LES IMPERTINENCES DE MADAME BOULOGIIE
Le théâtre représente un banc.
Autour et au-dessus de ce banc, des arbres dans lesquels s'enroulent des passiflores et des lierres. Il y fait doux et frais. — Deux femmes jeunes et jolies sont assises sur le banc; l’une arrive, elle est en chapeau ; l'autre est la maîtresse du logis, elle n’a sur la tête qu’un petit réseau de soie. — .lamais lieu ne fut plus propice pour les tendres épanchements de l’amitié; elles se sont embrassées avec efTusion.
Coït ALI K.
Ah ! ma dicre, le ravissant cliapeaii que vous avez là!
AllOLlSE.
Vous trouvez ?
COUALIK.
Et il vous va à ravir.
Arolisk.
Eh bien, il ne me plaît i)as.
CoilALlK.
Vous êtes (liiricile...
SUIJ LA PLAGE.
Ahülise.
Il y a une raison.
COHALIE.
Ah!
Akülisk.
Connaissez-vous la petite madame Boulogne ?
CORALIE
Oui, certes; une impertinente personne.
Arülise.
Eli bien, elle s’en est fait faire un pareil.
Cor A LIE.
Ça ne m’étonne pas. .
Arolise.
11 est vrai qu’elle l’avait commandé avant que j’eusse commandé le mien, et que j’avais un peu vu le sien chez mademoiselle Désirée; mais, c’est égal, on ne peut pas avoir quelque chose de pareil à cette femme-là... Mais pourquoi me dites-vous qu’elle est impertinente ?
Cura LIE.
Cela vous étonne ?
Arolise.
Oh I non ; mais je voudrais savoir ce qu’elle vous a fait.
CORALIE
Oh! mon Dieu, des riens, des choses dont aucune n’a un nom...; mais, enfin, c’est l’ensemble, c’est l’intention, c’est... un je ne sais quoi. Enfin, c’est la femme la plus impertinente que je connaisse...
Arolise.
A coup sûr, elle ne vous en a pas fait plus qu’à moi. C’est une connaissance de ma belle-mère. La première fois que je l’ai vue, c’était à la maison; ma belle-mère me présenta à elle; elle avait une toilette ridicule...
COHALIK.
Comme toujours...
Arolise.
Sa robe, je suis sûre, avait au moins quinze mètres de tour, une exagération I
COHALIE.
11 faut bien suivre les modes, mais en ce qu’elles ont de sensé. — Combien a votre jupe?
Arolise.
Quatorze mètres.
CORALIE
C’est comme la mienne; c’est raisonnable; mais quinze mètres! Vraiment, il y a des femmes qui sont folles f
Arolise.
Ne sachant que lui dire, je lui lis quelques compliments sur cette robe, qui ne me plaisait pas du tout: des couleurs ^;oÿon^e5... une horreur! Mais, dame ! des volants — et une étoffe de velours écossais; — ça a au moins coûté cinquante francs le mètre; j’en ai vu chez Gagelin à ce prix-là qui n’étaient pas aussi riches. Eh bien, elle affecta un air modeste, dit qu’elle ne l’aimait pas beaucoup, en parla avec dédain, comme une femme qui en a des quantités de plus belles; — de l’embarras, enfin. C’était si impertinent, que je me mis à parler du ridicule de sortir dans la rue avec des robes de couleur éclatante, de belles robes; j’étais si impatientée, que j’allai jusqu’à dire que je craindrais d’être prise
pour une fille... Que voulez-vous! elle est si impertinente.
CORALIE
C’est comme pour moi : n’est-elle pas venue, un soir, prendre le thé ici avec une mauvaise petite robe de soie grise qui ne valait pas soixante francs. Les autres femmes étaient magnifiques. Il faut dire ([uc je ne l’avais pas avertie; j’avais parlé d'une tasse de thé — entre nous.
Arolise.
Elle devait être furieuse.
CORALIE
Il faut bien se défendre un peu. Ce soir-là, elle eut l’impertinence de m’inviter à une partie de campagne, à je ne sais quelle cabane qu’ils ont achetée au bord de la Seine, — un dîner sur l’herbe.
Arolise.
C’était familier...
CORALIE
Je m’inclinai sans répondre et je n’y allai past xV quelques jours de là, je la rencontrai avec son mari ; j’étais avec le mien. Celui-ci — la bonne pâte
d’homme — avait voulu m’excuser, et avait écrit que j’étais malade; ce qui me fâchait fort. -
Arolise.
Ne me parlez pas des maris.
CORALIE
« Je vois avec plaisir que vous vous portez mieux, me dit madame Boulogne avec un petit air... — Comment mieux? m’écriai-je. Mais je n’ai pas été malade. — Mais si, dit mon mari, lu as été fort souffrante, le jour que tu devais aller chez madame... — Moi?... Je. ne me... Ah ! oui... c’est vrai, j’avais un peu mal à la tête. » Et mon mari de me donner des coups de coude sans réussir à me faire comprendre ce qu’il voulait dire. Si on ne disait jamais leur fait à ces impertinentes créatures...
Arolise.
Moi, un jour, devant moi, elle parla d’un bal qu’elle devait donner, et elle eut l’impertinence de ne pas m’inviter. Alors, tout le reste de la soirée, je donnai les détails les plus circonstanciés sur le bal de a comtesse*", pour lequel je savais qu’elle avait inu-
so
tilement demandé une invitation qu’on avait eu le bon goût de lui refuser.
• CORALIE
Est-ce que vous y étiez allée ? %
Arolise.
Non ; cette comtesse *** ne veut voir que des femmes titrées — une pécore ! mais le chevalier m’avait donné des nouvelles. « Comment se fait-il que je ne vous y aie pas vue, madame Boulogne? » ajoulai-je. Elle rougit, balbutia et dit: « Cela vient de ce que je n’y étais pas ; j’avais demandé une invitation, on ne me l’a pas envoyée. » Comprenez -vous, ma chère, tout ce qu’il y a d’impertinent dans cet aveu ?
COR.VLIE.
Certes! c’est comme si le roi disait: * On m’a pris pour un laquais. >
Arolise.
Très-bien ; cela voulait dire que le ridicule de la situation était pour la comtesse, qui n’avait pas invité une femme comme madame Boulogne.
CORALIE
C’est à mourir de rire !
ÂROLISE.
Ou de colère... J’avoue que je ne puis pas souffrir ces femmes-là. — Elle est si impertinente, que j'ai pris le parti de ne pas lui rendre ses visites.
CORALIE
Dernièrement, elle s’est fait annoncer chez moi ; j’avais du monde ; j’ai fait dire que j’étais souffrante et ne recevais pas. On a prétendu qu’elle avait pu entendre causer ; mais... ma foi...
Arolise.
Vous savez qu’elle est un peu.rousse.
CORALIE
Comment pourrait-on ne pas le savoir? Il ne faut que voir tout ce qu’elle fait pour le dissimuler.
Arolise.
Jusqu’à affecter de dire qu’elle est rousse pour se faire dire le contraire. Dieu, que je hais ces femmes mendiantes qui tendent toujours leur .sébile aux compliments.
COHALIE.
N’a-t-elle pas l’impertinence de mettre du jaune.
comme une brune, et il y a des gens qui disent que cela ne lui va pas mal.
Arolise.
Rien ne va mal à ces femmes h qui rien ne. va bien... Eh bien, je ne sais plus ce qu’elle m’avait fait... ou dit d’impertinent... Elle m’avait dit... Non, elle ne m’avait rien dit... Qu’est-ce qu’elle m’avait donc fait?...
CORALIE
Peu importe !...
Arolise.
Enfin quelque chose de très-imperlineni.
CORALIK.
Je la reconnais bien là.
Arolise.
Alors, comme on vint à parler d’une très-jolie blonde... Précisément, c’était de vous qu’on parlait.
CoRALIE.
Ahl...
Arolise.
Quelqu’un qui crut me flatter dit qu’il préférait les brunes.
CORALIE
Je suis bien de son avis... quand les brunes vous ressem 1 Init
ÂROLISE.
Moi, je dis : « Il y a de belles brunes et de charmantes blondes ; il n’y a qu’une seule couleur avec laquelle il n’y a pas de beauté possible : c’est la couleur rousse. »
CORALIE
Attrape 1
Arolise.
Une voulez-vous ! si on ne se rebiffait pas un peu, ces impertinentes-là vous écraseraient t