Sur la pelouse
pouvoir faire sa partie avec les autres hommes, il consentait à partager nos jeux d'enfants. Ahl combien de courses joyeuses nous fîmes ensemble 1 que d'herborisations dans les bois I que de visites aux chaumières ! que d'intimes entretiens dans lesquels je recueillais de l'instruction et de l'amusement à la fois 1... Mais ces heureuses années durèrent trop peu 1 mon oncle partit pour l'Amérique, et j'étais devenu un homme lorsque je pus saluer son retour. Hélas! les travaux et l'âge l'avaient complètement changé 1 son corps s'était courbé ; son esprit s'était affaibli, et une seconde enfance recommençait pour lui 1
Oh ! combien de fois me suis-je alors penché sur le front de notre vieux James, essayant en vain de rappeler à sa mémoire les jeux que nous avions partagés I combien de fois ai-je senti avec un cœur navré son regard terne et déjà mort se fixer sur moi, tandis qu'il s'amusait à claquer des mains et à chanter d'une voix faussée un verset des psaumes I... — Mais il est mort, mon oncle James I mes mains ont fermé ses yeux, tan-
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dis que sa fille et sa petite-fille pleuraient à genoux auprès de son lit, et j'ai vu placer son cercueil sous la voûte silencieuse.
Mon intention n'était point d'ôtre triste, mais comment regarder en arrière sans que l'œil rencontre quelque souvenir navrant!... le passé n'e.-t-il point jonché de nos affections trahies, de nos joies perdues, feuilles flétries qui marquent partout notre passage ? — J'avais une larme sur le cœur; elle avait besoin de tomber; maintenant mon âme sera plus légère et je pourrai être gai.
Dans le bon temps où mon oncle partageait les réyféations de mon frère et les miennes, il entreprit un Jour de nous lier tous deux par les mains. C'était un projet plus facile à former qu'à exécuter ; car nous étions vifs comme des alouettes, et rapides à la course comme les lièvres des bruyères ; aussi ne craignlmesnous pas de le défier en le raillant. Il se mit en devoir de nous attraper ; mais nous le menâmes un tel train dans la maison et dans les jardins, qu'il ne tarda point
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à se repentir d'avoir entrepris une tâche aussi difficile. Cependant, comme il tenait à nous prouver qu'avecla persévérance on pouvait tout accomplir, il continua à nous poursuivre, et parvint même à force d'adresse à me saisir.
Cette victoire ne fit qu'augmenter les difficultés de sa position; car, outre qu'il lui restait toujours à s'emparer de mon frère, dont l'ardeur ne s'était pomt ralentie, il fallait qu'il me traînât à sa suite, et vous devinez que je ne négligeais rien pour lui rendre ma garde incommode. Je me cramponnais aux portes ; je me retenais aux meubles; je me suspendais à son cou de tout mon poids, et je me laissais traîner ainsi.
Malgré tous ces obstacles, mon oncle parvint à prendre mon frère; mais au moment où il s'occupait uniquement de s'assurer sa nouvelle capture, je me baissai, et lui abandonnant l'habit par lequel il me retenait, je m'élançai vers le jardin avec de longs éclats de rire, ne lui laissant ainsi d'autre avantage que d'avoir changé de prisonnier.
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La poursuite recommença : les chaises furent renversées, les tables repoussées, les portes fermées et ouvertes à lourde bras; mais au milieu de tout ce bouleversement, je restai libre et victorieux. Cependant mon cœur battait à me briser la poitrine; mes jambes pliaient de lassitude; la respiration me manquait; il était évident que je ne pourrais désormais résister longtemps. Tout à coup, je vins à me rappeler que le petit escalier qui était là sous mes pieds, conduisait à un caveau ayant une sortie dans la cour. En entrant par une porte et en sortant par l'autre, je pouvais donner le change sur ma direction, et forcer mon oncle à un long détour. Je me précipitai donc vers le caveau, sûr d'échapper ainsi à sa poursuite ; mais si j'étais supérieur à James pour la légèreté, James l'emportait en prévoyance, et dans la vie une tête prudente vaut bien une douzaine de talons légers. Quand je voulus sortir du caveau dans la cour, je m'aperçus que mon oncle avait eu soin d'en fermer la porte; je revins sur mes pas; mais au bout de l'escalier, je trouvai James traînant
toujours son captif, et qui me força à en redescendre. Je me trouvais alors dans une pièce sans issue où toute fuite était impossible. Je fus bientôt pris, lié à mon frère aîné, et traîné en triomphe avec lui dans toute la maison.
Notre vainqueur, qui était épuisé de fatigue et couvert de sueur, reprit haleine un instant ; il nous détacha ensuite, et asseyant l'un de nous sur chacun de ses genoux :
— Mes enfants, dit-il en nous embrassant, tout a un sens dans le monde, et il n'est point d'action dont on ne puisse tirer quelque enseignement. Il y a dans notre jeu de tout à l'heure deux utiles leçons que vous devez retenir : la première, c'est qu'il ne faut point entreprendre une tâche sans consulter ses forces, comme je l'ai fait il y a un instant ; la seconde, c'est que la prudence décide seule de nos succès, et qu'on ne doiipoint compter sur une porte fermée.
Depuis ce jour, je me suis trouvé mêlé à de nombreux dangers ; bien des fois j'ai dû prendre des réso-
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lutions desquelles dépendait le bonheur ou le repos de ma vie, et toujours je me suis rappelé le conseil de mon oncle James ; et quand la première inspiration m'entraînait, quand la prudence allait m'abandonner, il me semblait entendre tout a coup une voix grave et douce qui murmurait à mon oreille : — Ne compte voiv*, su»' une porte fermcii*
Le village de Hopfîeld est par excellence le séjour du commérage et de la médisance ; là chaque bouche est une trompette, chaque habitant est un écho ; chuchotez le matin un secret à un bout de la paroisse, et le soir vous l'entendrez répéter partout ; l'amitié môme est indiscrète, et les amis ressemblent à des verres fOlés qui ne peuvent rien retenir.
Si vous voulez obtenir quelque complaisance de
votre voisin, n'allez pas non plus demeurer à Hopfield,
car là personne n'a un instant à perdre pour les autres ; mais que par hasard une voiture ou un cheval traverse la place, qu'une voix crie balais à vendre, et vous verrez chacun abandonner son travail et courir à sa porte ; car l'on est aussi curieux que médisant à Hopfield, et l'on y est aussi économe de son temps, que lorsqu'il s'agit de rendre un service.
Par une chaude soirée d'automme, Peggy Mulliers, qui raccommodait, sur le seuil de sa cabane, une paire de bas, les jeta tout à coup de côté et s'avança vers le milieu de la rue pour voir où son voisin, Zoé Willis, courait si vite. Or, elle aperçut bientôt une grande foule d'hommes, de femmes, d'enfants, qui vinrent de l'autre bout du village, et au milieu un ours noir qui marchait nonchalamment conduit par un bateleur. Celui-ci portait une grande redingote blanche, dans laquelle il eût pu se renfermer deux lois; un gilet trop court, en divorce avec son pantalon, et qui laissait passer une vieille chemise en lambeaux; des boites à revers auxquelles il ne manquait que la semelle, et un
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chapeau gris depuis longtemps veuf de sa bordure. Un jeune garçon en blanc et à l'air affamé marchait à sa tête, soufflant dans un grand flageolet, et battant si vigoureusement sur un tambourin, que, seulement à l'entendre, tous les pieds battaient la mesure.
Arrivé devant le Lion-Rowje^ seule auberge du village, le bateleur s'arrêta ; il fit faire le cercle autour de lui, ordonna à Bruin, son ours, de se mettre debout; puis brandissant son bâton sur la tête de l'animal, il commença à danser avec lui, faisant des passes et prenant des poses que Bruin imitait de la manière la plus pittoresque. On pense si les habitants de Hopfield étaient heureux, et si la foule riait de bon cœur.
Un ventriloque de joyeuse humeur, qui se trouvait alors au Lion-Rouge^ regardait par une fenêtre ce spectacle bouffon. Arrivé depuis le matin, il avait déjà été à même de reconnaître la crédulité et l'ignorance des habitants de Ilopfield ; l'idée lui vint en conséquence de se servir de son adresse pour s amuser à leurs dépens.
Il descendit parmi les spectateurs, et profitant d'un moment où le flageolet et le tambourin se taisaient, il s'approcha du bateleur.
— Votre ours parle sans douîe ? lui dit-il sérieusement.
Le bateleur le regarda finement, haussa les épaules» et répondit avec brusquerie :
— Ma foi, interrogez-le et vous le saurez.
C'est ce que le ventriloque attendait. Il fit un pas vers Bruin, mit ses deux mains dans ses goussets, comme un homme qui se prépare à faire le plaisant, et dit à l'ours d'une voix goguenarde :
— Tu danses comme un sujet de l'Opéra, et je t'en fais mon compliment. De quel pays es-tu, mon gentleman?
Une voix qui semblait sortir de la gueule de l'ours, répondit :
— Des Alpes, en Suisse.
Nous n'essaierons point de dépeindre le saisissement de la foule ; chacun resta frappé d'étonnement et d'ef-
froi ; mais la stupeur du bateleur était à peindre au milieu de toutes ces figures consternées. Il ouvrit ses grands yeux hébétés, ouvrit sa grande bouche vide de dents, et demeura aussi immobile que si ses pieds eussent pris racine.
Le ventriloque se détourna vers lui :
— Votre ours parle fort bien l'anglais, dit-il, et c'est à peine s'il lui reste un peu d'accent helvétique.
Puis s'adressant de nouveau à Bruin :
— Tu as l'air triste ? observa-t-il avec intérêt.
— Les brouillards de l'Angleterre m'ont donné le spleen, répliqua l'animal.
Ici la foule commença à s'éloigner de quelques pas.
Le ventriloque continua :
— y a-t-il longtemps que tu appartiens à ton maître'
— Assez longtemps pour que j'en sois ennuyé.
— Est-ce qu'il n'est point bon avec toi, Bruin?
— Ouil bon comme un forgeron avec son enclume.
— Et que veux-tu faire pour te venger ?
— Un de ces matins je le mangerai comme une rave à mon déjeuner.
A ces mots, la foule effrayée laissa un large espace entre elle et l'ours. Le bateleur éperdu voulut tirer à lui la chaîne de Bruin ; mais l'animal ennuyé fit entendre un sourd grognement. Le ventriloque n'en attendit pas davantage; il enfonça son chapeau, tourna sur lui-même, et prit sa course vers l'auberge ; la foule épouvantée l'imita, et se dispersa de tous côtés en courant comme si elle eût eu l'ours à ses trousses.
Le ventriloque, arrivé au Lion-Rouge^ regarda en riant les fuyards se perdre dans les différentes rues du village, tandis que la cause de tout ce désordre, Bruin, tranquillement assis sur son derrière, semblait jeter un regard insouciant et philosophique sur toutes ces terreurs qui s'agitaient autour de lui.
Le soir môme, le ventriloque, se trouvant à la porte de l'auberge, oii beaucoup d'habitants s'étaient réunis, entendit causer de l'aventure du matin avec force amplifications et commentaires ; il pensa que la plaisanterie
avait été poussée assez loin, et expliqua en riant comment la chose s'était passée. On rôcouta d'abord avec curiosité; mais lorsqu'il eut fini, les anciens secouèrent la tête d'un air incrédule.
— Ceci est bon à faire croire à des enfants, murmura la vieille grand'mère Griffy, mais non à ceux qui ont de l'expérience. Ce n'est point la première fois que des animaux parlent, comme on peut le voir dans la Bible àproposde l'âne de Balaam. Du reste, l'almanach avait prédit cet événement en annonçant que vers la miaoût, trois jours avant, ou trois jours après celui-ci, il se passerait dans le monde quelque chose de merveilleux.
Le ventriloque insista, et voulut donner la preuve de ce qu'il avançait ; mais la foule s'éloigna avec défiance, persuiidée qu'il voulait la tromper.
L'aubergiste, qui avait tout observé d'un œil rusé et avec un sourire narquois, s'approcha alors du mystificateur déconcerté, et lui dit :
— Milord ne devrait point s'étonner de ce qui ar-
rive; les contes sont toujours mieux accueillis de la foule que les réalités. Sa seigneurie a voulu plaisanter des rustres, et ceux-ci ont pris la plaisanterie au sérieux ; toutes les paroles ne pourront maintenant persuader les habitants de Hopfield que l'ours Bruin n'a point parlé. Si milord voulait me permettre une réflexion, je lui dirais que ceci prouve une chose : c'est que le plus souvent il ne dépend plus de celui qui a répandu dans le public une opinion absurde ou dangereuse de la détruire, même en faisant connattre la vérité.