HEJIHERCHEZ PAS MIDI A QUATORZE HEURES
Un prince, un jour, s’égara dans une forôt en poursuivant un cerf. Le gros de sa suite l’avait perdu, et il n’avait avec lui que son écuyer et son maitre d’hôtel. Après mille tours et détours, le prince déclara qu’il était fatigué et qu’il mourait de faim; aussi découvrit-on une cabane de bûcheron avec une joie que n’avait jamais causée la vue des plus somptueux palais.
L’écuyer et le maître d’hôtel entrèrent dans la cabane, et ne tardèrent pas à ressortir, le premier avec un banc sur lequel le prince descendit de cheval et ne se fit pas prier pour s’asseoir, le second avec une table.
— Qu’avez-vous à nous donner à manger, bonhomme? demanda le prince au bûcheron.
— A peu près rien, répondit le bûcheron.
— Alors, donnez-nous-le bien vite avant que notre appétit s’accroisse encore.
— Mais ça a besoin d’être préparé. Je n’ai que des pommes de terre crues.
— Pour ce qui est de préparer n’importe quoi, voici notre maître d’hôtel qui prétend s’y entendre; conférez- en avec lui.
Le maître d’hôtel demanda quelques instants de réflexion. Il s’écarta soucieux sous les arbres, et revint auprès du prince.
— Eh bien, avez -vous trouvé moyen de nous faire un repas?
— Prince, dit le maître d’hôtel, j’ai réfléchi qu’il est bien malheureux que ces pommes de terre ne soient pas des truffes, et que nous n’ayons pas un dindon dans lequel je les glisserais. Il est vrai qu’il faudrait aussi que nous ne fussions pas aussi pressés, et que Votre Altesse voulût bien accorder au moins huit jours au dindon avant qu’il eût l’honneur d’être mangé par elle, pour qu’il pût imprégner loyalement ses chairs du parfum savoureux des truffes...
Le prince l’interrompit.
— Si VOUS venez me faire la nomenclature de tout ce que nous pourrions manger si nous l’avions, ce sera long et peu nourrissant. On dit que nous n’avons que des pommes de terre; c’est donc avec des pommes de terre qu’il faut me faire à dîner.
— Rien n’est plus sage que le raisonnement de Votre Altesse, dit le maître d’hôtel; et je ne lui demande que cinq minutes pour chercher comment je vais lui accommoder ce modeste repas.
Le maître d’hôtel alla encore rêver sous les arbres ; puis il revint.
— Prince, j’ai notre affaire. Puisque nous n’avons que des pommes de terre, il faut faire un plat de pommes de terre ; mais il y a quatre-vingt-trois manières d’accommoder les pommes de terre. C’est donc à moi, par mon art, de donner, en saveur, à ce mets ce qu’il ne dépend pas de moi de lui donner en variété. Entre les quatre-vingt-trois manières connues d’accommoder les pommes de terre, j’ai décidé que je vais vous faire des pommes de terre à la polonai.se.
Puis, se récitant la recette à lui-même à demi-voi\ :
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« Vous prenez des pommes de terre, vous les faites cuire dans l’eau avec du sel, vous les pelez, vous les coupez par tranches, et vous les servez pour une sauce blanche aux câpres avec des cornichons coupés par petits morceaux et des filets d’anchois. »
— Bonhomme, dit-il au bûcheron, vous allez me donner ce qu’il me faut pour la sauce blanche : d’abord, du beurre.
— Je n’en ai pas, dit le bûcheron.
— De la farine.
— Je n’en ai pas.
— Des œufs.
— Je n’en ai pas.
— Et des câpres, des cornichons et des filets d’anchois.
— Je n’en ai pas.
— Diantre! dit le prince.
— Il n’y a pas moyen d’apprêter les pommes de terre à la polonaise, alors, dit le maître d’hôtel, et c’est bien malheureux; comment peut-on n’avoir ni anchois, ni beurre, ni œufs !
Il réfléchit un moment; puis il dit :
— Allons ! faisons simplement des pommes de terre en boulettes... Ah! fichtre!... Pardon, Altesse!... c’est que je pense que, pour les pommes de terre en boulettes, il faut quatre œufs, de la crème, de la muscade. Il faut encore renoncer aux pommes de terre en boulettes; c’est pourtant un mets excessivement simple et assez agréable. Cherchons autre chose.
L’écuyer, impatienté, disparut.
Le maître d’hôtel passa en revue d’autres façons de plus en plus simples d’accommoder les pommes de terre; mais il manquait toujours quelque chose au bûcheron, qui n’avail que des pommes de terre.
— C’est dommage, disait-il, ça serait excellent.
Le prince commençait à se fâcher.
— Eh bien, dit le maître d’hôtel, faisons un plat horriblement vulgaire, un plat qui n’a jamais osé paraître sur la table de Votre Altesse : des pommes de terre frites ! Veuillez les excuser, et moi aussi.
— Bonhomme, dit-il au bûcheron, allons, promptement une poêle et de la graisse.
— Je n’ai pas de poêle et je n’ai pas de graisse, dit le bûcheron.
— Comment se fait-il, dit le maître d’hôlel en colère, que vous n’ayez ni poêle ni graisse? J’ai vu des gens pauvres; mais il faut qu’à la pauvreté vous joigniez du désordre et quelque vice, pour n’avoir pas des choses aussi peu coûteuses et aussi indispensables.
— Ah ! maître d’hôtel, s’écria le prince, c’est trop fort! Eh quoi! non-seulement vous ne me faites pas à manger quand je meurs de faim, mais encore vous débitez devant moi des discours ennuyeux. Je vous admets dès aujourd’hui à faire valoir vos droits à la retraite, et à vous retirer dans vos terres; car on m’a dit que vous êtes devenu très-riche.
— Altesse, j’obéirai avec douleur et respect; et, malgré la rigueur de votre décision, je ne, me rappellerai que vos bienfaits clans ces terres que je dois à votre munificence; mais il n’en est pas moins vrai que, si vous ne pouvez faire un repas aujourd’hui, la faute en est à cet homme, qui manque des ustensiles et des denrées les plus vulgaires et les plus nécessaires à la vie.
— La faute en est à vous, dit le prince, qui n’avez
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pas eu le bon sens de vous dire : * Puisque je n’ai que des pommes de terre, il ne faut pas m’obstiner à faire une dinde truffée ni toutes sortes de mets savoureux dont je n’ai pas les éléments. » Pourquoi, au lieu de quereller ce bonhomme, qui nous donne de bon cœur tout ce qu’il possède, ne querellez-vous pas les pommes de terre de ce qu’elles ne sont pas des côtelettes d’agneau ou des filets de chevreuil?
— Mais, prince...
— Mais, maître d’hôtel...
Ici, le prince allait, sans aucun doute, pulvériser le faible raisonnement du maître d’hôtel, et lui démontrer, de la façon la plus humiliante pour le maître d’hôtel et la plus triomphante pour lui-même, que tous les torts étaient de son côté.
Mais l’écuyer survint, qui, par son seul aspect, démontra les torts et l’absurdité du maître d’hôtel plus victorieusement encore que n’aurait pu faire la faconde du prince, si toutefois j’ose émettre cette opinion un peu hardie.
Tandis que le maître d’hôtel imaginait des perfections impossibles à donner aux pommes de terre,
SUR L\ l'L\GE.
tandis que le prince faisait à l’écuyer de magnifiques discours contre la folie du maître d’hôtel, il s’était glissé dans la cabane, et il avait tranquillement fait cuire les pommes de terre sous la cendre chaude du foyer, et il les apportait toutes fumantes.
Et le prince dit souvent, depuis, qu’il n’avait de sa vie fait un meilleur repas ; et il ôta de son cou le collier de l’Éléphant bleu, l’ordre le moins prodigué de ses États, et il le passa au cou de l’écuyer; et toujours, depuis, il l’appela à scs conseils dans les circonstances difficiles. '
Je suis de l’avis du prince : l’écuyer était un homme sage. Pour le maître d’hôtel, il ressemblait à un armurier qui ferait des casques, des hauberts et des cuirasses à la taille des géants, et qui voudrait les vendre à des hommes en leur soutenant que ça leur va très-bien, et qu’il serait honteux à eux de se reconnaître petits, fluets et malingres en en mettant d’autres ; à un architecte qui ne ferait pas de portes à une maison, et soutiendrait au propriétaire qu’il a des ailes et qu’il peut bien entrer par la fenêtre.
Il faut que l’homme se voie tel qu’il est, et qu’il ne
s’impose pas de tâche au-dessus de ses forces; car cela n’a qu’un seul résultat : c’est qu’il regarde le • fardeau, tourne à l’entour, le pèse du regard, le déclare trop lourd et s’assied en face; si la charge était divisée en deux, il la mettrait résolùment sur ses épaules.
Avec des airs pédants et des mines fâchées,
Des philosophes faux prêchent, d'un ton cagot,
De rigides vertus en si haut lieu juchées.
Qu’on renonce d’y tendre, et qu’on se dit bientôt :
« L’homme est né trop pesant pour s’élever si haut. »
XLYII