LA LUMIÈRE
Pierre ne pouvait plus garder son secret, en effet, et Catherine devait le garder tout entier jusqu'au dernier jour de sa vie.
Le délire du mourant devenait plus fréquent et plus tenace ; le docteur ne pensait pas que son existence pût 5 se prolonger bien longtemps:
— Vous Tavez fait vivre à force de soins, disait le vieux médecin ; si M. de Vireleu était resté là où il était, en quelque coin du monde que ce pût être, il serait mort depuis six mois ; il était déjà phtisique quand il a repris 10 le chemin de l'Abbaye.
Pierre semblait dormir pendant que le docteur parlait à voix basse. Catherine Técoutait en silence, non sans éprouver un certain sentiment douloureux ; elle ne pouvait pas pleurer amèrement Thomme qui avait brisé la 15 première partie de sa vie par son absence et qui était revenu juste à temps pour briser la seconde espérance de son bonheur par sa présence, mais elle éprouvait cependant d'avance le sentiment d'un vide nouveau créé dans son cœur, dans ce cœur décidé à demeurer désormais 20 libre ; elle se leva pour reconduire le docteur. Comme elle rentrait sans bruit dans la chambre de son mari, elle s'arrêta devant la fenêtre soigneusement enveloppée dans les épais rideaux qui excluaient la lumière, et elle porta son mouchoir à ses yeux ; elle rêvait 25 ainsi tristement lorsqu'une voix faible l'appela. " Catherine," disait M. de Vireleu, et, comme elle s'avançait
vers le lit sans répondre et sans que le malade pût encore la voir, il répéta: "Catherine!" Puis, comme elle se penchait vers lui :
— Le médecin a raison, murmura-t-il, vous m'avez 5 donné ces mois de vie que je n'aurais pas connus sans
vos soins, et je vous en remercie, pendant que je puis encore parler ; je sais bien que c'est presque fini, et que votre générosité ne sera plus bien longtemps mise à l'épreuve ; je le savais bien quand j'ai repris le chemin
10 de la France, je ne voulais pas mourir dans le steppe, sans Kégina et Maïa.
Et, comme sa femme rougissait involontairement en entendant prononcer ces noms qu'elle avait saisis tant de fois dans le délire de la fièvre, mais que Pierre n'avait
15 jamais articulés devant elle d'une manière consciente, il reprit: — Ah! vous ne savez pas! c'est vrai! je vous dirai tout cette nuit . . . quand nous serons seuls ... Et vous me pardonnerez . . .j'ai été si malheureux !
Catherine attendait la nuit avec impatience ; elle pré-
20 cipitait les arrangements du soir avec une hâte que ne comprenaient ni Antoine ni Angèle ; elle refusa les offres de madame de Lassalle qui, depuis quelque temps, avait plus d'une fois partagé ses veilles lorsque Pierre ne succombait pas au délire : elle trouvait la faiblesse de son
25 gendre inquiétante ce soir-là.
— Non, ma mère ; je veux rester seule, répétait Catherine avec une insistance qui étonnait madame de Lassalle.
Elle céda cependant, comme elle cédait toujours à la 30 volonté de sa fille, plus forte et plus résolue que la sienne, et elle reprit le chemin de Lassalle après avoir partagé le dîner de Catherine. André était enrhumé et s'était couché de bonne heure. Madame de Vireleu se trouvait enfin seule dans la chambre du malade ; mais 35 Pierre sommeillait ; il n'ouvrait les yeux que pour gémir
péniblement et pour demander à boire ; enfin, soulevant ses paupières au moment où rirapatienee de Catherine commençait à arriver à son comble, il dît d'une voix plus forte:
— Ah ! Régina, te voilà ! tu vas me donner un verre 5 de kwas !
Puis, regardant mieux devant lui, de son regard affaibli et troublé, il reconnut Catherine ! " Non, non, marmottait-il à demi-voix et comme s'il retombait dans une espèce de délire, ce n'est pas Régina et il n'y a pas de 10 kwas ici ! un verre me ferait cependant tant de bien !"
Catherine était restée immobile et incapable de parler ; cependant, faisant un grand effort sur elle-même, elle se pencha sur le malade :
— Qu'est-ce que c'est que ce kwas qui vous ferait du 15 bien, Pierre? demanda-t-elle doucement, et surtout cette Régina que vous appelez si souvent dans vos rêves ?
Un sourire d'une douceur inconnue à Catherine errait sur les lèvres du mourant.
— Régina était ma femme chérie! répondit-il sans- 20 hésiter ; — et, comme madame de Vireleu reculait involontairement à cette confirmation foudroyante de ses conjectures les plus étranges, il reprit lentement :
— Ah ! oui, Régina n'aurait jamais été à moi si je ne l'avais pas épousée à leur manière ; les gens de sa tribu 25 l'auraient tuée, s'ils avaient su qu'elle aimait un homme qui n'était pas de sa race. J'ai été obligé de me faire adopter dans la tribu pour pouvoir la prendre seulement dans mes bras ; j'avais appris à parler le romany, je travaillais pour eux, nuit et jour ; on avait fini par m'aimer 30 et par croire que j'étais un gitano oublié dans quelque coin du pays : j'avais teint ma peau pour leur ressembler !
" Ah ! comme nous avons été heureux pendant deux ans ! j'avais tout oublié dans cet amour de Régina. Elle 35
ne pouvait pas voir m' éloigner un moment sans s'évanouir de désespoir ; quand le chef de la tribu m'envoyait au loin porter quelque message à une autre partie de la nation, elle montait quelquefois secrètement sur un che- 6 val pour m'accompagner à travers le steppe, et c'est au bruit du galop et de son coursier derrière le mien que je découvrais comment elle avait violé pour moi les règles les plus sévères de son pays et de sa race, qui retiennent les femmes jeunes dans les tentes sous la surveillance des
10 matrones les plus rigides ; elle n'avait pris son parti de me laisser m'éloigner d'elle que depuis qu'elle tenait sa petite Maïa dans ses bras. Gomme elle était belle, ma petite fille ! Elle avait les yeux bleus comme moi et comme André, mais ses petits cheveux étaient noirs com-
15 me l'aile du corbeau et elle ressemblait du reste à sa mère. Elle m'aimait plus que sa mère, j'étais plus doux que Régina ; aussi c'est lorsque ma petite Maïa est morte du croup que j'ai commencé à me souvenir que j'avais ici un autre enfant à moi. André me rappelle sans cesse
20 la petite chérie que j'ai perdue. ... Il n'est pas si beau qu'elle . . .
Le malade ne prononçait plus ses sentences d'une voix intelligible, mais il parlait toujours. Catherine, suspendue à ses lèvres, en suivait le mouvement avec une
25 att,ention fébrile, et elle devinait ce qu'il voulait dire plutôt qu'elle ne l'entendait; il reprit d'un accent de plus en plus saccadé:
— Un jour, Régina s'est jetée à mes pieds, elle a dit que je ne l'aimais plus, et qu'elle ne pouvait pas vivre
30 sans mon amour. Avant que j'eusse eu le temps de parler, elle avait plongé un couteau dans son sein, et il ne me restait plus autre chose à faire qu'à sauter sur le plus rapide des chevaux qui paissaient à la porte de notre tente pour gagner la ville la plus prochaine, à
35 deux cents verstes en ligne croisée. Je ne me suis pas
arrêté pour compter les relais de poste, et mon bon cheval m'a porté jusqu'au bout ; lorsqu'il est tombé râlant de fatigue et prêt à rendre le dernier soupir, j'étais à l'entrée des faubourgs d'une grande ville, et je revoyais un lieu civilisé pour la première fois depuis plus de trois 5 ans. J'ai passé encore quelque temps caché chez un pope que j'avais connu naguère, car je savais bien que la vengeance des gitanos me poursuivrait. Une de leurs filles était morte par amour pour moi, et j'avais emmené un de leurs meilleurs chevaux, sans compter que les orne- 10 ments de noce de Régina étaient dans ma poche.
Même au milieu de ce récit si extraordinaire, Catherine ne put retenir la question qui lui montait aux lèvres :
— Étaient-ce quelques-uns des diamants que vous 15 m'aviez donnés ? demanda-t-elle.
Pierre rougit, et la nuance de couleur qui se répandit sur ses joues livides fît sentir à sa femme qu'elle avait, cette fois, manqué de générosité ; elle n'avait jamais pris son parti de cette infraction à la confiance et à 20 la lovante d'un homme bien élevé envers sa femme, et elle pardonnait plus aisément à M. de Vireleu d'avoir été entraîné à épouser une bohémienne pour séjourner deux ans dans sa tribu, qu'elle ne l'excusait d'avoir pillé son secrétaire avant son départ, comme un vulgaire 25 voleur.
— Il y en avait quelques-uns, je crois, repartit M. de Vireleu d'une voix étoufiée, — et il reprit ensuite avec un peu plus de force: — Je vous avais joué là un vilain tour, Catherine, et qui était bien indigne de vous, mais ces 30 diamants m'ont sans doute porté bonheur. Dix fois je les ai risqués au jeu, dix fois je les ai perdus, et ils me sont toujours revenus. On joue sous la tente des gitanos, tout autant que dans un cercle de Londres ou de Paris, et Eégina me donnait toujours son collier, le vôtre, à 35
vrai dire, Catherine, lorsqu'elle savait qu'il ne me restait plus d'argent, car elle disait : " Ces pierres sont ensorcelées et elles tiennent à toi comme Régina elle-même." Bien des fois on a essayé de nous les voler sans pou-
5 voir y réussir.
" Quand elles ont enfin été vendues et que j'ai eu dans mon sac assez d'argent pour revenir en France, je me suis tout à fait souvenu que je n'étais décidément pas un gitano."
10 Catherine avait écouté presque toujours en silence. Lorsque le malade épuisé se tut enfin et que son murmure cessa entièrement, après avoir duré pendant plus d'une heure, avec de courtes interruptions, la jeune femme se pencha sur son mari mourant qui la regardait
15 avec des yeux étrangement pénétrés de remords et de crainte, elle étendit les mains au-dessus de sa tête dans l'attitude de la bénédiction, et elle dit d'un ton solennel :
— Au nom de Régina, et pour l'amour de Maïa com-
20 me d'André, je vous pardonne, Pierre ! Que Dieu vous reçoive en sa grâce !
Il était temps ; comme un homme qui n'attendait que cette permission et ce pardon suprêmes, M. de Vireleu leva les deux bras vers le ciel, et, poussant le soupir pro-
25 fond et languissant d'un homme lassé par une course prolongée au delà de ses forces, il respira deux fois péniblement et mourut.