
€ — Il paraît que nos chiens étranglent un loup « de temps en temps... Ah! les pauvres loups! *
Où l'on entend les mouches bourdonner:
« — On dit que le balai de la servante détruit de « loin en loin une toile d'araignée... Ah! les pauvres « araignées! »
Cependant, moi qui suis d'un naturel bienveillant, je dis :
« — Ah! les bons moutons! — Ah! les douces et « mielleuses mouches ! »
Mais si ces moulons, si ces mouches ajoutent:
« — Ah! les méchants chiens! Ah î le vilain balai! Ah! la mauvaise servante ! il faut museler les chiens , il faut brûler le balai, il faut chasser la servante. »
Je dis :
« — Voilà des moutons bien injustes, voilà des mouches qui n'ont guère le sens commun. »
Et je finis en pensant tristement que tout ce qui a précédé était parfaitement contenu dans ma petite phrase :
« Abolissons la peine de mort, mais que messieurs les assassins commencent. »
Tout à vous, mon cher Jourdan .
Alphonse KTlItlt.
Nice. — Typographie de V. -Eugène Gauthier & O, imprimeur* de la Préfecture, descente de la Caserne, 1.