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BIOGRAPHIE

La vie de Chateaubriand, telle que l'avaient fait connaître les biographes, se bornait à un petit nombre d'événements sans intérêt, à la constatation de grands succès littéraires. C'est seulement depuis l'apparition des Mémoires d'outre-tombe publiés après la mort du grand écrivain, que l'on connaît en détail les incidents de cette existence pleine de mouvement, d'émotions et d'imprévu.

François-René de Chateaubriand naquit à Saint- Malo, dans une maison de la rue des Juifs, transformée aujourd'hui en auberge. On le confia à une nourrice du village de Plancouët, qui, le voyant malade et chétif, le voua à Notre-Dame de Nazareth, avec promesse de le vêtir, en son honneur, de blanc et de bleu jusqu'à l'âge de sept ans. Revenu au logis paternel, il y trouva un de ces intérieurs silencieux et sombres que l'excessive autorité dévolue au chel de famille avait multipliés dans notre vieille noblesse provinciale. La maison se composait d'un frère aîné, de quatre sœurs, de monsieur et de madame Chateaubriand. Le père de notre auteur avait longtemps habité les îles, oïl il était parvenu à faire sa fortune. Uniquement occupé de rétablir la grandeur de son nom, il avait acheté la terre de Combourg, ancien domaine de sa famille, et s'était retiré pour y vivre comme un châtelain du moyen âge. < Avare dans l'espoir de rendre à sa famille son premier éclat, hautain aux Eta'^ de Bretagne avec les gentilshommes, dur avec ses vassaux

à Combourg, taciturne, despotique et menaçant dans son intérieur, ce qu'on sentait en le voyant, c'était la crainte. » Madame de Chateaubriand, qui était lettrée, spirituelle, amie des relations mondaines, et pleine d'une sympathique pétulance, fut comme étouffée dans la froide atmosphère de son mari. < Obligée de se taire quand elle eût voulu parler, elle s'en dédommageait par une espèce de tristesse bruyante entrecoupée de soupirs. »

Livré aux soins des domestiques, selon l'usage, et abandonné par ceux-ci à la liberté vagabonde des carrefours, René Chateaubriand passa ses premières années avec les polissons de Saint-Malo ou de Combourg, tantôt battant, plus souvent battu, mais toujours déchiré, déchaussé et crotté. Son instituteur et son compagnon était cette mauvaise tête de Gesril qui renouvela à Quiberon l'héroïsme de Régulus. Comme, après la reddition de l'armée royaliste, les navires anglais continuaient à tirer, Gesril, qui s'était rendu aux républicains, alla rejoindre l'escadre à la nage pour

l'avertir de cesser le feu selon la capitulation. On lui jeta une corde en le conjurant de monter à bord. « tl'cst impossible, répondit-il, je suis prisonnier sur parole ; » et il retourna à terre pour se faire fusiller.

M. de Chateaubriand, qui destinait son fils à la marine royale, l'envoya au collège de Dol pour étudier les mathématiques. Les progrès du jeune écolier fui*ent rapides; mais son caractci'e commençait à montrer dès lors l'indépendance et la roideur bretonnes qui ne l'abandonnèrent jamais. Une faute l'ayant fait condamner au fouet, il se jeta d'abord aux pieds de l'abbé Leprince, le supplia de lui épargner cette humiliation et de transformer sa punition; mais l'abbé refusa, et comme il s'avançait sur l'enfant, le martinet à la main, celui-ci entreprit une lutte désespérée, rendant coup pour coup et s'excitant au combat en répétant le vers de Virgile : Macte animo^ generose imerîL'ûîbd déconcerté fut obligé d'en venir à une transaction.

Du collège de Dol, Chateaubriand passa à celui de Rennes, où il retrouva, avec son ancien camarade

Gcsril, le Morlaisien Moreau, qui devait conquérir une gloire militaire fatalement souill'^e par la trahison. Un peu plus tard, il rencontra au collège de Dinan son compatriote Broussais, que ses doclrimes médicales devaient rendre célèbre, et qui, se baignant avec lui, « fut mordu par d'ingrates sangsues, imprévoyantes de l'avenir. »

Mcis avant cette dernière rencontre. Chateaubriand s'était rendu à Brest pour entrer à l'école des gardes de pavillon. Bientôt dégoûté, et cédant à cette humeur changeante qui fut une des infirmités de sa vie, il retourna à Combourg, où commença pour lui une vie rêveuse et solitaire, qui semblait préparer le génie destiné à écrire René. Les Mémoires d'outre-toinbe renferment une admirable peinture de cette adolescence sauvage livrée à toutes les fantaisies de l'isolement et à toutes les fougues d'une imagination qui s'éveille. La régularité monotone qui réglait les habitudes du château y lorme, avec les vagabondes aspirations du jeune homme, un contraste étrange et saisissant. Après nous

avoir raconté ses courses folles dans les bois, ses rêves sur les landes, et ses longs oublis au bord des Ilots, l'auteur nous ramène à ce foyer domestique dont l'humeur du vieux châtelain avait fait un sépulcre. « Le souper fini, dit-il, ma mère sejelait en soupirant sur un vieux lit de jour de siamoise flambée ; on mettait devant elle un guéridon avec une bougie. Je m'asseyais auprès du feu avec Lucile. Les domcsliques enlevaient le couvert et se reliraient. Mon père commençait alors une promenade qui ne cessait qu'à l'heure de son coucher. II était revêtu d'une robe de ratine blanche, ou plutôt d'une espèce de manteau que je n'ai vu qu'à lui. Sa tête demi-chauve était couverte d'un grand bonnet blanc qui se tenait tout droit. Lorsqu'on se promenant il s'éloignait du foyer, la vaste salle était si peu éclairée par une seule bougie qu'on ne le voyait plus : on l'entendait seulement encore marcher dans les ténèbres; puis il revenait lentement vers la lumière et émergeait peu à peu de l'obscurité, comme un spectre, avec sa robe blanche, son bonnet blanc, sa figure Ion-

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gue et pûle. Lucile et moi nous échangions quelques mots à voix basse quand il était à l'autre bout de la salle ; nous nous taisions quand il se rapprochait de nous. 11 nous disait en passant : — De quoi parliezvous ? Saisis de terreur, nous ne répondions rien ; il continuait sa marche. Le reste de la soirée, l'oreille n'était plus frappée que du bruit mesuré de ses pas, des soupirs de ma mère et du murmure des vents. »

Cette compression continuelle, jointe aux tristesses de l'adolescence et de la solitude, conduisit Chateaubriand à des idées de suicide. II essaya de se tuer : un heureux hasard empêcha le coup de fusil de partir.

Une longue maladie fut la suite de ces exaltations contenues. On avait pensé à faire entrer notre poëte dans les ordres; il avoua sa répugnance; son père obtint pour lui une sous-lieutenance dans le régiment de Navarre, et il le fit partir sur-le-champ pour Cambrai.

Il traversa Paris qu'habitaient son frère et une do

SCS sœurs, la comtesse de Farcy. Le récit de ses impressions, au premier aspect delà grande ville, rappelle les pages écrites par Jean-Jacques Rousseau dans la même circonstance; il est seulement égayé par deux portraits : celui du cousin Moreau et celui de madame de Chastenay ; le premier est une figure de Callot, le second un ravissant crayon de Lancret,

Chateaubriand resta peu de temps au régiment ; la mort de son père le rappela en Bretagne, d'où il fut bientôt arraché par son frère aîné qui voulait le présenter à la cour.

Ce fut pour le jeune sous-lieutenant une cruelle épreuve. Invité à la chasse du roi, il se laissa emporter par son cheval, et arriva avant Sa Majesté à la curée du chevreuil, grave inconvenance qui lui fut pourtant pardonnée. Mais toutes les sollicitations de son frère pour le faire retourner à Versailles furent inutiles. « J'allai plus d'une fois jusqu'à Sèvres, dit-il, puis le cœur me faillit, et je revins. Tout le résultat de mon séjour à Paris fut qu'à force d'intrigues et de soucis,

j'arrivai à la gloire d'insérer une idylle dans VAlmannch (les Muses. »

Ces tendances littéraires lui firent rechercher la connaissance de quelques hommes de lettres. Il fréquenta Delisle, de Sales, Champfort, Flins, Ginguené, Lebrun ; mais il se lia surtout avec M. de Malesherbes, qui devait, un peu plus tard, le décider à ce voyage en Amérique, duquel naquirent tant d'admirables inspirations.

W retourna plusieurs fois en Bretagne, pendant les années 1787 et 1788, et se trouva mêlé aux querelles qui s'élevèrent dans les Etats, entre la noblesse et la bourgeoisie. Revenu à Paris, il vit la prise de la Bastille, le massacre de Foulon et de Berthier, la journée du 5 octobre. Il dîna avec Mirabeau, qui ne l'entretint que de ses affaires de cœur, entrevit Robespierre à l'Assemblée nationale.

Ce fut alors que ses entretiens avec M. de Malesherbes le décidèrent à partir pour découvrir le passage au Dord-ouest de l'Amérique. Il s'embarqua avec tout ce

qu'il put se procurer d'argent, et une lettre de recommandalion pour Washington.

Une station de Chateaubriand à l'Ile Saint-Pierre de Miquelon nous a valu le charmant épisode de la marinière qui attend son fiancé Guillaume en herborisant du thé naturel sur les caps.

Chateaubriand vit Baltimore et Philadelphie, où il dîna chez le général Washington. Le parallèle qu'il fait de ce fondateur de l'indépendance américaine avec Napoléon, a une grandeur sobre et un bon sens austère qui. semble sortir des habitudes de son génie. « Washington, dit-il, a été le représentant des besoins, des idées, des lumières, des opinions de son époque ; il a secondé au lieu de contrarier le mouvement des esprits.

j> Il a voulu ce qu'il devait voiiloir, la chose même â laquelle il était appelé. De là la cohérence et la perpétuité de son ouvrage. Cet homme qui frappe peu, parce qu'il i^t dans des proportions justes, a confondu son existence avec celle de son pays ; sa gloire est le patri-

moine de la civilisation ; sa renommée s'ôlove comme un de ces sanctuaires publics où coule une source féconde et intarissable. »

Chateaubriand se rend ensuite à New-York et à Boston. Il n'avait point tardé à reconnaître que pour entreprendre avec quelque chance de succès la découverte du passage nord, il fallait d'abord étudier les langues des peaux rouges, s'acclimater, acquérir les connaissances des coureurs de bois. 11 commença en conséquence ses pérégrinations par le Niagara.

Cette partie des Mémoires d' outre-tombe est pleine

de descriptions splendides, d'impressions poétiques et

d'anecdotes dont quelques-unes rappellent Sterne, avec

plus de coloris et d'ampleur. Dans une forêt près du

Mohawk, Chateaubriand rencontra un petit Français

poudré et frisé, habit vert-pomme, veste de droguot,

jabot et manchettes de mousseline, qui faisait danser

Madelon Friquet à une peuplade d'Iroquois. M. Violet

était maître de danse chez les Ir.diensl En parlant d'eux,

il disait toujours : Ces messieurs sauvages et ces dames

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sauvagesses. Tenant son petit violon entre son menton et sa poitrine, il criait aux Iroquois: A vos places. 'Ei toute la troupe sautait comme une bande de démons.

Après avoir visité le lac des Onondagas, la rivière Genèse et la grande cataracte où il se casse le bras, Chateaubriand apprendsur l'Ohio l'arrestation de LouisXVI à Varènnes, et se décide à revenir en France, qu'il aborde en faisant naufrage. Il va rejoindre sa mère à Saint-Malo, où il épouse mademoiselle de Lavigne. Un des oncles maternels de cette dernière, M. de Vauvert, qui était ardent démocrate, attaqua ce mariage fait sans son consentement par un prêtre non assermenté, avec une jeune fille mineure. Chateaubriand fut poursuivi pour rapt et violation de la loi ; mais le tribunal jugea l'union légitime.

Ainsi déclaré bien marié, il se prépara à aller rejoindre seul l'armée des émigrés.

En passant à Paris, il fît la connaissance de l'abbé Barthélémy, l'auteur du Voyage (TAnachorsis et de Saint-Ange, le traducteur d'Ovide , versificateur de

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talent, mais qui, selon ï'auieur des Mémoires d'outre' tombe, t se tenait à quatre |)Our n'être pas bête, et ne pouvait s'en empocher, d II aperçut aussi Marat, Danton, Camille Desmoulins, Fabred'Églanline.

Cependant il avait roussi à emprunter deux mille francs pour quitter la France; il fut entraîné par un ami dans une maison où l'on jouait, et en sortit n'ayant plus que quinze cents francs dans un portefeuille qu'il oublia sur le coussin d'un fiacre. Après deux jours de courses, il le retrouva entre les maiusd'un récollet; enfin, le 15 juillet, il partit pour Lille, d'où il rejoignit l'armée des princes à Trêves.

On ne voulait pas d'abord l'y admettre. On répétait qu'il arrivait trop tard, que la cause était gagnée I L'armée de la révolution désertait en masse : avant un mois les émigrés devaient être à Paris ! Enfin pourtant, grâce à son cousin Armand, on lui permit de prendre part à la victoire assurée de la noblesse!

L'armée des émigrés, commandée par le prince de Coudé, était composée de gentilshommes de tout âge et

de toutes provinces, qui servaient comme simples soldats. Les anciens officiers de marine s'étaient mis dans la cavalerie; les jeunes gens du tiers, qui avaient suivi l'émigration, composaient une compagnie à part, et revêtue d'un autre uniforme. « Des hommes attachés à la même cause, dit (ihateaubriand, et exposés aux mêmes dangers, perpétuaient leurs inégalités par des signalements odieux : les vrais héros étaient les soldats plébéiens, puisque aucun intérêt personnel ne se mêlait à leur sacrifice. »

L'armement des émigrés était pitoyable; l'auteur des Mémoires d'outre-tombe fit toute la campagne « avec un fusil dont le chien ne s'abattait pas ! »

Le siège de Thionville échoua; l'armée royaliste entra à Verdun qu'elle fut bientôt forcée de quitter. Le découragement gagnait tout le monde; la maladie décimait les rangs; il fallut se disperser. Chateaubriand voulait gagner Ostende, où il espérait s'embarquer pour Jersey, afin de rejoindre les royalistes de Bretagne. Déjà blessé à la cuisse, et miné par la fièvre, il fut at-

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taqué d'une petito vérole confluente qui rentrait et sortait allernalivement, selon les impressions de l'air. Ce fut dans cet état qu'il commença à pied un voy.igo de deux cents lieues avec dix-huit francs.

En profitant des charrettes de paysans, et couchant dans les granges, il atteignit Flamizoul et Bellevue; là son mal s'aggrava, et il resta mourant dans un fossé. Les conducteurs des fourgons du prince de Ligne l'y relevèrent et le conduisirent à Namur. Descendu à la porte de la ville, il reçut en aumône, des soldats qui la gardaient, un morceau de pain noir et un pou de brandevin au poivre. H ne pouvait traverser les rues qu'en s'appuyant aux maisons. Les femmes, touchées de pitié, sortaient pour lui donner le bras et l'aider à marcher. — Il est blessé, disaient les unes. — Il a la petite vérole, s'écriaient les autres. Elles écartaient leurs enfants; elles voulaient le conduire à riiopital ; mais il refusa et remonta sur les fourgons qui le déposèrent a Bruxelles. Tous les hôteliers refusèrent de le recevoir. « Mes cheveux, dit-il, pondaient .*ur mon visaae masqué

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pnr ma barbe et mes moustaches , j'avais la cuisse entourée d'un torchis de foin ; par-dessus mon uniforme en loques, je portais la couverture de laine des Namuriennes, nouée à mon cou en guise de manteau. Le mendiant de l'Odyssée était plus insolent, mais n'était pas si pauvre que moi. »

Enfin il rencontre son frère le comte de Chateaubriand qui lui trouva un logement et lui envoya un médecin ; mais il ne voulut pas attendre la guérison ; il s'embarqua à Oslende avec d'autres compagnons d'infortune dans un petit navire où on les coucha à fond de cale sur les galets qui servaient de lest. En arrivant à Guernesey, on crut qu'il allait rendre le dernier soupir. Le capitaine le fit descendre sur le quai ; on l'assit au soleil, le dos appuyé contre le mur, la tête tournée vers la pleine mer. La femme d'un pilote anglais qui vint à passer fut attendrie, et le fit porter chez elle, où elle lui prodigua les plus tendres soins. « Le lendemain, on me rembarqua. Mon hôtesse pleurait presque en se séparant de son malade. Les femmes ont un instinct ce-

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leste pour le mallieur. Ma blonde et belle gardienne, qui ressemblait à une figure des anciennes gravures anglaises, pressait mes mains boulTies et brûlantes dans ses fraîches et longues mains; j'avais honte d'approcher tant de disgrâces de tant de charmes. »

Il aborda enfin à Jersey, où habitait son oncle BMéc, chez lequel il fut recueilli et traité. Mais là aussi le besoin se faisait sentir : Chateaubriand ne voulait point alourdir les charges de la famille exilée, et partit à moitié guéri pour Londres avec trente louis que lui avait envoyés sa famille de Bretagne.

Il y trouva une colonie d'émigrés qui vivait comme elle pouvait en faisant des modes, en revendant du charbon et en enseignant le français qu'elle ne savait pas. Pelletier, l'un des principaux rédacteurs des ic/^s (les apôtres^ procura à Chateaubriand des traductions et un imprimeur pour V Essai historique dont il avait l'idée depuis quelque temps. Mais ces ressources furent insuffisantes et passagères. Il logeait avec llinganl, ancien conseiller au parlement de Bretagne, alors aussi

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dénué que lui. Ils eurent beau réduire leur dépense et économiser sur la faim, le dernier schelling disparut. Chateaubriand, qui écrit ces souvenirs en 1822 à Londres, où il est alors ambassadeur, raconte qu'ils vécurent cinq jours avec de l'eau chaude sucrée et un pain de deux sous. « La taim me dévorait, j'étais brûlant; le sommeil m'avait fui ; je suçais des morceaux de linge que je trempais dans l'eau ; je mâchais de l'herbe et du papier. Quand je passais devant des boutiques de boulanger, mon tourment était horrible. Par une rude soirée d'hiver, je restai deux heures planté devant un magasin de fruits secs et de viandes fumées, avalant des yeux tout ce que je voyais ; j'aurais mangé non-seulement les comestibles, mais leurs boîtes, paniers et corbeilles. » Le matin du cinquième jour, rentrant à demi mort d'inanition, il trouva son ami Hingant dans le délire, et qui s'était donné un coup de canif au sein. Il avait jusqu'alors refusé l'aumône que le gouvernement faisait aux émigrés français. I! céda enfin et écrivit à M. de Barentin. Les parents de Hingant

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avertis, accoururent, et presque au même instant, quarante ccus arrivèrent de Bretagne. L'exilé « crut voir tout l'or du Pérou ! »

Il reprit son travail de VEssai historique dans une petite mansarde donnant sur un cimetière, où il fut bientôt rejoint par son cousin La Bouëtardais. « La Bouëtardais était, ainsi que Hingant, conseiller au parlement de Bretagne. Il ne possédait pas un mouchoir pour s'envelopper la tête ; mais il avait déserté avec armes et bagages, c'est-à-dire qu'il avait emporté son bonnet carré et sa robe rouge, et il couchait sous la pourpre à mes côtés. Facétieux, bon musicien, ayant la voix belle, quand il ne dormait pas, il s'asseyait tout nu sur son lit de sangles, mettait son bonnei carré et chantait des romances en s'accompagnant d'une guitare qui n'avait que trois cordes. »

Celte gaieté des émigrés était entretenue par leurs illusions. « Toutes les victoires de la République, dit Chateaubriand, étaient transformées par eux en défaites, et si par hasard on doutait d'une restauration

immédiate, on était déclaré jacobin. Deux vieux évoques qui avaient un faux air de la mort se promenaient au printemps dans le parc Saint-James : -- Monseigneur, disait l'un, croyez-vous que nous soyons en France au mois de juin? — Mais, monseigneur, répondait l'autre, après avoir mûrement réfléchi, je n'y vois pas d'inconvénient. •

De retour en France, où les émigrés commençaient à rentrer sous des noms empruntés en attendant leur radiation, il vécut dans l'intimité de MM. deFontanes, de Bonald, Molô, Chêncdollé, Pasquier, Joubert etde madame de Beaumont, fille du comte de Montmorin. Atala fut publiée et obtint un succès retentissant, bien que contesté. Le Géîiie du Christianisme^ qui parut l'année suivante, plaça définitivement l'auteur au premier rang.

Kl naparle, alors premier consul, voulut le voir, et

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le nomma secrétaire d'ambassade à Rome. Il trouva les plaines de la Lombardie occupées par l'armée française qui s'y établissait amicalement. « Nous sommes de singuliers ennemis, dit-il, à ^ette occasion; on nous trouve d'abord un peu insolents, un peu trop gais, trop remuants; nous n'avons pas plus tôt tourné les talons qu'on nous regrette. Vif, spirituel, intelligent, le soldai français se mêle aux occupations de l'habitant chez les quel il est logé ; il tire de l'eau aapuits, comme Moïse pour les filles de Madian ; chasse les pasteurs, mène leagncaux au lavoir, fend le bois, fait le feu, veille à la marmite, porte l'enfant dans ses bras ou l'endort dans son berceau. Sa bonne humeur et son activité communiquent la vie à tout; on s'accoutume à le regarder comme un conscrit de la famille. Le tambour bat-il? le garnisaire court à son mousquet, laisse les filles de son hôte pleurant sur la porte, et quitte la chaumière à laquelle il ne pensera plus avant qu'il soit entré aux Invalides.»

Ce lut à Rome que M. de Chateaubriand eut la dou-

leur de voir mourir madame de Beaumont; sa sœur Lucie lui fut également enlevée peu après.

Revenu à Paris, et nommé ministre de France dans le Valais, il se préparait à se rendre à son poste lorsqu'il apprit la mort du duc d'Enghien, fusillé dans les fossés de Vincennes. Il envoya aussitôt sa démission.

Ainsi rendu à la vie privée. Chateaubriand fit plusieurs excursions en Auvergne, au mont Blanc, à Lyon, où il se lia avec Ballanche ; enfin il se décida à ce voyage dans le Levant, qui nous a valu Yltinériaire de Paris à Jérusalem.

A son retour en France, il devint propriétaire du Mercure., qu'il vit supprimer pour un article dans lequel on avait deviné des allusions politiques. Ce fut alors (1807) qu'il acheta une retraite dans la vallée aux Loups, et qu'il s'y retira pour travailler aux Mar~ tijrs.

Ce livre parut en 1809 et obtint peu de succès.

Cependant la mort de Joseph Chônier laissait une place vide à l'Académie française. Chateaubriand se

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présenta et fut nommé; mais le discours qu'il devait prononcer le jour de sa réception déplut à Napoléon , qui le supprima.

La Restauration suspendit les sourdes persécutions dont Chateaubriand avait été l'objet. Sa carrière politique commença par la brochure intitulée : Bonaparte et les Bourbons. Obligé de fuir pendant les Cent-Jours, il suivit à Gand Louis XVIII, qui le nomma ministre de l'intérieur par intérim. « Ma correspondance avec les départements, dit l'auteur des Martyrs , ne me donnait pas grand'besogne; je mettais facilement à jour ma correspondance avec les préfets, sous-préfels, maires et adjoints de nos bonnes villes, du côté intérieur de nos frontières; je ne réparais pas beaucoup les chemms, et je laissais tomber les clochers. »

A la seconde Restauration, Chateaubriand fut nommé d'abord ambassadeur à Vienne, puis à Londres. Envoyé comme plénipotentiaire au congrès de Vérone, et, devenu ministre à son retour, il décida l'expédition d'Espagne. 11 rentra peu après dans la vie privée et alla

habiter Neufchâtel en Suisse. Des brochures poUtiques, des articles dans le Conservateur et le Journal des Débats^ des discours à la Chambre des pairs, l'occupèrent particulièrement pendant celte période. Membre du comité constitué en fa/eur de l'insurrection hellénique, il fit tous ses efforts pour l'appuyer. On l'envoya un peu plus tard, comme ambassadeur, à Rome; un changement de ministère l'engagea à donner sa démission. A la révolution de juillet, il abandonna toutes ses places, quitta la Chambre des pairs, et se retira dans la vie privée.

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