HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ
Il y avait, à l’angle du quai et du pont des Art&, un bouquiniste qui avait, sur le parapet, étalé au soleil sa bibliothèque dépareillée. J’ouvris un livre au hasard, et je tombai sur une sorte d’apologue, à la fin du volume, qui était lui-même un second volume ; l’apologue n’était pas terminé, et le volume suivant n’existait pas; néanmoins cet apologue me resta dans la mémoire.
« Il y avait, du temps des païens, un petit peuple qui habitait une petite île de la mér Baltique. Ce peuple était le plus altéré des peuples. Mais Odin, c’est le nom que les gens du Nord donnaient, en ce temps-là, au créateur du monde, Odin y avait pourvu, et Thor, fils d’Odin et de Frigga, leur avait appris à cultiver l’orge et le houblon, et à faire de la bière.
» Non-seulement ce peuple faisait assez de bière
3oa
pour apaiser sa soif, mais encore il pouvait, chaque année, en vendre un peu aux habitants d’une île voisine, qui lui donnaient en échange des jambons fumés et des saucisses. Le commerce appartenait à une certaine classe de gens qui prélevaient, sur la récolte d’orge et de houblon, la quantité nécessaire pour l’échange à faire avec les voisins ; puis ils vendaient dans nie les denrées salées qu’ils recevaient. Or, le jambon fumé et les saucisses avaient augmenté la moyenne de la soif du pays. L’île était fort petite; il n’y avait pas moyen d’augmenter la culture de l’orge et du houblon. On imagina la petite bière, c’est-à-dire qu’avec la môme quantité de houblon et d’orge, on ajoute la production de la bière au moyen d’une grande quantité d’eau. C’était beaucoup' moins bon; mais ça désaltérait, et c’était le principal. On ne tarda pas à s’y accoutumer, à l’exception de ceux qui l’avaient inventée, et qui, pour prix de leur invention philanthropique, s’étaient réservé, sur la récolte annuelle, le prélèvement d’une certaine quantité de bière fabriquée selon les anciens rites.
Digilized by Coogl
« Tout allait donc passablement dans l’île, et, à diverses époques de l’année, on célébrait des fêtes en l’honneur d’Odin et de son fils Thor, pour les remercier d’avoir donné la bière à un peuple aussi altéré.
« Mais ceux qui avaient inventé la petite bière étaient des esprits ingénieux qui ne devaient pas s’arrêter là ; en effet, ils ne tardèrent pas à inventer Vale d’abord, et.ensuite le porter. C’était le meilleur; mais, avec ce qu’on récoltait d’orge et de houblon, il n’y avait pas moyen de faire de Vale et du porter pour tout le monde; bien plus, pour en faire seulement pour les inventeurs, qui ne voulaient plus et ne pouvaient plus s’en passer, il fallait prendre sur la petite bière. Après avoir longtemps clierclié, on forma une association ayant pour double but de boire du porter et de l’ale, et d’on prêcher l’abstinence aux autres. On commença, en conséquence, à établir que la soif n’était pas aussi innocente qu’elle en avait l’air et qu’on l’avait pensé jusque-là ; que c’était une épreuve à laquelle Odin soumettait les hommes, et que ceux-là lui faisaient un, très-grand plaisir qui savaient résister à leur soif.
« Les liommes forts, » disait-on, « les hommes ver- « lueux, les hommes selon le cœur d’Odin, les € hommes qui sont, à proprement parler, l’image « d’Odin sur la terre, ne boivent pas du tout; en « vain ils mangent du jambon fumé et des saucisses, « ils savent triompher d’une soif immonde dont les « autres hommes sont les esclaves. Nous ne pensons « pas que tous les mortels soient appelés à ce point « de perfection ; mais il est, à un degré inférieur, « d’autres moyens d’attirer sur soi les regards bicn- « veillants de l’époux de Frigga. D’abord ne satis- « faire sa soif qu’à moitié, et ensuite mettre beau- « coup d’eau dans sa bière. Plus on mettra d’eau « dans sa bière et moins on en boira, plus on passera « pour un homme vertueux, et plus on jouira de « l’estime et de la considération publiques. »
« Au commencement, ces prédications eurent un grand succès. Quelques personnes mirent un peu d’eau dans leur petite bière, d’autres en mirent beaucoup, d’autres ne firent que mettre un peu de petite bière dans leur eau, d’autres ne burent que de l’eau, d’autres se mirent à ne pas boire du tout. Parmi ces
derniers, les uns moururent; mais, ce qui est pis, c’est que les autres vécurent enragés. Ces derniers et
les autres furent honorés à triple carillon, les morts
compris. On fit d'eux des éloges publics, on leur donna des cordons de toutes couleurs, des dignités de toutes sortes, et on but énormément à'ale et de porter en leur honneur, sous forme de libations, comme on fait en l’honneur de dieux. Mais rien n’est éternel, et cet ordre de choses ne put durer. On ne tarda pas à découvrir que ceux qui prêchaient si fort contre la soif buvaient du porter dans des verres énormes; ce qui leur permettait de guérir leur soif par le moyen le plus radical, et ensuite de jouir par le monde de tous les honneurs attachés à la réputation de ne boire par jour qu’un verre de bière.
« Le procédé fut jugé ingénieux, et trouva facilement des imitateurs ; mais, en même temps que beaucoup de gens eurent de grands verres, on vit augmenter dans la même proportion le nombre de ceux qui louaient la résistance à la soif et récitaient des invectives contre ceux qui satisfaisaient cette passion honteuse; puis, graduellement, on en vint à ceci,
3or.
que tout le monde eut de grands verres, et que tout le monde prêcha l’abstinence, et que tout le monde but de Yale et du porter autant qu’il s’en put procurer, et que ce ne furent plus ceux qui s’abstenaient de boire qui recevaient les honneurs et les dignités, mais ceux qui prêchaient le mieux contre la soif; se réservant de satisfaire de la façon la plus complète et la plus agréable leur soif particulière, du produit des injures débitées par eux contre la soif des autres. »
Le volume finissait là, et l’auteur disait : « Nous vous dirons dans le volume suivant ce qui arriva de tout ceci. »
Mais le volume suivant ne se trouva ni à l’étalage du bouquiniste, ni à celui d’aucun autre, de sorte que Je n’achetai pas le livre dépareillé; ce que je regrette, aujourd’hui que je suis forcé de le citer de mémoire.