LES DEUX ROIS
Le roi de Bavière et la muse de Mozart.
Je suis fort content des rois cette semaine ; réellement, si ces gens-là le voulaient, ils joueraient un fort beau rôle dans la société.
Voici le roi de Bavière, par exemple, qui vient d’agir en poète, en poëte puissant, en poëte pouvant faire ce qu’il rêve.
Quelqu’un vint lui dire :
— Sire, j’ai découvert une chose qui intéresse Votre Majesté; il s’agit de Mozart.
Le roi se découvrit.
— Mozart avait écrit tout un rôle de la Flûte enchantée pour une femme appelée CickholtT, fort belle, dit-on, qui le chanta pour la première fois. Cette femme existe encore, elle a quatre-vingt-onze ans; elle est à Ratisbonnc aveugle et sans ressources.
Le roi fut très-touché, et, sur sa cassette, il ordonna d’envoyer une pension annuelle à celle qui fut la muse de Mozart.
Le roi est fils du roi Louis, du roi poëte, qui a fait réellement des vers remarquables et qui a doté Munich de tant de glyptothèques, pinacothèques, etc.
Je me suis rappelé alors avec plaisir que j’ai été Bavarois presque toute ma vie. Mon père — le musicien dont Adolphe Adam a écrit la biographie et dont Balzac parle dans son beau livre des Parents
SLR LA PLAGE.
pauvres — ôtait nô à Deux-Ponts (Swei-Bruken ). Quoique habitant la France, il était resté Allemand, et je l’étais moi-môme en 1848, époque où Lamartine et Marie me donnèrent des lettres de naturalisation, bien peu de temps avant l’époque où j’ai quitté la France. Ces souverains bavarois ont toujours été artistes. Mon grand-père était associé avec le dernier grand-duc pour une opération de librairie qui consistait à faire, de certains livres anciens, des éditions justement appréciées des bibliophiles; j’ai vu dans mon enfance faire les comptes de cette société, qui avait existé entre le duc de Bavière, un certain baron de Bilderbeck, et le conseiller Ludwig Karr.
Une chasse vraiment royale.
L’autre roi dont j’ai à parler est le roi des Belges. Il vient de réaliser un rêve que j’ai fait souvent et que j’ai dû raconter dans les Guêpes ou ailleurs. Pourquof, ai-je souvent demandé., la chasse par
excellence, la chasse des rois et des princes consistet-elle à mettre à mort un animal fier, noble, inoffensif comme le cerf?
Pourquoi ne se piquent-ils pas, au contraire, de détruire les hôtes féroces et dangereuses, etc.; les loups, les renards, les sangliers, les ours, les lions, les panthères, etc., selon les pays que le hasard ou la Providence leur a confiés?
Ces chasses auraient l’avantage d’être utiles en débarrassant les peuples de fléaux nombreux, et atteindraient un peu mieux le but avoué et la prétention de la chasse — qui n’attrape pas, et ne fait qu’être une image de la guerre.
Je ne suis pas bien d’accord qu’il soit nécessaire ■ d’avoir sans cesse .sous les yeux des images de la guerre, qui est, au fond, une féroce et ridicule chose quand on a le bonheur d’être en paix. De plus, la chasse au cerf est l’image d’une guerre immorale contre un ennemi qui ne se défend pas et ne fait courir des dangers qu’aux chiens.
Aussi ai-je appris avec un grand intérêt que le roi Léopold, avec le comte de Flandre, les affaires du
pays terminées, le matin, part pour la chasse, et qu’il a tué plusieurs loups dans les Ardennes.
Les premiers conducteurs des peuples, les premiers rois, ducs, princes, marquis, etc., ont été nécessairement des hommes braves, résolus, et probablement légèrement astucieux^ qui ont rendu aux peuples pasteurs le service de détruire les bêtes féroces qui décimaient leurs troupeaux — et les voisins qui les leur volaient.
Mais, par une étrange aberration de l’esprit humain, et de la part de ceux qui l’ont fait, et de la part de ceux qui l'ont laissé faire, un grand nombre do ces héros se sont considérés non pas seulement comme les destructeurs, mais aussi comme les héritiers et les successeurs des ennemis, des animaux carnassiers et des bêtes féroces qu’ils avaient détruits. Vous ne voyez dans les armoiries que lions, léopards, panthères et autres animaux carnassiers; éperviers, faucons et autres oiseaux de proie.
Vous voyez encore plus clairement, dans les divers droits féodaux, les signes incontestables de l’héritage direct : des loups, des renards, des sangliers, des
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putois, des faucons nobles, etc., auquel prétendaient ceux qui tes avaient détruits.
Je sais qu’il en est heureusement un certain nombre des descendants des premiers qui pensent que les bétes féroces qui figurent dans leurs armoiries représentent les services que leurs aïeux ont rendus, et leur devoir à eux d’hériter de droit, de rendre des services équivalents par la destruction de ce qui a remplacé si désavantageusement presque toutes les bêtes féroces dans une civilisation plus avancée, c’est-à-dire l’injustice, la rapine, le fanatisme, etc. — Cet et cœtera est énorme; instar montis eqmim.
Mais on est forcé d’avouer que ce nombre ne s’élève pas tout à fait assez haut.