‹ Sur la plageChapitre 9 sur 32 · ON EST SI MÉCHANT ICI · texte numérisé non relu

ON EST SI MÉCHANT ICI

Où est-ce qu’on dit cela ?

Partout.

Qui dit cela?

Tout le monde.

II y a une tendance naturelle à l’esprit de la plupart des gens : c'est de se croire plus malheureux que les autres.

Il est aussi évident que l’on se soucie médiocrement de ce qui arrive aux autres.

Faites nettement cette question à qui vous voudrez ;

— Quel est l’homme le plus méchant, de celui qui enlève la chevelure de son ennemi, le fait cuire et le mange, ou de celui qui vous marche sur le pied?

On répondra presque toujours sans hésiter que c’est le premier.

Mais, dans la pratique de la vie, c’est bien différent; celui qui mange un autre homme est loin de vous paraître aussi blâmable que celui qui marche sur votre pied à vous.

Si l’on n’y prend garde, on finit par croire que les plus grands scélérats de la terre sont nos parents, nos amis, nos connaissances et nos voisins, parce que les défauts, les vices, les bizarreries des parents, des amis, des connaissances et des voisins des autres ne nous atteignent pas.

La punition des voyageurs, comme celle des inconstants, c’est que tous les peuples et tous les pays se ressemblent comme toutes les femmes.

Vous ne découvrez qu’on est * si méchant ici » que lorsque l’on y a fait ou dit quoique méchanceté contre vous; vous ne vous en aperceviez pas, tant qu’on n’y faisait et disait de méchancetés que contre les autres, méchancetés dont vous étiez peut-être complice.

Dans tous les pays, vous entendez les anciens habitants dire : « On est si méchant ici ! » tandis que les nouveaux arrivés disent : « On est si méchant dans le pays que je quitte I »

C’est que les premières relations sont toujours une affaire de convention — et des formules apprises.

C’est comme le duel entre soldats; avant de se donner des coups de sabre, les adversaires se font des saluts qu’ils essayent de rendre gracieux, et des poses plastiques que leur enseignent des maîtres d’armes ; après quoi, on commence à se découper mutuellement des lanières de peau.

Des personnes qui ne se connaissent pas et qui se voient pour la première fois, sont dans la situation d’esprit que voici :

Je suis mécontent de l’appréciation des gens qui m’entourent; il me semble qu’ils ne m’estiment pas à la valeur que je me suppose. Ils m’ont jugé ; je me trouve mal jugé; vis-à-vis des nouvelles connaissances, je suis en cour d’appel. Je plaide, je présente de mon mieux mes beaux côtés.

Vous en faites autant de votre côté; nous devons nous trouver réciproquement charmants.

Nos premières relations d’abord sont comme ces dialogues que l’on trouve dans les grammaires. Tout est appris, tout est convenu, rien.ne choque.

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