CHAPITRE VI
LA CHAMBRE D'ALLAITEMENT ET LES AUTRES MOYENS DE PROTEÉGER L'OUVRIÈRE-NOURRICE.
En attendant que la chambre d'allaitement se généralise, et puisqu'on est encore loin de la situation idéale, on ne perdra pas de vue les autres procédés, propres à faciliter l'élevage du nourrisson : auprès de sa mère. Il ne s’agit que des moyens qui,
F4 la rigueur, peuvent, suivant chaque cas partieulier, se compléter ou au besoin se remplacer mutuellement. ' R
Rappelons tout d’abord la loi Strauss qui interdit aux employeurs d’occuper une femme pendant les quatres semaines suivant l accouchement. Elle a été accompagnée d’une loi de finances accordant à toute femme française, privée de ressources suffisantes, pendant la période qui précèdeet celle qui suit immédiatement ses couches, une allocation journalière de Ofr.50 au minimum, de 1 fr. 50 au maximum, majorée
deOfr.50 si la mère allaitait elle-même ; l’allocation ne pourrait être versée plus de huit semaines.
La notion d'allocation, admise dans les quatre
premières semaines, trouve parfois son application
PEU toute la période d” allaitement. Ne pouvant di. ne voulant pas installer une chambre 1 allaitement, un certain nombre de patrons donne à leur. personnel féminin des allocations pour leur per- vie mettre de rester chez elles pendant Vallaitement. ee Avant d’aborder les modalités du versement. sou: Hignons que? allocation ne doit pas remplacer l'obligation de créer des chambres d’ allaitement, mais elle présente un moyen de plus, dont disposera l'industriel pour remplir son devoir. Afin d'éviter toute équivoque sur le sens du mot « allocation » one se rangera à l 'opinion émise par Mme Letellier au cours de la discussion de son Rapport au Congrès à international de Protection maternelle à infantile, 5 tenu à Paris (6-8 juillet 192 2). Voici l'e exposé de son intervention : ee d «Je suis partisan d'en créer le > plus possible et je” fais ma proposition éoncernant :les allocations re contre-cœur, Je considère que l'enfant élevé dans une chambre biea tenue, avec une excellente surveillance médicale est dans les meilleures ‘conditions pour être bien élevé ; maïs, puisque nous. n'avons pas le nombre de chambres d'allaitement suffisant, puisque les. difficultés matérielles sont. telles que beaucoup d’ industriels sont dans l'i impossibilité d'en installer, il faut tourner ces difficultés et arriver à un résultat. La question est urgente Je ne rappellerai pas le chiffre de la mortalité infantile: J”
ïl faut que des dispositions soient prises et, S'il
existait d’ autres moyens d'aider’ L'IAAUSEAEE je es
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citerais; car nous n'avons pas le droit d’entraver sa générosité ; il doit verser de l'argent et la caisse de
compensation n "est, :pour moi, qu’ un moyen de lui
faciliter sa tâche, de la lui rendre moins écrasante ».
Les conclusions de Mme Letellier ne seront pas
mises en doute quant à leur utilité si l’on se rapelle
sa déclaration faite au cours du Congrès :
\ Ce
« Appelée par mes fonctions à voir de près les travailleuses, je sais que nourrir leur enfant, cette
tâche si simple et si douce pour les mères fortunées,
‘représente pour les ouvrières un effort énorme,une
dépense d'énergie, de courage, de volonté, de fati-
gue dont onna aucune idée : c'est pr esque de l'héf
À roïsme. »
-Pourtenir compte del He d l’ouvrière, on
sera large, autant que possible, lorsqu on déterminera
EE Horiton. Malheureusement, le montant de l’allo-
cation est un problème dont la solution n’est pas
facile. D’ après l'avis autorisé de Mme Letellier, on le souhaiterait égal ou même supérieur à celui du salai-
re, parce que l’enfant oblige à quelques dépenses
et. que la mère nourrice a besoin d’une bonne ali-
mentation, d’une vie calme exempte de soucis. Mais
Ja Solution proposée. serait inopérante si elle était
pour le patron trop onéreuse. Il est juste aussi de. tenir compte de l'économie que réalise, sur la nourriture, les vêtements, le blanchissage, la femme qui reste au foyer. Il faut donc proposer, d'après Mme Letellier, que l'allocation atteigneau minimum,
“les deux tiers du salaire, Moindre, elle n ’engagerait
Dé ap LL
pas la femme à cesser le travail. Il semble qu'il vailie mieux proportionner l'allocation au salaire que de fixer une somme déterminée. On a remarqué, en effet, que plus leur salaire est élevé, moins les femmes allaitent. Dans les industries à bas salaires, les ouvrières qui deviennent mères quittent facilement S l'atelier ; dans les magasins, dans les bureaux où elles gagnent davantage, elles conservent plutôt leur emploi et mettent l'enfant en garde.
Quelle sera la durée de l’allaitement ?
En ce qui concerne la durée du temps d’ allaitement pendant lequel l'allocation serait à verser, Mme Letellier s s'exprime ainsi : |
‘€ On ia voudrait de douze mois, durée que prévoit, pour la prime, la loi de 1919. Il n’y faut point songer ; si la dépense était par trop forte, on risquerait de voir les industriels, pour l’éviter, éliminer de leur établissement les femmes mariées où enceintes. Six mois paraissent une durée raisonnable ; la mère peut, ensuite, en s'aidant de bouillies pour nourrir son enfant, reprendre, la plupart du temps, son travail ».
Le versement de lPallocation n’est pasentièrement à la charge du patron, puisque les primes ou les. secours versés par l'Etat, les départements, etc... viendraient en déduction de la somme à payer.
Le recours aux caisses de compensation d’allocation familiales diminue sensiblement les charges imposées à l'industriel. Comme le rappelle Mme Letellier, l'employeur affilié paie une cotisation, pro-
A PME y pe
portionnelle, selon les caisses, soit au personnel
qu'il occupe,soit aux journées de travail effectuées,
soit aux salaires versés.Les charges sont équilibrées
entre les adhérents, et les risques, pour chaque pa-
tron, se réduisent à sa cotisation. La caisse de la
région parisienne réunit, en 1926, 1.800 établissements environ,oecupant 300.000 ouvriers.Elle donne
une prime de naissance de 250 francs pour le pre-
mier enfant et 150 francs pour les suivants ; des
mensualités de 30 francs pour un, enfant, 70 francs pour deux, 120 francs pour trois, et 80 francs pour chaque enfant en sus. La prime d’allaitement ést de
50 francs par mois pendant six mois.Certaines indus-
tries parisiennes n'ont pas cru pouvoir encore s’affilier à la Caisse régionale dont la cotisation sur la base du salaire leur parait trop élevée.C’est ainsi que la Chambre syndicale de la Couture parisienne a gardé jusqu'ici son indépendance,mais elle accorde, depuis 1923,une primede naissance de 300 francs et les membres, qui se sont engagés à appliquer son règlement des allocations, versent, depuis le {Le janvier 1925, les sommes suivantes: 30 francs par mois pour un enfant ; 70 francs pour deux enfants ; 120 fr. pour trois et 200 francs pour quatre enfants. Certains patrons qui poussent leur indépendance à. un tel point qu'ilsn ‘accordent rien du tout à l’ouvrière-nourrice, indiquent les crèches comme les moyens de suppléer à la carence du patronat. Malheureusement, la crèche se trouve, dans un grand
nombre de cas, trop éloignée des ateliers, la mère
— 5B—. a ne peut venir allaiter que dans celles qui ne sont pas à plus de cinq minutes de son travail. Elle dispose de trente minutes, et vingt minutes sont nécessaires pour donner à téter. Si le trajet exige plus de cinq minutes pour l’ aller et cinq pour Île retour, ss lui faut courir et mettre une hâte si épuisante ù quelle doit vite y renoncer. D ‘ailleurs, les directrices de crèches qui, sauf quelques exceptions pour confirmer la règle, ont peu d'instruction technique,
ne favorisent guère l'allaitement Matettièle
‘Les reproches Adresses à la crèche n ‘ont pas un caractère absolu, Dans quelques centres industriels, la municipalité éprise de son rôle social, doit, comme le dit M. A. Bezancon, prendre linitiative de créer ces chambres d'allaitement, en se substituant aux patrons pour tout ce qui concerne | la gestion de ces organismes, en cherchant une formule qui permette de considérer les crèches gardéries établies au voisinage des usines comme : des chambres d'allaitement, et en demandant aux chefs d'industries de contribuer à cette réalisation (que la loi leur impose), soit par des subsides, soit par des dons ou prêts de terrains, soit par l' édification même de ces > crèches-garderies-chambres d'allaitement.
Pour parvenir à cette conception mixte, M. Be-. zançon a étudié, de concert avec Mlle: Coutellier, directrice de la Pouponière privée de Boulogne HIPRREANE qui en:a eu l’idée, un plan de crèche-
garderié, qui permit de réaliser les desiderata
suivants :
| Simplicité de construction :
Surveillance facile ; aération intensive ; Séparation des enfants en deux catégories :
«grands » (ceux qui marchent), et « petits » ; Isolement des nourrissons (isolement individuel) ; Désinfection journalière des vêtements.
Les crèches-garderies seraient à placer dans différents quartiers de la ville, au voisinage des.
grandes usines. À Boulogne-Billancourt, on en
aura, d’après M. Bezancon, six en perspective, et l’on pourrait donner ainsi, aux chefs d'industries, la possibilité d’être en quelque sorte en règle avec
Ja loi, touten les déchargeant de la gestion qui
serait municipale et, par conséquent, soumise à une
direction unique et à une surveillance sanitaire et administrative, et, en outre, donner aux mères travailleuses toute facilité pour nourrir leurs enfants et les mettre en excellentes conditions hygiéniques, tout en évitant, en grande partie, la contagion.
On pourrait faire à la proposition de M. Bezançon, qui envisage la création des crèches-garderies, faisant chambres d'allaitement, le reproche de tourner la loi, qui préconise l’usine même comme l'endroit où les ouvrières doivent allaiter leur enfant. À cette objection l’auteur répond :
« La chambre d’allaitement, dans une usine, est impossible à réaliser, hygiéniquement et pratiquement : les distances dans les usines sont souvent
— 60 — | considérables (par exemple, dans l’usine Renault, il faudrait à certaines ouvrières une demi-heure de marche pour arriver au centre de l'usine). Il faut que les mères qui allaitent (9 ° d’après le Dr Lesage) les rares qui puissent le faire, ne perdent pas trop de temps, sans quoi tout travail sérieux serait impossible ( (la loi prévoit une hénre par jour). Haut que la chambre d’allaitement soit à la portée de l'usine pour ainsi dire. »
Les explications de M. Bezancon sont sans doute en mesure d’apaiser les gardiens sévères de la loi. Il est utile, à cette occasion. de se souvenir des paroles de Duclaux qui, dans son cours d'hygiène sociale, en 1901 ,à l'Ecole des Hautes Etudes sociales, AE A ê 2
« Faites moins de lois, de ces lois auxquelles nous
n’obéissons que lorsque nous le voulons, et faites plus de. propagande. Aidez au mouvement en y travaillant depuis l’école, semez avant de récolter. Soyeztranquilles, vous ne perdrez rien pour attendre, car vous hâtez ainsi le jour où votre intervention, devenant possible, elle deviendra nécessaire, et vous verrez entrer ainsi graduellement dans votre domaine, au fur et à mesure qu'elles arriveront au niveau qu'atteint seule aujourd'hui la vaccine, toutes ces mesures hygiéniques sur lesquelles vous cherchez aujourd'hui à mettre prématurément la main. Travaillez à l'éveil des bonnes volontés, qui deviennent si facilement des volontés, quand elles sont bien dirigées. »
*. - Pour suivre la voie tracée par Duclaux, dans le de domaine des chambres d'allaitement, on s’attachera à |. moins à faire observer la loi qu'à éduquer la mentalité. Les moyens de propagande sont multiples, mais l’idée fondamentale est la même, à savoir que toute ouvrière-nourrice mérite, aux points de vue
d'ordre moral, social et économique, tous les
tue
égards.
FT