CELUI QUI LUI DO^NE LA RÉPLIQUE
Eh bien, Ion père?
L^HÉROiiNE hurlant^
Mon... on... père... n'est plus!...
Alors^ les nez partent d'un commun accord;, ou plutôt .d'un commun désaccord ; c'est une musique Infernale à laquelle les saxophones ne pourraient atteindre^ et le lendemain, on lit dans les comptes rendus de la pièce : « C^est un immense succès de larmes : ce succès-là en vaut bien un autre ! » Et le chef de claque reçoit des auteurs 50 ou 60 fr.^ pour les avoir aidés à gagner 10 à lo^OOO francs de droits!
La claque est aussi spécialement chargée des rappels à la fin des pièces^ et le rideau ne s'est pas encore abattu sur le cadavre du traître, percé de mille coups de poignard, que le cri de « tous^ tous, » retentit des nombreux côtés de la salle... qui touchent
au parterre! Les vingt-cinq acteurs^ jouant dans la pièce^ reparaissent^ les animaux sont même compris dans ces ovations^ et le rideau s'abat de nouveau^ pour recommencer^ le lendemain, le même exercice !
Loin de moi, cependant, la pensée d'attaquer la claque; c'est, je le répète encore, une grande et utile institution et j'ai tout le premier été à même d^apprécier l'intelligence et la valeur des mains de ses chefs, dans les divers théâtres qui ont représenté mes pièces. Je blâme seulement l'abus du rappel qui aujourd'hui est devenu une mauvaise plaisanterie et dégénère en véritable balançoire.
Un triomphe n'a de valeur qu'autant qu^il n'est pas prodigué. La claque a encore un mauvais côté, lorsque celui qui la dirige n'a pas assez d'inteUigence pour guider les hommes qui claquent sous ses
ordres; et Ton a vu souvent des pièces tomber^ ou^ en termes de théâtre, être empoignées^ par le trop grand empressement du chef de claque à chauffer une scène, qui finissait par prendre feu !
Il faut, pour être un chef de claque émérite, posséder assez d'inteUigence et de jugement pour apprécier un bon ou un mauvais passage, et être en mesure, après avoir assisté aux répétitions générales, de comprendre Teffet que doit produire telle ou telle scène; M. Porcher résume encore ces nombreuses et rares qualités.
La vente des billets d'auteurs , les jours des premières représentations importantes, est des plus curieuses ; elle se fait aussi chez le marchand de vin du coin, et je connais plus d'un de nos beaux lions, qui, pour obtenir une stalle au modeste prix de 30 fr. est allé boire, sur le comptoir, un petit
verre avec le vendeur de billet, pendant que son associé cherchait la place si chèrement acquise.
Les annales théâtrales comptent dans leurs rangs de remarquables chefs de claque, et le brave et estimable M. Porcher, Tami des auteurs et des artistes, l'homme qui n'a jamais fermé sa bourse au vaudevilliste dans rembarras, M. Porcher, disje, a été un des chefs les plus habiles et les plus appréciés de cette vaste entreprise qui va, dit- on, prendre encore une nouvelle extension. M. Porcher est riche aujourd'hui, et je me mêlerai volontiers aux claqueurs, pour applaudir vivement à cette fortune si laborieusement acquise.
76 SUn LA SCKNK
Orcliestres et Musiciens.
Le musicien de l'orchestre des théâtres, est un type tout aussi original à étudier que celui du comédien^ et comme il touche de fort près aux fastes dramatiques^ nous pouvons en dire quelques mots sans craindre de nous éloigner par trop de notre sujet.
Il y a différentes catégories de musiciens :
Ceux qui vont le soir dans un théâtre pour gagner 50 à 60 fr. par mois.
Ceux-là ont toujours des industries spéciales qui rendent leurs journées lucratives.
Les uns, et ce sont les privilégiés, donnent des leçons de Tinstrument qu'ils cultivent, les autres remplissent divers états;
ET da:ss la SALF.E. / i
Dans cette catégorie sont rangés seulement les musiciens des orchestres des petits théâtres; ceux qui appartiennent à des scènes plus élevées^ sont presque tous professeurs de violon, de flûte ou de cor, selon qu'ils jouent du violon, de la flûte ou du cor.
Ceux qui sont attachés aux orchestres de TAcadémie Royale, Nationale^ Impériale de musique, de l'Opéra-Comique et des Italiens, sont pour la plupart de véritables artistes, que Ton est du reste à même d'apprécier en plein vent, lorsque vient à passer la deuxième légion de la garde nationale, dont la musique est en partie composée des principaux instrumentistes de rOpéra.
Mais je laisserai de côté les musiciens des grands théâtres, pour l'evenir à ceux d'un ordre inférieur qui offrent, selon moi,
des physionomies plus étranges et plus variées à étudier.
L'accompagnement des vaudevilles dans un théâtre de genre^ est l'a, b, c, du métier, on l'apprend en fermant les yeux, et j'ai beaucoup connu une clarinette qui m'a affirmé exécuter sa partie, en dormant du plus profond sommeil. Pauvres canards, comme son ramage devait ressembler au vôtre !
11 résulte de cette grande facilité à déchiffrer une partition qui est toujours la même, un besoin de s'occuper Tesprit, pendant le couplet sentimental de la jeune première, et je citerai encore un triangle fort distingué, qui, en jouant de son gracieux instrument, m'a affirmé lire en entier un roman de Paul de Kock, pendant les récitatifs des amoureux, ce qui mêlant agréablement les deux littératures, formait ceci :
LA CHANTEUSE , TOUCOUlant.
Air: du baiser au porteur.
Oh ! mon Edgard, pense à ta belle > , . Ton départ me perce le cœur. i
LE TRL\NGLE, Hsant Pttul dc Kock, (( Je le trouvais en chemise sur mon » carré, une bougie dans la main droite, » une clef et un morceau de papier dans la » main gauche. — Où allait-il ? »
LE PUBLIC, s'essuyant les yeux à la fin de la romance de la jeune 'première.
Pauvre fille !
LE TRiAis'GLE, se tenant les côtes à force de rire,
<( Farceur de Paul de Kock, va !... »
Et les directeurs souffrent de semblables
contrastes.
Mes lecteurs, si toutefois j'en ai, ont été
plus ou moins au spectacle, et tous, j'en suis
certain^ ont pu remarquer que €haque musicien avait un livre placé sous sa partition.
Pourquoi n'ont-ils pas pu soulever la feuille couverte de croches et de triples croches ! ils auraient pu lire en grosses lettres, en tête des volumes de messieurs les musiciens:
« Mon Voisin Raymond^ par Ch. Paul de Kock.
» La Pucelle de Belleville, par Ch. Paul de Kock.
)) Le Cocu, par Ch. Paul de Kock. ^) Et tant d'autres amusants romans... par Ch. Paul de Kock, auteur bien fait pour égayer les orchestres du monde entier^ qui pourraient, soit dit en passant, se réunir et lui donner une monstrueuse aubade, pourles joyeux quarts d'heure que ce digne émule de Pigault Lebrun leiir a fait passer.
11 ne taudj'aii pas conclure de ce (]iii précède, cependant, que la lecture est le seul passe-temps du musicien; ses prunelles sont pour beaucoup dans les distractions qu'il est obligé de s'imposer chaque soir, et les jeunes premières, les soubrettes et même les duègnes, ont eu souvent à subir Tartillerie redoutable de ces deux canons, qu'on appelle des yeux.
Dire que les œillades sont constamment couronne'es de succès, c'est ce que je n'ose avancer, mais toujours est-il qu'il y en a qui finissent par être remarquées et alors le bonheur de l'mi suffit à défrayer, pen-. dant quelques soirées, l'oisiveté des autres.
Comment ne pas réussir à toucher la corde sensible d'une femme, quand on pince tous les soirs, celle bien plus volumineuse d'une énorme contre-basse ?
Les artistes féminines n'aiment copeu-
dant pas beaucoup ce qu'on appelle le musicien; pourelles;» c'est un soufflet qui cède son vent à tant rheure^ et qui l'emploie à tirer quelques sons, assez rauques, d'un cor d'harmonie, d'un cornet à piston, ou d'une flûte !
Le musicien n*est pas assez poétique, dans la poésie de ces dames; quand elles veulent oublier sous les ombrages de Montmorency, ou sous les vertes tonnelles d'Asnières, qu'elles ont à Fannée un banquier, un rentier, ou un épicier retiré, elles aiment ce qu'elles appellent un amant de cœur, et cet amant, pour réaliser l'idéalisme de leur pensée, doit avoir les yeux bleus et le teint orange claire. Mais au moins n'at-il d'autres notions de musique, que celles qui consistent à pincer galamment les cordes de la guitare du cœur de ces dames!
0 bon goût, qu'êtes-Yous devenu?...
Autrefois, vous portiez des habits de soie^ des jabots en denteUes et des talons rouges.
Aujourd'hui^ vous vous affublez d'un manteau de toile cirée^ et vous entrez partout le cigare à la bouche et le chapeau sur la tête.
Les poëtes du jour^ appelleront peut-être cela de la fantaisie, — qui sait?...
Autrefois les Clairons, les Contât, les Salé, s'encanaillaient; mais les figures des vilains qu'elles prenaient, étaient belles, tandis qu'aujourd'hui, où tout le monde est noble, tout le monde se croit même dispensé d'être poli. C'est un progrès à la façon des écre visses.
Notez bien que je ne dis pas cela pour les musiciens, gens fort estimables, et tout aussi bons pères de famille que les autres, quand ils possèdent des enfants; ils ont aussi bien que nos beaux, dioit aux cœui'^
de ces dames; c'est une chasse où le moins maladroit tue le plus de gibier; il ne s'agit que d'avoir du coup d'oeil^ ou sinon il faut charger ses armes avec des balles frappées à l'effigie d'un roi quelconque.
Je me suis un peu éloigné de mes musiciens^ et les sons de leur orchestre ne me parviennent plus que faiblement aux oreilles; mais j'avais besoin de les relever un peu aux yeux de ces darnes^ en les persuadant qu'ils valent bien les Arthur ^ clarinette à part.
Les figures des musiciens des orchestres de théâtre varient étrangement^ et reflètent toujours quelque chose de l'instrument qui leur est propre. Ainsi :
La contre-basse a la démarche d'un scieur de bois;
Le cor, d'un vieux vent, retiré des af- 'faires;
La clarinette, d'un canard avalant une pomme de terre;
La petite flûte^ d'un rossignol mal disposé.
Les cymbales, d'un homme qui pile du chocolat dans un mortier;
Le triangle, d'un géomètre ;
Et le violon, d^un télégraphe en activité.
Je ne parle pas du trombonne ! rien que la vue de cet instrument qui s'allonge et se raccourcit, me donne la chair de coq, tant j'ai peur de le voir entrer dans le gosier de l'homme qui en joue.
Q'ioi qu'il en soit, les musiciens des orchestres des théâtres, ont droit à toutes mes sympathies, et Dieu sait^ sans eux, ce qu'on penserait de mes couplets, car ainsi que l'a écrit Beaumarchais : « Ce qui est trop mauvais pour être dit, se chante ! »
86 SUR LA SCKNE
Les ouvreuses de Loges.
Prenez une ancienne jeune première du Théàlre-Royal de ....Carpentras, retirez-lui 4 dents de la mâchoire supérieure, si le temps, en passant par là , a oublié de les extirper du bout de sa faux.
Couvrez-lui la tête d'un tour blond ou brun, à votre convenance, si ce même temps, toujours trop occupé , a omis de lui éclaircir la nuque.
Mettez dans la poche de son tablier une tabatière.
Vêtissez le tour d'un bonnet déparé de quelques rubans, et d'une robe ornée de quelques taches, et vous aurez une ouvreuse parfaite.... Comme les entendent Gavarni et Cham !
Depuis quelque temps^ FouYJ'euse s'est modifiée et a fait d'énormes progrès; aussi les directeurs, ayant reconnu que même pour donner un petit banc et un programme, la laideur n'était pas rigoureusement nécessaire, il faut aujourd'hui pour occuper ce poste, fort important^ du reste, remplir un programme individuel assez varié, à savoir ;
Une figure qui, lorsqu'on la regarde, ne fasse pas tourner la tête d'un autre côté.
Au moins 28 dents, pourvu que les 4 qui manquent aient eu, jadis leur domicile tout à fait au fond des mâchoires.
Des cheveux, si c'est possible.
Une robe sans reprises^ ni éclaboussures de pot-au-feu.
Un bonnet avec pas mal de rubans roses, si la robe est bleue, et pas mal de rubans bleus, si la robe est brune !
Un langage qui ne fasse pas supposer que
H8 SUR LA SCÈNFJ
l'Espagne a envoyé là quelques-unes des épouses de ses taureaux !
Enfin les mains propres, au moins au commencement des spectacles. ( Nota : Ne pas se présenter si on a un tic bruyant^ qui puisse troubler la représentation.)
Les fonctions des ouvreuses sont fort ennuyeuses^ mais elles sont^, en revanche^ très-peu lucratives.
L'hiver^ on ne gagne pas beaucoup^ mais l'été ne rapporte absolument rien !
Quelques théâtres ^ plus favorisés du public, offrent des chances de meilleures recettes, mais à moins d énormes succès^ les pauvres ouvreuses perdent souvent les plus beaux soirs de leur vie, pour gagner de vingt à quinze sous.
Le métier d'ouvreuse consiste à .
Offrir un petit banc.
Insister, si on ne veut pas le prendre.
Offrir le programme.
Insister^ si on ne veut pas le prendre.
Demander le chapeau, le manteau, le parapluie ou Tombrelle de la dame.
Insister, si elle ne veut pas les donner!
Demander son salaire.
Insister, si on ne veut pas le donner.
11 y a des gens, et ceux-là sont les plus nombreux, qui, pour un programme, un petit banc^ un manchon gardé, un certain endroit indiqué, déboursent généreusement deux sous î
La policC;, qui fixe le prix des places dans les théâtres, devrait aussi taxer la rétribution due aux ouvreuses.
On a généralement remarqué que les spectateurs qui ne donnaient rien, étaient ceux qui avaient des entrées de faveur.
J'en connais même , qui, pour ne pas payer deux sous la garde de leur parapluie.
prenaient une voiture qui leur revenait à 25 sous !
L'esprit a de si grandes bizarreries et Téconomie de si singuliers calculs !
Beaucoup d'ouvreuses ont des filles actrices ; les unes veillent sur leurs moeurs^ celles-là sont rares, d'autres favorisent leurs mauvais penchants^ celles-là sont nombreuses; on en a vu même se servir de la facilité qu'elles ont de communiquer avec les spectateurs pour fixer plus particulièrement les jumelles masculines sur les mollets, les bras ou les épaules de leurs enfants, selon que leurs mollets, leurs bras ou leurs épaules sont bien faits.
L'ouvreuse, qui se livre à cette petite spéculation maternelle^ choisit généralement les hommes enti'e deux âges, bien mis et garnis de quelques bijoux.
La décoration de la Légion d'honneur
leur inspire quelque confiance, et elles sont tout à fait rassurées;, quand^ au dernier acte de la pièce^ Vhomme sur qui elles ont jeté les yeux^ leur donne une pièce de vingt sous, qui s'agitait au milieu d'une dizaine de pièces de même grandeur, mais d'une autre nuance.
L'ouvreuse qui fait ce métier-là, abandonne toute pudeur et toute retenue, elle vous vend son enfant, comme on vend une botte de radis, c'est tant qu'il faut lui donner, sans compter l'espérance qu'elle a de cirer un jour les brodequins de sa fille !
J'ai beaucoup connu une de ces femmes qui battait sa progéniture, lorsqu'elle avait le malheur de trouver qu'un jeune homme aux yeux bleus, sans le sou, valait mieux qu'un vieillard aveugle, ayant 25,000 livres de rente; et cette bonne mère entendait si bien les intérêts de sa fille, et pous-
9t SUR LA SCÈNE
sait si loin le désir de la voir riche et heureuse, qu'un jour que la pauvre pécheresse s'était énamourée d'un joli damoiseau, au cœur plein de poésie et à la bourse vide; Touvreuse en question s'en alla trouver un agréé au tribunal de commerce, pour savoir le moyen qu'elle devait employer pour éloigner sa fille de la mauvaise route qu'elle suivait :
« Ah ! mon bon notaire, » ajoutait-elle, en s'adressant à l'homme d'affaires, « tirez ma fille des pattes de ce grigou, il lui perdra son avenir, et c'est d'autant plus malheureux, qu'elle a déjà une clientèle magnifique, »
Le mot est historique et devrait passer à la postérité.
On me dira peut-être que je juge bien sévèrement cette classe d'employées, et que dans certains théâtres, les ouvreuses sont
mises comme les iorettes^ parlent une langue fleurie^ et se lissent les cheveux avec de labandoline au jasmin.
Ah î mon Dieu ! la différence entre elles et celles que je dépeins plus haut, est si mince qu'il ne s'en faut juste que deTépaisseur d'une pièce de vingt sous.
Aux théâtres des boulevards^ on reçoit depuis 2 sous jusqu'à 1 franc; aux grands théâtres^ on n'accepte pas moins de 20 sous et de 2 francs, c'est donc juste le double d*appointements, qui servent à acheter le double de rubans et de pommade.
Le crieur de pièces dans la salle.
«' Etre lié baryton et devenir crieur,
» Gaspiller chaque soir cinq heures de sa vie
-'> A hurler: « Demandez le i<iurnal la Patrie!
94 SUR LA SCÈISË
C'est tout nouveau, messieurs, et très-intéiessant.
Vous verrez , comment la bourse monte et descend ;
Comment à la tribune a parlé monsieur... chose;
Si la politique est noire ou couleur de rose...
Ce qui vaut mieux du cinq pour cent ou bien du trois...
Si tel meurtre a subi les rigueurs de nos lois,
Si les blés poussent bien, et plus tard s'ils jaunissent;
Si le vin sera bon, si les pommes mûrissent;
Si monsieur tel ou tel , influent député,
Dans l'intérêt de tous, à la Chambre a voté
Un chemin de fer, pour l'endroit dont il est maire;
Si le vol donne un peu, si le crime prospère...
Demandez, ces détails sont tous bons à savoir.
Demandez, la Patrie, ou le journal du soir.
Tels sont les cris, qui aux vers près^ se répètent de 8 heures à minuit dans chaque salle de spectacle^ par un homme mal mis quelquefois^, mais toujours possesseur d^ine voix, prouvant qu'il n'a jamais servi dans aucun sérail.
Le crieur vend aussi des recueils de vieilles pièces^ que ies auteurs achètent pour lefaire de jeunes pièces, lesquelles jeunes pièces sont rachetées par de vieux auteurs
qui à leur tour, en refont de vieilles pièces. C'est une navette bien inoffensive, puisqu'elle a pour but d*amuser le public, elle Tennuie bien quelquefois, mais on n'y regarde pas de si près, et pourvu que la salle soit pleine, le directeur s'inquiète peu de savoir combien de fois les spectateurs ont bâille's.
Le erieur fait donc paitie d'une salle de spectacle, tout aussi bien que cette espèce de voix enrouée, ornée d'un tablier presque blanc, et qui entonne après chaque baisser du rideau, son cri de guerre! Orgeat, limonade, des glaces ! Le erieur est la partie politique de la salle. Le garçon de café en est le feuilleton, orgeat à part bien entendu !
Le concierge du théâtre.
Si le lecteur veut bien me suivre à tjavers un corridor aussi noir qu'odorant, je le transporterai dans la loge du concierge !
Oii! qu'il se rassure^ nous n'y resterons que quelques instants^ et le parfum tout démocratique qui s'y respire, ne nous chatouillera pas longtemps l'odorat.
Le portier est aussi utile dans un théâtre^ que des œufs pour faire une omelette ; c'est la cheville ouvrière de la boutique ^ comme on appelle le théâtre en terme d'argot^ et quoiqu'il n'ait jamais figuré dans la mythologie^ à côté de la belle Vénus, il n'en est pas moins le messager fidèle de son fils Cupidon.
Le portier du théâtre a Tordre de ne
laisser pénétrer personne dans les coulisses^ mais il ne lui est pas interdit de monter lui-même à mademoiselle Cécile ou à mademoiselle Adèle^ un modeste pli qui renferme quelquefois dans sa petite enveloppe satinée^ une voiture tout attelée^ un hôtel^ ou un magnifique souper chez Vachette.
Ces sortes de commissions sont parfaitement bien payées. Rien ne rend généreux comme Fidée de passer une soirée entre une jolie femme et une bouteille de Champagne^ et ces messieurs, qui risquent leurs brûlants poulets, sont d'ordinaire si peu fats et si peu entichés de leurs grâces natrirelles, qu'ils sont persuadés que la belle à qui ils ont décoché les fleurs de réthorique de leur style, ne résistera pas aux belles paroles qu'ils ont cru débiter.
Pduvi'es sots qui oublient que le perdreau truffé am-ait triomphé même de la chaste
98 SUR LA SCEiNE
Pénélope, si ce tentateur des vertus modernes avait été inventé à cette époque. Oh ! Chevet^ pourquoi n'étais-tu pas là en Fabsence du valeureux Ulysse?...
Le portier du théâtre est toujours poli pour celui qui le paye, et toujours malhonnête pour celui qui Tinterroge sans exposer à ses regards, la face ou Teffigie d'une pièce de monnaie quelconque; c'est là le plus clair de ses bénéfices, et notre Mercure comprend si bien son emploi, que nouvelle poste aux lettres, sa loge renferme un grand casier divisé en petits compartiments qui portent les noms de mesdemoiselles Rose, Angèle, Héloïse, Hermance, et tant d'autres qui se renouvellent quand le quartier ne donne plus !
Le portier du théâtre est donc forcément facteur. Il ne fait pas l'amour pour son compte ; et sur sa loge on pourrait écrire :
« Loge de CupidoU;, parlez à son concierge : ici on écrit soi-même î »
Il y en a quelques-uns qui poussent le dévouement aux intérêts de leurs clients, jusqu'à encourager les belles dédaigneuses à prononcer une réponse favorable en faveur de Fauteur du billet et un portier d'un théâtre en vogue alla même jusqu'à dire à la jolie pécheresse qui repoussait la lettre et le souper qu'elle contenait :
c( Bast, acceptez allez^ en quoi ça peut-il^ » vous contrarier de dire oui, c'est si peu » de chose, et ça fait tant de plaisir. — Ah! » si c'était moi, comme je dirais oui! »
Si j'étais directeur de théâtre, je n'aurais pas de portier, et j'installerais à sa place im énorme molosse chargé de dévorer les mollets de tous les audacieux qui oseraient s'introduire dans le sanctuaire des arts !
Nos lions seraient assurément garantis.
100 SUR LA SCl!;lNE
car à voir leurs pantalons collants, on a toujours envie de croire qu'ils ont dérobé à leur bûcher^ quelques maigres morceaux de bouleau ou de bêtre.
Le portier du théâtre vit en bonne intelligence avec les artistes des deux sexes ; les clefs des loges étant accrochées au mur de son local, il existe forcément entre lui et les comédiens, une communication continuelle, qui établit une espèce de familiarité qui va quelquefois jusqu'au tutoiement. Cela paraîtra peut-être invraisemblable, mais on sera moins étonné quand j'aurai dit que tout le monde se tutoie au théâtre : acteurs, auteurs, régisseurs ne connaissent que le tu, el s'en servent à tort et à travers.
Vous haussez les épaules, c'est pourtant comme cela! je vous l'avais bien dit ! n'est pas bohémien qui veut !
La compagne du portier a souvent été
jeune première dans son temps, et les couronnes ornant des tableaux repre'sentant : la bataille d'Austerlitz et souvenirs et regretSy attestent quels furent les succès de la propriétaire de ces feuilles aujourd'hui desséchées.
On boit et mange chez le concierge du théâtre;, et les figurants viennent y chercher le repas du soir; c'est une succursale en mauvais,, du célèbre Bertrand, qui illustre depuis tant d'années le coin du faubourg du Temple^ et qui s'est fait une réputation parisienne avec ses haricots et son veau froid. — Le portier du théâtre reçoit une bonne société, et les galants qui, semblables aux papillons se brûlant les ailes à la chandelle^ essayent de se roussir aux flammes des yeux des déesses de coulisses^ les galants ne dédaignent pas^ pour se faire bien venir et avoir l'autorisation de rester dans la loge^
\0i SUR LA SCÈNE
de trouvej" charmants d'affreux moutarde et d'aller jusqu'à remplacer, à force de caresse le mouchoir^ qui oublie trop souvent de fonctionner !
Mais assez parlé du portier de théâtre : arrivons tout naturellement aux gens qui Taident à vivre ! Les messieurs de ces dames.
Les messieurs de ces dames.
Le titre de ce chapitre, très-épineux et trèsdifficile à traiter, me forcera à être bref ; mais comme sans ces messieurs^ ces dames n'auraient pas de splendides toilettes, et que sans ces robes à volants, et ces rivières de diamants, bien des pièces ne jetteraient qu'un éclat fort terne;
Il en résulte que ces messieurs tenant à Fart dramatique, par un côté brillant, je suis forcé d'en parler, et qu'en en parlant Je côtoyerai encore de bien près le sentier qui conduit au grand chemin des mœurs que j'ai essayé de dépeindre.
Il y a plusieurs catégories de messieurs de ces dames ; ceux qui donnent à une actrice célèbre... par ses aventures, des cachemires rouges, des voitures bleues et des chevaux gris-pommelé, pour qu'on puisse dire de lui :
— Le comte de B*** a une bien jolie femme pour maîtresse. . .
A quoi le vicomte de C**" répond :
— Parbleu ! c'est la petite (on dit la petite, même quand elle aurait la taille de la girafe défunte. ) C'est la petite C*** des Variétés, . .
— Tiens^ ajoute le baron de D*** mais je l'ai connue avec le duc de T***.
— Oui^ continue le marquis de F*** elle Ta quitté^ parce qu'elle s'apercevait que le pauvre duc avait déjà mangé deux fermes^ trois châteaux e t quatre maisons en pierre de taille; elle avait gaillardement digéré le tout, mais le tour des chevaux et des voitures arrivant, et, habituée qu'elle était à broyer des moellons^ la chair des Bucéphales et le bois des calèches lui eussent paru trop fades !
Pauvre duc!... je ne devrais pas m'apitoyer sur son sort, car cent fois fou qui laisse déchirer la plus belle page du livre de sa vie par les mains crochues de ces femmes, qui ont une caisse d'épargne à la place du cœur^ et pourtant je les plains^ parce qu'ils me font l'effet de ces pauvres voyageurs de la fable, qui se laissaient séduire par des sirènes à la voix ugaldéenne, oubliant que
Eï DANS LA SALLE. 105
ces femmes avaient des queues de poisson; on pardonne volontiers au jeune goujon de se laisser happer par Famorce enchanteresse que ces femmes savent mettre au bout de leurs lignes, mais les vieux brochets du métier^ les anciens barbillons qui ont vécu dans les mêmes eaux que ces carpes dévastatrices^ devraient être plus circonspectS;, et ne pas saisir le premier hameçon qui leur est jeté.
Les messieurs de ces dames ont leurs jours qu'ils choisissent^ car les 50 ou 60 mille francs qu'ils jettent par cette fenêtre toujours ouverte, qu'on appelle la prodigalité ; ces 60 mille francs leur donnent le droit de choisir les jours oii ils désirent être trompés; et s'ils promènent leur idole, les lundi, mercredi et vendredi, ils sont sûrs que TArthur voiturera la même idole les mardi, jeudi et samedi; reste le dimanche qui re-
vient de droit au monsieur^ comme étant un jour consacré au repos et à Tennuil
Que de roueries, que de diplomatie^ que d'esprit même employés^ pour tromper ces pauvres millionnaires^ devenus aveugles par réclat de leurs pièces d'or I Eh mon Dieu ! après tout, n'est-ce pas tout simple ? La comédie qui se joue le soir devant 1,500 spectateurs se reproduit devant un seul, sans rouge ni blanc; le soir on ment en débitant le langage des autres, le jour on ment encore en se servant de sa propre prose, cela peut passer pour un seul péché, n'en a-t-on pas sept à son service par 24 heures !
Les loges d*avant- scène sont toujours occupées les jours de premières représentations, parles messieurs de ces dames,
>> Qui, le gant jaune au poingt et le lorgnon à l'œil, » Jettenlsurleurconquêteun regard plein d'orgueil. »
Les bouquets ne manquent pas de pleuvoir ces soirs-là^ et pour peu que F ouvrage que Ton représente soit une pièce à femmes^ le théâtre se transforme en marché aux fleurs.
On m^'a même raconté à propos de ces bouquets une certaine historiette dont une célèbre artiste d'un de nos théâtres de vaudeville est rhéroïne, et qui est assez originale pour être citée.
Il était une fois une fort jolie comédienne, qui s^appelait mademoiselle D*** et qui avait fait battre d'une manière inusitée le cœur d'un riche Anglais.
Les Anglais sont toujours riches dans les romans). Je ne sais pas bien si c'était son cœur qui était captivé, toujours est-il que le galant fils d'Albion envoyait chaque jour à l'artiste célèbre, un magnifique bouquet de fleurs rares qui lui coûtait fort cher!
108 SUR LA SCÈiNE
Mademoiselle D*** était très-touchée de ses soins^ mais toujours des flem^s naturelles, c'était bien monotone^ et quelques marguerites ou camélias aux cœurs de diamants^ n'eussent pas déparé la jardinière ; mais hélas I à l'égal de la sœur Anne^ mademoiselle D*** regardait toujours, sans jamais rien voir venir ! Fatiguée enfin de la pingrerie de son Anglais, elle avisa un de ses magnifiques bouquets, qui étalait orgueilleusement ses luxuriantes fleurs, et une pensée merveilleuse lui traversa l'esprit.
« Cascarinette , dit-elle à sa camériste, )) prends ce bouquet et porte-le à made- » moiselle Prévost, chez qui il a été acheté, )) tu lui demanderas si elle veut te le re- » prendre, et ce qu'elle t'en donnerait?...»
Cascarinette partit comme un cheval qui rentré à l'écurie, et revint un quart d'heure après, avec deux napoléons de 20 fr. Us
sonl pour toi, lui dit mademoiselle D***; dans un mois j'aurai mes marguerites en diamants. — Le lendemain, le bouquet arrive, présenté par la même main, mademoiselle D*** Taccepte avec empressement, jamais elle n'avait tant aimé les fleurs, jamais elle n'avait tant vanté leurs brillantes couleurs. — Le riche Anglais sortit, d'autant plus ravi, que depuis quelque temps, il avait cru s'apercevoir que ses fleurs n'étaient plus si bien accueillies. — Mademoiselle D*** partit comme un trait et courut chez mademoiselle Prévost, qui lui remit , comme elle Tavait fait la veille, deux louis de 20 fr. Mademoiselle D*''* était ravie : 40 fr. par jour, c'était une merveilleuse aubaine !
Le lendemain arrive, et mademoiselle D*** attend son bouquet, mais ô déception, pas d'Anglais et par conséquent pas de fleurs.
no SUR LA SCÈNE
Le second jour^ même absence, le troisième^ le quatrième , toujom^s même silence î
Désespérée^ mademoiselle D*** com-t chez mademoiselle Prévost^ qu'elle interroge d'une manière adroite , et elle apprend qu'un riche Anglais achète en effet chez elle de magnifiques bouquets qu'il paie fort cher^ mais que ces achats ne se renouvellent que deux fois par semaine !
Comment exphquer alors la présence quotidienne du magnifique bouquet?
Supposer que le riche Anglais a plusieurs fleuristes n^est pas admissible : que résoudre!...
Frappée d'une idée^ mademoiselle D*** rentre au plus vite chez elle^ sonne Cascarinette, et apprend alors de sa bouche que la malheureuse soubrette revendait au riche Anglais, pour la modique somme de
ET DANS LA SALLE. i\i
vingt SOUS/ les magnifiques bouquets que sa maîtresse recevait chaque jour. Les fleurs bien arrosées^ duraient ordinairement quatre ou cinq jours^ elle en avait le plus grand soiU;, et parvenait à se compléter 5 à 6 francs^ par semaine^ sans se donner de mal et en obligeant l'Anglais.
Le départ subit du bouquet que mademoiselle D*** était allée vendre Tavait désespérée^ et elle gémissait sur les suites de sa triste désillusion, quand mademoiselle D*** Tavâit sonnée.
Dire que le riche Anglais eut son congé, est inutile, mais ce que nous devons ajouter, c^est que depuis ce temps, mademoiselle D*** a les fleurs dans une telle horreur, qu^on dit que dans le jardin d^une maison de campagne, qu^elle possède aux environs de Paris, elle a fait arracher toutes les fleurs qui s'y trouvaient pour y se-