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LE PUBLIC. LE THEATRE. LES LIVRES

Je comprends parfaitement que chacun des membres de cette respectable agglomération qu’on appelle le public soit beaucoup plus touché d’estime pour les ouvrages représentés sur le théâtre que pour ceux qui sont tout simplement imprimés dans des volumes.

Il fait, des décors, des costumes, des voix, de la figure des actrices et de l’ouvrage lui-môme, un tout qui le frappe nécessairement et lui apporte un plaisir plus complet.

Ce n’est pas tout : pour une pièce qui réussit bruyamment, on a quinze cents complices solidaires de son admiration , on est sûr de ne pas se tromper, on ne craint pas de trouver naïvement beau ce que tout le monde ne trouve pas beau, on n’a pas cette émotion sérieuse de porter un jugement soi-même et tout seul.

Le livre , au contraire, n’a pas ce cortège qui en facilite l’intelligence; le théâtre est une sorte de livre illustré, de livre d’images comme on fait si bien d’en offrir aux enfants d’après le conseil du poêle latin.

€ La paresse de l’esprit est bien mieux secouée par ce qui s’offre aux yeux que par ce qui ne frappe que les oreilles. »

Segnivs irritant animas demissa per aures Quam quœ sunt oculis subjecta fidelibus.

Il faut que le livre se passe de tous ces prestiges qui viennent aidervsi puissamment à la composition dramatique.

Pour remplacer les décors , la voix , la démarche, la figure des acteurs, l’écrivain n’a "qu’un moyen, toujours le même, la parole; il faut qu’il produise, par la seule parole, toutes les illusions du théâtre.

Mais que les corps savants, que les lettrés se laissent gagner par le môme prestige que le public, c’est ce que je comprends moins facilement. Et cependant l’Académie, l’élite du public, comme la foule, considère toujours un homme qui fait des piècesi (fe

lit

théâtre, fussent-elles médiocres, si elles ont été jouées au Théâtre-Français ou à l’Odéon, comme ayant des titres beaucoup plus sérieux.

Je comprendrais encore que des gens qui sont préposés aux choses littéraires — un ministre de l’instruction publique et un ministre de l’intérieur, par exemple — encourageassent beaucoup la littérature dramatique et se préoccupassent de sa direction.

A cause précisément de son attrait particulier et multiple pour la foule, elle exerce une influence plus immédiate sur un plus grand nombre, et celte influence s’étend jusque sur ceux qui ne savent pas lire, qui s’y trouvent livrés sans défense, n’ayant, d’autre part, ni contre-poison , si par hasard on leur servait du poison, ni comparaison.

Mais, je voudrais que l’on ne confondît pas l’influence immédiate et le mérite; je voudrais qu’à mérite égal, par exemple, l’auteur dramatique ne fût pas énormément élevé au-dessus de celui qui fait des livres; je voudrais que, comme moyen d’action sur la foule, on récompensât pécuniairement si l’on

veut le premier, mais que cela ne leur assignât pas

leur rang relatif; ce qui n’est ni juste ni vrai. Ainsi, certaines récompenses pourraient être décernées, par le ministre de l’intérieur, pour ce qui, dans l’art dramatique, a trait à l’influence morale et à la police de l’État, tandis qu’au ministre de l’instruction publique appartiendraient les récompenses honorifiques à appliquer au mérite et au talent 'considérés absolument.

Les journaux ont tant changé le sens du mot police, que j’ai besoin d’avertir que je l’emploie ici dans son sens réel, primitif, comme l’employait Montaigne, par exemple.

C’est surtout l’opinion publique qui réglerait tout cela si elle était éclairée ; mais elle ne l’est pas.

Ainsi voyez ce que l’on appelle la classification des genres, dans les idées non-seulement de la foule, mais de la presque totalité des bourgeois , et je parle des bourgeois instruits, intelligents et lucides sur les autres points.

Les uns ont le préjugé, les autres le subissent et le respectent.

Un homme qui a fait une mauvaise tragédie jouée

irois fois au Théâtre-Français est pour eux un nom supérieur à l’auteur de la plus charmante comédie jouée sur un théâtre de vaudeville.

A bien plus forte raison, à l’auteur du meilleur roman.

Un peintre d’histoire qui a copié des modèles et des mannequins, sans idées, sans talent, sans dessin, sans couleur, est néanmoins pour eux un peintre d’histoire. (Il y a des peintres, à Paris, qui mettent sur leur carte: Peintre d’histoir e.)l\s n’ont pas envie de regarder ses croûtes ; mais ils le saluent et lui parlent d’un tout autre ton qu’à un peintre de genre ou de paysage, fût-il le meilleur pinceau de son temps.

S’il y a à Paris des peintres qui mettent sur leur carte: Peintre d'histoire, il y en a, en province, qui mettent : Peintre à l’huile; et, en effet, pour bien des gens, c’est encore là une aristocratie.

— Que fait votre fils? demande-l-on à un bourgeois.

— Il est peintre.

— Ahl... à l’huile?

•— Certes, monsieur.

La seule œuvre lillérairc êcrilc qui puisse compenser un peu la iragédie, c’est le poëme épique.

On n’est pas étonné qu'un homme qui a fait une ou deux tragédies, qu’un homme qui a fait un poème épique se présente comme candidat à l’Académie ; ce serait un scandale si on s’y présentait n’ayant fait que des livres. Ainsi, pour ne citer qu’un exemple, — que je choisis parce qu’il est récent, — Jules Bandeau avait écrit un grand nombre de romans dont quelques-uns sont comptés entre les meilleurs de ce temps-ci. Eh bien, il n’aurait pas été de l’Académie, je dirai plus, il n’aurait pas osé s’y présenter, s’il n’avait pas tiré d’un de ses livres Mademoiselle de la Seiglière , comme Dieu tira Ève de la côte d’Adam, et, s’il ne l’eût pas, avec le secours d’un collaborateur, transportée sur la scène du Théâtre-Français.

Je m’aperçois un peu tard que je suis mal placé pour plaider celte cause ; on me dira : « Vous ôtes orfèvre, monsieur Jossel »

On me dira : « Montrez-nous votre queue, ô renard I * en faisant allusion à la queue qui assiège les portes des théâtres lorsqu’une pièce réussit.

On me dira : t Montrez-nous patte blanche, monsieur le loup 1 »

Hélas! c’est aux vaudevillistes qui font des pièces avec mes livres qu’il est facile de montrer patte blanche; les ciseaux ne noircissent pas les mains comme l’encre.

Je ferai, un de ces jours, une tragédie ou quelque chose d’approchant pour avoir le droit de traiter ces questions , — comme je suis allé une fois en Suisse parce que mes amis me contestaient le droit de par- ' 1er de paysage, et me disaient : c Avez.- vous vu la Suisse ? »

Sans cela, je serai toujours accablé sous ces arguments, d’autant plus redoutables qu’on les trouve tout faits.

LUCiOLÏS.

Il y a quelque chose de pis que les vices, ce sont les fausses vertus.

Beaucoup de gens font commodément consister la vertu à être sévères pour les autres.

La femme doit attendre qu’on l’invite à l’amour, comme, au bal, on l’invite à danser; elle ne peut choisir qu’entre ceux qui l’ont préalablement choisie.

Les amoureux ont ceci de ravissant, que, lorsqu’ils se croient en présence d’un rival redoutable, au lieu d’entamer avec lui une lutte d’agrément, d'esprit et de flatteries; ils se hâtent de froncer le sourcil, de faire leurs plus laides grimaces, de se retirer dans un coin, muets et refrognés, et de dire des impertinences et des duretés à la femme dont ils réclament la préférence.

Deux amants silencieux sont semblables à deux harpes montées au môme diapason, et prêtes, au moindre contact, à confondre leur voix en une céleste harmonie.

Il a été convenu que les femmes feraient semblant

d’être faibles et timides, et que les hommes feindraient d’être forts et courageux.

Dans la vie comme à la promenade, une femme doit s’appuyer sur un homme un peu plus grand qu’elle.

II n’est guère de femmes qui n’appellerait cynique et impudent l’écrivain qui ferait une description de ce qu’elle montre si libéralement quand elle est habillée.

Mon cachet : Je ne crains que ceux que y aime!... mais je les crains diantrement.

Il y a des choses qui sont tellement au-dessus de l’argent, que l’argent ne peut les atteindre que de loin et qu’à l’état de projectile; alors il les blesse et souvent les lue.

Sous quelque partie du ciel qu’ils demeurent, do quelque façon qu’ils s’habillent ou ne s’habillent pas, les hommes vivent sur trois ou quatre passions

toujours les mêmes qui ne varient pas dans le fond, et varient très^peu dans la forme.

Quand l’homme croit inventer quelque monstruosité criminelle, sa vanité l’abuse. Il ne fait que s’acquitter de quelque besogne nécessaire à l’harmonie générale , quelquefois rétablir certains équilibres par le sable que ses bottes emportent et déplacent.

Il y a tel instant dans la vie que l’on appelle une minute, et pendant lequel, en effet, l’aiguille d’une pendule ne parcourt que la soixantième partie de son cadran; — et il faudrait dix volumes pour écrire sommairement ce qui se passe dans la tête et dans le cœur d’un l’homme pendant cet instant.

Il y a pour les gens fortement organisés une sorte d’assurance pour les choses qui doivent se faire; les obstacles les leur font croire plus difficiles, mais jamais impossibles.

SUU LA PLAGE.

On voit souvent, dans les ménages les mieux assortis et les plus unis, la femme aimer encore le monde quand le mari serait heureux de n’y plus mettre les pieds; j’en ai cherché les raisons, et j’en ai trouvé quelques-unes.

En général, nous, nous nous marions pour rentrer dans la maison; les femmes se marient pour en sortir.

Les femmes sont plus jeunes que nous et le sont toute leur vie, sauf quelques indications extérieures.

Nous remplaçons nos goûts et nos passions par d’autres goûts et d’autres passions — ce que nous appelons devenir sages — le jeu, la politique, l’ambition, la fortune. Les femmes ont moins de ressources et SC cramponnent davantage à ce qu’elles ne savent comment remplacer.

Ajoutons encore que les hommes renoncent au monde lorsqu’il ne leur offre plus de succès complets, tandis que les femmes se contentent de plaisirs à demi vertueux qu’elles y trouvent plus longtemps que nous ne trouvons les premiers.

iâO

L'ÉCOLE DES CDISIHIÈRES.

Dans l’éducation actuelle des femmes, on suppose dans l’avenir beaucoup plus de reines, de duchesses, de banquières qu’il ne peut y en avoir, et beaucoup plus de courtisanes qu’il n'en faut.

D’autre part, de tous les états autrefois exercés par les femmes, les seuls que les hommes leur aient lais- ' sés sont ceux qui ne peuvent les nourrir, et ne valaient pas la peine d’étre pris.

Il serait bien de préparer un certain nombre de femmes pour des professions moins brillantes et plus honnêtes.

Une certaine partie de la population féminine exerce la profession de servante, femme de chambre, cuisinière, bonne d’enfant, nourrice, etc.

En général, rien ne les prépare à ces professions, si ce n’est un vif désir de gagner de trente à cin-

quanle francs par mois — cl la diffîculiô 'de les gagner autrement.

Sans cesse on se plaint du peu d’aptitude et du peu de probité des servantes.

Pourquoi n’améliorerait-on pas à la fois la condition des servantes et celle des maîtres, en élevant la profession et en la mettant à môme de donner des garanties ?

Dans l’état actuel, il y a sur le pavé des villes une nation de servantes qui jouent aux quatre coins dans toutes les maisons, qui n’entrent dans une maison qu’après avoir été chassées d’une autre où l’on reprend celle que l’on a chassée pour prendre la première.

J’ai, dans le temps, demandé opiniâlrément et obtenu que les domestiques eussent des livrets ; je dois avoir encore dans quelques cartons des lettres furieuses et menaçantes que je reçus alors à ce sujet.

Il y a un tort grave et double dont se rendent coupables les personnes qui louent des servantes; quand elles les renvoient, quelle qu’en soit la cause, par une crainte puérile d’une petite scène, elles leur don-

sua LA PLAGE.

nent invariablement de bons certificats ou des certificats vagues cl insignifiants; de sorte qu’à la fois on induit en erreur la première personne qui prendra la servante que vous renvoyez pour un motif grave, et, en môme temps, vous ôtez toute valeur au certificat que vous donnez à une servante honnête qui vous quitterait pour une raison futile, à tel point que beaucoup de ces filles sont persuadées qu’on leur doit un bon certificat.

Je crois que, dans le second cas, lorsqu’il s’agit de quelque peccadille ou de quelque incompatibilité, on doit éviter de se laisser entraîner par une mauvaise humeur et ne rien mettre dans le certificat qui puisse empêcher ces pauvres filles de se placer.

Si, au contraire, on les renvoie pour une faute grave, on n’a pas le droit de les introduire par sa garantie au sein d’une famille.

Je me souviens d’une servante que j’ai eue, qui, la nuit, amenait des hommes dans ma cave, et s’y livrait avec eux à des délassements bachiques qui y causèrent bientôt un vide notable.

Je la renvoyai en lui conseillant de ne me point

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demanJcrde certificat; mais elle se fâcha, s’emporta, et me dit que je n’avais pas le droit de le lui refuser; elle me menaça de la justice, etc. — Je dus céder et j’écrivis :

« J’ai renvoyé **,’ parce qu’elle a des amants qui ont trop soif. •

Cette classe de gens est fort abandonnée ; personne ne leur enseigne les devoirs de leur état.

J’ai déjà eu occasion de le dire, il n’y a que trèspeu d’amis auxquels on donne les marques de confiance absolue qu’on est obligé d’accorder aux domestiques qui sont maîtres chez vous, et peuvent vous voler et vous tuer chaque fois qu’ils en auront la fantaisie.

Avoir de bons domestiques est une notable partie du bonheur de la maison ; toutes les relations sont plus faciles ; les membres de la famille n’ont plus ces fréquentes petites causes de mauvaise humeur qui aigrissent l’esprit et troublent la paix de la maison au moindre prétexte.

Pourquoi, dans les hospices de filles et de garçons,

dans les asiles des enfants trouvés, pourquoi ne

m SUR LA, PLAGE,

formc-t-on pas do bons domestiques, de bonnes servantes? pourquoi n’élôve-t-on pas cette situation à la hauteur d’une profession — ce qu’elle n’est que pour quelques-uns?

On y ferait des cuisiniers et des cuisinières, des valets et des femmes de chambre ; les femmes sauraient laver, repasser, coiffer; les hommes sauraient panser et conduire les chevaux, servir à table. Tous sauraient lire, écrire et compter ; tous recevraient une éducation morale où les devoirs généraux et leurs devoirs particuliers leur seraient enseignés et expliqués.

On aurait alors de bons domestiques qui occuperaient de bonnes places, auraient des gages suffisants et feraient avec le temps partie de la famille; car il serait utile et doux d’appliquer dans toutes les circonstances de la vie ce précepte d’un philosophe :

« Traitez votre supérieur comme votre père, votre égal comme votre frère, votre inférieur comme votre enfant. »

Je ne puis me consoler que lorsque, dans le défilé de domestiques qui me passent devant les yeux.

su II LA PLAGE.

je découvre quelque variété nouvelle ; car de simples voleurs, médisants, calomniateurs, etc., ne m’intéressent pas. Mais, de temps à autre, je rencontre des natures excentriques.

Un homme s’était présenté plusieurs fois en qualité de cuisinier. Sa physionomie était douce et honnête; ses vêtements étaient très-propres; il s’exprimait convenablement. Il était resté six ans dans une maison, cinq ans dans une autre , et était porteur des meilleurs certificats; de ces deux personnes chez les quelles il avait servi, l’une, que je n’ai pas l’honneur de connaître, était, d’ailleurs, absente; l’autre est un homme que j’aime beaucoup, et qui veut bien être de mes amis ; mais nous ne nous voyons que rarement : lui, par position, est fort dans le monde ; moi, je vis dans la retraite. J’essayai de le voir trois ou quatre fois ; mais nous sommes un peu, de notre vivant, comme Castor et Pollux depuis leur mort : il veille quand je dors, il dort quand je veille; je ne réussis pas à le rencontrer.

Cependant le cuisinier qui devait sortir de chez moi m’inquiétait. Un cuisinier ennemi !

Je pris donc le parti d’écrire h M. de qui me répondit :

f Antoine est un homme très*honnôtc, très-dévoué et bon cuisinier; je ne m’en suis séparé qu’au moment d’un voyage où je ne pouvais emmener personne; je l’ai, après, donné à madame de Il ne l’a quiltée que par suite de sa grande maladie. J’apprends avec plaisir qu’il est guéri puisqu’il veut se replacer. »

Mon homme donc s’installe un matin. Il a l’amour de son état : un arsenal de couteaux pour tous les usages ; il est très- convenablement et trèsproprement vêtu; il doit faire le dîner.

Au bout d’une heure, une servante vient à moi.

— Monsieur, avez-vous vu comme le cuisinier a de drôles d’yeux.

— Que voulez-vous dire?

— Il a des yeux qui me font peur.

— Je ne vous savais pas aussi timide, et aussi fâchée d’attirer les regards.

— Ça n’est pas ça, monsieur ; mais voyez vousmémc.

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Je prends un prétexte pour entrer à la cuisine.

— Antoine, dis-je, vous savez qu'on dîne à six heures.

— J’espère être prêt, monsieur, quoique, aujourd’hui, ça n’ira peut-être pas très-vite.

— Je comprends, vous ôtes un peu embarrassé d'une nouvelle maison.

— Non, monsieur, ce n’est pas cela ; c’est que j’ai quelquefois de grands maux de tête, et aujourd’hui particulièrement; mais je sais ce que c’est, c’est la vapeur du charbon. Heureusement, j’ai trouvé un moyen... Seulement, comme je le disais à monsieur, c’est un peu plus long; j’attrape le charbon qui m’en veut, je l’empêche de me jeter son gaz, je ne l’allume pas.

Je regardai les fourneaux : en effet, ils étaient pleins de charbon. Sur le charbon étaient des casseroles, dans ces casseroles de l’eau, des légumes, de la viande ; mais rien n’était allumé.

Cela était inquiétant.

— Et vous pensez être prêt pour six heures?

— Oui, monsieur, à cause de ce que je vous ai dit,

j’ai commencé une heure plus tôt, et ça reviendra au môme.

Je sortais stupéfait pour aller chercher une idée dehors, lorsque j’entendis un poulet jeter des cris de détresse; je rentrai dans la cuisine.

— Mais que faites-vous, Antoine?

-- Monsieur peut le voir, je plume un poulet.

— Mais, malheureux, votre poulet est vivant.

— Croyez-vous, monsieur?

— Mais vous le voyez bien se débattre, vous l’entendez bien crier.

— Ma foi! c’est vrai ; je n’avais pas fait attention. Ah bien, je le tuerai après.

— Non, tuez-le tout de suite.

•— Si c’est l’idée de monsieur, je le veux bien.

Et il choisit dans son arsenal de couteaux une lame large, mince, flexible, qu’il repassa sur la main, et alors je vis ce regard étrange dont m’avait parlé la servante; je compris qu’elle n’eût pas été rassurée.

Le pauvre homme était fou : c’était pour cela qu'il était sorti de chez madame de *** ; il s’était cru guéri

et ne l’élait pas, ou plutôt, comme bien d’autres qui sont moins fous que lui ou qui le sont autrement, il ne croyait pas à sa folie.

A PROPOS Dü LIVRE DE M. MICHELET (L'AMOUR).

Je n’ai encore lu ni le livre de Michelet, ni celui de Jourdan. Je vais me dépêcher de les faire acheter pour qu'ils n’aient pas le temps de me les envoyer, et effectuer ainsi une tentative de corruption à l’endroit de mon indépendance. Puis je vous en dirai quelques mots.

• En attendant, je dirai quelques autres mots d’une question que j’ai traitée l’autre jour dans une conversation que j’ai eue avec un avocat français trèsdistingué, M. L*'*, qui a eu la bonne pensée de me venir serrer la main en passant par Nice.

En théorie, je ne comprends que le mariage indissoluble; l’empereur Napoléon était de cette opinion,

et on lui attribue à ce sujet un avis formulé, de ce style coloré et imagé qu’il avilit rapporté d’Égypte.

En pratique, c’est différent, je suis pour le divorce; et le môme empereur Napoléon était également de cette seconde opinion. Je pense qu’il est inutile d’apporter les preuves à l’appui.

Oui, certes, le mariage devrait être indissoluble. — Quoi! une jeune fille, ce trésor de mystère et de chasteté, s’est livrée sans restriction à un homme, et cet homme ensuite, l’abandonnant comme un logogriphe dont on a trouvé le mot, la laisserait seule, sans appui, ruinée de tout ce qui faisait le charme et la puissance de sa faiblesse, ayant perdu celte fleur veloutée de la pêche, cette fraîcheur immaculée du lis. Après l’avoir prise fille ignorante et pure, il la laisserait femme d’occasion et de rencontre, n’ayant plus droit à un de ces amours puissants et éternels contre lesquels il faut qu*une femme puisse donner toute sa vie ! Voilà pour la théorie, pour les sentiments, pour le cœur.

Passons à la pratique.

Mais qui préside au mariage? est-ce l’amour?

esft-ce la conformité des idées et des goûts, la sympathie des âmes?

Non. — On choisit un amant, mais on accepte un époux.

Pour une maîtresse, on consulte sa beauté, ses sentiments; mais, pour une femme, on s’occupe de la dot et des convenances.

Quelquefois on épouse une femme parce qu’on est amoureux d’elle; mais sur quoi est fondé cet amour? Sur un charme mystérieux, sur une fantaisie aggravée et envenimée par les obstacles.

Il n’y a dans la pratique de la vie humaine aucun contrat, eût-il pour but d’acheter une botte de petits radis, qui se fasse aussi légèrement et avec aussi peu de garanties que le contrat qui lie indissolublement deux êtres humains pour toute la vie; — je parle surtout de la France.

Les parents vous donnent une fille en mariage, après vous l’avoir laissée voir le moins possible. Ils ressemblent à une marchande de fruils qui vous dirait :

— Prenez mon panier de cerises; mais n’en touchez pas , n’en goûtez pas une seule I

Ils semblent convaincus que, si vous connaissiez tout à fait leur fille, vous ne feriez pas la soUiso de l'épouser. On ne lui permettra pas de causer une seule fois librement avec vous, elle doit ne rien perdre de son attrait de charade.

Le marché qu’on vous propose est celui-ci :

Pour avoir le mot de l’énigme , qui peut-être vous fera dire: « AhI c’était ça! » pour une nuit, pour une heure, ■— pour le droit de déranger quelques plis et de dénouer une ceinture, vous donnerez toute votre vie.

Mais, dites-vous, je voudrais connaître quelque peu les idées, l’esprit, le cœur, les goûts.

Comment donc! c’est trop juste; faites vos questions ; devant les grands parents , la fille y répondra conformément au catéchisme et au programme des filles à marier.

Consultez-en cent, il n’y aura pas un mot de changé : c’est la môme douceur, c’est la môme ignorance, c’est la môme simplicité pour toutes; c’est aussi uniforme que la couronne et le bouquet de fleurs d’oranger.

Peut-être quelqu’un de nos lecteurs a, une fois ou deux dans sa vie, été au bal de l’Opéra ; peut-être, séduit par la tournure et les agaceries d’une femme en domino, il a offert un souper qu'on a accepté avec quelques hésitations; je prie celui-là d’instruire les autres : il pourra leur dire qu’avant de risquer son offre, il a cherché des indices pour triompher des mystères du masque; il a interrogé le pied et la chaussure, la main et le gant; il a lâché d’apercevoir la nuque et les oreilles; en un mot, il a pris toutes les précautions possibles à l’égard d’un domino, avant de s’exposer à souper avec une femme qui ne lui plairait pas.

Il pourra vous dire encore que, son offre acceptée, une fois dans un cabinet — au café Anglais dans ce temps-là , je ne sais où aujourd’hui , — on attend avec anxiété que la belle se démasque; quelquefois elle est jolie, souvent agréable, mais quelquefois aussi laide et vieille. Il vous dira combien alors ce souper lui a paru long, ennuyeux, éternel; ce souper qui, avait-il dit au domino, devait faire son bonheur. Hélas! le bonheur est tiré, il faut le boire. — J’en

sais un qui me racontait, un jour, qu’après quatre rencontres successives au bal de l’Opéra, il réussit enfin à faire accepter un souper au plus svelte et au plus élégant domino qu’il eût jamais vu. On se démasque : — un vieillard!... des cheveux gris!... quarante-cinq ans !

— • Quel guignon! s’écriait-il en racontant l’aventure; pour une fois que je joue aux dominos, prendre à la fois, et d’un seul coup, le double blanc et le quatre et cinq ! Je ne lui parlai pas, mais je fis doubler les mets savoureux ; je passai tout le temps de cet éternel souper à découper des ailes de perdreau et à fournir son assiette.

t — Mais vous ne mangez pas, mais vous ne buvez pas, disais-je; mais mangez donc! mais buvez donc!

« Je réussis à prolonger ce festin jusqu’aux premières lueurs du jour. Alors elle s’écria :

« — Dieu! le jour! Il faut que je rentre bien vite chez moi,

« Et elle remit son masque... »

Eh bien, on se marie complètement masqué —

moins la place où l’on met le masque au bal de rOpéra (la huitième partie de la personne, suivant les peintres); mais tout le reste, corps', esprit, cœur, tout est dissimulé dans les plis du domino menteur.

Puis, le masque ôté, if ne s’agit plus d’un souper, d’un éternel souper d’une heure.

Il s’agit de toute la vie.

Donc, la loi a dû admettre la séparation.

Je sais bien qu’un législateur a dit : « On peut plaider les causes, mais on ne peut pas plaider les lois. »

Je trouve cette opinion un peu absolue ; je pense qu’on doit obéir aux lois, et leur obéir strictement tant qu’elles existent, mais qu’on a le droit de s’efforcer de faire changer et modifier les lois.

Voyons un peu en quoi consistent les différences qui existent entre la séparation que la loi admet et le divorce qu’elle repousse. Les époux n’ont plus le môme domicile; leur fortune est séparée comme leur personne. Le mari n’a pas le droit d’entrer chez sa femme; la femme n’a pas le droit d’entrer chez son mari ,

Ces condilions — les principales, sans contredit,

— sont identiques dans les deux cas.

Voyons maintenant les différences.

La femme et l’homme divorcés ont repris leur liberté; chacun des deux peut chercher et trouver dans d’autres liens un bonheur qu’ils n’ont ni l’un ni l’autre rencontré dans le lien qui les unissait.

La femme et l’homme séparés, au contraire, n’ont pas rompu leur chaîne; ils sont toujours attachés chacun à un des bouts de ladite chaîne; il ne serait pas difficile de prouver que, au moral comme au physique, en allongeant la chaîne, vous en augmentez le poids.

Tous deux doivent renoncer à l’amour, à une union intime, au foyer, à la maison; ou bien, ils n’y renoncent pas, et alors chacun des deux est condamné à des liaisons adultères, sans dignité, sans garantie.

En comptant un complice pour chacun , — c’est le moins qu’on puisse compter, n’est -ce pas?

— chaque ménage séparé amène quatre personnes à vivre en dehors de l’ordre social, en dehors de l’ordre moral, en dehors de l’ordre religieux.

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Et les enfants!

OU! les pauvres enfants! ce n’est pas trop d’un

père et d’une mère pour les préserver, les conduire, les aimer; dans les deux cas, leur sort est bien triste, et ils sont le grand argument pour l’indissolubilité du mariage! Mais au moins, dans le premier cas, leur situation est tixèc; si leur mère n’a pas la force de se condamner à un veuvage éternel, elle se remariera, ils la verront toujours honorée et respectée ; peut-être l’amour que leur mère inspirera à son second mari rejaillira sur eux, et ils auront en lui un second père.

Mais, dans la séparation, les enfants, si leur mère a la force de renoncer pour eux à l’amour, qui est la vie des femmes et des poètes, si elle consent à s’enfermer vivante dans le tombeau de son foyer solitaire, ils n’auront ni la protection ni les exemples d’un homme.

Si, au contraire, — hélas! et c’est le plus fréquent — la mère cède aux instincts puissants et inassouvis de son cœur, ils la verront méprisée et dédaignée dans le monde; ils auront la plus cruelle peut-être des

douleurs : ils la sauront coupable. Et celui qu’elle aura choisi, en admettant qu’il prenne cette liaison au sérieux, il n’osera, ni pour le monde, ni pour les enfants eux-mônies, manifester les sentiments de tendresse qu’il pourrait concevoir pour eux.

Ce n’est pas tout, il y a ici un autre désordre immense et terrible.

Le mari et la femme sont séparés. Eh bien, jusqu’en 1850, voici la situation qui était faite au mari et à scs enfants légitimes : sa femme pouvait le déclarer père de tous les enfants qu’il lui plaisait de mettre au monde, et ces enfants arrivaient partager l’héritage de ses véritables enfants.

Les cas de désaveu de paternité étaient très-rares, très-dilTiciles, et, pourvu que la femme eût suffisamment d’effronterie, elle les éludait, en ne mettant aucun mystère dans les suites de son désordre. En 1850, les législateurs se sont crus obligés de modifier la loi.

Il a été ajouté à l’article 313 du Code divil un article qui dit :

f En cas de séparation de corps prononcée ou

Sl'U LA PLAÜE. .

même demandée, le mari pourra désavouer l’enfant qui sera né trois cents jours après l’ordonnance du président rendue aux termes de l’article 878 du Code de procédure civile, et moins de cent quatre-vingts jours depuis le rejet définitif de la ^demande ou depuis la réconciliation. L’action en désaveu ne sera pas admise s’il y a eu réunion de fait entre les époux. ))

Ceci est un palliatif, mais ce n’est qu’un palliatif; car il faut encore, du moins je le suppose, que le mari ait connaissance de la naissance de l’enfant, et qu’il fasse un acte; mais, s’il l’ignore, s’il est absent, s’il a pris la résolution de ne plus s’occuper de sa femme, s’il meurt sans avoir fait l’acte nécessaire, il lègue au moins un procès douloureux à ses enfants.

Il est, à un autre point de vue, un fait qui demande une solution dans les deux cas, soit du divorce, soit de la séparation.

On sait qu’il arrive parfois — ^ rarement, je le veux bien — qu’un homme, ayant sa femme dans la maison, l’entourant de tendresse, de soins, de surveillance, est néanmoins trompé par elle, et voit son

nom voué :i un ridicule injuste, absurde, mais cepcmlanl incontestable.

Mais voilà les époux séparés; le mari n’a plus le droit d’entrer chez sa femme; la surveillance, difTicile autrefois, est impossible aujourd’hui.

Elle se livre aux folies les plus étranges, au désordre le plus notoire, elle se fait mettre au ban de la société.

Eh bien, dans ses folies, dans son désordre, dans sa bonté, elle porte le nom de son mari.

Tandis que lui s’efforce de rendre ce nom honorable pour ses enfants, h force de courage, de désintéressement, de talent, la femme le traîne au gré de ses caprices dans toutes les fanges.

— Que voulez-vous faire à cela?

Je vais vous le dire :

Si c’est l’homme qui gâte son nom et compromet son honneur, la femme n’hésitera probablement pas à quitter ce nom et à reprendre celui de sa famille.

L’homme n’a (|u’un nom, et ce nom est la plus forte, la plus glorieuse partie de son patrimoine. Il

ne peut le quitter; d’ailleurs, tout son passé y est attaché.

Ce que je voudrais, c’est que, de même que vous rendez sa dot à une femme dont vous vous séparez, elle fût obligée de vous rendre votre nom.

Eh quoi ! la loi prévoit le gaspillage de l’argent, et elle ne prévoit pas le gaspillage du nom !

C’est une lacune monstrueuse.

La femme doit reprendre son nom de fille, en s’appelant madame; elle ne doit plus porter que le nom que ceux auxquels il appartient peuvent défendre contre ses fantaisies; la famille reprend sur elle quelque peu d’autorité, le mari n’en a plus aucune. Et puis enfin le nom de sa famille lui appartient, le nom de son mari ne lui appartient plus.

A QUOI SERî UN PORTRAll

On connaît la sébile que portent entre leurs dents les fidèles caniches qui conduisent les aveugles.

Dans un langage figuré, j’appelle tendre la sébile les manèges variés que pratiquent certaines femmes pour se faire faire des compliments.

— J’étais hier chez madame A***, dit madame B***; c’est certainement la plus jolie femme de Paris.

A moins d’être un mal-appris, il faut mettre dans la sébile de madame B*“.

— Ah ! madame, il faut pour cela que vous soyez dans vos terres.

Ou bien :

■— Ah l madame, elle pourrait dire comme Grillon à Henri IV, qui le désignait comme le plus grand capitaine de son temps : « Sire, vous avez menti, je ne suis que le second. »

— • Que je serais donc heureuse d’avoir de l’esprit comme madame G*** !

Mettez dans la sébile ;

— Vous trouvez donc, madame, que vous en avez trop?

— Décidément, il n’y a rien de si joli qu’une blonde.

A la sébile :

— Évidemment, madame, après les brunes, ce sont les plus charmantes femmes du monde.

Un des procédés qui rapportent le plus aux sébiles féminines, c’est de faire faire son portrait et de l’exposer dans son salon; c’est surtout à l’heure des visites du malin, où l’on a les gens un à un.

— Vous regardez mon portrait.

Avancez la sébile.

— C’est votre portrait, ça?...

— Certainement, et fait par un artiste de talent.

— S’il a du talent, ce n’est pas celui de la ressemblance.

— Vous ne le trouvez pas ressemblant?

— Non, certes.

— Je voudrais qu’il le fût.

Avancez la sébile.

— Comment ! vous voudriez ressembler à ce portrait-là ?

— Je ne suis pas si jolie que cela, le peintre m’a flattée.

— Ah ! madame,. mais c’est (pi’il est, au contraire, resté à mille lieues au-dessous du modèle.

SUU LA PLAGE.

— Du l’cste, on ne m’a jamais faite bien ressemblante.

— Je le comprends.

— Comment?

Avancez la sébile.

— C’est que l’art no peut rendre un chef-d’œuvre de la nature.

J'ai, du reste, un procédé dont je ne m’écarte jamais quand une femme me montre son portrait.

— Ail I à propos, il faut que je vous montre mon portrait.

C’est une miniature, elle va le chercher dans sa chambre. Aussitôt qu’elle se lève et sans attendre son retour, je m’écrie :

— Ça, votre portrait? Quelle horreur! mais c’est criminel! mais ça ne vous ressemble pas du tout! mais ce peintre est votre ennemi! Vraiment, il croit avoir fait votre portrait? Mais ça n’est pas ça du tout. Ah bien, pour ma tranquillité, je voudrais vous voir comme cela.

Elle revient avec le portrait; je continue :

— Ça ii’cst pas ça vos yeux; ça n’a ni feu ni rt'verie.

— Mais, me dit-elle, vous ne le regardez pas.

— Je n’ai pas besoin de regarder votre portrait pour savoir qu’il est inliniment au-dessous du modèle.

— Il paraît que je suis très-dilïïcilc h peindre.

— Parce que la perfection n’appartient qu’à la nature, et que l’art ne peut qu’en approcher.

La femme qui vous trouve le plus d’esprit est celle dont on a le plus de fois rempli la sébile dans un temps donné.

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