‹ Sur la plageChapitre 5 sur 32 · DIALOGUE · texte numérisé non relu

DIALOGUE

Un noble étranger. — Cette maison est à louer ?

La voisine., — Oui , monsieur.

Le noble étranger. — Pourrait-on la voir?

La voisine. — Pour le moment, non ; mais je vais faire chercher la propriétaire, qui est une de mes amies.

Le noble étranger. — Je suis confus de la peine que vous prenez. Est-ce que ce sera long?

La voisine. — Dix minutes... Si, en attendant, vous voulez me faire l’honneur de vous reposer chez moi...!

Le noble étuanger. — Merci ! vous êtes mille fois trop bonne I

La voisine. — Entrez donc.

Le noble étranger. — Après vous, madame.

(Ils s’assoient.)

Le noble étranger. — Vous dites donc, madame, que, dans dix minutes. ..

La voisine. — Oui, monsieur; la fille que j’ai envoyée a des jambes de cerf; malheureusement, elle ne s’en sert pas toujours pour le bien.

Le noble étranger. — Cette maison est tout à fait proche de la vôtre.

La voisine. — Oui, monsieur, il y a un mur mitoyen; ç’a été l’objet d’un long procès entre le père do mon amie et mon père. 11 faut dire que son père, qui se faisait appeler baron **% et qui s’appelait tout bonnement Michel, avait l’amour des procès. Défunte sa femme préférait les carabiniers : ce sont, du reste, de beaux hommes; mais il y a pourtant des femmes qui n’aiment pas les beaux hommes; elles disent que c’est compromettant. Ce sont des mijaurées. — La comtesse ***, qui demeure là-bas, à dix portes d’ici, —

il y a une sonnette et un pied de biche à la porte,— est de ce nombre. Mais, quoi qu’elle en dise, on a beaucoup parlé d'elle avec le beau Théodore de***, qui était beau, mais très-bête. Il a épousé, depuis, une petite fille de la campagne qui le mène par le bout du nez.

Le noble étranger. — La maison est grande?

La voisine. — La maison de Théodore de***?

Le noble étranger. — Non, celle que je veux louer.

La voisine. — Cinq chambres de maître, deux salons, salle à manger, cuisine, écuries et remises. Monsieur a des chevaux?

Le noble étranger. — Ici? Non; mais je compte louer une voiture.

La voisine. — Je vous indiquerai un loueur; ne prenez pas surtout celui qui est à quatre maisons d’ici, de mon côté : sa femme est une pécere; on dit qu’elle fait mourir les domestiques de faim. Quelqu’un qui ne se laisse pas mourir de faim, c’est M. ***, du consulat. Ah ! par exemple, c’est une jolie fourchette f quand il dîne en ville, tous ses amis .se font inscrire

chez lui le lendemain, et font prendre de ses nouvelles, en demandant : « M. *** va-t-il mieux ? »

Le noble étranger. — 11 y a des tapis?

La voisine. — Chez M. ***?

Le noble étranger. — Non, dans la maison que je veux louer.

La voisine. — Oui, monsieur, partout — jusque dans l’escalier. Il est arrivé, l’autre jour, une drôle de chose dans l’escalier de madame la marquise X***. Son mari lui a défendu de recevoir un jeune médecin de la localité. Avant-hier, comme son mari rentrait plus tôt que de coutume, — ce qui devrait être défendu, cela n’est hon qu'à faire faire de mauvais ménages, — la bonne petite femme, qui reconduisait son... médecin sur le palier, — elle demeure au deuxième étage — voit son mari sur les marches. « Nous sommes perdus! » s’écria-t-elle.

Le noble étranger. — Combien de croisées au midi?

La voisine. — La marquise?...

Le noble étranger. — Non, la maison que je

veux louer.

La voisine. — Sept... * Nous sommes perdus! »

Le noble étranger. — Comment, nous sommes perdus ?

La voisine. — C’est la marquise qui dit cela au jeune médecin.

Le noble étranger. — Ah! tant mieux.

La voisine. — En effet, le mari montait. Que faire ? que dire? Mais l'amour est ingénieux. Le mari voit passer un paquet à côté de lui — avec la rapidité de la foudre; — c’est le médecin qui s’est pelotonné, s’est mis à cheval sur la rampe de l’escalier et descend comme un trait sans qu’il soit possible de le reconnaître au passage — - pas plus qu’on ne reconnaîtrait si une halle de pistolet que l’on tire sur vous est de plomb ou d’argent.

Le noble étranger. — A'propos d’argent, quel est le loyer?

La voisine. — Quatre mille francs pour la saison ; croyez -moi, monsieur, c’est tout à fait votre affaire; je connais la maison depuis longtemps, elle n’a pas un inconvénient.

Le noble étranger, se levant. — Pardon, madame,

elle en a un très-grave, un qui m'empêchera de la prendre.

La voisine. — Et lequel, monsieur?

Le noble étranger, sortant. — L’inconvénient d’avoir pour voisine une bavarde comme vous.

2DJETS DE ROMAN.

Il n’est, mes chers lecteurs, ni établi, ni convenu que je doive vous parler de ceci ou de cela plutôt que de toute autre chose. Nous n’avons pas, vous à écouter, moi à soutenir des thèses sur des sujets donnés. Nous nous laissons aller au hasard et aux transitions invisibles de la causerie.

Je vais, aujourd’hui, vous raconter une hi.stoire que l’on vient de me conter à moi-môme, et, comme cette histoire m’a intéressé, j’ai pensé que je devais vous en faire part.

Dieu .sait — je parle du dieu Morphée — combien de fois il arrive que des gens que le hasard me fait

SUR Lk PLAGK.

rencontrer, ou que d’autres que je n’ai jamais vus me disent ou m’écrivent : « Vous faites des romans, monsieur. — Quelquefois, monsieur. De temps à autre, madame. — Ah ! monsieur, si vous connaissiez ma vie, vous auriez de quoi faire un bien beau roman. »

En général, voici sur quoi sont fondés ces romans :

— Figurez vous, monsieur, que j’ai épousé mon mari par amour; il n’avait rien; moi, j’avais une jolie fortune; mon père, épicier en gros, rue de la Verrerie, m’availrichement dotée. Eh bien, monsieur, après dix ans de bonheur que je lui ai donné, mon mari, aujourd’hui, a pris un appartement séparé du mien et prétend contrôler mes dépenses de toilette. Est-il, monsieur, dans aucun roman, une femme plus malheureuse et plus digne d’exciter la compassion de vos lecteurs?

— Monsieur, dit un homme, vous connaissez un peu les hommes, mais vous ne connaissez pas mon cousin Joseph. On dit quelquefois que les romanciers exagèrent : j’ai lu bien des romans, eh bien, je

n’ai jamais rencontré un caractère aussi odieux, des actes aussi bassement criminels que ceux qu’il a commis à mon égard; jamais on n’aura fait un roman plus sombre ; jamais on n’aura peint un caractère aussi exécrable que celqi de cet homme. Figurez-vous, monsieur, que j’étais en province, dans une petite terre que j’ai ou plutôt que j’aurai, car elle appartient à un oncle de ma femme qui n’a qu’elle pour héritière ; — je sais bien qu’on dit, dans le pays, qu’il laissera quelque chose à sa servante; mais, entre quelque chose et cette terre, il y a du chemin, et, d’ailleurs, ce cher oncle nous aime comme nous l’aimons. — La maison est assez laide; aussi ai-je décidé de la mettre à bas aussitôt... qu’elle sera à moi. — Il y a aussi un petit bois que je défricherai, quand nous aurons le malheur de le perdre... parce que lui adore les grands arbres... une manie... Il serait bon qu’on ne tardât pas 'a défricher, parce que ma femme est très-liée avec la femme du sous-préfet, qui pourrait nous aider à avoir l’autorisation de défricher, et, ma foi, un homme est en plaee aujourd’hui, demain il n’y est plus, surtout .à l’époque où

nous vivons. J’ai vu déjà plusieurs révolutions, monsieur; en 1830, j’étais étudiant... Quel âge me donnez-vous ?

Je ne veux pas dire à mon narrateur que, si je pouvais donner des âges, je lui donnerais celui des Pyramides ou de quelqu’un des pharaons qui dorment dessous.

Je dis au hasard quarante-six ans.

— Je n’en ai que trente-huit; ce sont mes cheveux blancs qui- vous trompent; mais le travail de tête !... — J’ai tenu dix ans les livres d’une grande maison de commerce de Bordeaux. — Connaissezvous Bordeaux? Voilà une ville où l’on s’amuse! C’est là que je me suis marié; je n’avais pas grand’chose; mais ma femme est d’une des meilleures familles de ce pays. Elle a un oncle, pas celui qui doit nous laisser la terre en question, celui qui a cette servante... — Elle a été très-jolie, cette servante, et, après tout, elle l’a bien soigné; et puis elle m’a dit cent fois :

« — Ne croyez pas, monsieur, que je veuille faire de tort aux héritiers; que j’aie un morceau de

8ÜK LA PLAÜE.

pain après lui, c’est tout ce que je demande, et, s’il me lègue davantage, bien malgré moi, je le laisserai par testament à vos enfants.

( Et puis je la tiens : elle a un amant; ils doivent se marier aussitôt la mort du bonhomme. Ma femme voulait l’avertir : elle a quarante-^inq ans, elle n’aura pas d’enfants.

« Je vous disais donc que ma femme a un autre oncle ; il a été magistrat, il est aujourd’hui maire d’une petite commune; il possède un vignoble excellent et d’un bon produit quand la vigne n’est pas malade.

« Savez-vous que c’est une chose terrible que ce choléra de la vigne? Et dire que tous ces savants qu’on entretient à l’Observatoire et au Jardin des Plantes avec l’ours Martin n’y ont absolument rien vu! Les savants sont quelquefois bien drôles. — Tenez, croyez-vous à ce que dit M. Babinet sur l’hiver? Moi, ça m’est égal, parce que je fais toujours ma provision de bois l’été. Cet oncle dont je vous parle — celui qui a le petit vignoble — tous les ans, il nous envoie un petitquartaut que je mets en bouteilles.

— Vous devriez bien, un jour, venir nous demander à dîner, sans façon; je vous ferais goûter ce vin-là. Par exemple, nous n’en héritons pas, de cet oncle-là, il est marié; ça n’est pas ce qu’il a fait de mieux : il a épousé une pimbêche. Croiriez-vous qu’elle n’a jamais pardonné à ma femme d’ôlre allée une fois au cours dans la voiture du sous-préfet; et puis, parce que ma femme a quelques diamants, elle est furieuse, elle dit pis que pendre de nous; — et cependant, si on voulait parler... Je ne dis rien parce que c’est ma tante, mais c’est une grande folié à un homme d’épouser une femme qui a trente ans moins que lui,

« Ma femme et moi, c’est différent : j’ai trentehuit ans, elle en a trente et un ; — vous ne les lui donneriez pas; elle est encore très-bien, elle est brune.

« Préférez-vous les brunes ou les blondes? Je crois que les brunes se conservent plus longtemps ; mais j’ai connu de bien jolies blondes, une entre autres... Mais ça, c’est une histoire que je vous raconterai un autre jour. Il y aurait encore là de quoi faire un bien joli roman, mais d’un autre genre — un peu Paul de Kock. — Connaissez-vous Paul de Kock?

— J’ai eu l’honneur de lui serrer la main quelquefois.

— Ail ! monsieur, vous ôtes heureux I je n’ai pas ses livres à la maison à cause de ma fille, — une charmante enfant, monsieur; ce n’est pas parce que je suis son père, mais c’est une charmante enfant. — Monsieur, elle est d’une ignorance ravissante; elle avait déjà neuf ans quand elle demanda à ma femme:

« — Maman, de papa et de toi, lequel est l’homme?

« Nous pleurâmes d’attendrissement.

« Lequel aimez-vous mieux, de Paul de Kock ou de Victor Hugo?

— Ils ont chacun leur mérite, selon moi, dans un genre différent. Victor Hugo est moins gai.

— Quand vous viendrez dîner avec nous, je vous ferai entendre ma fille sur le forté-piano; elle vous jouera du Verdi. Ah! monsieur, c’est un grand musicien, et dire qu’il y a encore des gens qui préfèrent Rossini! On me dit que vous ôtes de ces gens-là, monsieur; après ça, les opinions sont libres; des goûts et des couleurs, et de la musique aussi — on ne doit pas disputer. Du reste, on ferait mieux de ne jamais dis-

puter pour rien. A propos de dispute, croyez- vous à la guerre? C’est une terrible chose que la guerre! J’ai failli être soldat, monsieur; si j’avais tiré un mauvais numéro, mon oncle maternel, qui a été lieutenant dans la garde nationale, aurait empêché mon père de me racheter; il faut dire aussi que l’uniforme est une jolie chose.

« Je vous disais donc que mon oncle a soixante ans et n’a pas les cheveux aussi blancs que moi ; mais ça n’a jamais travaillé de tête; ça aurait bien sujet d’avoir quelques chagrins à cause de sa femme; mais il ne sait rien, et ce n’est pas moi qui le lui apprendrai.

* Il ne faudrait cependant pas qu’elle continuât à parler de la mienne.

« Je suis doux, mais sans faiblesse, et, ma foi, ceux qui m’échauffent les oreilles exposent les leurs.

« J’ai eu une curieuse histoire de duel dans ma vie. On ne s’est pas battu, mais on m’a fait des excuses.

« Un monsieur qui m’avait donné un soufflet... Mais il a déclaré à mes témoins que c’était sans intention de m’offenser.

« M. Dupin a joliment parlé contre le duel ; est-ce vrai, que c’esi depuis qu’il avait eu peur du général Clauzel, qu’il avaitappelé Calpurnius? — Il paraît que c’est un gros mot, Calpurnius; je pense que c’est latin et que c’est un juron romain; — mais j’en reviens à mon cousin Joseph.

( Âhi mon Dieu! il est cinq heures, et ma femme m’attend chez sa marchande de modes; je vous finirai cela un autre jour. Vous verrez qu’il y a un fameux roman à faire. A bientôt I >

Je m’aperçois — vous aussi sans doute — que je viens de faire absolument comme ce personnage. Revenons à mon histoire.

L’histoire que je veux vous dire m’a été contée également, — c’est-à-dire que l’on m’a confié certaines lettres et donné les détails qui expliquent et relient ces lettres entre elles.

Commençons.

ü HUIT FATALE.

Julie à Dorothée.

Saint-Maur-les-Fossés.

Eh bien, oui, ma chère Dorothée, je suis jalouse ! puisque tu l’as deviné, il faut que je te l’avoue tout à fait. Les plus grands malheurs sont toujours ceux que l’on éprouve quand on les compare à ceux qui ne frappent que les autres.

Certes, si ma jalousie avait pour objet une femme brillante par sa position, par son nom, par sa fortune, par sa réputation, je serais bien malheureuse : je me dirais : « Je suis vaincue; elle est plus belle, elle est plus élégante, plus spirituelle, plus admirée

que moi; il a raison de la préférer à moi; je suis perdue. »

Eli bien, c’est le contraire qui arrive : ma rivale... ma rivale est un objet indigne, une fille sans naissance, sans éducation, sans rang dans le monde ; une fille à laquelle il va donner son cœur, son amour, mon bonheur, et à laquelle il n’oserait donner son bras dans la rue.

Ma rivale, c’est une servante, c’est cette petite femme de chambre au museau éveillé que j’ai prise depuis quelques mois.

Je suis plus que vaincue, je suis humiliée; ce n’est pas moi qui suis perdue, c’est lui qui se diminue, qui se perd à mes yeux.

Ne cherche pas à me consoler; je ne te demande

pas si je suis malheureuse, — cela, je le sais mieux

que toi; — mais je te le confie comme je l’ai confié à mon oreiller, qui était, ce matin, humide des larmes que j’ai continué à verser en dormant, après avoir pleuré jusqu’à ce que je me sois endormie, épuisée.

J‘ai tout appris par cette vieille servante qui gouverne la maison.

Juliette, depuis son arrivée chez moi, est en butte aux poursuites de mon mari ; jusqu’ici, elle a résisté ; mais, depuis quelque temps, ses résolutions chancellent. Marguerite prétend qu’elle aime Adolphe, et que sa résistance ne sera pas bien longue.

Mon premier mouvement a été de la chasser comme je ferais d’une femme de chambre qui mettrait mes robes et mes châles; mais Marguerite m’a fait remarquer que ce serait, au moins, hâter le dénoùmenl, et perdre toutes les chances de le conjurer.

J’ai dit que j’avais peur, la nuit, lorsque Adolphe va à Paris el rentre tard, et j’ai annoncé que Juliette coucherait à l’avenir dans un grand cabinet qui n’a d’issue que par ma chambre.

Cette guerre est tristement humiliante; mais je suis décidée à la faire avec opiniâtreté.

Mon Dieu ! comment un homme peut-il s’abaisser à ce point? Ce que je crains le plus, c’est de ne plus aimer Adolphe; je ne pourrai jamais aimer un homme que je n'eslimerai pas; et comment pourrai-je continuer à l’estimer après celle dégradation?

Julie.

Dorothée à Julie.

Ma chère enfant, je suis bien enchantée d’avoir te dire que tu es beaucoup moins malheureuse que lu ne le crois. La vie n’est pas un sentier vert bordé de roses sans épines. Il faut la prendre comme elle est; si on exige des bonheurs qu’elle n’a pas à don- ner, on est ingrate envers la Providence, injuste envers les autres et cruelle pour soi-môme.

Tu souffres en ce moment plus dans ta vanité que dans ton amour.

Un mari n’est pas un amant. Un îimant vous aime de toute son âme, de toutes ses forces; il vous aime uniquement, sans distractions, parce que, quand il ne vous aime plus, il s’en va, et tout est fini.

Un mari ne vous doit que l’intérêt de son fonds d’amour, tandis que l’amant peut manger à nos pieds le fonds et le revenu. Quand le mari ne nous aime plus d’amour, il faut qu’il reste là et qu’il y reste pour toute sa vie et pour toute la nôtre. La seule chance que l’amour conjugal arrive jusqu’au bout de sa

SLU LA PLAGE.

longue carrière, c’est qu’il se transforme graduellenaent; c’est que, à mesure que nous percions le charme que nous donne la nouveauté, notre jeunesse et aussi celle de notre mari, nous en gagnions un autre par l’habitude, par les qualités du cœur et de l’esprit ; en un mot, que l’amour se change en une sorte d'amitié tendre qui ne peut exister qu’entre des personnes de sexe différent — une sorte d’amitié ornée — un canevas d’un bleu serein sur lequel courent quelques fils d’or.

Pour cela, il faut espérer la constance d’un mari et ne pas mettre son bonheur dans sa fidélité.

Puisqu’il y a un impôt à payer, il faut se réjouir qu’il soit modéré; arrêté par des brigands, le voyageur qui leur a fait accepter une bourse de monnaie ne doit pas regretter sa monnaie, mais se réjouir d’avoir sauvé sa montre et son portefeuille.

Ton mari n’a qu’un caprice passager pour une fille qui ne peut lui inspirer autre chose; réjouis-toi en pensant qu’il aurait pu rencontrer une femme pour laquelle'il aurait fallu te reprendre ce qu’il lui aurait donné.

SUR LA PLAGK,

C’est désagréable, c’est un chagrin, mais ce n’est que cela ; garde les mots de désespoir, de malheur, d’existence perdue pour des occasions qui se présenteront, hélas! peut-être. Je tâcherai d’aller te voir demain. En tout cas, qu’ Adolphe ne s’aperçoive pas de ta découverte; laisse-le espérer que tu ne sauras rien ; ses entreprises seront alors gênées et bornées par la crainte de ta perspicacité, tandis qu’au prix d’une explication, d’une scène, qui n’amènerait ni un aveu, ni un repentir, il se trouverait délivré de la crainte d’être découvert, et ne se gênerait plus.

Ta Dorothée.

Julie à Dorothée.

Tu en parles à ton aise, ma chéi-e Dorothée, toi

qui as épousé un homme que tu n’aimais pas, et qui !

te trouvais heureuse de le voir porter ailleurs des empressements que tu subissais avec répugnance.

Mais, moi, j’aimais et j’aime Adolphe de toutes les forces de mon âme ; cinq années de mariage n’ont pas diminué cet amour; au contraire, il est aujourdliui

mêlé à mon existence; il circule dans mes veines avec mon sang, il a pénétré dans la moelle de mes os.

Aussi n’attends pas de moi cette angélique résignation.

Si l’amour ne recherche pas, il fait l’égalité. Je n’admets pas ces distinctions subtiles; je ne pardonrai pas plus une infidélité à Adolphe qu’il ne devrait me la pardonner, à moi. Le môme crime est égal, quel que soit celui qui le commet.

Si Adolphe me trompe, si je puis cesser de l’aimer, si je ne suis pas arrêtée par le respect de moi-môme et de mon amour passé, je le tromperai hardiment, hautement, sans me cacher, et je ne redouterai ni ses reproches ni sa colère. — Mais il est plus probable que je mourrai de chagrin.

Avant cela, je suis décidée à lutter et à défendre mon bonheur ; tu t’amuserais presque de voir son inqûiétude et son agitation; il n’ose pas trop me demander pourquoi Juliette a changé de chambre.

Du reste, cette fille m’a demandé aujourd’hui à aller passer deux ou trois jours auprès de sa mère à Paris. J’ai ajourné. Adolphe part dans quelques jours

pour aller voir et ordonner des réparations qu’on lui demande dans notre ferme de Lisieux; pendant celte absence, je tâcherai de la faire partir pour je ne sais où ; avec de l’argent, on fait bien des choses. — Cependant, si elle l’aime! Je suis bien tourmentée; mais,

de façon ou d’autre, je mettrai à profit l’absence d’Adolphe. La demande de Juliette d’aller à Paris au moment où Adolphe... Je crains un concert et un complot entre eux.

Tu n’es pas venue hier; moi, je ne puis aller le voir. Julie.

Dorothée à Julie.

Tu te trompes quand tu parles de cette prétendue égalité que tu veux, comme bien d’autres femmes, établir entre l’infidélité du mari et celle de la femme.

D’abord, un homme, à ce qu’il paraît, peut avoir pour une femme un caprice plus ou moins passionné qui ne l’engage à rien autre chose qu’à le satisfaire; cela me paraît, comme à toi, assez laid pour que je n’y arrête ni mon esprit ni le tien.

H est une autre considération plus grave: un homme n’apporte pas dans la maison des enfants douteux, — le plus grand crime social que je connaisse. Il n’expose pas sa femme à caresser, à soigner, à combler de sacrifices les enfants d’une autre.

Maintenant, quand Adolphe t’a épousée, il a considéré comme une grande partie de ce que tu lui apportais ton innocence et ton ignorance même.

Toute jeune, toute ignorante que tu étais, qu’aurait dit ta mère si, en lui faisant l’éloge de l’homme que l’on te présentait, on lui avait vanté son incontestable virginité ?

Elle aurait souri, et ne lui en aurait su qu’un gré médiocre.

Donc, nous ne sommes pas, les hommes et nous, au même point de vue. •

Maintenant, suppose un moment qu’il ne s’agisse pas de ton mari.

Si on venait te dire': « M“* s’est permis la satisfaction d’un caprice pour une très-jolie femme de chambre. »

Tu pourrais le blâmer, mais tu ne le croirais pas

déshonoré, et tu le recevrais aussi civilement que par le passé.

Mais, si on te disait qu’une femme de tes amies a cédé au penchant que lui inspirait le valet de chambre de son mari, je pense que tu en concevrais une toute autre impression.

En attendant, tu subis en ce moment un chagrin nécessaire; — comme les enfants qui doivent avoir la rougeole; -- Je te soignerai de môme, avec tendresse, avec sollicitude, mais sans m’inquiéter et sans te permettre d’exagérer les choses et de donner le nom de malheur à ce qui n’est qu’une aventure fâcheuse mais inévitable.

Il est triste que la Providence ne t'ait pas accordé d’enfants; c’est là une grande ressource et un char-

mant débouché pour l’excédant d’amour que l’on ne peut plus placer dans la vie conjugale.

Dorothée.

(Huit jours plus tard.)

Julie à Dorothée.

Je suis trahie, désespérée, folle I On me joue : Adolphe, que Je croyais en Normandie, n’a pas quitté Paris.

Juliette part dans une heure.

Elle va le rejoindre, j’en suis sûre, je le sais.

Mais j’ai un projet; que le ciel me protège, car je joue gros jeu I

Julie.

La même à la même.

Tout a réussi au gré des mes désirs et au delà de mes espérances.

Hier, toute la journée, j’étais si émue, si agitée, qu’il m’a été impossible de t’écrire. Plus calme aujourd’hui, je vais repasser avec toi les péripéties du drame que je t’annonçais.

Juliette allait partir pour Paris, lorsque la vieille Marguerite est venue me dire ; « Madame, elle m’a

tout avoué, et, si vous vous y prenez bien, elle vous

dira tout, comme à moi. Je l’ai effrayée sur les suites /

de ce qu’elle a promis de faire; elle voudrait échapper au danger, elle voudrait s’éloigner de M. Adolphe; causez doucement avec elle et aidez- la dans ses bonnes résolutions. » En effet, je fis appeler Juliette, qui, dès mes premières paroles, fondit en larmes et voulut se mettre à mes genoux. Je ne m’étais pas trompée, mon mari lui a loué, dans un quartier écarté, un petit appartement où il pourrait aller la voir librement.

La paresse et la vanité avaient fait le reste; elle devait avoir de belles robes et ne plus travailler.

Mais, quand Marguerite lui eut bien fait voir qu’il faudrait payer tout cela, lorsqu’elle eut rendu son nom à chaque chose, cette pauvre fille, qui est née honnête, fut épouvantée et ne demanda plus qu’à être sauvée.

Songe qu’elle doit épouser un jeune ouvrier dont elle est tendrement aimée, et qu’elle aimait ellemêrpe avant que les fumées de la vanité vinssent lui troubler la cervelle.

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Je lui ai promis de la marier; elle va d’abord aller s’enfermer pendant deux ou trois semaines chez une parente qu’elle a à vingt lieues de Paris. Elle part, aujourd’hui que je n’ai plus besoin d’elle.

Avant-hier donc, après l’avoir consolée, j’appris qu’une des grandes séductions qu’avait employées Adolphe était de lui faire voir le bal masqué, le bal de l’Opéra ; après quoi, il devait la mener souper dans l'appartement qu’il lui avait fait préparer.

Je fis écrire à Juliette un billet par lequel elle faisait savoir à mon mari qu’elle ne se trouverait pas au rendez-vous convenu, mais qu’il se rendît au bal de l’Opéra, qu’il y rencontrerait quelqu’un qui lui donnerait les causes de cet incident et lui dirait tout; il devrait aborder un domino gris qui aurait h la main un bouquet de roses de Bengale.

J’eus soin de faire remettre ce billet en mains propres.

Puis je me mis en route moi-môme, accompagnée du mari de Marguerite, un vieux domestique sur lequel je puis compter, et nous allâmes au bal de l’Opéra.

J’étais très-tremblante quand j’entrai dans cette salle si éclairée; en passant devant une glace de l’escalier, je vis une forme qu’à ses mouvements et à la couleur du costume je savais m’appartenir ; mais je fus convaincue que je ne me reconnaissais pas moimôme, et je me sentis toute rassurée.

Je savais qu’Adolphe devait être aussi déguisé et masqué; je le vis presque en entrant; mais, pour écarter tout soupçon, je résolus de me faire attaquer. Je passai deux fois devant lui ; à la seconde, il m’arrêta et me dit :

— Beau masque!... J’attends ici des roses de Bengale; est-ce à moi que tu apportes ce bouquet?

— Non, dis-je, ce bouquet n’est pas encore destiné; cependant j’ai un message pour toi; donne-moi ton bras un instant ; puis, ma mission remplie, je te rends ta liberté.

— Pourquoi trembles-tu si fort? me dit Adolphe lorsque j’eus appuyé mon bras sur le sien et que nous nous engageâmes dans un corridor; es-tu Juliette? pourquoi alors ce billet que tu m’as écrit?

— Je ne suis pas Juliette; Juliette ne viendra pas-

SUR LA PLAGE. fil

Je tremble parce que je suis ici pour la première fois de ma vie — et que j’ai peur de m’y yoir.

— Ma chère enfant, dit Adolphe, si par hasard ce que tu me racontes là était vrai, — et je me dois à moi-môme de t’avouer que je n’en crois pas un mot — tu ferais mieux de ne pas le dire; c’est un rôle que jouent la moitié des femmes qui sont ici et qui n’obtient plus aucun succès.

-- Merci du conseil... Juliette n’est pas ici parce que ta femme, au dernier moment, lui a annoncé qu’elle ne viendrait pas à Paris.

— Tu es une amie de Juliette ?

— Ça n’est pas mal tourné : tu voudrais savoir si je suis aussi une femme de chambre. Si j’ai mis un domino et un masque, c’est pour ne pas être reconnue; ton doute est un second masque qui assurerait beaucoup la solidité du premier. Mais pardon, monsieur, je vous ai dit tout ce que j’avais à vous dire; permettez-moi de marcher seule et de rejoindre les personnes que j’ai quittées pour vous parler.

Je fis une révérence et le quittai. J’avais espéré être retenue; cependant je me laissai aborder par

quelques autres hommes en ayant soin d’éviter ceux que je connaissais et qui me faisaient un peu peur. Adolphe me suivait des yeux chaque fois que je passais près de lui et m’adressait quelques paroles; il me retrouva seule et me dit :

— Voulez-vous me donner encore un peu votre bras, et répondre à deux questions?

— Volontiers; ayant le visage masqué, il est probable que je n’aurai pas besoin de déguiser ma pensée.

— Vous n’avez pas encore trouvé l’heureux mortel auquel est destiné ce bouquet?

— Il est pour un homme fidèle.

— Alors donnez-le-moi ; il y a une demi-heure que je suis amoureux de vous, et, vrai ! je n’ai pas eu une seule pensée pour une autre.

— Nous verrons cela quand je m’en irai.

— Je vous ai examinée attentivement, vous n’étes pas une femme de chambre.

— • Cette assertion, ce n’est pas un compliment, venant de vous qui êtes amoureux de Juliette.

— Je vous la sacrifie.

SUR LA FLAÜE.

Que te dirai-je, ma chère Dorothée? je m’amusai à exciter la fantaisie d’Adolphe pendant une partie de la nuit; puis j’annonçai que je m’en allais; il me supplia de lui permettre de me reconduire; j’y consentis après une convenable résistance et sur sa parole d’honneur qu’il ne toucherait pas à mon masque.

—Je vous connais donc?dit-il.

— Non ; mais vous pourriez ensuite me reconnaître.

Je lis signe au mari de Marguerite, qui ne m’avait pas quitté de plus de cinq pas et était en domino lui-méme; j’avais prévu ce qui arrivait et tout était convenu d’avance. Adolphe me fit monter dans une voiture et me demanda où je demeurais; j’indiquai au hasard la rue du Bac. Il dit tout bas au cocher ;

— Rue de l’Ouest.

Joseph prit lui-méme une voiture qui m’attendait et nous suivit.

Une heure après, Adolphe, seul avec moi, croyait avoir trahi sa femme, et en avoir trompé une autre; pour moi, j’avais arraché et conservé le nœud de ruban lilas attaché à son domino, et qui m'avait fait

le reconnaître. Quand nous revînmes de la rue de rOuest à la rue du Bac, je dis :

— Faites arrêter, c’est ici.

— Vous reverrai-je? me dit-il.

— Plus tôt que vous ne pensez.

Je descendis de voiture après lui avoir recommandé de ne pa^ se montrer, et, au lieu d’entrer dans la porte devant laquelle nous étions arrêtés, je montai lestement dans le carrosse dans lequel Joseph nous suivait.

J’entendis quelque temps le fiacre d’Adolphe s’efforcer de me suivre; mais le cas était prévu, et les chevaux choisis par Joseph ne tardèrent pas à perdre le pauvre fiacre de mon mari.

Pendant nos promenades dans les corridors de l’Opéra, il m’avait dit qu’il partait le lendemain pour Lisieux.

Il y est maintenant; moi, je, suis chez moi, où je l’attends. J’ai de quoi l’intriguer à visage découvert.

Julie.

Ici, les lettres sont interrompues, et il serait bien difficile, il serait impossible de comprendre celles qui les suivent si je n’intercalais ici le récit qui m’a été fait.

Adolphe d’Esgrigny resta plus d’un mois à Lisieux. 11 y eut des chasses, des dîners; il ne pensait plus à Juliette, et peut-être il ne pensait pas beaucoup à sa femme.

Celle-ci lui écrivait et commençait à mettre un peu d"aigrcur dans scs lettres; elle ne tarda pas à émettre quelques soupçons jaloux, à faire des allusions à Juliette et à mille autres choses dont t elle ne voulait pas parler. »

Elle n’écrivit qu’une ou deux lettres à Dorothée; dans la première, elle lui disait :

« Il m’arrive une chose bien étrange : l’aventure du bal de l’Opéra a eu des suites... que j’avais en vain espérées depuis mon mariage. C’est si triste, ma maison sans enfants ! Cependant je trouve malheureux que ce soit dans de pareilles circonstances; cela me tourmente inliniment et à divers titres : est-ce qu’il m’aimait mieux quand il me prenait pour une autre?

SLR LA PLAGE.

6li

» Est-ce que cela ne manque pas de dignité pour ce cher petit être et pour les nobles sentiments qu'il va exciter?

« Il y a dans cette histoire quelque chose de bouffon qui gâte un peu mon bonheur; et puis — je n'ose pas me l’avouer, mais je garde des journées entières dans ma poche, pour la toucher de la main, la seule preuve que je puisse donner : le nœud de ruban lilas.

« Si je perdais ce nœud, s’il ne s’était pas aperçu qu’on le lui a pris, s’il n’a pas conservé un souvenir bien précis de cette nuit...

« Mais, moi, je n’ai pas oublié une parole, ni de celles qu’il m’a dites, ni de celles que j’ai prononcées... »

D’Esgrigny ne tarda pas à annoncer son retour. Julie était plus émue, plus inquiète qu’elle ne l’avouait à Dorothée. Enfin elle repassa cent fois dans sa tête le récit qu’elle ferait; puis elle imagina autre cliose : elle se fit faire un domino semblable à celui qu’elle portait dans la nuit fatale.

Elle le caclia dans sa chambre avec un bouquet de roses de Bengale.

Voici Te plan qu’elle avait conçu :

Adolphe devait arriver pour le dîner; après le dîner, elle irait dans sa chambre, reprendrait son costume du bal de l’Opéra, ferait appeler son mari et lui apparaîtrait.

Ainsi alors arriverait le récit.

Le bruit d’une voiture la fît trembler toute la joui’née; enfin d’Esgrigny arriva; mais il avait avec lui un homme de scs amis. Julie fut tout à fait interdite; la présence d’un étranger dérangeait tout son plan et la jetait dans des inquiétudes fâcheuses.

Ce qu'elle avait à apprendre à son mari était assez grave pour que cela eût place dans les premières paroles, et cependant cela ne se pouvait guère sans une explication complète et préalable.

M. Fournier s’aperçut de l’impression que causait son apparition.

— Madame, dit-il. Dieu m’est témoin que je ne voulais pas venir; api'és un voyage, on a mille choses à se dire pour lesquelles la présence d’un tiers ne peut être que parfaitement importune; mais, rassurez-vous, une circonstance pour laquelle j’aurais à

m’excuser si elle n’arrivait tout à fait à propos, vous débarrasse de moi aussitôt le dîner fini : je dois aller à un bal delà mi-carôme chez des amis.

— Un bal costumé et masqué? dit d’Esgrigny.

— Sans doute; et je m’habillerai chez toi; j’ai tout apporté dans ma voiture ; parce que, pour retourner chez moi m’habiller, il me faudrait passer devant la maison, où je passe au moins la soirée : c’est au Marais, et il me faudrait y retourner après être allé

m’habiller rue de Joubert.

On dîna et Fournier alla s’habiller dans la chambre de d’Esgrigny, qui avait une porte sur un petit salon où l’on se tenait le soir, les jours ordinaires.

D’Esgrigny, resté avec sa femme dans le salon et fumant un cigare, échangeait quelques mots avec son ami, qui avait laissé la porte entr’ouverte.

Julie attendait avec impatience que Fournier fût parti ; elle sonna sa femme de chambre et s’informa à voix basse si tout était prêt : son domino et sou bouquet.

— Cela fera une transition, disait-elle, et mon apparition en domino arrivera très-bien après ce départ

pour le bal masqué; il me trouvera dans ma chambre avec le masque, et je lui dirai, en reprenant ma voix de domino : « Montez, j’ai quelque chose à vous remettre, » et je lui tendrai le nœud de ruban lilas.

Pourvu qu’il ait remarqué que ce nœud lui manquait! ça serait fâcheux d’avoir à donner des explications.

— Allons bon ! s’écria alors Fournier de la chambre d’Adolphe, voilà qu’il me manque quelque chose. Heureusement que madame d’Esgrigny pourra me sauver. Avez-vous du ruban lilas?

Et, à ces mots, entrant dans la salle en domino vert, avec un nœud lilas d’un côté et le doigt posé sur la place où manquait le nœud correspondant :

— Un peu de ruban lilas, s’il vous plaît?

— Tiens, dit d’Esgrigny, c’est toujours ton môme domino ?

— Oui, celui que je devais te prêter le soir où tu avais voulu aller au bal de l’Opéra, il y a six semaines, et où tu restas à l’hôtel avec une violente migraine. Je ne l’ai pas remis depuis, et... tu sais... l’histoire du rubans lilas qui me fut arraché...

— Ah ! oui... Tu n’as jamais entendu parler de cette beauté? dit d’Esgrigny.

— Ni elle de moi.

Julie, frappée comme d’un coup de massue, prit un prétexte pour se retirer dans son appartement ; là, elle s’enferma à double tour; se jeta sur son lit et fondit en larmes; par moments, elle se relevait en se disant :

— Mais c’est impossible que cela me soit arrivé, à moi. Mais je rêve; je vais me réveiller tout à l’heure.

Elle tâchait alors de se rappeler les moindres détails, les moindres sensations.

^ Mais la voix !... c’était sa voix pourtant... Non... en effet, j’ai eu un moment de doute au premier abord ; mais j’ai attribué cette différence à la gêne du masque... Mon Dieu! s’écriait-elle, vous savez si je l’aime pourtant ; vous me pardonnez, vous; toute autre personne me pardonnerait; mon mari luimôme ne pourrait me refuser son indulgence; mais

il ne pourrait me conserver ni me rendre son amour, je ne lui inspirerais plus qu’éloignement et dégoût.

« Mon Dieu! vous qui ôtes tout-puissant, cst-il vrai, comme les prôtres le prétendent, que vous pouvez changer le passé, faire que ce qui a été n’ait pas été ?

» O mon Dieu! jamais plus ardente prière ne s’est élevée vers vous.

« Mais comment n’ai-je pas été avertie ?... Eh I si, je l’ai été; j’avais peur en montant dans cette voiture, j’ai retiré ma main la première fois qu’il l’a prise, je l’ai prié de se démasquer.

f — Volontiers, m’a-t-il dit, si vous faites de même. »

Et cependant c’était sa voix et ce n’était pas sa voix ; il est évident qu’il déguisait sa voix , déjà déguisée par le masque.

« Et ces deux voix se ressemblent un peu; celle de... Oh ! mon Dieu ! je ne puis prononcer le nom de cet homme, je ne veux plus le voir — jamais ! — je veux oublier qu’il existe, cet homme qui m... Oh ! c’est impossible, ce n’est pas vrai.

« Mais que devenir? que faire?

« Cet enfant que... J’étais heureuse I je croyais le rendre si heureux ce soir.,., le ramener par ce nouvel amour; je croyais réunir deux amours sur moi...

« Et ce n’est que deux haines qu’il ressentirait, deux haines... terribles, ce ne serait rien — mais légitimes. — Cet enfant, il le broierait contre une muraille, et, moi, il me foulerait aux pieds.

« Comment lui dire : « Je porte dans mon sein l’enfant... d’un autre...? >

« C’est impossible.

« Ah t je puis... il y a tant d’autres qui le font, il ne le saurait jamais.

« Mais le voir caresser, aimer cet enfant, cet enfant, sa honte et la mienne.

« Je le puis encore moins.

« Mais alors que faire? que faire, mon Dieu! que faire ? — Mourir.

« Il faut me tuer.

« Comment soutenir maintenant les regards de mon mari et ceux de cet homme?... Lui, je saurai bien ne plus le voir, mais Adolphe 1

t Comment lui cacher maintenant ce que je croyais, dans quelques instants, lui apprendre avec tant de joie?

t Je n’oserai jamais raconter ce qui s’est passé même à Dorothée !

« Et cependant qui me consolera? qui me secourra?

€ Si je disais tout à Adolphe?..

t Mais ce malheureux enfant, que deviendraitil?... Je ne lui donnerais pas un père, et je lui enlèverais sa triste mère ; car, si Adolphe me pardonnait, il ne me permettrait pas d’aimer... de voir le fruit d’une funeste erreur.

« Ah I j’entends une voiture... C’est Fournier qui part; il va s’amuser, celui qui a fait le malheur de toute ma vie, celui qui... Ah! je frémis d’horreur, de haine, de désespoir. Je voudrais que cet homme fût mort, lui qui... aussi bien qu’Adolphe... — Écartons cette image; car je deviendrais folle de douleur et de honte.

« J’entends marcher Adolphe dans sa chambre; pourvu qu’il n’ait pas la pensée de venir dans la

mienne!... Ses pas se dirigent de ce côté. 0 mon Dieu! détournez-Ie d’ici... Mais tous ne m’écoutez pas, mon Dieu... Il approche, il vient, il frappe à ma porte.

« Non, je n’ouvrirai pas... je ne veux pas qu’il me soit possible de le tromper plus tard. Qui sait si la peur ne me ferait pas en profiter lâchement et commettre le crime volontaire, le vrai crime de lui attribuer ce qui, jusqu’à présent, n’est que le résultat d’un malheur.

« Mais, si je le repousse aujourd’hui, le repousserai-je encore demain, après-demain, toujours?

« Alors que devient notre union, son bonheur, qu’il avait la bonté de mettre en moi ? — Je ne parle pas de mon bonheur, à moi ; il n’y en a plus pour moi dans cette vie. — Ah ! désormais mon étude

constahte sera de lui épargner le moindre chagrin ;

mais, quoi qu’il àrrive, je ne serai pas criminelle;

’accepterai, je prendrai mon malheur tout entier. »

Il faut croire que, malgré ses hésitations, Julie confia tout à Dorothée. Je n’ai pas la lettre qui ren-

ferme cette confidence ; peut-être la lui fit-elle de vive voix; mais plusieurs lettres qui se suivent à divers intervalles démontrent clairement que Dorothée était instruite du bizarre malheur de son amie.

Moins scrupuleuse, elle insiste d’abord, dans la première de ces lettres, pour que Julie laisse entrer dans sa maison, dans sa famille, la pauvre petite créature innocente à laquelle cette nuit fatale aura donné l’existence.

Une lettre de Julie, pleine de noblesse et de résignation, la convainc que rien ne la décidera à commettre ce qu’elle-môme appelle le plus grand des crimes sociaux.

La plupart de ces lettres sont pleines de répétitions et d’allusions à des intérêts, à des événements, à des personnes qui ne tiennent en rien au récit que j’ai voulu faire.

Graduellement, les deux amies finissent par accepter la situation et s’y accoutument. II vient cependant un moment où il faut que Julie disparaisse.

Julie à Dorothée.

Le moment est arrivé, ma chère Dorothée, où il faut que ta malheureuse Julie s’échappe en criminelle (le sa maison, et aille cacher la honte de son infortune à tous les yeux, excepté aux tiens.

Il se passe, par moments, de bien étranges choses dans mon esprit; cet enfant qui s’agite et qui vit dans mon sein, je l’ai conçu dans l’amour d’Adolphe, — embrasée, enivrée de tendresse pour lui; — jamais je n’ai aimé que lui, jamais la pensée d’un autre homme ne s’est interposée entre lui et moi; je ne puis me figurer que cet enfant ne soit pas à nous deux, ne soit pas à lui ; j’ai quelquefois un grand regret de ne pas avoir suivi ton conseil, de ne pas l’avoir considéré et fait considérer comme tel ; malgré quelque difTiculté de date, cela aurait été facile.

Peut-être dans ce regret entre-t-il beaucoup, entret-il trop de triste tendresse pour ce pauvre petit être

SUU LA PLAGE.

qui va bientôt entrer dans la vie dans les conditions les plus malheureuses.

Quel est son avenir? que deviendra-t-il sans nom, sans famille? Quand j’y songe trop longtemps, je regrette aussi de n’avoir pas exécuté un des projets que le désespoir m’avait suggérés au premier moment : l’empêcher de vivre en mourant moi-môme, être son tombeau puisque je ne pouvais être sa mère.

Par suite de cette association que tu sais, je vois presque tous les jours Fournier; presque toujours je le vois sans penser à lui. Il m’est impossible de me représenter la cruelle vérité; quand je me reporte aux horribles souvenirs de cette nuit, c’est Adolphe que je retrouve et non pas lui.

Car mes émotions, mes sensations, c’est Adolphe absent qui les a causées et non pas lui, malgré son odieuse présence.

Parfois je fais comme lorsqu’on souffre d’une dent : la douleur vient à s’endormir et disparaîtrait si on pouvait s’empêcher d’aspirer dans le vide de la dent et de la tourmenter de la langue. Je recherche dou-

loureuseuieiil les plus intimes, les plus irrécusables détails; je suis sans pitié pour moi-môme; car j’ai honte de ne pas en souffrir, je veux en souffrir. Eli bien, pendant longtemps, je n’y puis réussir, je ne retrouve qu’ Adolphe dans mes bras, parce qu’en effet, c’est sa pensée, c’est son amou.r que j’ai pressé contre ma poitrine.

Et j’arrive à me dire :

— Si Adolphe était réellement, physiquement le père de cet enfant, et si j’avais au môme degré pensé à un autre, cru à un autre, je serais adultère, et l’enfant ne serait pas assez à lui.

Enfin, à force de travail sur mon imagination, je finis quelquefois, pas toujours, par écarter l’image d’Adolphe et y substituer celle de Fournier.

Alors, j’éprouve une blessure, une morsure au cœur, et je me sens défaillir et presque mourir d’angoisse.

J’ai rappelé hier à Adolphe notre projet, à toi et à moi, de passer l’hiver à la campagne de ta mère. J’ai dû le prier de nous accompagner, en craignant qu’il ne se rendît à ma prière ; mais Fournier lui a rappelé

SUR Ik PLAGE. 79

(jue sa présence était indispensable à Paris pour les affaires communes.

Mon Dieu ! me réjouir de quitter Adolphe, que j’aime si uniquement, si passionnément f Je fais aujourd’hui mes préparatifs ; je t’attends jeudi à onze heures ; nous déjeunerons et nous nous mettrons en route. Julie.

Il y a ici un long intervalle entre ces lettres; les deux amies, en effet, passèrent plusieurs mois ensemble à la campagne.

Julie écrivait à son mari les lettres les plus consciencieusement tendres.

Enfin arriva le jour où la pauvre petite créature attendue entra dans la vie.

— Jamais, disaient les deux femmes, un enfant n’a eu plus le droit de pleurer en naissant.

Toutes les précautions avaient été prises par Dorothée; la nourrice, qui demeuraità Clignancourt, tout près de Paris, était arrivée depuis huit jours. Une semaine après, elle emporta l’enfant; on le fît in-

scrire sous le nom d’Adolphe; le nom do Julie, la mère, était indiqué avec une altération suffisante ; le père... inconnu.

Julie était plus que jamais en proie à la même illusion; c’est elle qui avait exigé qu’on appelât l’enfant Adolphe; dans les quelques jours qu’elle put le garder, le couvrir de caresses, elle lui parlait de son ère comme si c’eût été Adolphe.

— Je l’ai conçu au nom d’Adolphe et aimant Adolphe ; je l’ai conçu de l’amour d’Adolphe ; c’est l’enfant d’Adolphe... Oh ! j’aurais dû tout lui avouer; j’aurais trouvé dans la vérité de mon amour et de ma conscience des paroles éloquentes ; je l’aurais persuadé comme je suis persuadée moi-môme; il aurait fini par l’aimer, nous l’aurions aimé à nous deux... Ah! om; mais il aurait fallu tuer l’autre.

De ce moment, Julie, revenue à Paris, vécut fort retirée; elle renonça au monde et à la parure. Lorsque Adolphe en faisait la remarque, elle disait :

— Ça ne m’amuse plus.

Elle mettait de côté tout l’argent qu’elle épargnait ainsi pour le petit Adolphe.

« Je ne veux pas, écrivait-elle à Dorothée, prendre la moindre des choses sur la dépense commune de la maison ; je ne veux pas qu’Adolphe contribue, môme sans le savoir, aux dépenses de ce pauvre petit ôtre dont je dois être à la fois la mère et le père; d'ailleurs, il y a, dans les privations que je m’impose pour lui, quelque chose qui me plaît et me fait sentir plus doucement la tendresse qu’il m’inspire.

« Chose étrange I je vois tous les jours l’homme qui est en réalité son père, et la naissance du petit Adolphe ne m’inspire pour lui aucun sentiment affectueux ; bien plus, il me semble que, s’il était mort, j’oserais dire tout à mon mari.

« Autre chose étrange : cet homme ne s’avise- t-il pas de me faire la cour depuis quelque temps !

« Il est vrai qu’il a pu remarquer l’attention avec laquelle je le regarde quelquefois; il a surtout vu les négligences d’Adolphe; sans doute il connaît ses infidélités, et je n’ose plus me plaindre ni des unes ni des autres. Il^m’a vue dans la retraite, peu aimée

d’Adolphe ; il me suppose blessée, ennuyée, en un mot, une femme au pillage.

« Cependant je ne puis dire qu’il soit hardi ; bien au contraire : hier, à table, en prenant quelque chose qu’il me tendait, j’ai senti sa main presser doucement la mienne; j’ai levé sur lui un regard étonné et sévère, il a rougi et tremblé et n’a plus osé me regarder de la soirée.

Et je pensais :

— Si cet homme qui est si embarrassé de m’avoir

pressé le bout des doigts savait...

Dorothée à Julie

Je suis désolée de ce que tu me dis de l’amour que Fournier a conçu pour toi; cela rend presque impossible un projet qui m’était venu : l’avenir du petit A(lolphe me préoccupe singulièrement; pendant queliiues années, tu peux lui suHire : il ne s’agit que d’un peu d’argent à donner pour lui ; mais ensuite... il faudra lui donner de l’éducation, de l’instruction ;

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sua LA PLAGE.

il faudra le suivre et le guider clans la vie ; non-seulement alors l’argent le manquera, mais aussi le temps.

Fournier passe pour un honnête homme, il a quelque fortune, il ne s’est pas marié et ne paraît pas songer à se marier.

Il me semblait que j’aurais pu, moi, tout lui dire, lui expliquer le malheur qui a présidé à la naissance du petit Adolphe, lui faire comprendre que sa délicatesse exigeait de lui qu’il donnât un père à ce pauvre petit être qui a si peu de mère, et, en môme temps, que, vis-à-vis de toi, il ne sût rien de ce qui s’était passé ; il aurait pu l’adopter, l’élever comme son fils, — et Adolphe était sauvé.

J’allais te proposer ce plan, que j’étudie depuis longtemps, lorsque ta lettre arrive et m’embarrasse beaucoup. Si Fournier est amoureux de toi, cette révélation poussera son amour jusqu’à la frénésie; il croira que cet enfant lui donne des droits sur toi; qui «sait si avec le temps cette pensée et ce sentiment ne seront pas contagieux? Alors, rétrospectivement, tu ferais un crime de ce qui n’a été qu’un malheur...

Julie à Dorothée.

Ne t’en avise pas, chère Dorothée I mon enfant est et sera à moi seule, et — ne ris pas de moi — un peu aussi à Adolphe; dans mon âme comme dans mon esprit, il est l’enfant d’Adolphe. C’e.st l’amour d’Adolphe qui m’a rendue féconde, puisque je n’ai jamais de ma vie môme un seul instant éprouvé d’autre amour.

Ces inquiétudes que tu me manifestes sur l’avenir de la chère créature, tu penses bien qu’elles passent toutes les nuits à mon chevet. Mais j’ai une singulière conflance: malgré moi, je me surprends à compter sur Adolphe; tu trouveras dans ce pli une lettre pour lui que j’ai écrite dans la nuit qui a suivi la découverte de mon infortune; je voulais mourir alors et je lui faisais mes adieux en lui avouant tout ce qui s’était passé; depuis, j’y ai ajouté quelques feuillets — pour le cas où je viendrais à mourir involontairement.

Eh bien, je lui recommande et je lui lègue le petit

Adolphe; j’ai la profonde et entière conviction qu’il accepterait ce legs, respecterait mes dernières volontés, et finirait par l’aimer.

O mon Dieu I vous avez cependant mis le bonheur sur la terre : être la femme d’un homme que l’on aime et dont on est aimée, et aimer avec lui des enfants nés de votre amour.

Je viens encore d’ajouter quelques lignesà la lettre adressée à Adolphe ; depuis quelques jours, je ne me sens pas bien; tu garderas cette lettre, et... s’il m’arrivait malheur, c’est toi qui la lui remettrais; tu pourrais joindre toutes les preuves dont ton amitié est dépositaire; à cet effet, garde les lettres que je l’ai écrites dans le temps.

Je viens de me trouver mal; voilà deux fois que cela m’arrive depuis ce matin; je sens au cœur un point douloureux, la circulation de mon sang s’arrête, une suffocation monte, et je m’évanouis. J’ai tant souffert depuis un an et demi ■— de si étranges et si cruelles tortures, que j’ai dû dépenser de ma vie plus que cet espace de temps n’en comporte.

Julie.

Dorothée à Adolphe.

De grâce, vite un mot! j’ai reçu, il y a quatre jours, une lettre de Julie qui m’inquiète horriblement. Elle était malade, et ne m’a plus écrit depuis. J’espère encore qu’elle n’est que négligente et que son indisposition ma eu aucune suite fâclieu-se; cependant je lui ai écrit et n’ai pas reçu de réponse.

Adolphe à Dorothée.

Votre inquiétude n’est que trop légitime; Julie est malade, très-malade ; elle a été frappée comme d’un coup de foudre; cependant je dois dire que je la trouvais changée depuis plus d’un an, quoiqu’elle répondît, à toutes les questions sur sa santé, qu’elle se portait à ravir. Le médecin ne se prononce pas, il ne répond de rien ; cependant, aujourd’hui, elle nous a reconnus, et elle a prononcé votre nom à plusieurs reprises. Je reçois votre lettre, je vous envoie un exprès ; venez !

Dorothée ne se fit pas attendre; elle trouva Julie mourante; elle avait eu quelques instants de délire. Elle appelait Dorothée, puis Adolphe, et, quand son mari arrivait à ce nom, elle le repoussait. Quand tout le monde se fut retiré, elle lui dit:

— Dorothée, je vais mourir; que deviendra le ^ pauvre petit? as-tu la lettre? Tu la remettras à mon mari aussitôt que je serai morte.

Dorothée la rassura de son mieux, sans avoir ellemême une espérance bien ferme; cependant la présence de son amie sembla amener dans la situation de la malade une amélioration inespérée.

Elle exigea que Dorothée, qui ne voulait pas la quitter, allât voir le petit Adolphe et lui en rapportât des nouvelles tous les deux jours.

CependaiitDorothée réfléchissait; elle ne partageait pas la confiance de Julie relativement à l’acceptation du legs qu’elle laissait à son mari.

D’autre part, si elle ne mourait pas, n’était-il pas prudent d’assurer, même contre sa volonté, une autre protection que la sienne au petit Adolphe?

Installée chez Julie, elle voyait souvent Fournier

et chercha à causer avec lui; elle lui trouva des sentiments honnêtes, et se rattacha au projet qu’elle avait déjà formé et que Julie avait repoussé.

— Il est presque impossible, se disait Dorothée, que le mystère dont nous avons entouré la naissance de cet enfant ne soit pas trahi quelque jour, soit par la malignité, soit par une imprudence de Julie ; sa position, la paix de la maison, la tendresse d’Adolphe, tout alors est perdu sans retour. Ne vaut-il pas mieux, dans l’intérêt même de l’enfant, que son père se charge de lui ? Malheureusement, il est visiblement amoureux de Julie, et il sera dilTicilc de conserver à l’état d’amoureux timide un homme qui saura qu’il est le père de son enfant. Mais qui oblige d’abord à lui dire quelle est la mère de l’enfant? Ne peut-on le lui laisser ignorer jusqu’à ce qu’on ait suffisamment éprouvé sa prudence et sa discrétion ?

Enfin Julie entra en convalescence; mais le médecin déclara que cette convalescence serait longue ; qu’une rechute serait mortelle, et qu’il lui fallait ne • pas sortir de sa chambre sous peine de mort jusqu’à la fin de l’hiver.

Julie était désespérée.

Dorothée résolut de mettre son projet à exécution, décidée à n’en parler à Julie que quand ce serait fait.

Elle profita de l’époque des bals masqués, et fit écrire à Fournier une lettre où on lui donnait rendezvous au foyer de l’Opéra.

Elle l’aborda et lui dit ;

— Monsieur, j’ai à causer sérieusement avec vous ; j’ai une loge, suivez-moi.

Quand ils furent assis, elle lui dit :

— Monsieur, il ne s’agit pas ici d’une aventure de bal masqué — du moins pour le moment; — il s’agit de faire un appel aux sentiments d’un honnête homme. Il y a deux ans, ici, à cette môme place, vous avez rencontré une femme ; cette femme, vous l’avez reconduite en voiture.

« Par quelle funeste erreur la femme que vous reconduisiez fut-elle fascinée et perdue ? Peut-être vous saurez tout plus tard.

« Ce qu’il faut que vous sachiez, c’est que cette malheureuse femme a mis au monde un enfant dont vous ôtes le père.

« Elle l’élève soigneusement, mais loin d’elle et au prix de mille dangers. Ces dangers, elle les accepte; mais l’avenir de ce malheureux enfant est inquiétant au plus haut point. Voulez-vous prendre soin de votre enfant? Peut-être ne connaîtrez- vous jamais la mère ; mais soyez certain que c’est une femme estimable sous tous les rapports et bien malheureuse; elle ignore la démarche que je fais aujourd’hui; je dirai plus, elle la désapprouverait; mais, dans son intérêt et dans celui de votre pauvre enfant, je n’ai consulté que la raison.

— Madame, répondit Fournier, vous me voyez plongé dans un profond étonnement... Oui, je me rappelle qu’il y a deux ans... Est-ce vous?

— Non, monsieur; il faut que vous ayez peu de mémoire pour me faire cette question : ma malheureuse amie ne me ressemble en rien, ni pour la taille ni pour le port; elle est grande et élancée, je ne suis rien de tout cela.

— Madame, vous paraissez parler sérieusement.

— Sérieusement et tristement, monsieur.

— Veuillez me permettre de rappeler mes souve-

nirs et de réfléchir jusqu’à samedi prochain ; soyez ici, je vous dirai ma réponse, et vous me direz alors tout ce que je puis savoir et ce que je dois faire.

— J’y serai.

Le samedi suivant, elle le trouva au rendez-vous.

— Madame, lui dit-il, quelle que soit la mère de l’enfant, le père fera son devoir; donnez-moi, je vous prie, tous les renseignements nécessaires.

— Vous les trouvei’ez dans cette lettre, monsieur; puisque vous êtes un homme honnête et généreux,, vous vous y conformerez exactement : la moindre infraction, une curiosité que vous pourriez croire permise, seraient la perte de ma malheureuse amie, et la cause d’effroyables malheurs. »

Dorothée tendit son papier à Fournier, se perdit dans la foule et disparut; du reste, il ne chercha ni à la retenir ni à la rejoindre ; il quitta le bal de son côté, probablement dans l’empressement de lire la lettre.

Cette lettre répétait tout ce que Dorothée avait déjà dit sur la naissance du petit Adolphe, sur l’honnêteté et l’honorabilité de la mère.

SUR Lk PLAGE.

Elle donnait l’adresse de la nourrice.

« De temps en temps, disait-elle, vous recevrez des instructions qui vous aideront à accomplir l’acte de probité et de générosité que vous faites; vous irez voir l’enfant seulement le soir, jamais dans le jour. Je vous rappelle que toute tentative pour surprendre ou découvrir la mère la mettrait au désespoir et amènerait probablement d’irréparables malheurs. Un jour, vous saurez tout. Quand il s’agira deretirer l’enfant de nourrice, vous recevrez une nouvelle lettre. Ainsi, monsieur, vous aurez par votre générosité sauvé une femme que vous avez perdue involontairement. O

Si Dorothée s’applaudit de sa résolution, surtout (juand elle apprit qu’un monsieur inconnu était allé voir l’enfant, l’avait beaucoup caressé, avait laissé de l’argent à la nourrice sans faire la moindre question, et était parti en disant qu’il reviendrait souvent, elle n’en était pas moins dans une grande anxiété pour annoncer à Julie le parti violent qu’elle avait pris; certes, c’était le salut du petit Adolphe; mais tout ce qui rapprochait Julie de Fournier, tout ce qui venait

contrarier sa chère folie d’attribuer son enfant à Adolphe lui faisait horreur et la désespérait.

Elle était encore très-faible et très-irritable; à chaque instant, sans cause apparente, elle fondait en larmes. Dorothée pensa qu’il fallait attendre; elle ne pouvait pas quitter sa chambre avant un mois ; d’ici là, on pourrait prendre un moment plus favorable pour la révélation, et amener tout doucement Julie à approuver et à désirer ce qui était fait, avant de savoir que c’était fait.

Un jour, Julie eut ou crut avoir un pressentiment ; elle trouva que Dorothée, qui était allée voir l’enfant, était rentrée triste et préoccupée; elle lui demanda ce qu’elle avait.

— Rien.

— Tu me trompes! mon petit Adolphe est malade.

— Pas le moins du monde; il se porte à merveille,

et. tu seras surprise de scs progrès pendant la maladie.

— Je ne puis rester plus longtemps sans le voir.

— Tu voudras cependant bien prendre encore un peu de patience.

— Alors, il faut qu’on me l’amène ici.

— Tu es folle I c’est impossible.

Julie ne- répondit plus; elle se dit fatiguée et s’endormit. Dorothée partit; elle ne pouvait, ce jour-là, coucher à la campagne. Aussitôt qu’elle fut partie, Julie ouvrit les yeux, son sommeil était feint. Elle * apfela la vieille Marguerite. Marguerite savait tout; elle lui dit :

— Marguerite, où est mon mari ?

— Il est sorti, madame, aussitôt après le dîner.

— Vite un manteau, un châle bien chaud et va toi-même chercher une voiture.

— Pourquoi faire, madame?

— Pour sortir.

— Vous savez bien que vous ne pouvez pas sortir, madame.

— Marguerite, on me trompe; mais j’ai tout lu sur le visage de Dorothée : le petit Adolphe est malade, je veux le voir tout de suite.

— C’est impossible, madame ; une imprudence de ce genre, dans l’état où vous êtes, vous rendrait malade.

— Je mourrai si je ne le vois pas.

— Demain, madame.

— Non; si tu ne veux pas aller chercher une voiture^ j’irai seule et à pied.

— Mais j’irai, moi, madame, et je vous rendrai compte.

— Allons donc ! tu n’oserais pas me dire qu’il est mort.

Enfin Marguerite céda , elle alla elle-même louer une bonne voiture, elle enveloppa sa maîtresse de son mieux, elle dit à la femme de chambre :

— Madame dort; qu’on ne la réveille sous aucun prétexte, et qu’on n’enlre dans sa chambre que lorsqu’elle sonnera.

Puis toutes deux s’échappèrent par un escalier de service et par une porte du jardin. Elles rejoignirent la voiture, et le voiturier, encouragé par des promesses magnifiques, franchit en une heure la distance de Saint-Maur à Paris. A Paris, on prend une autre voiture qui va à peu près dans le môme temps de Paris à Clignancourt.

On arrive à la porte de la nourrice. Julie peut à

peine respirer j cependant elle descend de la voiture, frappe violemment à la porte. On ouvre ; l’enfant est dans le berceau.

Et, debout derrière le berceau, il y a un homme.

Cet homme, c’est Adolphe, le mari de Julie.

Julie tombe sur une chaise, frappée de terreur, et perd connaissance.

Quand Julie a ouvert les yeux, Adolphe est parti sans lui parler, ou plutôt il s’est enfui.

Julie a embrassé son enfant, puis est remontée en voiture et retournée chez elle.

Là, elle s’enferme et passe la nuit dans un fauteuil ; elle ne s’aperçoit pas des heures qui coulent, elle ne s’aperçoit pas du froid qui l’engourdit, elle ne sent plus son corps; son esprit seul et son âme sont vivants.

— Je suis perdue I dit-elle. Maintenant, il ne me croira pas. Et un doute, ne passât-il que comme un

nuage léger dans son esprit ou sur son visage, me ferait plus de mal que les plus cruelles tortures. Ahl pourquoi n’ai-je pas obéi à l’instinct qui me portait à tout lui avouer? Je suis perdue f

« Ah I si je pouvais seulement mourir, je n’hésiterais pasj je lui dirais tout dans ma lettre, j’allumerais du charbon et on trouverait cette lettre serrée dans ma main morte; — il me croirait...

« Mais aujourd’hui !

« Pourtant il faut que je vive pour ce pauvre enfant.

« Que faire? lime semble que je trouverai des accents qui le persuaderont ; mais ce que je n’ose affronter, c’est la première impression de doute sur son visage.

« Et puis, s’il ne me croit pas, que deviendronsnous tous les deux?

« Je vais lui écrire!

Elle écrit, elle raconte l’aventure de la nuit fatale, elle raconte l’horrible révélation qui lui a été faite par Fournier lui-même, son désespoir, [ses hésitations; cet enfant qu’elle n’a porté, mis au monde et aimé

que comme créé par le seul homme qu’elle aime et ((u’clle ait jamais aimé t

Elle aYOue qu’elle a pensé à mourir; elle dit pourquoi elle reste dans la vie, dans la vie si malheureuse pour elle désormais ; elle lui fait à genoux une seule prière. S’il la croit — mais sans restriction, comme on croit au soleil, comme on croit à la lumière, comme on croit à Dieu, — - qu’il vienne vite ! qu’il vieiifle la consoler, la purifier! qu’il viehne aimer avec elle cet enfant conçu dans son amour, de son amour à lui!

Mais s’il a le plus léger doute, qu’il ne l’expose pas au supplice horrible de voir ce doute; qu’il ne vienne que s’il l’a assez aimée, et s’il la hait assez pour vouloir la tuer.

Sinon qu’il ne vienne pas, qu’il ne la revoie pas, qu’il fixe son sort, qu’il lui assigne l’endroit où il veut qu’elle demeure, le revenu qu’il veut lui donner; elle ne fera aucune observation, aucune réclamation ; elle saura, comme tant d’autres femmes, travailler pour son enfant, s’il le lui laisse à aimer seule.

SUH LA PLAGE.

Sa lettre finie, elle pleure beaucoup ; elle est un peu soulagée.

Elle vivra désormais dans la solitude, avec son enfant, pour son enfant; peut-être, un jour, dans le cœur d’Adolphe, la jalousie et le ressentiment mourront de froid avec l’amour; alors ils se reverront, alors il la croira.

Elle sonne pour epvoyer sa lettre à Adolphe; un domestique paraît.

— Madame a sonné ?

— Oui ; où est monsieur ?

— Dans sa chambre, madame, où il a marché toute la nuit.

— Portez-lui cette lettre.

— ^En voici une qu’il vient de me donner pour madame, et que j’apportais quand j’ai entendu sonner.

Le domestique prend la lettre de Julie et va la porter.

Julie est oppressée ; elle tient la lettre d’Adolphe et n’ose l’ouvrir; elle la presse sur son cœur, sur ses lèvres, puis la place sur une table, la reprend.

— Ma condamnation est là dedans.

Voici la lettre : •

« Julie, je viens de passer une horrible nuit. Cette révélation d’hier au soir m’a mis la mort dans le cœur. Je vous prie de lire cette lettre avec attention. Vous devez penser comme moi qu’il faut aujourd’hui dire la vérité, l’entière vérité.

* Qui a pu me trahir? Je l’ignore; je ne puis soupçonner qu’un ami; mais malheur à lui si mes soupçons se réalisent I

« Cette indigne trahison sera punie... »

Ici, Julie s’arrêta un moment.

— Il a tout deviné; mais croira-t-il que, départ et d’autre, tout est le résultat d’une erreur ?

Elle continua :

« Eh bien, oui, écrivait Adolphe, oui, cet enfant est à moi ; du moins, j’ai les plus fortes raisons de le croire. >

— Oh! mon Dieu, que dit-il?

Elle relut la phrase : « Cet enfant est à moi. »

— Il sait donc tout?

Elle continua :

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« Cet enfant est à moi; mais, quand vous saurez tout, vous me pardonnerez. »

— Comment, que je lui pardonne? Mais, cette fois, c’est bien un rêve — que je lui pardonne!

« Voici la vérité entière, exacte, sans restriction :

* Une petite fille que vous aviez à votre service m’avait inspiré une de ces fantaisies qui n’empêchent pas un homme d’aimer tendrement, j’oserai presque dire d’aimer uniquement sa femme. J’avais décidé cette fille à me rejoindre au bal de l’Opéra.

« Le soir convenu, une femme se présenta; étaitce Juliette, qui, pour une cause que j’ignore, ne voulut pas se faire connaître? était-ce, comme elle me le dit, une femme envoyée par elle pour me dire que Juliette ne viendrait pas? Toujours est-il que je reconduisis cette femme en voiture; elle paraissait belle et bien faite ; elle ne fit que peu ou point de résistance. Je n’en entendis plus parler... »

Ici, Julie tomba à genoux et laissa tomber la lettre en criant :

— Adolphe ! Adolphe I

|i était à la porte; il avait lu la lettre de Julie, il accourait.

Ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre, leurs cœurs se mêlant et se fondant à travers leurs poitrines étroitement serrées ; un long baiser, où l’ame apportait plus que les sens, colla leurs lèvres; puis tous deux fondirent en larmes et s’épanchèrent en sanglots.

— Ah! criait Julie, je savais bien que c’était ton enfant, je savais bien que c’était le fruit de ton amour!

Puis ils se prirent les deux mains, mêlant leur regard, pouvant à peine respirer.

Puis Adolphe sonna; un domestique parut.

— Vite une voiture.

— Ah ! oui, bien vite ! dit Julie.

'fous deux s’entendaient sans rien dire. Quelques minutes après, une voiture les portait rapidement auprès du petit Adolphe.

— Mais, dit Julie, explique-moi donc cette horrible histoire de Fournier.

— Voici l’explication : dans cette nuit fatale, j’avais reconnu le mari de Marguerite, qui, je le sais aujour-

d’hai, t’accompagnait; je croyais seulement que tu me faisais épier. Je comprenais combien lu pourrais être offensée de cette anecdote avec Juliette, je voulus détourner tes soupçons, je priai Fournier de jouer la petite comédie qui t’a amené tant de cruelles angoisses.

— Oh ! oui, bien cruelles ! Mais comment étais-tu chez la nourrice ?

— Une femme avait écrit à Fournier de se retrouver au bal de l’Opéra; là, elle lui avait parlé de la naissance 'de cet enfant et des circonstances qui l’avaient amenée.

* Il vint me trouver et me dit :

« — Il me semble que le moment est venu pour toi de reprendre ton rôle où tu l’as laissé.

«t Je fus très-aflligé de cet événement; cependant je résolus de ne pas abandonner la pauvre petite créature et de la faire élever convenablement.

— Mais cette femme?...

— Fournier pense que c’était ou Juliette, ou la femme qui l’avait remplacée dans la nuit fatale; c’était aussi mon opinion; mais qui peut-elle être ?

— Oh! moi, je le sais : c’est Dorothée.

— Elle savait donc?...

— Tout... Tu verras les lettres que je lui écrivais, tu sauras mon désespoir et ma tendresse pour toi. »

Ils étaient arrivés chez la nourrice.

Comme ils couvriifent de caresses le petit Adolphe, comme leurs baisers se mêlèrent et se confondirent sur ce petit être, comme ils ratifièrent leur titre de père et de mère, il n’y a pas besoin de le raconter.

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