LES DEUX CHIENS
de ta route par des écoliers; il t'a fallu livrer un combat aux chiens de la bergerie pour arriver ici, et tu vas quêter ton dîner en te soumettant aux caprices des fils du fermier ! Est-ce là ce que tu appelles dépendre de ta volonté? Si je ne me trompe, tu es l'esclave de la rencontre, de la violence, de la faim, auxquelles il te faut à chaque instant céder ou que tu dois combattre; pendant que moi je ne me trouve dépendre que d'une seule maison, et lorsque j'ai rendu les services que l'on attend de moi, je suis en sûreté sans avoir à m'inquiéter du reste.
Les écoliers avaient écouté d'abord en souriant, puis d'un air plus sérieux. Quand Ésope s'arrêta, ils se regardèrent d'abord en silence, puis le plus hardi, s'adressant au bossu de Phrygie :
— Et la conclusion de ton apologue? demanda-t-il.
— La conclusion, répliijua Ésope, c'est que l'homme sage imite l'épagneul, et qu'il prend le devoir pour maître, afin de n'être pas l'esclave du hasard et des tentations.
OHMAGIIT
En 1772, le vieux Gassner, alors bourgmestre de la ville impériale de Rothweil, écoutait les doléances d'un paysan venu d'un des villages du cercle de la Forêt- Noire pour le consulter. Kicolas Ohmacht se plaignait amèrement de son fils, devenu, disait-il, le fléau de l'honnête famille.
— Ses deux sœurs ne me donnent que satisfaction, ajoutait le paysan avec tristesse ; mais pour ce qui est de Landelin, monsieur le bourgmestre, sa mèie Agatho
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l'a mis au monde en expiation de nos péchés. Bien qu'il arrive dans ses douze ans, il ne saurait distinguer une graine de chou d'une grame de navet, et la fièvre me happe s'il ne briderait point un cheval par la queue I le voyant plus fainéant et plus assoté que tous ceux de son âge, je l'avais mis à garder les bêtes dans la pâture ; mais c'a été à mon grand dommage, car les bêtes ont fourragé partout chez les voisins, et il m'a fallu payer des amendes.
— Où était donc Landelin pour n'y point prendre garde ? demanda le magistrat.
— Où il était ? répéta le paysan ; tout près de là, assis à l'ombre d'un buisson et occupé à tailler des images ; voyez plutôt, en voilà des échantillons.
En parlant ainsi, le digne Nicolas tirait de sa poche plusieurs de ces petites figures de bois que les pâtres de la Forêt-Noire sculptent au couteau, comme ceux de la Suisse et du Tyrol.
Maître Gassner les prit l'une après l'autre et les examina avec attention. Ce n'était aucun de ces lieux
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communs de ciselure mille fois refaits et toujours copiés; les essais de l'enfant avaient le cachet d'invention personnelle qui dénote l'artiste. Le bourgmestre était assez connaisseur pour le sentir. Il déclara au paysan que, loin de se plaindre, il devait se réjouir, et que Landelin était destiné à autre chose qu'à la garde des troupeaux. Il lui conseilla de ne point contrarier plus longtemps une vocation évidente et d'envoyer le jeune garçon chez un menuisier ciseleur.
NicolasOhmachtse renditau conseil du vieux Gasener, et confia son fils à un sculpteur en bois de Trii)erg, dans la Forêt-Noire.
Landelin s'aperçut bien vite qu'il en savait plus que son maître, et partit pour Fribourg en Br4sgau, où il acheva son apprentissage.
Il entra ensuite chez Melchior, habile sculpteur de Frankenthal, qui a laissé sur son art des traités justement estimés. Ce fut là que Ohmacht se fit initier à la statuaire et commença à prouver des aptitudes sérieuses. Toujours au travail, il ne tarda pas à réaliser des gains
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encore légers, mais dans lesquels sa frugalité trouva des éléments d'épargne. Grâce à cette sévère économie, il put, en 1780, revoir sa famille, et maître Gassner auquel il devait l'inestimable bonheur de suivre la carrière à laquelle il était naturellement destiné.
L'excellent bourgmestre lui procura quelques travaux dans la cathédrale de Rolhweil, où l'on montre encore, dans le chœur, deux bustes et deux compositions d'Ohmacht.
Ces œuvres achevées, le jeune sculpteur, qui n'avait encore que vingt et un ans, retourna chez son maître Melchior ; il ne le quitta que pour faire d'assez longs séjours à Bâle et à Manheim. Il y exécuta un grand nombre de portraits sculptés dans ces cailloux d'albâtre à teintes roses que roulent quelques ruisseaux de la Suisse et de l'Allemagne. Ce qui domine dans ces nombreuses études du visage humain, c'est un sentiment de grâce et d'idéalité qui surmonte pour ainsi dire la trivialité des modèles. A son insu et par l'élan de sa nature, Ohmachtne cherche jamais, dans les traits qu'il repro-
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doit, que la ligne heureuse ; tout ce qu*i] y a de bas ou de trop commun s'efface sous son ciseau, sans que la ressemblance soit oubliée ; le visage qu'il a copié est toujours reconnaissable, mais l'artiste l'a saisi au moment le plus noble, il n'a appuyé que sur les beaux côtés. Nous nous arrêterons à ce caractère de son talent, parce qu'il constate, pour ainsi dire, la nature élevée de l'artiste. Le goût pour le portrait grimacé qui n'obtient la ressemblance que par l'accentuation des traits exagérés ou ridicules, est presque toujours, en effet, la preuve de la vulgarité ou de l'impuissance. L'art n'est point destinée parodier la nature, mais plutôt à la glorifier, en traduisant ce qu'elle a de plus choisi.
En 1787 et en 1788, Ohmach visita de nouveau la Suisse. Ce fut alors qu'il habita chez Lavater, dont il nous a conservé les traits. L'auteur des Principes de Physîognomonie s'éprit d'une telle amitié pour le jeune sculpteur, qu'il composa pour lui un petit recueil de maximes religieuses et philosophiques dont Ohmacht a
toujours conservé le manuscrit ; il est intitulé : An-
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denken an Hebe Reisen (Souvenirs de voyages chéris).
Les travaux exécutés par l'ancien pâtre de la Forêt- Noire avaient insensiblement grossi ses ressources; à force de diligence et d'économie, il se trouva enfin maître d'une somme qui lui permit de partir pour l'Italie.
Cefuten 1790 qu'il entreprit ce voyage. Il resta deux ans à Rome, étudiant les chefs-d'œuvre, visitant les ateliers, travaillant sous les yeux de Canova, profitant des entretiens des élèves de l'École française. Ces derniers lui inspirèrent le goût de l'étude théorique. Jusqu'alors il n'avait guère recherché à pénétrer l'art que par l'instinct ; son instruction première trop négligée lui avait interdit l'esthétique; il commença à s'en occuper sérieusement en lisant les livres de Winkelmann ; aussi, lorsqu'il revint d'Italie, son éducation artistique se trouva complète ; le cœur, l'esprit et la main étaient prêts aux grandes batailles contre la pierre et le marbre.
Ohmacht s'arrêta à Munich, à Vienne, à Dresde, dont
OHMACHT il
il examina les collections. Il séjourna à Hambourg pour l'exécution d'un monument funèbre que l'on élevait au bourgmestre Rhodé. Cette belle œuvre fonda sa réputation et lui acquit l'amitié de Klopslock, l'auteur célèbre de la Messiade.
Vers la fin de 1796, Ohmacht était revenu à Rothweil, Il y sculpta le buste de celui qui l'avait deviné le premier, du bon Gassner, et, voulant joindre les liens de la famille à ceux de la reconnaissance, il demanda et obtint en mariage la petite-fille du digne bourgmestre.
Le nouvel habitant de Rothweil ne tarda pas à prouver que chez lui l'homme et le citoyen n'étaient point inférieurs à l'artiste. La ville avait été ruinée par la guerre, l'argent manquait pour les dépenses indispensables de la commune, et toutes les bourses étaient fermées. Ohmacht ouvrit la sienne ; il mita la disposition de sa nouvelle patrie une partie de ses économies, cinq mille florins, qui permirent de subvenir aux besoins les plus pressants.
Cependant rien ne l'arrêtait dans ses travaux. Aprèi
avoir exécuté en marbre le buste d'Ernald, dernier duc de Mayence, il se rendit à Francfort lors du couronnement de l'empereur Léopold, et y acheva plusieurs portraits importants ; enfin, vers 1801, il fut chargé du monument que l'on élevait, entre Kehl et Strasbourg, au général Desaix, et vint s'établir avec sa famille dans cette dernière ville, qu'il ne quitta plus, et qu'il a toujours regardée depuis comme sa patrie adoptive. On a souvent critiqué le dessin de ce monument ; mais il est juste de dire qu'il n'appartient pas à notre sculpteur. Ohmacht n(3 fut chargé que d'exécuter les détails ; le plan et le programme avaient été fournis par Weinbrenn, architecte de Carlsruhe.
Une fois établi à Strasbourg, Ohmacht entreprit plusieurs œuvres capitales qui se succédèrent sans interruption ; les principales sont :
Un groupe en pierre, représentant le Jugement de Paris ; ce groupe orne aujourd'hui le jardin royal de Munich, et est regardé avec raison comme un chefd'œuvre de grâce et d'expression ;
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Deux bustes en marbre, ceux du peintre Ilolbein et du constructeur de la flèche de Strasbourg, Erwin de Steinbach ; tous deux sont au Musée du roi de Bavière ;
Une statue de Neptune, placée au milieu d'un étang, à une demi-lieue de Strasbourg. « La figure du dieu des mers, dit une biographie d'Ohmacht, a une gravité imposante : c'est le dieu d'Homère, qui ébranle les pays lorsqu'il descend des rochers de Samos, et qui, en quatre pas, atteint son palais d'Egée ; »
Une Vénus sortant de la mer ; c'était le chef-d'œuvre d'Ohmacht : ceux qui l'ont vue assurent qu'elle pouvait lutter de grâce, de pudeur et de beauté avec les marbres de l'antiquité elle-même. Vendue à un particulier, il la céda pour trente mille francs à un Portugais qui la transporta à Lisbonne, où elle doit encore se trouver ;
Une Flore en marbre faux, terminée en 1812 ; c'est le pendant de la Vénus ;
Un monument érigé à Strasbourg au célèbre publiciste Koch ; son buste domine un autel sur lequel se penche un génie ailé dont les regards se tournent vers
le ciel ; une femme, portant la couronne murale et personnifiant la cité strasbourgeoise, est assise sur un rocher, et tient de la main gauche la couronne de chêne destinée aux grands citoyens ;
Le buste colossal du préfet du Bas-Rhin, Lézai- Marnésia; il est placé au Casino littéraire de Strasbourg ;
Un Christ et deux statues de la Foi et de la Charité ; ces trois figures, du plus grand style, furent commandées, en 1815, par le grand-duc de Bade ; elles décorent la chaire de la belle église protestante de Carlsruhe ;
Deux Hébé tenant la coupe où les dieux boivent le nectar ;
Un buste de Raphaël, copié sur un portrait original du grand peintre lui-même ;
Une Flore en marbre, faisant partie du monument que le comte de Coigny a élevé, à Reims, au célèbre musicien Catel ;
Un monument érigé à l'empereur Rodolphe dans la cathédrale de Spire ;
OnMACHT bl
Une figure de Martin Luther, exécutée pour la ville de Wissembourg, en 1817;
Les monuments du banquier Haussmann; de l'illustre Oberlin, pasteur au Ban de la Roche ; d'Emmerich, de Reisseissern , de Blessig, célèbre prédicateur protestant deTurckheim;
Six Muses, placées sur la salle de spectacle de Slrascourg.
Ohmacht jouit, pendant sa vie, de toutes les joies que peut donner la gloire. Ses ouvrages, recherchés, applaudis, lui valurent l'aisance et l'admiration, sans que sa simplicité modeste en subît aucune atteinte. Il refusa, à plusieurs reprises, les lettres de noblesse qui lui furent offertes par des princes allemands, et le titre de statuaire de la cour, malgré les avantages considérables qui y étaient attachés. Sa demeure ressemblait et ressemble encore à un musée; les étrangers y voient exposés plusieurs des beaux ouvrages d'Ohmacht et quelques tableaux des peintres les plus célèbres. Ce fut le 31 mars 1834 que cet homme excellent et cet
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éminent artiste rendit son âme à Dieu. Il a laissé un élève, M. Grass, l'auteur du monument de Kléber, de la statue en bronze d'Icare, et de la statue en iixarbre de la Petite Bretonne ; ces deux dernières figures ont été achetées par le Musée de Strasbourg.
îvon Markcr revient du chef-lieu de la paroisse le cœur léger, car il a tiré dans le chapeau un numéro favorable. Ivon Marker ne partira point pour le régiment. Dieu qui connaît les destinées l'a pris en compassion. Le père d'Ivon est faible et courbé avant l'âge, son frère loan ne peut encore labourer, et sa sœur Bellah soigne le petit Jannikl Dieu n'a pas voulu laissera la mère seule tout le poids de la ferme et de la famille; voici deux, bras robustes qui l'aideront, et un bon cœur
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qui lui donnera courage; Dieu a été miséricordieux pour les braves gens!
Ainsi pensait le jeune gars, en suivant le sentier qu4 côtoyait les terres cultivées; mais l'heureuse chance du tirage n'avait pu éclaircir complètement son front ; la joie d'aujourd'hui ne suffisait point pour faire oublier les soucis de la veille et ceux du lendemain.
En passant près des champs de blé de son père, Ivon s'arrêta, malgré lui, à regarder les épis clair-semés dont la maigreur accusait une terre appauvrie, et que le manque de bras avait laissé envahir par l'ivraie, la navette et les liserons. Un peu plus loin, lorsqu'il arriva à la petite prairie qui fournissait le fourrage, il fut frappé de l'envahissement des roseaux; plus loin encore, il remarqua les pommiers du verger tout chargés de bois mort, de gui parasite et de mousse blanchâtre! Partout la maladie ou la pauvreté avaient engendré la négligence, et celle-ci la stérilité I Cependant les charges delà famille croissaient à mesure. Déjà le meunier réclamait des prix de mouture arriérés ; le dernier soc
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n'avait point été payé au forgeron, et les harnais du vieux cheval tombaient en lambeaux. La mère avait beau prolonger le travail jusqu'au milieu de la nuit, et le reprendre avant le jour, Ivon labourer d'ahan et arroser de sueur chaque grain semé, le malheur avait trop d'avance sur leur courage.
Cette pensée empoisonnait son bonheur et l'empêchait de s'y arrêter.
— A quoi me servira de rester aux champs si je no puis tirer d'angoisses la chère créature qui m'a mis au monde ? se disait-il en lui-môme ; mieux lui vaudrait un peu d'aisance que ma bonne volonté ! mais Dieu distribue les lots selon sa sagesse ; à ceux-ci il a accordé d'être riches, à ceux-là de mériter de l'être ; qu'il soit béni, puisqu'il a du moins donné à tous le droit de s'aimer I
Et Marker résigné, quoique soupirant, reprenait sa route à travers les friches où paissait le bétail de la paroisse.
Mais voilà que tout à coup, au détour d'un massif de
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coudriers , il entendit des soupirs et des pleurs entrecoupés par un bruit de voix qui cherchaient à consoler. En approchant, .il reconnut la voisine Maharite qu'entouraient ses pï.i'ents, et, un peu plus loin, Perr Abgrall, le fils du meunier, qui se tenait tristemen l appuyé sur son bâton.
Moins favorisé qu'Ivon, celui-ci venait d'être choisi par le sort, au grand désespoir de sa promise.
Marker s'approcha doucement et s'efforça de mêler ses consolations à celles des gens sages qui entouraient la jeune fille; mais Perr l'interrompit avec l'aigreur que donne la tristesse.
— Il est commode à ceux qui ont échappé à la douleur de recommander aux autres le courage, dit-il ; le roi ne prend pas à Ivon Marker les sept meilleures années de sa vie, et il restera à portée du son des cloches de la paroisse, tandis que nous nous éloignerons au bruit du tambour.
— Vous avez raison, mon pauvre ami, répliqua le jeune gars : en cela, mon sort vaut mieux que le vôtre.
et ne croyez pas que je l'oublie. Si je vous parle de patience, c'est qu'il n'y a point de meilleur bâton pour appuyer ceux qui chancèlent ; je l'apprends tous les jours par mon expérience.
— Ne voilà-t-il pas un gars bien éprouvé ! reprit ironiquement Abgrall, que la douceur de son voisin n'avait pu toucher; je voudrais bien savoir ce qui te manque pour que tu aies à exercer ta patience?
— Il me manque ce que vous avez ! reprit Marker sans humeur; des parents que le mal ne fait point languir, et assez de bien pour donner la tranquillité à celle qui m'a donné la viel Croyez-moi, voisin, chacun sent sur son épaule combien pèse la croix qu'il porte.
— La vérité est que j'en changerais volontiers avec toi, reprit Abgrall plus amicalement, mais avec un geste désespéré.
— Cela peut se faire ! interrompit l'oncle de Maharitte, qui avait jusqu'alors gardé le silence.
Les deux jeunes gars se tournèrent en même temps de son côté.
— Supposons que le sort eût changé vos numéros dans le chapeau, conlinua-t-ii, Perr serait à cette heure à la place d'Ivon : qui vous empêche de faire après ce que la chance pouvait faire avant ?
— C'est-à-dire que Marker serait soldat à ma place ? dit vivement le jeune meunier.
— Et qui ferait le travail du logis à la mienne ? demanda Ivon.
— Quant à cela, reprit l'oncle avec la lenteur précautionneuse des paysans qui vont proposer un marché, c'est une chose à régler d'amitié; on ne te demande point un service qui puisse te faire tort.
— C'est-à-dire alors que vous voulez m'acheter ? dit Marker, légèrement blessé d'une proposition qui le faisait descendre au rang des jeunes gars les plus misérables ou les plus mal famés.
— Quand on achète, on dit un prix, et je n'ai rien proposé, répliqua le paysan ; mais tu es un si brave fils que tu pourrais bien faire par bon cœur ce que tant d'autres font par mauvaise conscience ;
après tout., pour devenir soldat on n'est point damné.
— C'est la vérité, père Salaun, répondit Ivon devenu subitement pensif ; vous venez de me donner là une idée qui ne me serait point venue. En voyant ceux que j'aime avoir besoin de moi, je n'aurais jamais pensé à les quitter, au contraire ; mais si mon absence doit servir à leur repos et à leur satisfaction , je ne m'y refuserai point par lâcheté ou par mauvaise honte.
— Eh bien, je vais te reconduire, et nous causerons, dit le vieux paysan; altends-moi-Ià un peu, lô temps de renvoyer les femmes, et je suis à toi.
Il retourna vers Maharitte que ses sœurs et sa mèro tâchaient de consoler, leur parla à demi- voix, et si bien qu'elles se décidèrent à reprendre la route de leur logis; puis revenant vers Ivon avec le jeune meunier, ils suivirent tous trois le chemin de la ferme.
Le vieux paysan continuait ses tentatives près do Marker, appuyant adroitement sur les besoins de sa famille. Il n'eut point de peine à lui prouver que, mal-
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gré tous ses efforts, leur pauvreté déclinait vers la misère, et ne tarderait pas à y tomber.
Les propres remarques du jeune gars l'avaient cou» duit à la même conclusion, et l'idée subitement émise par son interlocuteur avait ouvert à son esprit une voie toute nouvelle, dans laquelle il s'était précipité avec une ardeur désespérée.
Gomme tous les cœurs dévoués, il acceptait vite le sacrifice et n'aimait point à marchander : aussi brusquat-il la négociation dans laquelle le vieux paysan ne s'engageait qu'avec une précautionneuse lenteur.
— Voyons, pèreSalaun, il n'y a qu'un mol qui serve^ s'écria-t-il tout à coup en s'arrêtant ; vous m'avez tourné l'esprit d'un côté vers lequel il n'avait jamais regardé, mais dont il ne s'éloignera plus. Ne perdez donc pas votre temps à me prouver que les gens de chez nous n'ont pas tout à souhait, et dites-moi plutôt ce qu'Abgrall et vous leur donnerez en paiement de sept années de ma vie.
— Ne voilà-t-il pas la jeunesse ! s'écria le paysan un
peu troublé de cette marche en ligne droite; avec eux, il faudrait traiter les affaires comme on boit un pot de cidre ! Je ne t'ai d'ailleurs point d't que nous voulions traiter d'un remplaçant pour Abgrall.
— Alors, vous n'en voulez pas? c'est bon, dit Marker, en faisant un mouvement pour les quitter.
— Eh bien 1 eh bien ! on ne te dit point cela ! reprit Salaun qui le retint; mais avant de te faire des propositions, encore faudrait-il savoir ce que tu veux pour tes parents ?
— D'abord, dit Ivon avec l'assurance animée que lui donnait sa résolution, je veux une paire de bœufs pour le fumage et les labours.
— Une paire de bœufs I répéta le paysan ; comme tu y vas, mon gars; cela vaut gros d'argent, sais-tu?
— Je veux de plus une vache de trois ans, ajouta Marker.
— Encore 1
— Et cent écus pour gager deux garçons qui feront aller la ferme en mon absence.
Salaun et le jeune meunier se récrièrent; ils essayèrent de prouver à Ivon qu'il demandait le double de ce qu'il pouvait raisonnablement espérer. Le gars les laissa dire, et se contenta de répondre qu'il se vendrait à la ville, en remplacement de quelque fils de bourgeois qui le payerait sans marchander, et en argent blanc. Après un débat qui dura plusieurs heures, la famille du meunier fut enfin obligée d'accéder aux conditions de Marker.
Il restait à les faire agréer de sa propre famille ! Si le marché était connu, il craignait, outre l'espèce de honte qui s'attache, dans nos campagnes, à ces sortes de ventes, la résistance de sa mère à accepter une aisance payée de la liberté et peut-être du sang de son filsl Alors même qu'elle s'y fût résignée, il empoisonnait d'avance sa prospérité et lui faisait un remords de ses joies 1
Le notaire chargé de l'acte, à qui il communiqua ses inquiétudes, lui conseilla le secret. Ce numéro que le jeune meunier prenait volontairement, on pouvait lais-
ser croire qu'il l'avait tiré. Quant à l'argent qui payait sa liberté, le notaire feindrait de l'avoir reçu pour quote part d'un héritage inopinément échu à la pauvre famille. Tout fut ainsi réglé ; Âbgrail et les siens promirent d'être discrets, et il ne resta plus qu'à faire connaître aux Marker la mauvaise nouvelle.
Ce fut un terrible moment pour tous, mais particulièrement pour la pauvre mère. Il y eut, avant le départ bien des crises de désespoir qu'Ivon eut grand'peine à consoler. Lui-même était triste à la mort de quitter tout ce qu'il connaissait et tout ce qu'il avait aimé ; mais la pensée du bien qui en résulterait pour les autres le soutenait dans son chagrin.
Le jour de la séparation fut la plus cruelle épreuve : tandis que le père, toujours plus faible et plus pâle, lui tenait une main qu'il ne pouvait quitter, sa mère restait, la tête sur son épaule, à demi évanouie de douleur; la jeune sœur et le petit frère pleuraient; le chien lui-môme regardait en gémissant! Mais l'appel des conscrits se faisait au village; le roulement du
tambour avertissait les retardataires! Un dernier embrassement fut échangé; Ivon rejoignit ses compagnons, et l'on se mit en route !
Tout alla bien pendant que le clocher du village parut à l'horizon , ou que les mêmes végétations, le même paysage frappèrent ses yeux; mais, insensiblement, les vignes se substituaient aux pommiers, les grandes plaines aux petits champs cernés de haies vives; les maisons blanches à toits rouges et ardoisés, remplaçaient les cabanes de granit recouvertes de chaume! Alors Marker comprit qu'il avait quitté son pays, et se sentit complètement exilé.
Arrivé au régiment, il fallut se plier à de nouvelles habitudes, partager ses journées entre des exercices sans intérêt et des loisirs désœuvrés. Mêlé à des compagnons qui ne connaissaient point la Bretagne , qui n'entendaient point sa langue, Marker vivait dans un isolement chaque jour plus pesant ; bientôt la tristesse, qu'il avait secouée, l'enveloppa comme une atmosphère dont il ne pouvait sortir; tout lui devint ennui.
Celte fiôvre de l'absence qui mine lentement, abattit insensiblement ses forces ; la nostalgie, chaque jour pius intense, le conduisit à l'hôpital, où le repos sembla l'accroître.
Tout se réunissait, au reste, pour l'entretenir. Plusieurs mois s'étaient écoulés sans qu'aucune nouvelle lui arrivât du pays. Nul ne savait écrire à la ferme, et cette ignorance séparait des absents aussi absolument que des morts.
Le mal d'Ivon alla grandissant; la vie décroissait visiblement en lui, comme une onde qui fuit d'un vase à demi brisé. Il se traînait, pareil à un fantôme, le long des cours de l'infirmerie, suivant du regard l'oiseau qui traversait le ciel, ou contemplant les petites mousses oarsemées de saxifrages qui veloutaient la cime de la vieille muraille. Fleurs, mousses et oiseaux lui rappelaient son village! Il ne pouvait penser à auire chose, il y rapportait tout.
Un soir, il s'était assis, triste et défaillant, sur un
des bancs du préau, et son souvenir s'était reporté vers
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la ferme plus vivement que d'habitude; il lui semblait voir la grande friche à travers laquelle il conduisait son maigre attelage en sifflant , la petite prairie où chantait le ruisseau qui faisait tourner, plus loin^ le moulin des Abgrall^ les collines brumeuses couvertes de moutons noirs, et d'où s'élevait le chant des patours. Telle était l'intensité de sa pensée, que le souvenir était devenu une image, qu'il apercevait véritablement, par intervalle, tout ce qu'il se rappelait, et que son esprit flottait, pour ainsi dire, entre l'hallucination et la réalité... Dans ce moment même, le son d'une musette se fit entendre au dehors 1 Ivon se redressa. Le soneur jouait précisément les airs de son village, ceux qu'il avait entendus tant de fois sur le grand placis où les jeunes gens et les jeunes filles se réunissaient pour la danse 1 Le pauvre conscrit, hors de lui , courut à la porte du préau ; elle était fermée ; il rentra précipitamment, monta jusqu'au corridor dont les fenêtres permettaient de voir la rue ! La rue élr'^ <léserte , et l'on n'entendait plus la musette i
Il se demandait s'il n'avait pas été le jouet d'un rêve, quand la religieuse de service lui remit une lettre arrivée pour lui. Marker pria la sœur de l'ouvrir et do la lire.
Elle était du notaire , et écrite au nom des parents qui apprenaient au jeune homme le changement apporté à leur position par le prétendu héritage. Grâce à ce secours, on avait pu gager des garçons de charrue, acheter une paire de bœufs, payer ce qui restait dû; tout enfin eût été à souhait sans l'absence d'ivon, que la mère ne pouvait nommer sans essuyer une larme.
Le notaire ajoutait de son chef, et comme post-scriptum, beaucoup de détails sur la manière dont le secret avait été gardé, sur le bonheur de la famille et le rétablissement du fermier dont les forces revenaient chaque jour.
Marker écoutait ces excellentes nouvelles le cœur tremblant dejoie. Quand tout fut achevé, il emporta la lettre qu'il rouvrit, et se mit à regarder, comme s'il eût pu voir, dans les caractères dont elle était couverte,
l'image de l'aisance de ceux qu'il avait laissés au viliage. Ce fut pour lui tout une révolution ; il lui sembla que cette musette et ces airs, entendus quelques instants auparavant, étaient les voix du pays que Dieu avait voulu lui faire entendre , et qui lui chantaient la joie des siens! Maintenant, il savait du moins que son sacrifice n'avait point été inutile; il en avait la récompense \
Cette pensée fut comme une secousse qui l'arracha à sa langueur. Il se dit qu'il fallait vivre pour aller revoir un jour les heureux qu'il avait faits , et pour partager leur contentement. Ses forces, que la tristesse avait abattues, commencèrent à renaître par l'espérance.
Puis un grand dessein occupait son esprit. La lettre qu'il venait de recevoir lui avait appris tout ce que pouvait l'écriture contre les angoisses de l'absence, et il s'était décidé à suivre l'école du régiment.
Ce fut pour lui un difficile apprentissage : la mémoire était rebelle, l'intelligence pliée d'un autre
Côté : mais , à force de volonté, il la ramena à l'étude de l'alphabet, et un an après, il était en état de s'entretenir par lettre avec ceux dont il se trouvait séparé.
Il ne s'arrêta point là : une fois entré dans l'étude, il voulut la poursuivre et apprendre tout ce qui pouvait profiter à son avenir. Le temps s'écoula ainsi, partagé entre les applications de l'écolier et les devoirs du soldat. Marker, que sa conduite avait bientôt recommandé, quitta les rangs de la compagnie pour recevoir la hache de sapeur. Les années de service s'écoulèrent pour lui sinon sans regrets, au moins sans aucun découragement.
Enfin l'heure de la délivrance arrivée , il reprit joyeusement la route qu'il avait autrefois parcourue avec tant de tristesse.
\ mesure qu'il approchait, il sentait augmenter son impatience : il doublait les étapes, il ne pouvait se défendre d'un battement de cœur en voyant les cultures familières à sa jeunesse, les hameaux dont les noms lui
étaient connus 1 Enfin le toit qu'il cherchait apparaît au détour du village 1 A ce moment, Marker n'est plus maître de lui ; il court, il traverse la grande place sans se laisser arrêter par ses anciens amis qui l'appellent ; il s'élance vers la ferme! Les enfants, que sa barbe et son costume épouvantent, s'enfuient à son approche; la jeune sœur recule jusqu'au mur, surprise et inquiète; mais le chien, que son instinct a éclairé, se précipite à sa rencontre, et sa mère a tressailli au son d'une voix qu'elle ne peut oublier. Quand tous les autres hésitent, elle accourt sur le seuil, elle tend les bras, elle nomme Ivon I Elle ne demande plus rien à Dieu ; tousses enfants vont être assis autour du foyer!
Mais, quels que soient les autres, celui qui revient aura toujours, dans son cœur, la première place, car c'est sur lui qu'elle a pleuré le plus souvent, pour lui qu'elle a surtout tremblé, et ce surcroît de tendresse sera la récompense de son dévouement inconnu.