Sur la plage
Entre les choses imprévues et impossibles qui se sont passées depuis dix ans, il en est une qui a bien failli arriver; c’est l’émancipation de la femme. Certes, il ne manquait pas de prophètes pour annoncer « la bonne nouvelle. » On se rappelle les prédications qui se faisaient alors dans les livres, dans les journaux, au théâtre et partout. On demandait hautement pour les femmes des droits politiques, et on avait déjà créé les barbarismes nécessaires pour désigner les magistrats, les députés, les préfets, les con-
seillers d’État du genre féminin. Le cigare — au moins la cigarette — étaient arborés en certains lieux; les femmes qui réclamaient l’égalité des droits avaient déjà partagé avec MM. les hommes, comme les appelait madame Mauriat, — un des plus anciens apôtres de la secte, — le droit de se gâter l’haleine
Il ne fallait plus qu’un de ces accidents absurdes et imprévus qui amènent les révolutions pour que V esclavage de la femme fût à jamais détruit. Rien ne semblait plus pouvoir retenir les esprits féminins sur la pente où les avaient poussés les novateurs.
Le serpent, — le plus rusé des animaux, comme l’appelle l’Écriture, — qui continue à se mêler beaucoup des affaires des filles d’Ève, en a onlonné autrement.
Depuis l’expulsion du paradis, le serpenln’a jamais employé que les deux mêmes moyens pour s’assujettir les enfants de nos premiers parents.
Toujours la feuille de figuier pour séduire Eve; toujours la pomme présentée par Ève pour perdre Adam.
Mais, comme la femme est plus fine et plus rusée
que l’homme, il met un peu de variété dans la forme et l’apparence de la feuille de figuier; la feuille de cet arbre terrible a aujourd’hui quatorze mètres.
Pour ce qui est de l’homme, le malin esprit, connaissant sa bêtise, ne lui a pas fait le môme honneur qu’à la femme. Les filles d’Ève présentent aux fils d’Adam toujours exactement la môme pomme que la mère Ëve présenta au père Adam, et les fils d’Adam y mordent toujours avec le môme appétit et la môme sottise.
Le serpent souffla donc une idée aux maîtres du Grand Condé, des Villes de France, des Magasins du Louvre et autres marchands de feuilles de figuier.
II leur fit faire cette remarque inquiétante, à savoir : que, dans les villes qui leur servent de magasins, ils avaient entassé chacun des étoffes de quoi habiller toutes les femmes de l’univers pendant cent ans; or, chacun d’eux ne pouvait espérer d’avoir exclusivement la clientèie de toutes les femmes de l’univers, et, l’eùt-il eue, il ne pouvait songer à leui‘ faire accepter bien longtemps les mômes modes.
On ne pouvait se dissimuler que cet état de clioses
était inquiétant; on proposa un comité où sc réunirent tous les marchands de feuilles de figuier, et toutes les couturières, tailleuses, modistes, etc.
Après de longues discussions, il fut résolu à l’unanimité que ON seul pouvait sauver les membres de l’assemblée.
Une supplication en forme de demande d’audience fut adressée à ON.
ON daigna accorder l’audience demandée.
Où demeure-t-il? Je ne le sais pas; mais tout porte à croire que les couturières le savent et qu’elles sont en relations quotidiennes avec lui. Vous me demanderez ce que c’est que ON. Je vais vous le dire. C’est tout simplement le maître du monde. Il y a bien des gens qui ont l’air de gouverner certaines contrées, certaines provinces, sous les titres ambitieux de rois, de préfets, etc.
Ils ne sont que les préposés de ON ; quand ON ne veut plus d’eux, il faut qu’ils s’en aillent.
exemples :
Vous lisez dans un journal : « ON a fort applaudi telle pièce. — ON a sifllé telle autre. »
Tout Paris va à la pièce que ON a applaudi; le théâtre où ON a sifflé est abandonné jusqu’à nouvel ordre.
Qui a vu ON? Personne. — Les monarques persans, qui avaient l’heureuse prudence de ne pas se laisser voir par leurs peuples, n’ont jamais été aussi invisibles que ON et n’ont jamais été aussi strictement obéis.
Tous les journaux, toutes les conversations se chargent de promulguer les ukases de ON. C’est surtout par son exemple que ON gouverne.
Vous savez l’affluence qu’attire à un théâtre l’annonce sur l’affiche que la représentation est donnée par ordre, c’est-à-dire qu’un souverain quelconque y assistera.
Eh bien, ce n’est rien en comparaison.
« ON va aux courses de Chantillv. — ON va à Nice cet hiver. — ON porte des manches courtes. *
Tout le monde alors quitte ses affaires, ses plaisirs, ses habitudes, pour aller à Chantilly. — Tout le monde change ses projets, il faut bien aller à Nice. Il fait froid, il n’est ni agréable, ni bien prudent de
porter des manches courtes; mais que faire? Il n’y a pas à raisonner; puisque ON en porte, il faut bien- en porter.
Tous les marchands d’étoffe et les couturières se présentèrent chez ON.
Ils se précipitèrent à ses genoux et les baignèrent de larmes.
ON les releva avec affabilité, et les encouragea à parler.
Le plus éloquent exposa la situation; elle était déplorable.
ON seul pouvait les sauver, par des lois nouvelles,
ON promit de les faire.
Il fallait que ces lois fussent absurdes.
ON répondit que cela n’avait pas coutume de l’arrêter; et il leur confia les tables de la nouvelle loi.
Les marchands d’étoffe et les couturières se retirèrent en versant, cette fois, des larmes de reconnaissance et de joie.
Non-seulement ils étaient sauvés, mais encore ils allaient être plus riches et plus heureux qu’ils ne l’avaient été à aucune époque depuis la première
SlIK LA PLAGK.
feuille de liguier — qui n’avait, selon les rabbins les plus accrédités, que huit centimètres de largeur.
Voici ce que ON avait imaginé ;
Attendu qu’il y a des montagnes d’étoffe chez les marchands de nouveautés; attendu que ces montagnes d’étoffe suffii'aient pour vêtir toutes les femmes de l’univers pendant un siècle; attendu que les nouveautés n’ont qu’un seul devoir — ce n’est pas d’ètre belles, ce n’est pas d’èlre de bon goût, — c’est d’ètre nouvelles; attendu que cette condition est rigoureuse et que des nouveautés mômes et identiques ne peuvent espérer rester nouveautés pendant un siècle; attendu qu’on ne peut espérer habiller plus de femmes qu’il n'y en a;
ON, dans sa souveraine puissance, a décidé ceci :
Les femmes, jusqu’ici, achetaient des étoffes pour s’habiller et se vêtir, — à l’exception de celles dont elles font des robes dites décolletées; les femmes désormais ne s’habilleront plus, elles étaleront.
Elles s’entoureront d’une étagère comme les magasins de nouveautés eux-mômes, et elles s’habilleront de la façon dont les jeunes commis aux doigts
roses comme l’Aurore font, le matin, la devanture des boutiques.
Les femmes seront des magasins mobiles, des devantures ambulantes, des étalages voyageurs, des déballages et des comptoirs ayant le don de l’ubiquité.
De celte façon, chaque femme sera obligée d’acheter autant d’étoffe qu’il en faudrait pour vêtir vingt femmes.
Et les boutiques des marchands seront désencombrées; si quelqu’un trouve cela ridicule, odieux, informe, absurde, ruineux, elles n’auront qu’une raison à donner, qu’une réponse à faire :
— ON fait comme cela; — ON s’habille comme cela.
Si quelqu’une d’entre elles, par hasard et par impossible, trouvait cet attirail laid, difforme, grotesque, qu’elle n’ose pas essayer de s’y dérober, il suffît qu’elle pense que ON a décidé que ce serait ainsi.
Et la nouvelle loi promulguée par ON a été exécutée avec soumission par quelques-unes, avec enthousiasme par les autres.
Celles qui auraient tenté d’éluder la loi savent que ni la calomnie, ni l’adultère, ni aucun crime connu ne les déshonorerait autant, ne les ferait descendre aussi bas dans l’opinion publique — que de ne pas s’habiller comme ON s’habille.
Et ainsi furent sauvés les marchands de feuilles de figuier et les tailleuses et couturières par la protection du serpent.
Mais l’affranchissement, l’émancipation, l’indépendance des femmes?
H n’en est plus, il ne peut plus en être question.
11 n’y a pas d’indépendance — je ne parle pas des rêves absurdes et laids de certaines femmes, » mais d’une indépendance légitime, d’une égalité honorable, d’une liberté honnête, — il n’y a pas d’indépendance, il n’y a pas d’égalité, il n’y a pas de liberté possible pour la femme, dés que ses besoins dépassent ses forces, dès que ses dépenses dépassent la valeur de son travail, ou l’équivalent des services qu’elle rend dans la famille.
Il ne serait pas juste, il n’est pas possible que
rhonime, qui subit toutes les peines, qui fait tout le
Sl'R LA PLAÜL.
travail, qui court tous les dangers, accepte l’égalité avec la femme, pour laquelle il subit cette peine, fait ce travail, court ces dangers — et qui n'en prend pas une part équivalente à ce qu’elle en a apporté cl a nécessité.
Quand la femme cède aux attraits d’un luxe exagéré, elle n’est plus la compagne et l’associée de l’homme : elle est sa femme, elle est sa propriété, elle est son esclave. ‘
Les cajoleries, les adorations ont beau dissimuler cette situation, elle est incontestable, nettement et inflexiblement dessinée.
Chez les peuples anciens, les anneaux portés aux oreilles et au nez, les anneaux aux doigts, les cercles aux bras, les cercles aux chevilles des Jambes, les diadèmes sur la tète, les colliers de pierreries, les ceintures d’or et de soie, n’étaient pas seulement des ornements; c’étaient aussi des mvthes eldes symboles.
Ce n’est pas pour rien que ces prétendus ornements sont tous des anneaux ou des liens.
Anneaux aux doigts, anneaux au nez, anneaux aux bras et aux jambes, cercles à la tête, colliers au
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Sl’H LA l’LAÜE.
COU, ont tous (les anneaux d’une inOino chaîne qüe l’on divise pour la dissiniul er, mais que l’on ne d(j- Iruit pas; c’est un signe que la femme est esclave; el, si celte chaîne est divisée et non rompue, si elle est en or, si elle est en perles, si elle est en soie, c’est pour augmenter sa force en ôtant à la femme le désir de la rompre. C’est cette chaîne terrible, cette chaîne du luxe, cette chaîne des besoins qui a fait succéder pour la femme un esclavage volontaire à l’esclavage légal des temps anciens; c’est celte chaîne-là qu’il fallait rompre et rejeter au loin avant de prétendre briser des fers mélaphoriqucs contre lesquels on a longuement bavardé et qui n’existent pas.
Que la femme prenne et fasse sa part dans les .soucis et les travaux de la famille, elle sera l’égale cl l’associée de l’homme.
Remontons aux origines.
Prenez l’homme et la femme à l’état sauvage : l’homme chasse etpéchc; la femme prépare le dîner avec la chasse el la pèche de l’homme; riiorame apporte la peau des ours; la femme en fait des vêtements.
Elle est sa compagne, son associée et son égale.
Voyez, dans la civilisation, la femme du petit marchand, qui vend, qui achète, qui travaille comme lui, est son égale et son associée.
La femme du porteur d’eau, qui s’attelle à côté de lui à la môme charrette, est son égale, son associée, sa compagne.
Mais la femme qui ne songe qu’à ses jupes, la femme qui n’apporte dans la maison qu’une augmentation de besoins, la femme pour laquelle l’homme doit s’imposer double travail, doubles privations, doubles rapines, doubles crimes, celle-là n’est pas l’égale de l’homme, ni son associée, ni sa compagne; elle ne peut payer l’esclavage que ses désirs imposent à l’homme que par l’esclavage qu’il exige d’elle dans les plaisirs.
L’homme peut vivre sans elle ; elle ne peut vivre sans l’homme ; car les femmes vivent plus de châles, de jupes, d’oripeaux divers que de pain.
Donc, il n’y a pas apport égal, il n’y a pas société, il n’y a pas égalité.
El combien de pauvres Èves sont obligées de
couper leurs pommes en quartiers et de les présenter à mordre à plusieurs Adams.
Triste et honteux esclavage que celui-là et qui va tous les jours s’étendant et se généralisant.
Ici, je m’arrête ; que mes lectrices ne me reprochent pas d’être leur ennemi ; le diable sait le contraire. Praxitèle ne fait pas une Vénus sans la frap- • per du ciseau et du marteau.
Je voudrais voir les femmes à la hauteur de l’amour qu’elles m’inspirent — avant d’arriver à cet
âge où l’on peut encore sentir l’amour, mais où on no l’inspire plus — c’est l’enfer des poêles et des femmes.
Je ne suis môme pas l’ennemi de la coquetterie à un certain degré; je suis partisan de la parure, et je serais, au besoin, d’un bon conseil à ce sujet. Selon moi, ce n’est pas un droit, c’est un devoir pour toute femme d’être le plus jolie qu’il lui est possible.