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SAIHTE CATHERINE ET SAINT NICOLAS

Dans les derniers jours du mois de novembre, dans les premiers jours du mois de décembre, reviennent, tous les ans, deux fêtes: la Saint-Nicolas, la Sainte- Catherine; la fête des garçons, la fête des filles. Saint-Nicolas passe, le soir, avec un âne chargé de bonbong et de joujous, et les distribue aux garçons dont les parents rendent un bon témoignage.

Sainte Catherine ne donne aux filles qu’un prétexte de s’habiller en blanc — et une menace dont je ne comprends pas bien le sens littéral ; il n’en est pas une qui ne tremble à l’idée de coiffer sainte Catherine.

11 paraît qu’une fille investie de ces honorables fonctions devient comme une sorte de vestale qui. si elle tient à entretenir le feu .sacré, doit l’entretenir

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dans le fond de son cœur et éviter d'en laisser apercevoir la fumée.

Je voudrais adresser quelques compliments et quelques vœux à celte génération qui doit nous remplacer et qui se forme, pour ainsi dire, de nos petits-enfants; nos enfants, c'est-à-dire la génération qui nous suit immédiatement, nous pousse déjà du coude et prend la mesure de nos cercueils.

Je m’explique la tendresse excessive que les vieillards prennent pour les enfants de leurs enfants, qu’ils ont coutume de préférer aux premiers.

Ils savent à quoi s’en tenir sur leurs enfants, ils savent ce qu’ils en peuvent attendre, ils n'ont plus d'illusions, ou plutôt ils n’ont plus l’emploi de leurs illusions; alors ils les replacent avec amour sur la tête des petits.

Notre génération à nous a dépassé la première moitié de la vie ; celle qui nous suit est au tiers de sa carrière, elle a donné ses premiers fruits, nous en savons le nombre et la saveur; nous n'avons pas de conseils à îui donner, elle aurait trop vile fait de ne pas les suivre, tandis que nous avons quelques an-

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nées devant nous à conserver l’illusion que la génération suivante nous écoutera et profitera de nos fautes et de notre expérience.

Cette postérité pour qui l’on s’évertue.

C’est ce gamin qui joue aux billes, dans la rue,

Dont les cris importuns m’empêchent de trouver Ces beaux vers qu’à lui seul je prétends réserver.

Commençons par vous, mes chers petits garçons. Quels joujous saint Nicolas peut-il vous offrir? Les joujous ont un but : mettre à votre taille, à votre portée, sous votre puissance, les objets dont s’occupent les grands et les vieux.

Peut-être Je me trompe, peut-être est-ce que je partage l’illusion de tous les gens de mon âge , mais il me semble que nous valions mieux que ne valent vos pères : nous aimions les beaux livres, les belles chansons, les belles histoires, les belles amours, les beaux coups de sabre; j’ai envie de demander pour vous à saint Nicolas des livres d’images et des sabres de fer-blanc; s’il consulte vos pères, on vous donnera des agendas, des tables de multiplication, des billets de loterie, des actions de chemin de fer.

Mais, si notre génération a été moins riche que celle qui la suit, elle a été plus heureuse, plus jeune, plus noble peut-être. Vos pères se heurtent et se bousculent aux tourniquets de la Bourse ; nous, leurs pères, nous nous battions pour entrer à la Porte- Saint-Martin ou à rOdéon un soir qu’on jouait Lucrèce Borgia ou la Tour de Nesle. Nous nous battions aussi un peu dans les rues pour des rêves dont le réveil a été triste. Nous ne faisions pas grand cas de l’argent; nous aimions surtout ces belles choses gratuites que l’argent ne peut donner : les nuages qui courent et qui voilent la lune, les tilleuls sous lesquels on fait des vers, les oiseaux, le vent, les prairies, les bois; nous aimions la mer et les montagnes; nous aimions les femmes plus que les jupes; et, aujourd’hui encore, nous sommes plus jeunes et plus vivants qu’eux; aujourd’hui, si on lit quelque chose de hardi, de gai, d’amoureux, on s’écrie : * Qui a fait ce livre? Comme l’auteur est jeune! il faut qu’il soit bien vieux. »

Il faut pourtant vous dire la vérité, mes petits amis ; peut-être ont-ils raison , et peut-être avionsnous tort.

Voyez Lamartine, un homme dont les beaux vers ont charmé notre jeunesse, un homme qui a été appelé le sauveur de son pays, un homme qui n’aurait eu un moment qu’à se laisser faire pour être roi; — qu’est-il , aux yeux du plus grand nombre, à côté d’un agioteur heureux, — d’un homme qui, tirant à pile ou face la fortune ou les galères, a eu la chance que sa pièce tombe face ?

Et vous, jeunes tilles, que demanderez-vous à sainte Catherine? Un mari et de belles jupes, n’estce pas ?

Mais, mes pauvres enfants, on va d’un singulier train en fait de mariage; je comprends bien que . toutes les filles veuillent se marier; mais ce que je ne comprends pas aussi bien, c’est qu’il se trouve un seul homme qui y consente.

C’est réellement trop cher, cl, à moins d’être millionnaire , on n’a pas le moyen d’avoir une femme à soi, on ne peut plus aimer que les femmes des autres, et se faire parasite du bonheur conjugal.

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Aussi quel désappointement! vous lisez dans les livresque nous faisions, nous autres, les vieux, vous lisez de belles histoires de beaux jeunes gens qui disent et qui chantent à de belles jeunes filles :

« Ma richesse, c’est la feuillée.

C’est un regard de tes yeux bleus. »

« Qu’est-ce que les turquoises et les saphirs auprès de vos regards? Qu’est-ce que les perles auprès de vos dents? »

* L’or et l’ébènc n’ont de valeur que parce qu’ils sont de la couleur de vos cheveux. »

« Oh f les bons dîners, les festins somptueux composés de pain et de fromage — quand, le soir, on doit vous voir de loin au théâtre t »

Les couronnes — nous ne connaissions que les couronnes de bleuets et de roses sauvages pour mettre sur vos tètes, et aussi les couronnes de laurier pour mettre à vos pieds.

Et non-seulement nous disions tout cela, mais tout cela était vrai, et, ces livres, nous les avons vécug avant de les écrire.

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Aujourd’hui, à la rigueur, vous trouverez bien encore des gens pour vous réciter ces choses et d’autres semblables; mais prenez-les au mot, dites-leur : < Eh bien, monsieur, puisque le bonheur le plus grand, selon vous, qui soit donné à l’homme est de me toucher le bout du doigt, réjouissez-vous, prenezmoi tout entière, épousez-moi. — Un instant, ma.demoiselte; il ne s’agit plus de rire, comptons les sacs! combien me payerez-vous? »

Et vous-mêmes , mesdemoiselles, que demandezvous? que rêvez-vous? Un homme riche! Ce n’est plus le temps où un garçon amoureux se faisait soldat ou poète, cherchait de grands dangers, de grandes actions, de beaux vers, et pensait que, sans un honneur sans tache, sans un caractère noble et élevé, sans une bravoure et un désintéressement à toute épreuve, il ne serait pas digne de mettre son amour aux pieds d’une femme. Aujourd’hui, il cherche de l’argent, et, en effet, il n’a pas besoin de chercher autre chose.

Et, quand il a de l’argent, ne croyez pas que ce soit pour enrichir la femme qu’il aime, pour avoir le

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moyen d’épouser sans dot une pauvre belle fille honnête ; allons donc! c’est de la vieille romance, ça :

Si Pauline est dans l’indigence,

Moi, grâce au ciel, j’ai de l’argent.

Quand notre jeune homme aura beaucoup d’argent, ça lui servira à en exiger davantage de la femme qu’il épousera.

Et ce qu’il y a de pis, mes chères demoiselles, c’est qu’ils ont raison.

En effet, qu’apportez-vous dans le mariage ? L’ordre, l’économie, le bonheur domestique ?

Non, vous venez exiger une maison, des domestiques, des voitures, de belles jupes.

Je pardonne encore à celles qui mettent de belles jupes, pour trouver un mari — plus volontiers qu’à celles qui ne cherchent un mari que pour avoir de belles jupes.

Je vous le dis, en vérité, mesdemoiselles, je respecte infiniment sainte Catherine; mais il y a, en ce moment, beaucoup plus de personnes destinées à la coiffer qu’elle n’a de cheveux sur la tête.

UNE VOISIHE.

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