LES DEUX CHIENS
Ésope passant un jour dans un faulioùf» de Sardeâ y aperçut des enfants qui portaient à la cielnture les tablettes à écrire, le sac de jetons à calculer, et qui faisaient ensemble l'école buissonnière.
A la vue du petit bossu dont les contes avaient tant de fois amusé leurs heures de loisir, tous accoururent et l'entourèrent en lui demandant quelque ûouVel apologue; mais Ésope leur répondit qu'il était etlvoyé en message, hors de la ville, chez un ami de sOn m? ^re^ cl qu'il n'avait point le temps de s'arrêter.
Les enfants le suivirent donc en causant, et Esope demanda tour à tour à chacun d'eux ce qui l'empochait de se rendre à Técole. Celui-ci objecta le beau temps, celui-là l'ennui de l'étude ; mais tous tombèrent d'accord pour proclamer qu'ils étaient las d'obéir à un maître.
Le sage Phrygien écoutait leurs raisons en souriant et sans rien leur objecter, lorsqu'ils arrivèrent ensemble à un carrefour champêtre oïi ils aperçurent deux chiens arrêtés sous quelques arbres. L'un d'eux, qui portait le collier, était accroupi les pattes croisées, tandis que l'autre, la tête droite et arc-bouté sur les jambes de devant, le regardait. Les écoliers se les montrèrent du doigt.
— Voyez, voyez, s'écria celui qui marchait en tête, ne dirait-on pas que tous deux causent comme des amis et des voisins.
— Qu'Ésope nous traduise alors leur conversation, s'écrièrent plusieurs voix.
— Volontiers, dit le bossu qui s'approcha de quel-
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ques pas, et qui prôta l'oreille comme s'il eût véritablement écouté. Le chien couché demande à l'autre à qui il appartient, et ce dernier lui répond fièrement qu'il n'a point de maître.
— En es-tu bien certain ? demande l'épagneul.
— Regarde mon cou libre de tout lien ! réplique le chien indépendant, je n'appartiens qu'à moi! Celui dont le nom est gravé sur ton collier décide de ton repos ou de ton travail ; si tu dors, il t'éveille par son sifflement connu. Il te crie : — Allons I Et il faut le suivre à la chasse ou dans son voyage. Si tu veux courir, il t'appelle, il t'ordonne de t'accroupir à la place désignée, et tu n'oserais désobéira son commandement. Moi, au contraire, je pars et je reste quand il me plaît, je vais où je veux, je fais ce qui me convient, et je n'ai d'autre maître que ma fantaisie.
— Fort bien, réplique l'épagneul ; dis-moi alors, je te prie, pourquoi tu es arrivés! tard à notre rendez- vous?
— Accuses-en de méchants écoliers qui m'ont barré la route en me poursuivant à coups de pierres.
38 SUR LA. PKLOUSE
— Premier obstacle à ta liberté, fait observer le chien au collier.
— Ce n'est rien, reprend l'autre ; j'ai franchi la haie du grand pâturage, et j'ai traversé la bergerie malgré les chiens, car il a fallu livrer bataille!
— Et, SI je ne me trompe, tu as laissé un morceau de ton oreille, objecte l'épagneul.
— Cela ne mérite pas qu'on en parle, interrompt son interlocuteur ; la liberté vaut bien un bout d'oreille. Mais il faut que je prenne congé de toi ; je n'ai pas un moment à perdre si je veux avoir aujourd'hui ma pitance.
— Pourquoi cela ?
— Parce que je dois arriver à la ferme au moment du dîner. Je suis le favori des enfants, à qui je sers de monture, et qui, en retour de mes complaisances, me donnent chaque jour la pâtée.
L'épagneul secoue la tête et entr'ouvre la mâchoire comme s'il riait.
—•Ma bonne heure, dit-il; ainsi tu as été détourné