‹ Sur la peintureChapitre 2 sur 13 · VI · texte numérisé non relu

VI

être le bibliothécaire. Invité à plusieurs reprises, Diderot se rend à St-Pétersbourg en 1773; malgré le meilleur accueil, il rentre déjà au bout d’un an. De ce séjour en Russie, il rapporta le germe d’une maladie de poitrine. En 1784, il y succomba.

Quand Diderot mourut, une grande partie de son œuvre n’était connue que de peu de personnes. Les manuscrits étaient entre les mains d’amis qui plus tard se chargèrent de la publication. Diderot se souciait peu de sa gloire, et puis il fallait de la prudence au directeur de l’Encyclopédie. Il avait des opinions par trop avancées ; un essai philosophique lui avait valu une villégiature forcée à la prison de Vincennes (1749). Il avait profité de cette leçon et gardait dans ses tiroirs tout ce qui paraissait dangereux.

! “Certaines de ses œuvres ne furent publiés que vers 1850.

I Ce sont des articles sur les beaux-arts, écrits pour la Correspondance littéraire de son ami Frédéric- Melchior Grimm (né en 1723 à Ratisbonne, mort en 1807 à Gotha). La Correspondance était une sorte de revue bimensuelle et manuscrite. Elle comptait parmi ses abonnés, d’ailleurs peu nombreux, Frédéric II, le roi de Suède, le roi de Pologne, le grand-duc de Saxe- Weimar. Par des nouvelles littéraires, politiques et philosophiques, elle mettait ses lecteurs au courant de la vie de Paris. A la pière de Grimm, Diderot s’était chargé de rédiger les nouvelles artistiques. Grimm n’aurait pu faire un meilleur choix. Diderot était l’ami intime de nombre de peintres et de sculpteurs. Il fréquentait les ateliers et, avec eux, il eut des discussions interminables sur toutes les questions ayant rapport à l’art: la technique, le choix du sujet, le coloris, les raccourcis, la composition etc. Diderot parlait donc en connaisseur sur ces matières, il en parlait bien, en habile journaliste. C’est ainsi qu’il a créé la critique d’art.

Les Salons, critiques des expositions artistiques de 1759, 1761, 1763, 1765, 1767, 1769, 1771, 1775 et 1781, méritent encore d’être lus, tandis que Y Encyclopédie n’a plus qu’un intérêt historique. Diderot donne d’abord une description exacte du tableau, puis il loue ce qui lui paraît bien fait ou bien il blâme ce qui est manqué; il lui arrive de refaire la toile entière.

Avec le Salon de 1765 parut V Essai sur la peinture. V Essai fut imprimé en 1796, en 1797 il y en avait déjà une traduction allemande par Karl Friedrich Kramer. Le grand Goethe, vive-

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ment impressionné de cet ouvrage, Ta traduit et commenté. L 1 Essai est un recueil d’aperçus sur la peinture, d’idées générales sur des questions techniques à l’usage des amateurs et des artistes.

L’esthétique appliquée, voilà le fait de Diderot; point de doctes dissertations sur le beau, sur les principes des arts. Par-ci, par-là, il lui arrive d’effleurer ces sujets délicats, jamais le feuilletoniste n’y insiste. La Lettre sur les sourds et muets (1751) est un de ces écrits: des observations magistrales sur les différents arts et puis, sans plus approfondir: «Tout art ayant ses hiéroglyphes particuliers, je voudrais bien que quelque esprit instruit et délicat s’occupât un jour à les comparer entre eux.» Lessing s’en est «occupé», et, en 1766, il a publié son Laokoon . Un passage de la Lettre sur les sourds et muets contient en germe la thèse principale du Laokoon; Diderot y démontre que «ce qui fait bien en peinture fait toujours bien en poésie, mais que cela n’est pas réciproque». Au premier chant de l’Enéide, il trouve une belle image, Neptune levant sa tête majestueuse au-dessus des flots de la mer; cela «fait bien en poésie», en peinture, ce serait la tête d’un décapité roulée par les vagues.

Mainte fois, dans ses Salons, son Essai et les Pensées détachées sur la peinture (1776), Diderot traite en passant de ces matières. Les jugements du journaliste français et les résultats du savant allemand se ressemblent d’une façon étrange. Examinons les analogies principales.

Au 16e chapitre du Laokoon, Lessing résume ses études. La première de ses fameuses règles établit que les corps sont l’objet de la peinture, les actions l’objet de la poésie. Il serait inutile de chercher dans Diderot des formules aussi nettes et méthodiques pour des vérités qui lui paraissent évidentes. Il s’occupe plutôt des corps dignes d’être l’objet de la peinture. THsTng prétend que seuls les beaux corps méritent d*être éternisés par le pinceau du peintre ou le ciseau du sculpteur. Diderot a des vues plus larges : libre à l’artiste de choisir son modèle beau ou laid, si la reproduction est parfaite ; toutefois, on regardera avec plus de plaisir un beau tableau. La beauté est indispensable, si l’artiste se propose de peindre Hélène ou Vénus; alors il ne suffit pas de montrer une femme quelconque, elle doit être belle au possible.

Mais qu’est-ce que la beauté ? Ce qui paraît beau à l’un,

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est laid pour l’autre. Comment reconnaître la véritable beauté? Lessing et Winckelmann diront: il faut «étudier l’antique». Diderot apprécie les artistes antiques autant que Lessing et Winckelmann, mais il voit aussi qu’il est dangereux «de déduire des règles exclusives des ouvrages les plus parfaits». Il recommande aux artistes une autre imitation des anciens, l’imitation de leur procédé. Les anciens n’avaient pas d’antique à copier, ils étudiaient la nature. C’est ce qu’il faut faire: étudier la nature d’ahordT former son goût par l’étude de l’art antique ensuite.} «Réformer la nature sur l’antique, c’est suivre la route inverse des Anciens qui n’en avaient point, c’est toujours travailler d’après une copie.» Et «celui qui dédaigne l’antique pour la nature, risque de n’être jamais que petit, faible et mesquin de dessin, de caractère, de draperie et d’expression. Celui qui aura négligé la nature pour l’antique, risquera d’être froid, sans vie, sans aucune de ces vérités cachées et secrètes qu’on n’aperçoit que dans la nature même. Il me semble qu’il faudrait étudier l’antique pour apprendre à voir la nature.»

Est-ce que le domaine de l’action est entièrement interdit à la peinture? Le peintre peut certes prendre une action pour objet, mais il aurait tort de représenter, sur une toile, différentes phases de la même action; Lessing blâme le Titien d’avoir peint toute l’histoire de l 'Enfant prodigue sur un tableau, Diderot reproche au Poussin de montrer, au premier plan, Callisto séduite par Jupiter et, au fond, Callisto persécutée par Junon. Tous les deux établissent que le peintre n’a qu’un, moment. Lessing parle du pràgnanten Augenblick , Diderot du moment frappant ou du marnent sublime. C’est l’instant de la crise, Tînstant qui précédera catastrophe. Pour appuyer sa thèse, Lessing analyse le groupe du Laokoon. Laokoon se maîtrise encore, mais dans un moment sa douleur va éclater. Dans les écrits de Diderot on trouverait nombre d’exemples. «L’artiste moderne vous montrera le fils d’Achille adressant la parole à la malheureuse Polyxène; et il sera froid. L’artiste antique le montrera saisissant la chevelure de sa victime et prêt à la frapper; et il sera chaud. L’instant où il lui enfoncerait son glaive dans la poitrine inspirerait de l’horreur.» Pour une Cléopâtre, il faut choisir le moment où elle pose le serpent sur sa poitrine; si le peintre s’avisait de la représenter morte, ce ne serait plus Cléopâtre, ce serait un cadavre.

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Diderot et Lessing veulent que l’artiste s’abstienne de reproduire des états transitoires. Le philosophe La Mettrie s’est fait peindre en Diogène. Lessing en juge de la façon suivante: quand on voit le portrait pour la première fois, le philosophe rit, la deuxième fois, le rire devient grimace. Diderot est du même avis. «Un portrait peut avoir l’air triste, sombre, mélancolique, serein, parce que ces états sont permanents ; mais un portrait qui rit est sans noblesse, sans caractère, souvent même sans vérité, et par conséquent une sottise. Le ris est passager. On rit par occasion; mais on n’est pas rieur par état.»

Un portrait comme celui-là est presque une caricature, et toute caricature est «de mauvais goût» pour Diderot aussi bien que pour Lessing. Il en est de même de la douleur violente; elle enlaidit la figure humaine, donc il vaut mieux éviter la reproduction d’une grimace pareille. Tous les deux admirent l’ingéniosité de Timanthe dans un tableau représentant le sacrifice d’Iphigénie. Navré de douleur, Agamemnon se détourne et cache sa figure dans son manteau. Diderot ajoute: «C’est bien fait; mais cet artifice ingénieux fut usé dès la première fois; et il n’y faut pas revenir.»

Tous les deux enfin condamnent la poésie qui tâche de peindre, de décrire des objets. «Le peintre est précis, Le dis^ cours qui peint, est toujours vague.» De longues descriptions minutieuses sont peu poétiques, malgré la beauté de la langue et des métaphores. Tous les deux citent les stances de l’Arioste détaillant les charmes d’Alcine. Lessing prétend qu’il y a trop de détails et qu’à la fin, il a oublié le commencement. Diderot regrette que, malgré l’art exquis de l’Arioste, Alcine ne soit pas belle. En voilà la raison: «11 me montre tout, il ne me laisse rien à faire. Il me fatigue, il m’impatiente. Si une figure marche, peignez-moi son port et sa légèreté: je me charge du reste. Si elle est penchée, parlez-moi de ses bras seulement et de ses épaules: je me charge du reste. Si vous faites quelque chose de plus, vous confondez les genres ; vous cessez d’être poète, vous devenez peintre ou sculpteur. Je vois vos détails, et je perds l’ensemble qu’un seul trait m’aurait montré.»

Ils ne permettent la description qu’à la prose, à la poésie didactique et aux vers badins. Pourtant, la poésie n’est pas lout à fait incapable de peindre des objets. Lessing et Diderot

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recommandent les mêmes expédients. A l’exemple d’Homère, il faut traduire la description en récit. Homère ne décrit pas le bouclier d’Achille, il nous conduit à l’atelier de Vulcain et nous fait assister à la fabrication du fameux bouclier et de tous ses ornements.

Autre manière de se tirer d’embarras : au lieu de peindre la beauté, on parle de son effet. Il n’est pas besoin d’énumérer en détail les beautés d’Hélène; deux nations se font la guerre à outrance pour elle! Diderot dit: «Il ne faut quelquefois qu’un trait pour montrer toute une figure. Il ne faut quelquefois qu’un mot pour faire un grand éloge. Alexandre épousa Roxane. Qui était cette Roxane qu’Alexandre épousa? Apparemment la plus grande et la plus belle femme de son temps.»

Souvent il suffit de choisir une épithète suggestive et l’imagination du lecteur «se charge du reste».

Comment s’expliquent ces analogies frappantes? Lessing a connu la Lettre sur les sourds et muets, mais il n’a pas eu (comme Goethe) l’occasion de lire la Correspondance littéraire. Diderot, de son côté, n’a jamais lu le Laokoon. Il faut donc croire à une singulière affinité d’esprit et d’idées.

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