LA LANGUE DE DAMOCLES
Je rencontrai, l’autre jour, un homme de ma connaissance qui me dit, en m’abordant et en me présentant une main fermée :
•— Pair ou non?
— Non, répondis-je.
Il ouvrit la main et me montra trois pièces de monnaie. .
— J’ai gagné, dis-je. Maintenant, dites-moi ce que j’ai gagné.
— C’est moi qui ai gagné, me dit-il; car il s'agit de savoir lequel de nous deux invite l’autre à dîner. Vous gagnez le dîner, et, moi, je gagne le plaisir de vous l’offrir. Il est six heures, partons.
Je lui pris le bras et me disposai à traverser la rue.
— Où allez- vous?
— Mais chez vous.
— Chez moi? Non pas. C’est précisément pour ne pas dîner chez moi que je vous ai abordé. Nous allons entrer dans ce bon cabaret d’en face, qui est très-bien ; mais attendez que je donne à un commissionnaire cette lettre que j’ai emportée toute écrite de chez moi ; elle est adressée à Charles.
~ Votre domestique?
— Justement Je l’avertis que je ne dîne pas à la maison, qu’il ne m’attende pas et ne me garde rien.
Au point du dîner où l’on recommence à parler, je dis à mon convive ;
— Je pense malgré moi à quelque chose bête, à vous faire une question saugrenue et indiscrète.
— Ne vous gênez pas.
-- Pourquoi avez-vous fait chez vous, ce matin, une lettre que vous avez envoyée ensuite à votre domestique, au lieu de lui dire simplement ce que vous vouliez qu’il sût?
— C’est que je n’osais pas. Voici l’affaire : quand j’ai quitté le service, il y a six mois, j’ai racheté deux années que Charles, mon chasseur, avait encore à faire sur son troisième engagement. Nous étions si habitués l’un à l’autre que nous ne pouvions plus nous .séparer.
« — Monsieur, me dit-il, je sais le chiffre de votre retraite et celui de votre patrimoine; nous ne serons pas bien riches; car je veux ({ue vous gardiez votre cheval et que vous ayez toujours votre belle tenue de lieutenant-colonel. Il y a un an que j’apprends la cuisine d’un camarade dont c’était la profession avant qu’il vînt ici; je me crois maintenant aussi fort que lui. Vous n’aurez pas besoin d’avoir d’autre domestique que moi.
« Nous nous sommes installés, et tout va iJ mieux du monde. Seulement, il faut que le professeur de cuisine de Charles soit un affreux gargotier. Vous ne pouvez imaginer les brouets incroyables qu’il me fait manger. Au bout de quelques jours, je lui dis ;
< — Charles, lu as trop d’ouvrage, prends une cuisinière.
« — Mon colonel veut-il dire que je fais mal la cuisine ?
« — Non, mon bon Charles, tu fais foi t passablement la çuisine pour un vieux soldat; cependant...
« — Mon colonel ne peut pas prendre de cuisinière; il faudrait alors supprimer le cheval. Mais, si mon colonel ne trouve pas ma cuisine bonne, je m’en irai ; je ne veux pas être chez lui une bouche inutile.
« — Ta cuisine est excellente; mais j’aimerais peut-être mieux manger au restaurant.
« — Mon colonel ne peut pas manger au restaurant : il lui faudrait supprimer sa stalle aux Italiens. Mais sérieusement, si ma cuisine ne plaît pas à mon colonel, il vaut mieux que je m’en aille, après lui
avoir trouvé un bon domestique qui puisse tout faire à son gré.
« — Allons donc, Charles! tu sais bien que tu ne peux pas me quitter?
« — Alors que mon colonel ne change rien à ses habitudes.
t Le lendemain, il me servit le plus infâme fricot que j’aie jamais mangé, môme en campagne, et il me le servit d’un air triomphant.
« — Mon colonel ne mange pas? me dit-il un peu après.
« — Je n’ai pas très-faim.
« — Mon colonel ne trouve peut-être pas son dîner bon?
€ — Si vraiment; mais je n’ai pas d’appétit.
t — C’est que j’ai fait de mon mietx, et, si mon colonel ne trouve pas ce plat bon, il vaut mieux que je retourne au régiment.
« — Je le trouve excellent.
« — Très-bien.
« Et Charles me servit, le lendemain, le même plat réchauffé,
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« — Mon colonel l’a trouvé bon hier; j’espère qu’aujourd’hui il a meilleur appétit.
Or, celte scène s’est renouvelée plusieurs fois, et, en ce moment, il y a à la maison une certaine langue aux fines herbes qui doit faire aujourd’hui sa troisième apparition. Il fallait la manger ou dîner dehors, bien malgré moi, avec un ancien ami, un camarade de régiment que j’étais décidé à rencontrer, et dont vous jouez le rôle.
Nous avions fini de dîner, le colonel me dit :
— Laissez-moi sortir seul ; Charles est à la porte qui m’attend ; je viens de le reconnaître à travers les vitres. Il se défie de quelque chose, et il sait trèsbien que vous ôtes un pékin. Moi sortant seul , il ne saura pas qui j’ai laissé ici, et, avec la carte, je lui ferai bien voir que nous étions deux.
— Adieu donc, colonel, n’oubliez pas que vous avez été forcé d’accepter à dîner pour demain chez moi.
— Très- volontiers : il faut décourager tout à fait cette langue de Damoclès. Si, par hasard, il me l’avait gardée pour demain, je n’aurais gagné, avec
toute ma stratégie, que de la manger encore plus mau-
te.
vaise. J’ai bien un moyen en pareil cas, mais j’en ai usé il y a quatre jours pouf une certaine blanquette de veau. Je me suis levé pendant la nuit et je l’ai jetée par la fenêtre; puis je lui ai dit que j’ayais été pris d’une faim canine, et que j’aVais tout déroré.