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UN COUP D'OSIL EN ARRIÈRE

Dans l’âge si riche de la jeunesse, l’homme, à l’étroit dans son corps et dans son âme, n’est que force, sève et expansion. Il ressemble à une ruche trop pleine d’où les jeunes abeilles forment un essaim et s’échappent en faisant entendre de joyeux bourdonnements. Il ressemble à un chèvrefeuille sauvage qui embrasse et surmonte tous les arbustes qu’il peut atteindre, retombe en. guirlandes éparses, vertes et fleuries, de leur sommet, et exhale au loin de suaves parfums. Malheureusement, on n’a point, à cet âge, le sentiment de sa richesse. Les pédants, qui ont fait des vertus, des infirmités qui leur arrivent, ont fait également des vices, des forces et des charmes qui leur échappent. On fait honte aux jeunes gens de ce qu’ils ont de meilleur, en dépit de la pensée heureuse d’un philosophe latin : Malo in adolescente quod

resecari possit. J’aime surtout la jeunesse touffue ; j’aime que, dans un jeune homme, il y ait à émonder. En effet, quand l’âge commence à nous détruire en détail, on est bien heureux d’avoir à amuser ses premières attaques à des branches luxuriantes, au lieu de le voir porter tout d’abord la cognée au tronc luimême.

Obéi âge! où, comme dans certain conte arabe, on joue au palet avec des rubis, des émeraudes et des topazes, qu’on ne prend même la peine de ramasser après chaque partie.

Heureux ceux qui peuvent finir leur vie là où ils l’ont commencée, qui peuvent monter à pas lents cet escalier moussu qu’ils franchissaient autrefois d’un bond, et, à chaque marche où le poids de l’âge les oblige à s’arrêter, retrouver un souvenir qui refleurit dans les fentes de la pierre avec la giroflée jaune, et s'exhale de sa corolle en môme temps que son parfum I Où est cet escalier de huit marches qui conduisait à un petit jardin?

Fontenelle raconte que M. de Billettc, membre de l’Académie des sciences, célèbre par son indifférence

pour sa fortune particulière, portait jusqu’au fanatisme et à la superstition le soin et l’économie de la fortune publique. Ainsi, quand il passait sur le pont Neuf, tandis que le milieu des marches était usé par les pieds des passants, il marchait toujours sur l’extrémité de CCS marches, pour ne pas hâter pour sa part le moment où elles seraient mises hors de service par l’incurie des autres passants.

Par un motif moins louable, peut-être, je n’ai guère usé non plus cet escalier dont je parle; en le montant, je ne posais le pied que sur la quatrième ou la cinquième marche, c’est-à-dire que je le franchissais en deux bonds; je ne le touchais pas du tout en descendant, je sautais par-dessus.

Je comprends bien ce qu’on raconte du cardinal àu Perron, qui, vieux et accablé de goutte, acheta à Bagnolet une vieille mauvaise maison et la paya quatre fois plus qu’elle ne valait, parce que, autrefois, dans le jardin de cette maison, il avait sauté vingt-deux semelles. Aujourd’hui, je sauterais encore vingt-deux semelles, je franchirais facilement encore l’escalier du jardin; mais pourquoi faire? Si ce jardin et cet

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escalier n’étaient pas depuis longlemps détruits, ce serait à pas lents que je le gravirais, pour y retrouver tous les brins de la mousse froissée alors par d’autres pieds que les miens.

Heureusement qu’avant de partir j’avais parcouru les chemins où, suivant à la fois l’exemple du petit Poucet et du conte arabe dont je parlais tout à l’heure, j’avais semé sur ma route et de la mie de pain, et des diamants, et des perles. Je ne dirai pas quels vilains et sordides oiseaux ont enlevé et mangé la mie de pain; j’ai retrouvé quelques-unes de ces pierreries et je les ai emportées; j’ai également planté ici les fleurs qu’il y avait dans le jardin à l’escalier vert de mousse, et, de temps en temps, quand je suis content de moi ou mécontent des autres, je me donne une fête de souvenirs. Les meilleurs régals, ces jours-là, ce sont des heureuses tristesses d’un autre temps : non que je méprise les bonheurs; mais les tristesses ont mordu le cœur, ou ont laissé des traces plus faciles à raviver.

C’est pour cela qu’il manque pour moi quelque chose à la mer. Je n’y ai pas vécu assez jeune, et

cependant elle n’a pour moi qu’un inconvénient : c’est que je ne peux plus guère m’en passer. Qu’est-

ce donc pour ceux qui ont confié à ses eaux leurs .premiers bateaux de papier; qui ont rêvé sur ses grèves à leurs premières amours?

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