‹ Sur la plageChapitre 24 sur 32 · LES SIRÈNES · texte numérisé non relu

LES SIRÈNES

Pour les rêveurs, la mer est un ciel un peu plus matériel, un peu plus abordable que le ciel d’en haut. Ce ciel d’en bas, ce miroir dans lequel le ciel d’en haut paraît contempler son éternelle beauté, est, comme lui, plein d’incertitudes et de mystères; comme lui, il paraît infini; comme lui, il semble recéler tout ce

que nous ne voyons pas, tout ce que nous ne savons pas.

La mer présente toujours de grands aspects : les grains do sable y sont gros comme le poing, les hirondelles y ont les dimensions d’une oie. A cause de cette disproportion avec l’homme, à cause du bruit des vagues, monotone et agréable comme le bruit des cloches, pour cent autres raisons que je ne sais pas, c’est un spectacle écrasant pour lui; on ne travaille pas au bord de la mer, on n’y pense môme pas; on rêve, la pensée s’en va, rien ne la réfléchit et ne nous la renvoie ; on se sent s’exhaler, comme ferait un morceau de camphre exposé à l’air, qui ne tarderait pas beaucoup à disparaître.

Outre ces sensations, perceptibles pour les sens et les imaginations exercés, ou, si vous voulez, excités, viciés môme, des poètes, des artistes, d’un assez grand nombre de femmes et de quelques hommes du monde, il y a, dans le séjour du bord de la mer, d’autres attraits pour les gens qui ne comprendraient pas grand’chose à ce que je viens de dire, et qui, cependant, sont heureux d’y vivre, et ne consentent, à

aucun prix, à changer de demeure. Il y a, sans doute, là aussi des charmes qui m’échappent ; mais il en est un incontestable qui a toujours frappé mes yeux.

Tournez le dos à la mer, avancez dans la campai gne : à chaque pas. vous mettez le pied sur une terre qui appartient à quelqu’un; rien n’est à vous ; les routes, comme des fils étroits, marquent l’espace mesquin sur lequel on vous permet de mettre les pieds. Dans une ville, c’est bien pis : prenez garde, votre coude va commettre un délit; ne vous laissez pas tomber : ça peut entraîner une punition, vous n’auriez qu’à casser quelque chose ; vous vous sentez pauvre, à peine toléré sur la terre; toutes les lois humaines paraissent avoir été faites contre vous. Mais retournez-vous du côté de la mer : quelque pauvre pécheur que vous soyez, quelque petit que soit votre canot, l’Océan est à vous; vous n’y avez de bornes que celles que votre audace et voire habileté vous enseignent à vous-môme ; les dangers qu’on y court sont les mêmes pour le millionnaire que pour vous.

L’Océan est à vous avec tout ce qu’il contient de

poissons et de richesses de tout genre ; tout cola est à vous, c’estrà-dire au plus brave, au plus habile, au plus adroit, au plus heureux. Le sillon que fait dans ce champ humide la quille du plus riche navire, fûtelle sculptée et dorée, se refermera aussi vite que celui que trace votre canot ; ce sol profond est toujours neuf, toujours fécond, toujours généreux.

Quand je regarde la mer et les autres grands aspects de la nature, je suis surpris et scandalisé de voir le vulgaire des hommes ne pas se contenter des merveilles -et des splendeurs que le maître de la nature étale à leurs regards, et y ajouter, en forme de fioritures, un certain nombre de mensonges qui, pour comble d’humiliation et d’impuissance, restent beaucoup au-dessous des splendeurs qu’ils n’avaient qu’à regarder.

Peut-être est-ce que ces grands et éternels miracles sont au-dessus de l’intelligence de certains hommes, et qu’ils les rétrécissent ou les abaissent à leur portée. Ainsi, lorsque vous pouviez admirer la mer, les fleuves, les sources sans cesse remontant en nuages et retombant en pluie, se mêlant à tout ce

qui est, au sang de l’homme et à la sève des arbres, sans que jamais une seule goutte s’en perde ou manque à ses fonctions, qu’avez-vous besoin d’imaginer le changement de quelques cruches d’eau en vin, et d’appeler cela un miracle? Attendiez-vous après cela pour reconnaître l’existence et la puissance d’un Être suprême ?

Ainsi le mouvement inflexible et inexpliqué, quoi qu’en disent les savants, de la mer qui monte et descend deux fois en vingt-quatre heures, qui abandonne une partie de son lit et y rentre; les prairies d’algues et de varechs, et les multitudes d’animaux étranges qui les habitent, poissons, cétacés, crustacés, coquilles, madrépores, amphibies, tout cela n’a-t-il pas de quoi occuper les regards et l’esprit, repaître la curiosité et l’admiration? Eh bien, on a inventé des tritons, des néréides et des sirènes, et non pas seulement les anciens, mais les modernes, les plus modernes.

Dans les dernières années du règne de Louis- Philippe, j’ai vu, aux Champs-Élysces, dans une de ces baraques qui cachent tant de phénomènes à toute

curiosité au-dessous de dix centimes, deux sirènes qui attiraient la foule. Au devant de la baraque, sur une énorme toile devant laquelle se faisait une bruyante musique, on avait représenté les deux sirènes conformément à la tradition, femmes jusqu’à la ceinture et poissons depuis la ceinture, et, comme dit le poëte latin :

Desinit in piscem mulier formosa supeniè,

Elles avaient de grands cheveux, l’une noirs, l’autre blonds; elles étaient roses et fraîches comme des pommes.

Dans la baraque, ce n’était plus tout à fait la môme chose. Avec des morceaux de hareng saur, on avait formé de petites figures étranges qu’on avait collées sur du carton et enfermées dans un cadre.

On trouve la mention des sirènes faite très-sérieusement dans beaucoup de livres, et cette mention est appuyée par les circonstances les plus minutieuses et par des témoignages. Un journal, ces jours derniers, publiait un rapport de marins qui avaient rencontré des sirènes vers les Moluques, où, du reste, les Pères

de Trévoux affirmaient leur existence et leur ressemblance avec la femme. Ces Pères paraissent en avoir mangé; car ils leur attribuaient le goût du bœuf.

La plus ancienne mention que je connaisse de la rencontre des sirènes, — je parle d’une mention sérieuse et donnée comme un fait authentique, — est du 18 du mois de mars ?>92.

« Un officier de la basse Égypte se promenait, le soir, avec quelques amis sur les bords du Nil. Ils aperçurent assez près du rivage un homme marin et sa femelle. Ils étaient dans l’eau jusqu’aux hanches. L’homme avait les cheveux roux et presque hérissés et la peau brune ; il avait l’air féroce et le regard affreux.

« La femme, au contraire, avait l’air assez doux ; elle avait les cheveux longs, noirs, flottant sur les épaules, le corps blanc.

« Ces deux monstres restèrent plus d’une heure à la vue de cet officier et de ses amis. Il n’y eut que les ténèbres de la nuit qui les dérobèrent aux yeux des spectateurs. »

On rédigea de ces faits une attestation qui fut signée par les témoins et envoyée à l’empereur Maurice, qui régnait alors à Constantinople.

On se demande assez naturellement quelle différence il y avait entre ces deux monstres et un homme assez laid et une femme médiocrement pudique, laquelle, se croyant seule avec son mari, se baignait, à la fin du jour dans un costume qu’aucune de nos dames ne se permettrait au bain, et qui n’est décent qu’au bal, ou à l’Opéra et aux Italiens.

Autre sirène.

En 1430, après une grande inondation qui affligea la Hollande, comme la mer s’était déjà retirée et que les digues étaient reconstruites, des biles de la ville d’Edam, en Zélande, à l’extrémité de la petite rivière de Tye, allant de leur ville en bateau vers une hauteur où elles avaient retiré leurs vaches, trouvèrent une fille marine ensevelie dans la vase ; elles l’emmenèrent, la nettoyèrent et l’habillèrent à leur façon. On lui apprit à s’habiller et à se déshabiller, à filer et à faire le signe de la croix. C’est tout ce qu’elle put apprendre; elle était à pm près semblable aux

autres filles; on ne put lui apprendre à parler; « elle avait conservé un grand amour pour l’eau. *

Je ne sais si c’est une épigramme naïve, car enfin s’habiller et se déshabiller, c’est, disent les écrivains satiriques et tous les maris et les pères, presque toute l’occupation des femmes; filer, c’est leur vertu, en y ajoutant la chasteté, ainsi q’uen fait foi la fameuse épitaphe latine : « Elle vécut chaste et elle fila de la laine. »

Costa vixif ;

Lanam fecit.

Son signe de la croix valait beaucoup de prières que j’ai entendues, et son amour pour l’eau ne m’inspire aucune répugnance. Sauf cet « à peu près » qui aurait besoin d’explication, on se demanader encore à quoi on reconnut que c’était une vierge d’eau, une fille marine.

En quoi peut consister cet * à peu près » qui la distinguait des vierges terrestres?

Mais voici qui est plus grave : un procès-verbal régulier dressé par Pierre Luce, sieur de la Paire,

capitaine de vaisseau, sc trouvant à la Martinique le '31 mai 1671, et reçu par Pierre de Béville, notaire, en présence du père Julien Simon, jésuite, et de trois autres témoins qui ont signé au procès-verbal contenant les dépositions de deux Français et de quatre nègres témoins du fait.

De ce procès-verbal, « il appert que, le 23 du môme mois de mai, les deux Français et les quatre nègres étant allés pêcher en barque, le matin, aux îles du Diamant, ils aperçurent, comme le soleil se couchait, au bord d’une petite île, un monstre marin, semblable à un homme jusqu’à la ceinture, avec des cheveux grisonnants et une figure assez laide; il les regarda avec attention et se mit à nager ; ils virent alors, grâce à la transparence de l’eau, que le bas de son corps avait la forme d’un poisson. »

Mais il avait l’extrémité de la queue fort partagée.

Ces deux séparations de la queue auraient pu être prises pour des jambes par des observateurs moins sagaces.

« Vers 1720 une sentinelle tua d’un coup de mousquet, dans un fossé de Boulogne, un monstre marin:

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la scnlinelle l’ayant pris pour un homme ordinaire qui refusait de répondre. »

Et, en effet, ça y ressemblait beaucoup ; car le sieur Masson, commis de la marine, en publia une description qui démontre que la seule différence avec le sieur Masson est qu’il avait les cheveux et la barbe courts et crépus codime de la mousse.

« En 1671, un blanc, appelé Larcher, revenant de Fort-Royal à la Martinique dans un canot armé de huit nègres, les nègres s’écrièrent tous à la fois :

« •— Un béquet à la mer (un blanc) !

< Le sieur Larcher, qui regardait d’un autre côté, ne SC retourna pas assez vite, et ne vit que le bouillonnement de l’eau. Les huit nègres affirmèrent qu’ils avaient vu un monstre marin qui ressemblait à un homme jusqu’à la ceinture, et qu’ils n’avaient pas vu le reste; ce qui rendit alors incontestable à la Martinique l’existence des triions. »

« Sur les rivages de l’Inde, les Portugais prirent dans un filet, en pêchant, dix-sept tritons et sirènes; on ne put en faire parvenir que deux, une femme et une fille, au roi Emmanuel à Lisbonne. Elles vécu-

rent assez longtemps, ressemblant aux autres femmes, mais ne purent apprendre à parler. »

Si ce ne sont pas des femmes, ce sont alors moins des .sirènes, dont la voix était si belle et si touchante» Le père Henriquez, jésuite, rapporte, dans une de ses lettres imprimées à Venise, en 1548, qu'étant aux Indes orientales, il avait vu seize tritons, sept mâles et neuf femelles, qu’on avait pris d’un coup de filet.

Le 8 septembre 1725, on envoya de Brest à M. le comte de Maupas un procès-verbal dressé par un nommé Jean Martin, pilote d’un navire français appelé Marie -de- Grâce. Ce procès-verbal, signé par le capitaine et tous ceux de l’équipage qui savaient écrire, rapporte ce qui suit :

« C’était le 8 août 1720, jour de jeudi, les vents étant à l’est-sud-est, le navire étant mouillé sur le banc de Terre-Neuve, sur les dix heures du matin, on vit à bâbord un homme marin. Un appelé Guillaume lui donna un coup de bâton; l’homme marin montra le poing et fit une figure irritée ; puis, en nageant, il passa h tribord, puis à l’arrière, où il

s’accrocha au gouvernail ; il vint à l’avant et regarda la proue, où il y avait une tête do femme.

« Le capitaine, alors, voulut le harponner ; mais il eut peur que ce ne fût le fantôme d’un matelot appelé la Commune, qui s’était tué à bord du navire le 18 du môme mois d’août. 11 fit encore des signes menaçants, et s’éloigna en nageant jusqu’à ce qu’on le perdît de vue. »

On rapporte, en outre, dans le procès-verbal : Qu’il était presque en tout semblable à un homme; 2“ qu’il y avait sept navires mouillés à quelque distance et en vue de la Marie-de-Grâce.

Voilà à peu près tout ce qui s’est dit sérieusement de plus saillant sur les tritons et les sirènes ; cela prouve qu’il y a des hommes crédules, des hommes menteurs, et quelques femmes qui ne parlent pas; — mais ça ne prouve pas qu’il y ait des hommes marins ni des sirènes.

LORD HERRÏ SEÏMOüR.

Il est mort dernièrement un homme dont le rôle n’a pas été sans importance dans la société contemporaine.

Je veux parler de lord Henry Seymour.

C’est à lord Henry Seymour que l’on doit, en France, l’introduction du sport, c’est-à-dire du goût des exercices grâce auxquels une partie de cette génération a évité de s’efféminer et a conservé le type masculin de l’espèce humaine.

Lord Seymour, qui a passé presque toute sa vie en France et sur le boulevard des Italiens, grâce à des qualités personnelles nombreuses et variées, grâce à une grande fortune et à quelques goûts excentriques, a joui à Paris d’une très-bienveillante popularité.

11 avait mis à la mode, dans un certain cercle de jeunes gens, non-seulement les courses de chevaux,

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mais aussi tous les exercices et toutes les escrimes : le pistolet, l’épée, l’arme française cependant, — le sabre, le bâton, la boxe, la lutte et jusqu’à la sayale.

Je puis dire qu’en môme temps que lord Seymour exerçait cette influence dans un cercle restreint de jeunes gens riches et oisifs, Gatayes et moi, sans le connaître, nous en exercions' une semblable sur la classe intelligente, laborieuse et pauvre des jeunes gens qui se destinaient aux arts et aux professions libérales. Aux escrimes et aux exercices ci-dessus énumérés, que nous cultivions avec une grande énergie et un certain succès, nous ajoutions très-

spécialement : la natation et la navigation en canot sur la Seine et sur la Marne. Aujourd’hui encore, on ne peut s’empêcher de nous reconnaître pour les inventeurs du canotage parisien, et il n’est pas nécessaire de crier bien haut dans le voisinage des échos d’Asnières, de Saint-Ouen, de Saint-Denis, ou de ceux du port Creteil et de Saint-Maur, pour leur faire répéter nos deux noms.

Le peuple parisien ne tarda pas à faire de lord

Seymour une sorte de demi-dieu, une manière d’hercule auquel ou prêta, outre quelques aventures probables et personnelles, une foule d’histoires fabuleuses, apocryphes, ou empruntées à des hercules antérieurs tels que le maréchal de Saxe, etc.

Il se passa alors sous les yeux de la société parisienne une lutte étrange qui n’était suc et surtout comprise que par le petit nombre.

Un jeune homme, appelé de Labattut, — • et je crois aussi Henry, — r riche et oisif, se sentit possédé du noble désir de faire parler de lui ; mais, faute de patience ou d’aptitude pour découvrir une voie nouvelle et se créer une spécialité, il se jeta résolûment sur le chemin qu’avait ouvert lord Seymour.

Il eut, comme lui, une salle d’armes où il attira les professeurs des escrimes les plus excentriques; comme lui, il eut de beaux chevaux et des voitures magnifiques. Alors commença ce qu’on pourrait appeler le vaudeville des Deux Henry.

Henry Seymour, homme d’une instruction solide variée et d’un esprit reconnu, sans être ennemi d’une certaine notoriété, ne désirait pas qu’elle sortît du

cercle de la gentry, et il voyait avec peine que le gros du public commençait à s’occuper de lui.

Henry de Labattut, dont la vanilô était plus grosse mangeuse, ne dédaignait pas l’acclamation populaire, et lui faisait môme d’infatigables avances; mais, pour la popularité, lord Henry Seymour remplissait des conditions que son émule ne pouvait atteindre : il était étranger et Anglais. Pour les bourgeois, tout Anglais est souverainement excentrique; pour le peuple, qui est éternellement jeune, tout Anglais, tout milord « ne connaît pas sa fortune ; » pour la foule, qui se compose dans des proportions inégales des deux éléments précités, le héros adopté est comme le jeune premier ou le ténor de théâtre : il a, à lui seul, toutes les vertus, tous les héroïsmes. Au traître reviennent tous les vices, toutes les perfidies; la foule n’admet que des caractères tout d’une pièce, et elle ne veut qu’un héros à la fois, par un respect particulier de la clarté , de la simplicité et de l’unité.

La foule avait appris vaguement quelque chose des goûts de lord Henry ; aussi, la première fois qu’elle

vit, pendant les jours gras, une voiture attelée de six chevaux de pur sang dont chacun valait six mille francs, chevaux à la crinière nattée, enrubanée, etc., chevaux montés par des grooms en veste de velours de soie; — lorsqu’elle vit cette voiture chargée de jeunes gens magnifiquement costumés et de deux ou trois femmes resplendissantes de parure, avec un loup sur le visage, elle chercha dans ses connaissances qui pouvait être le maître et l’ordonnateur de ces splendeurs. Quelqu’un dit : « C’est lord Seymour 1 » et ce nom courut comme une traînée de poudre, et fut adopté.

Lord Henry fut très-contrarié d’apprendre qu’on lui prêtait une mascarade publique en plein jour, sur les boulevards de Paris ; ce qui était tout à fait contraire au kant.

Le comte Henry fut très-chagriné qu’on attribuât à un autre une exhibition aussi brillante et aussi coûteuse.

Aussi, l’année d’après, lord Henry s’en alla à la campagne pendant les jours gras, et convia une nom-

breusc société à venir lui tenir compagnie, pour établir son alibi.

Et le comte Henry redoubla de magnificence : il eut deux calèches attelées de six chevaux et des courriers à cheval; le soir, on traversa les boulevards avec des torches , ce fut tout à fait l’événement du jour ; mais partout on disait :

— Avez-vous vu les voilures et la cavalcade de lord Seymour ?

Le comte Henry, alors, ne voulut pas attendre l’autre carnaval ; il inventa et fit inventer des excentricités nouvelles, et s’y jeta à corps et argent perdus. Un soir, avec sa bande, il envahit un bal d’ouvriers à la barrière des Martyrs; ils voulurent danser avec les beautés de l’endroit et les enlever aux cavaliers qui les avaient déjà invitées. Une querelle et une rixe s’ensuivirent; la garde arriva et arrêta le comte Henry et quelques-uns de ses compagnons.

Arrivé au corps de garde, Labattut triomphait; un procès-verbal allait sérieusement constater son individualité. Le sergent du poste procéda à l’interroga-

<m SUR LA PLAGE.

loiro ; il écouta et enregistra d'abord les plaintes du

marchand de vin ; puis, s’adressant à Labatlut :

— Votre nom, monsieur?

— C’est lord Seymour, lui dit à l’oreille un caporal.

— Comte Henry de Labattut, répondit l’accuse.

— - Henry, vous voyez ! dit le caporal.

-- Je comprends, monsieur, dit le sergent, qu’il vous répugne de donner votre nom pour une affaire de ce genre; mais soyez tranquille, avec quelques louis...

— Dites des guinées, souffla le caporal; sans cela, il ne vous comprendra pas.

— Avec quelques guinées, dit le sergent, vous apaiserez ces gens-là. Votre nom?

— Je vous l’ai dit : Henry Labattut.

— Ah! ah! ah! dit le caporal, très-joli, très-joli : Henry le battu t

— Mais, dit le sergent, les témoins prétendent, au contraire, que vous avez donné plus de coups que vous n’en avez reçu. Voyons, milord, une poignée de sterling à ces pauvres diables dont vous avez

troublé les plaisirs, el jo me charge d’arranger l’affaire.

— Je ne suis pas milord, et jo ne donnerai rien à cette canaille.

— Alors, milord, vous passerez la nuit au violon avec vos amis et quelques petits filous que nous avons ramassés ce soir, et, demain, on vous conduira à la préfecture.

■ — Tant mieux ! va pour le violon.

— Milord, vous attraperez des puces.

Labattut tenait bon ; mais ses camarades, moins avides de célébrité, le firent avec peine changer d’avis. Il donna dix louis au sergent, — la moitié pour le poste, la moitié pour le bal ; — mais le poste refusa et n’accepta qu’une poignée de cigares. Le sergent sortit el dit à la foule :

— Milord regrette de vous avoir dérangés, il ne voulait faire qu’une plaisanterie; pour réparer le mal, il veut régaler toute la société, et voilà dix napoléons sterling que je remets de sa part au maître du bal, pour qu’on danse el soit rafraîchi toute la nuit, à l’œil. Buvez à sa santé.

La colère se changea en admiration, et la foule des danseurs, à laquelle le caporal avait confié le nom de l’étranger, retourna à la salle de bal, en criant : « Vive lord Seymour ! »

— Mais je ne suis pas lord Seymour, criait Labattut exaspéré. Je suis le comte Henry de Labattut!

— Monsieur... Henry, dit le sergent en souriant, vous pouvez compter sur notre discrétion; d’ailleurs, nous n’allons pas dans le monde, milord, et cette petite escapade ne vous fera pas plus de tort que les autres.

— Quelles autres?

— Oh ! nous en savons!.. . Voyons, qui est-ce qui a enlevé, il y a huit nuits, toutes les enseignes de la rue du Bac et les a changées de place, si bien qu’une modiste avait, le matin, l’enseigne de la sage-femine, et celle-ci le tableau du tailleur ?

— C’est moi.

— Vous voyez bien, milord.

— C’est moi; mais je suis le comte...

— Connu... Eh bien, bonsoir, milord... Henry.

A ce métier, Henry de Labattut perdit, en cinq ou

six ans, sa fortune et sa santé, et ne réussit qu’à élever à la hauteur d’une mythologie la réputation qui désolait l’autre Henry.

Il est venu mourir, encore jeune, en Italie, et parfaitement inconnu.

Le jour où on l’enterrait, deux hommes causaient en suivant le convoi.

— C’est triste de mourir si jeune! un garçon si rangé !

— Voyez lord Seymour qui a fait les cent coups, eh bien, il se porte comme le pont Neuf.

Je n’ai jamais vu lord Seymour; mais mon père le connaissait beaucoup et faisait de la musique avec lui.

J’es?ayai, je me le rappelle, une fois, dans les Guêpes de 1840, de rétablir la vérité sur son compte; mais ce fut sans succès.

C’était un homme très-riche et faisant de sa fortune un emploi très-noble. Plusieurs fois, entre autres pour les pécheurs d’Étretat, j’ai eu recours à lui, et je l’ai toujours trouvé empressé et généreux, donnant avec grâce et remerciant de l’occasion qu’on lui offrait d’être utile.

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