‹ Sur la penteChapitre 22 sur 93 · AU TOMBEAU · texte numérisé non relu

AU TOMBEAU

Catherine était restée à genoux auprès du lit de son mari mort. Elle avait appuyée sur ses yeux entr'ouverts une main pieuse, avec le sentiment étrange que ce n'était pas elle qui pleurait Pierre, mais bien cette Régina qu'il avait aimée comme il ne l'avait jamais aimée, elle ; elle lui 5 avait apporté tous les biens et agréments de la vie régulière ; mais cette enfant sauvage du désert, qui était morte dans un accès de folle passion pour le gentilhomme civilisé qui avait traversé sa vie, avait été la véritable femme de M. de Vireleu. 10

Elle n'appelait personne ; ni Antoine ni Angèle n'osaient pénétrer dans la chambre du malade sans être avertis par leur maîtresse ; lorsqu'ils prirent enfin la résolution extrême d'entrer sans frapper après que leurs timides appels furent restés sans réponse, ils reculèrent d'effroi à la 15 vue de madame de Vireleu, glacée et rigide, toujours agenouillée auprès du lit où son mari gisait mort et froid. Les lampes de la nuit jetaient encore dans la chambre une lueur funèbre, mais le jour se glissait par toutes les fentes des rideaux et les crevasses des volets ; Catherine 20 se laissa relever sans prononcer une syllabe. Dans son esprit et sur ses lèvres, revenaient sans cesse les deux noms qui avaient hanté le délire de M. de Vireleu : " Régina I Maïa I" Il lui semblait appeler l'enfant qui aurait dû être la sœur d'André, pendant qu'elle serrait 25 convulsivement son petit garçon dans ses bras.

L'enfant pleurait ; îl avait aimé son père ; mais Catherine ne pleurait pas. Deux sentiments contradictoires

se disputaient son âme : une reconnaissance infinie envers le Dieu qui l'avait gardée d'abord dans les dangers qu'elle courait presque sans le savoir, puis ensuite dans le combat à mort qu'elle avait livré à son pauvre cœur ; 5 et une certaine humiliation dont elle devait porter la trace jusqu'au tombeau. Elle, Catherine de Lassalle, adorée dès sa première enfance par tous ceux qui l'entouraient, elle avait été impuissante à conquérir ou du moins à retenir ce cœur de son mari qu'il n'avait véri-

10 tablement découvert que pour la tendresse passionnée et sauvage de la gitana Régina ! Elle remerciait la Providence divine et en même temps elle se disait: *' Qui sait? si Dieu avait voulu que Pierre vécût, je serais peut-être venue à bout de lui faire oublier Régina !" C'était com-

15 me un échec subit dans une course longtemps triomphante, et la fierté de la jeune femme était plus blessée que son cœur ; mais cette ^erté blessée lui inspirait un dégoût de la vie du monde qui allait chaque jour croissant, et, malgré les efibrts de madame de Lassalle, mal-

20 gré l'insistance quelquefois emportée de son père, Catherine ne voulait voir personne. On commençait, dans le pays, à dire en se moquant: "Décidément on s'était trompé, et Catherine de Vireleu était plus facile au pardon qu'on ne le croyait ; elle s'était reprise à aimer son

25 misérable mari!"

Catherine n'aimait pas Pierre, et elle remerciait Dieu car elle n'aimait plus personne. Les mois s'écoulaient depuis le jour où elle avait, elle seule, et dans la douloureuse solennité de leur triste secret, fermé les yeux à son

30 mari qui avait eu envers elle des torts ensevelis à jamais dans son tombeau, et Roger de Gaillac ne l'avait pas revue ; il était revenu des Landes tout exprès pour assister ^ux funérailles de son cousin, mais il avait ensuite repris le chemin de sa solitude ; madame de Gaillac prenait l'habi-

85 tude de l'isolement, elle ne sortait de sa retraite que pour

aller visiter Catherine qui la recevait toujours affectueusement sans jamais demander des nouvelles de Roger. La vie de la jeune femme n'était pas vi*ie cependant ; elle avait pour coutume de visiter chaque jour les malades du petit hôpital de la ville ; lorsque les tristes habitants 5 des salles la voyaient entrer sous ses longs vêtements de deuil, ils la saluaient d'un regard ou d'un sourire qui allait au cœur blessé plus sûrement et plus doucement que n'eussent fait tous les compliments et les empressements des gentilshommes à marier dans la voisinage, qui 10 avaient repris espoir en voyant Catherine libre de nouveau. Lassalle était assiégé par les visites des prétendants; mais pas un seul n'était admis à l'Abbaye, et Catherine n'acceptait pas la conversation sur ce point, même de la part de sa mère : elle ne répondait pas un 15 seul mot aux colères de son père ; mais, le lendemain, elle partait de plus grand matin pour l'hôpital et rentrait plus épuisée de ses visites aux pauvres.

— Si vous tourmentez Catherine pour se marier, disait madame de Lassalle à son mari, elle finira par se faire 20 sœur de charité ; si André n'était pas là, ce serait déjà fait.

— Mais André est là, répondait M. de Lassalle qui se serait bien gardé de dire qu'il avait plus d'une fois été saisi de la même crainte après quelqu'une des scènes d'em- 25 portement qu'il se reprochait toujours, mais auxquelles il était quelquefois incapable de résister.

Catherine travaillait au-delà de ses forces ; c'était ce que sentait madame de Lassalle avec une tristesse et un étonnement constants: "Elle a besoin de remplir son 30 cœur et sa vie, pensait-elle, je comprendrais cela si elle avait aimé Pierre, elle ! mais après ce qu'il avait fait !"

Madame de Lassalle ignorait le fond du cœur de sa fille, comme il arrive souvent ici-bas qu'on ignore les secrets de ceux qui nous sont les plus chers ; mais elle ne 35

se faisait pas Fillusion de croire Catherine heureuse, sî elle n'avait pas sondée toutes les plaies secrètes de ce cœur tendre et fier, capable d*une loyauté passionnée qui devait à jamais garder les secrets confiés à son honneur ; 6 elle savait, elle devinait bien que sa fille en était venue à aimer Roger de Gaillac, lorsqu'elle pouvait le faire sans crime, et qu'elle n'avait elle-même compris son amour qu'au moment où son mari lui avait rappelé, par son apparition subite, les serments qui lui appartenaient

10 toujours. La mère espérait, attendait un mot, un geste, qui lui découvrît la pensée de l'avenir qui se cachait sous les crêpes de Catherine, pendant ses longues visites aux pauvres et à l'hôpital, pendant que ses jolies mains blanches pansaient résolument des maladies hideuses ou

15 soignaient de pauvres enfants abandonnés, recueillis par les sœurs de l'orphelinat : " Elle me laissera bien voir un jour que je puis rappeler Roger des Landes," murmurait madame de Lassalle qui n'avait pas de goût pour les malades et les hôpitaux.

20 Mais Catherine ne disait rien : elle commençait seulement à devenir moins pâle, et André aurait pu racojiter qu'elle riait souvent avec lui. Le petit garçon était changé. Il semblait que les longues journées, passées dans la chambre chaude de son père, eussent altéré une

25 constitution plus nerveuse que robuste ; il était maigre et grandissait outre mesure; madame de Lassalle s'en inquiétait. Catherine ne disait rien, mais elle pensait : " Pierre emmènera-t-il André dans sa tombe, comme sa Régina y avait suivi la petite Maïa ?" Et elle redoublait

30 de soins charitables ; il semblait qu'elle voulût arracher à la bonté de Dieu la vie de son fils.

M. de Lassalle dit un soir à sa femme, brusquement et sans préambule :

— Cet enfant s'ennuie ; Catherine ne s'en aperçoit pas,

35 elle est si accoutumée maintenant à s'ennuyer ; mais, à l'âge

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d'André, cela n'est pas sain ; je lui demanderai demain si elle veut me le donner pour quelques jours, je le mènerai dans les Landes, à Roger. Ce pauvre garçon sera trop heureux de le voir, il le soignera très bieu.

— Et Catherine le saura, le petit le lui dira au retour ! 5 murmura madame de Lassalle qui regardait son mari avec une admiration tendre pour la profondeur de sa diplomatie.

Les complots de M. et de madame de Lassalle étaient toujours de la nature la plus simple, mais ils n'étaient pas 10 moins, l'un et l'autre, convaincus de leur machiavélisme.

Deux jours plus tard et sans que Catherine eût fait la moindre résistance, le grandpère et le petit-fils prenaient le chemin des grands bois de pins. M. de Lassalle n'avait pas voulu emmener le petit garçon à cheval : 15

— Tu es trop petit et moi trop vieux pour une si longue course, dîsait-il ; cela est bon pour ton cousin Roger !

André commençait à revenir à son ancienne admiration pour Roger, un peu efiacée dans sa mémoire par la longue absence de son cousin. 20

Le petit garçon s'était fortifié ; il avait repris des couleurs fraîches et vives; il assurait qu'il n'avait plus besoin d'Angèle, que madame de Vireleu avait envoyée avec lui à Bel- Air :

— Je suis un homme maintenant, disait-il, et je puis 25 bien m'habiller tout seul comme mon cousin ; d'ailleurs, Roger me lace toujours mes bottines quand Angèle est à

la cuisine.

M. de Gaillac était devenu l'esclave de l'enfant qu'il reprochait naguère à Catherine de gâter. 30

Enfin il n'y avait plus moyen de garder André dans les Landes sous prétexte de santé, et Catherine commençait à réclamer son fils ; elle avait demandé à M. de Lassalle d'aller chercher le petit garçon, et son père le lui avait promis, non sans une réticence secrète : 35

— Si Roger veut le ramener et venir demander luimême ses gages de bonne d'enfant en même temps que la récompense de sa patience comme adorateur, pensaitil, ce n'est pas moi qui le priverai de cette bonne

5 occasion.

Roger était décidé à tenter la suprême aventure :

— Je ne saurais vivre plus longtemps ainsi, avait-il écrit à sa mère, et il faut que je sache si je puis ou non espérer. Je ramènerai moi-même André à l'Abbaye.

10 Madame de Vireleu avait appris l'arrivée de son cousin; elle pressentait l'épreuve qui l'attendait; elle aussi, elle avait un parti pris ; et elle ne chercha pas à se dérober à la visite de Roger ; cette fois, André avait eu la joie de chevaucher à travers les Landes sur son

15 petit poney que M. de Gaillac avait fait demander à l'Abbaye; le petit garçon était devenu un excellent cavalier et ne paraissait pas fatigué, lorsqu'il s'élança dans les bras de sa mère. Il était bruni par le soleil, hâlé par le grand air et la vie plus mâle qu'il avait

20 menée à Bel-Air.

— Je vous le ramène en bon état, ma cousine, dit Roger, qui venait à son tour de descendre de cheval, et sa voix fit tressaillir Catherine, comme si elle ne l'avait pas attendu auprès du petit compagnon de sa chevau-

25 chée.

La jeune femme lui tendit franchement la main : — ^Je vous remercie, dit-elle; vous me ramenez, en effet, un autre enfant que celui du mois dernier. J'espère qu'il a été sage et qu'il ne vous a pas donné trop de 30 peine!

A cette phrase polie du reconnaissance et d'inquiétude

maternelle, Roger ne répondit que par un regard. Il ne

pouvait plus se contenir et il aurait volontiers crié : " Je

vous aime, Catherine, vous le savez bien I Comment

35 voulez-vous que ce qui est à vous me donne de la peine ?"

Il suivît madame de Vîreleu dans la maison ; tous deux se retrouvaient dans ce cabinet où ils avaient tant de fois travaillé ensemble, où tant de rêves avaient traversé Tesprit et le cœur de Roger, où tous deux avaient reçu le coup de mort aux perspectives joyeuses ou aux espérances 5 vagues de l'avenir I Catherine se sentait émue malgré sa résolution; Roger savait qu'il ne pourrait pas résister un instant de plus à l'élan qui l'entraînait aux pieds de la jeune femme. Elle leva les yeux sur lui :

— Oui ! Roger ! dit-elle, et sa voix ne tremblait pas ; 10 je sais ce que vous allez me dire ; je le devine d'avance ; ne me le dites pas. J'ai enterré trop de morts depuis quelque temps ; il me faut le loisir de savoir si je suis, comme la France, capable de résurrection 1

Et, comme Roger la regardait toujours d'un air inter- 15 rogateur, passionnément suppliant, elle ajouta plus bas :

— Votre amour est du nombre des morts que j'ai enterrés, mon pauvre Roger, — et baissant encore la voix : — Vous savez bien que je le devais !

Roger ne le savait que trop ; mais il n'était pas dé- 20 sespéré :

— J'espère, dit-il, en inclinant doucement la tête en signe d'assentiment: vous êtes Française, et je suis patient, car je vous aime I

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