UNE VOIX ENRÔLÉE
Asseyez-vous dessus...
Après une telle littérature^, on s'éloigne de ce lieu^ plus vite qu'on n'y était venu^ et Ton s'empresse de descendi^e au parterre, espérant y rencontrer des fleurs... de rhétorique mieux cultivées : c'est là que croît, perpendiculairement au-dessous du lustre, cette plante si appréciée du comédien et si estimée des auteurs, cette plante qui ranime la scène, quand elle se refroidit, et qui couvre de son bruit les fautes de st\1e, ou le manque de mémoire du comédien, cette ' plante enfin, qui, semblable au polype, étend ses branches dans toute la salle de spectacle.
Mais quel est le nom de cette plante^ de ce phe'niX;, de ce polype^, nie direz-Yons? son nom^ c>est la claque /...
La claque.
J'ai dit^ dans un précédent chapitre^ qu€ la claque qui remontait à Néron, avait été continuée de père en fils par M. Porcher, qui a autant de bonté et d'obligeance au service de tous, que Fex-empereur romain avait de malice et de cruauté, et après àe longues €t fructueuses recherches , je puis affirmer que cet empereur est le premier inventeur de cette utile institution. Les claqueurs datent donc de Néron, l'empereur romain ; de là leur vient le second surnom qu'on leur a donné de Romains!
Beaucoup de spectateurs, gens paisibles, et peu amateurs des bruits assourdissants que produisent le rapprochement continuel de trente ou quarante paires de mains, se demandent, sans doute, à quoi peuvent servir les Romains^ Je vais le leur apprendre :
Et disons, tout d^abord, que si le Romain n'existait pas, le Français cesserait d'exister, le Français acteur, bien entendu; le claqueu est à Tartiste, ce qu'est l'esprit à la beauté, les paroles à la musique, ce qu'Oreste était à Pylade !...
Le claqueur est la seconde nature de l'artiste ; sans lui sa démarche est embarrassée, son œil terne, sa voix faible ; il cherche dans la salle ce bruit ami, qui, semblable au murmure de Feau, attire le voyageur pressé par la soif, et je le dis avec conviction, sans claqueurs il n'y aurait plus de comédiens. On a essayé de supprimer cette bruyante
institution , elle s'est rétablie d'elle-même; c'est un phénix qui renaît de ses cendres^, et je citerai^ comme exemple^ une réponse d'un chef de claque^ au moment de son abolition, réponse digne d'être gravée^ en lettres d'or, dans la paume des mains de tous les claqueurs. « La claque se rend et ne meurt pas /... »
On ne m'a pas dit s'il avait ajouté le fameux mot de Cambronne.
11 existe dans Paris, plus ou moins de marchands de vin, plutôt plus que moins ^ et surtout aux environs des théâtres ; c'est d'ordinaire chez ces persécuteurs du raisin, que se trafique la \ente des billets d'auteurs, et des billets qui forment la claque. Ces derniers sont payés meilleur marché, et se vendent à une classe d'individus, moins bien habillés que ceux qui spéculent sur les autres places.
11 faut réunir ti'ois conditions pour avoir droit à un billet de claqueur.
1® N'avoir rien à faire de six heures du soir à minuit;
T Posséder une grosse voix^
3^ Et de larges mains.
Un mouchoir est quelquefois exigée mais à ceux qui sont privés de ce carré de toile ou de coton, on le remplace par le revers de la manche.
La claque entre dans le théâtre avant Touvertuie des bureaux, elle s'installe dans le beau milieu du parterre, juste au-dessous du lustre, ce qui lui a fait ajouter à son nom de Romain î
celui non moins illustre ,
Et non moins mérité, de chevaliers du lustre.
Ces chevaliers donc, puisque chevaliers il y a, sont dirigés par le lieutenant, ou le
sous-lieutenant du chef de claque^ selon Timportance de la pièce. Les trois premières représentations sont généralement faites par le chef en personne, qui, les gants blancs aux mains, et le sourire aux lèvres, vient forcer le vrai public à trouver fort jolies des tirades, qui, sans le secours de ces hommes, Tauraient laissé à glace au-dessous de zéro.
Les applaudissements sont rangés en plusieurs classes, exactement comme les mariages et les enterrements, ainsi qu'on le verra par le détail suivant :
Pour les premiers sujets (r^ classe) :
Première danseuse, premier rôle, premier
chanteur, premier comique, premier
enfin, tous les premiers emplois : une triple salve d^applaudissements, trépignements, cris, rappels, cannes, bâtons — j'allais ajouter savate !..
Pour les seconds sujets (2® classe) :
Une seule salve assez maigre.
Pour les troisièmes sujets (3® classé) :
Une demi-salve, n'ayant que la peau svu' les os.
Quand rhéroïne du drame annonce que son vieux père est malade^, on tire les mouchoirs.
Quand elle vient dire que la fluxion de poitrine ne laisse plus d'espoir^ on déploie les mouchoirs et l'on commence à se moucher.
Quand enfin elle vient crier d'une voix à déchirer... les mouchoirs...
L^HÉROiNE criant^ Mon... on... pè... ère...