DÉCOUVERTE DANS LILE DE MILO
TjA. déesse de la beauté, en naissant jadis au sein de l'onde, ne causa pas plus de rumeur parmi les dieux et les mortels qu’elle u’êu excite aujourd'hui parmi les artistes et les connoisseurs , qui.se pressent à l'envi de payer leur tribut d’admiration et d’hommage à ce chef-d’œuvre de l’antiquité; c’est un astre nouveau dont l’apparition répand sur l'art des anciens' de nouvelles lumières. Vénus, privée d’une partie de ses charmes, l’emporte encore sur les divinités qui l’entourent, et semblent former sa cour; Diane seule lui dispute le prix de la beauté; et si la belle déesse de la chasse , que la France doit à Henri IV, ainsi que plusieurs autres chefs-d'œuvre antiques, atteste tout ce que le bon roi fit pour les arts, la Vénus de Milo, rappelant à la postérité et le goût de Louis XVIII pour les beaux-arts, et l’éclat dont il les fit briller , prouvera que le feu sacré allumé par François I" a été conservé par ses descendants. Que seroit-ce si la déesse nous eût apparu avec tous ses charmes, et telle que la forma
l'habile artiste au génie duquel nous la devons ? Que de regrets les beautés qui existent encore ne font-elles pas éprouver pour celles que le. temps nous a ravies? Si les marbres du Parthénon, transportés en Angleterre, ont fait époque dans l’histoire des arts, la découverte de notre statue, qui réunit dans un haut degré toutes leurs beautés diverses, n’eu offrira pas une moins importante, et l’admiration raisonnée des hommes les plus habiles l’a déjà placée au premier rang des ouvrages d’un mérite supérieur. A quoi serviroit de la décrire? le peut-on? Un seul coup d’œil la fait mieux connoitre que toutes nos paroles. Il faut la voir, la revoir encore, la contempler, et l'on sentira que tout ce que l’on pourroit en dire 11e rendroit que foiblement l’impression que fait éprouver la vue de ccs contours si nobles, si souples, si coulants, si animés: c’est Vénus toute entière brillante de jeunesse et d’attraits, telle que sur le mont Ida ou dans les bosquets de Chypre, elle parut aux yeux émerveillés de Paris et d’ Adonis ; voilant une partie de ses charmes, la déesse dédaigne d’en faire briller tout l'éclat pour assurer son triomphe. En la voyant paroitre, les dieux de l’Olympe étoient à ses pieds, et la terre lui élevoit des autels. Ce n’est pas Vénus, déesse des plaisirs des sens, et portant avec joie le trouble dans l’ame des dieux et des mortels, c’est plutôt la déesse qui inspiroitde douces voluptés et des plaisirs sans regrets ; c’est Vénus réunissant toutes les beautés eélestes de l’ame à toutes les perfections du corps ; c’est la beauté telle que se la créoit l’imagination d’Homère, ou telle que la concevoient les grands maîtres de l’art dont le génie puisoit dans ses sublimes ouvrages les plus hautes conceptions; une douce fierté anime ses traits divins, et l’on reconnoit la fille de Jupiter. Aucune création de la sculpture n’a plus de vie, et n’offre avec autant de vérité une imitation plus parfaite de
la nature féminine la plus élevée dans toute la beauté et la pureté de ses formes.
Le Musée royal ayant été enrichi de cette belle statue depuis la nouvelle édition de la description des antiques, elle n’a pas encore de numéro; la place qu’elle occupe n’est même que provisoire, et elle attend qu’on lui en ait trouvé une plus favorable au développement de toute sa beauté. Un grand nombre d’artistes et d’amateurs se sont indignés de la voir adossée à un n\ur, et ont exprimé le désir qu’elle fût placée isolément, afin qu’on pût l’admirer et l’étudier sous tous les aspects; et l’on a cité à ce sujet la Vénus de Praxitèle, le plus bel ornement du temple de Cnide , et qu’on pouvoit contempler de tous les cotés. Mais peutêtre n’a-t-on pas fait assez d’attention à la manière dont sont exécutées, par derrière, les draperies de notre statue -.elles ne sont que dégrossies, et semblent autoriser à penser que cette figure, ainsi que beaucoup d’autres, avoit, dès l’origine, été destinée à être placée ou dans une niche ou près d'une muraille; le dos, il est vrai, est terminé, et digne dû reste du corps; mais, par son attitude, la déesse, vue du côté droit, laisse apercevoir une partie de son dos; et il eût été impossible de se contenter de l’ébaucher, ainsi que l’on a fait pour les draperies, qui ne dévoient pas être vues : elle pouvoit d’ailleurs être placée de manière à ce qu’elle fût vue de tous côtés jusqu’au milieu du corps, tandis que la partie inférieure n'auroit pas été, par derrière, exposée aux regards.
Avant de parler de ce chef-d’œuvre, il est peut-être à propos de donner un précis de sa découverte, et de faire connoitre avec exactitude l’état dans lequel il se trouvoit en arrivant à Paris. Ces détails peuvent offrir de l’intérêt, lorsqu’ils ont rapport à un bel ouvrage; et il seroitmème à desirer qu’on pût toujours indiquer
avec précision le degré de conservation et la provenance des monuments antiques. Ces indications sont utiles sous plus d’ifh point, de vue, et peuvent mettre sur la route de nouvelles découvertes. Je dois les renseignements que je vais consigner ici a l’obligeance de M. le vicomte de Marcellus, secrétaire de l’ambassade de Sa Majesté à Constantinople; de M. d’Urville, enseigne de vaisseau à bord de. la gabarre la Chevrette , et attaché à l’expédition hydrographique de M. le capitaine Gauthier, dans la Méditerranée et dans la mer Noire, et de M. Duvald’Àilly, commandant l’ Emulation , gabarre de Sa Majesté.
M. le baron de Haller, avantageusement connu par l’aménité de son caractère , par son goût pour les voyages, par le zèle éclairé qu’il mettoit dans ses recherches d’antiquités, et dont le9 arts ont à déplorer la perte, découvrit en <1814, sur un coteau rocailleux, près de Castro ou les Six-Fours, dans File de Milo, l’ancienne MHA02, Mélos , un amphithéâtre eu marbre assez bien conservé, de 120 pieds de diamètre, et dont le terrain et les environs, jonchés de fragments de statues et de colonnes, ont servi à fixer d’une manière certaine la position de l’ancienne ville de Mélos, située sur une colline qui regarde l’entrée de la rade, et qui est au sud de Castro'. D’après le rapport que ce
(1) On peut consulter, sur tout ce qui regarde letat ancien et moderne de cette ile, Tournefort, Voyage du Levant t. I, p. 1 74 - ao 5 ; Olivier, Voyage dans l'empire ottoman , vol. I , p. 33 o- 347. Ces deux voyageurs ont traité avec détail tout ce qui a rapport à l’histoire naturelle de Milo, dont le terrain volcanique, et souvent bouleversé par des tremblements de terre, recèle une grande quantité d’eaux thermales célèbres chez les anciens, et offre de nombreuses grottes qui lu plupart ont servi de catacombes à différentes époques , et dont les produits volcaniques, tels que le blanc employé dans la peinture, le soufre, l’alun, et les pierres ponces, avoiqnt une grande réputation.
<iuant -aux vicissitudes politiques auxquelles cette ile, l'uue des plus importantes des Cyclades , a été eu proie, il suffit de savoir, pour I objet qui va nous occuper, que cette colonie, fondée, selon les uns, parles Phéniciens, selon d’autres. |>ar les Lacédémoniens,
savant voyageur en adressa à S. A.-* R. le prince de Bavière, ee prince, amateur passionné des beaux arts de l’antiquité, fît l’acquisition de cet amphithéâtre, dans l’espoir d’y trouver des mo- . numents; antiques dignes d’ètre ajoutés à sa riche et curieuse collection. On sait que c’est à ce prince qu’appartiennent les dix-sept belles statues d’ancien style grec découvertes il y a peu d’années dans l’ile d’Egine. . * . ‘
Vers la fin de février i8ao, un paysan grec nommé Georges travailloit à son jardin, à cinq cents pas de cet amphithéâtre \ et au-dessus des grottes sépulcrales creusées sur la droite de la vallée qui conduit à la mer; voulant aplanir le terrain du côté des rochers, il trouva quelques fragments de marbre, et en avançant, il arriva jusqu’aux murs de la ville, construits en partie sur ces rochers, et en pierres irrégulières; il y découvrit le \ . , porta succesivemcht lus noms tle Ryblis, tic Zephyria, de Mimallis, de Siphnus cl d’Acyton; on ne voit pns trop pourquoi Pline la regarde comme la plus ronde des Iles; car Naxos J'cst beaucoup plus. Après avoir joui de la liberté pendant plus de 3ept cents ans avant la guerre du Péloponnèse, ccttc ile finit par être ravagée de tond en comble la première année de lu quatre-vingt-onzième olympiade, l'an 4*fi avant Jésus-Christ, par les Athéniens, auxquels les Méliens uvoient refusé de s’allier contre les Lacédémoniens. Alcibiade lit porter un décret en vertu duquel tous les hommes furcut massacrés, et l'on réduisit en esclavage les femmes et les enfants. Quelques années après, Lysa mire s’étant emparé d’Athènes, chassa de Mélos les Athéniens qui s’y étoicnl établis, et y ramena une colonie lacédémonienne. Depuis cette é|>oque il n’est presque plus question de Mélos dans les auteurs anciens, et rien ne la distingua des autres ilea de la Grèce lorsqu’elle fut soumise au joug des Romains, ou lorsqu'elle fit partie de l’empire grec. Réunie en 1207 au duché de Nnxie par Mure Sanudo, premier duc de l’Archipel, elle en fut détachée dan> la suite, et y fut annexée de nouveau par Oispo, qui devint dixième duc de l'Archipel en s'emparant des états de Nicolas Carcerio, neuvième duc, qu’il fit assassiner à Milo. Vers le milieu du dix-septième siècle un Miliote, nommé Capsi, réussit à se faire rcconnoitre roi de Milo, et à s'y maintenir pendant trois ans; mais il fut pris en trahison par Jcs Turcs, qui le firent étrangler ù Constantinople. Voyez Jcs voyageurs cités plus haut; et Pline, Hùl. nat., I. IV, c. xxiti, I. XXXI, c. sxxi, 1. XXXV, c. xtx, l, lii , 1. XXXVI, c. xni; Strabon, J. X; Thucydide , 1. Il etV ; Plutarque, Fie» Æsilcibiadt et de £y sandre 'fiochart , Chou., p. 4.ïa.
cintre d’une niche carrée djenviron quatre pieds de large, qui étoit cachée par des ronces et des éboulements de terre ; quelques pierres de* taille qu’il rencontra, et qui sont d’une assez bonne défaite pour les constructions du pays, l’ayant engagé à fouiller plus avant, il parvint à déblayer cette niche à sept ou huit pieds au-dessous du sol; ce fut dans cet endroit qu’il trouva notre statue séparée en plusieurs morceaux, et trois petits hermès appuyés contre le mur du fonds de la niche, et mélés à d’autres fragments. Quoique le paysan ne connût pas tout le prix de sa découverte, cependant il vit que ce qu’elle lui offroit étoit plift précieux que des pierres de taille, et craignant qu'on ne le lui enlevât, il emporta chez lui et cacha dans une étable la partie supérieure de la statue, .dont il proposa aussitôt, et au prix le plus modique, l'acquisition à M. Brest, François, né en Grèce, et agent de France à Milo; celui-ci ne se fiant pas à ses connoissanecs, et n’osant pas faire cet achat, consulta M. Duvald’Ailly qui, s’étant rendu avec ses officiers à Milo, vit la statue presque au moment de sa découverte, et conseilla de l'acheter. Si l'on eût suivi sou avis, transporté à son bord avec précaution par les hommes de son équipage, ce précieux monument nous scroit arrivé sans aucune nouvelle dégradation, et dans l’état où il se tronvoit en sortant de terre. Pressé par M. Duvald’Ailly, 1’ agent écrivit à M. le marquis de Rivière, ambassadeur du Roi à Constantinople, pour lui faire part de la découverte et lui demander ses ordres; mais la lettre passa par Smyrne, s’y arrêta, et ne parvint que long-temps après à sa destination; et 1 on doit regarder comme un grand bonheur que pendant ces retards quelques voyageurs n’aient pas eu connoissance de ce trésor presque abandonné, et n’eu aient pas profité.
Sur ces entrefaites M. le capitaine Gauthier relâcha à Milo,
le 16 avril; M. d’Urville étant descendu â terre pour quelques excursions botaniques, apprit que l’on avoit découvert une . statue dont on parloit avec éloge ; il se hâta d’aller s’assurer du fait, et il vit dans l’étable la partie supérieure, et dans la niche, l’inférieure qui y avoit été laissée. Ces fragments lui parurent très beaux, et, quoique séparés l’un de l’autre, il pensa, d’après les trous d’un tenon et la disposition des draperies des ^deux morceaux, qu’ils appartenoient à une même figure. Quelques jours après M. d’Urville partit pour Constantinople, et fit présenter à M. le marquis de Rivière un rapport détaillé, très bien fait, et une description de la statue et des monuments trouvés par le paysan grec. D’après ces renseignements, monsieur l'ambassadeur, parmi les instructions qu’il donna à M. le vicomte de Marcellus, qui alloit visiter les Echelles et les établissements françois dans le Levant, lui recommanda défaire en son nom l’acquisition de la statue et des marbres antiques déterrés à Milo. Cette mission ne pouvoit être mieux confiée qu’à M. de Marcellus*, qui y déploya tout le zèle et toute l’intelligence que l’on pouvoit desirer, et qui, à beaucoup de fermeté et de liant dans le caractère, réunissant des connoissances variées, et parlant-avec facilité le grec moderne, pouvoit mieux que tout autre entrer en négociation avec les gens du pays, et écarter les obstacles qu’il pouvoit rencontrer, et qu’il rencontra en effet.
Peu s’en fallut que les intentions de M. le marquis de Rivière, et le zèle de M. le vicomte de Marcellus ne fussent trompés dans leur attente, et que la statue ne fût perdue pour la France. Après le départ de M. d’Urville, et malgré les promesses qui lui avoient été faites, ainsi qu’à l’agent françois, d’attendre la réponse de monsieur l’ambassadeur, les primats de l’ile résolurent de rompre le marché entamé avec le paysan grec, et d’envoyer à
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Constantinople la statue à un prince grec en grand crédit alors, et qui depuis quelque temps, soit par goût, soit par spéculation, étant assez curieux d’antiquités grecques, pouvoit savoir mau- . vais gré aux primats de ne lui avoir pas offert celle qu’on venoit de découvrir. Ce prince grec a été enveloppé dans le désastre de sa malheureuse famille, et ses procédés n’ayant pas été très délicats dans l’affaire dont il s’agit, je crois devoir me dispenser de le nommer. Au moment où M. de Marcellus arrivoit a Milo, le a3 mai , à bord de la goélette X Estafette t commandée par M. Robert, il eut la douleur de voir passer la statue qu’un canot trausportoit, à bord d’uu brick raya ou grec marchand couvert du pavillon turc. Un instant après, M. Brest s’étant rendu à bord de l'Estafette, apprit à M. de Marcellus que tous ses efforts ayoient été iuutiles, et que les primats a voient vendu ia statue à un prêtre grec qui la faisoit partir pour Constantinople, et comptoit l'offrir en hommage au prince grec, dont il espéroit pouvoir par ce présent se ménager la bienveillance.
M. de Marcellus engagea M. Robert à empêcher le brick grec d’appareiller; mais les vents étant heureusement contraires, on n'eut pas besoin de recourir à cet expédient pour différer le départ du chef-d’œuvre qu’on vouloit nous enlever.
M. de Marcellus descend à Milo, rassemble les primats, leur montre son firman, leur parle avec force de l’inconvenance de leur conduite, de leur manque de foi dans leurs engagements avec la France, du mauvais effet que cette manière d’agir de- - voit produire dans les relations commerciales avec Milo; il est même obligé de les menacer d’avoir recours à la force,* ayant cinquante hommes d'équipage, pour maintenir un marché qu’on vouloit rompre par la force. Enfin, après une longue résistance et plusieurs pourparlers qui durèrent deux jours, et pendant les-
quels le prêtre grec refusa, même avec violence, à M. de Marcellus et aux officiers de l’Estafette, de les laisser monter à bord du brick raya pour voir la statue, les primats, malgré la crainte très fondée que leur inspiroit le ressentiment du prince grec, se rendirent aux raisons de M. de Marceljus, qui se hâta de conclure le marché avec le paysan grec, et de lui donner quelques centaines de piastres turques au-delà de ce qu’il demaudoit;
quoique celui-ci, voyant les succès des marbres dont il étoit
propriétaire, et les débats qu’ils occasionoient, eût déjà beaucoup élevé ses premières prétentions.
Heureux d’être sorti vainqueur de cette lutte, et fier de la conquête qu’il venoit de foire pour la France, M. de Marcellus fit* enlever du brick raya la statue, sur le prix de laquelle le prêtre grec n’avoit donné qu’un léger à -compte, qui lui fut rendu, et il la fit transporter à son bord. Il vit enfin ce chef-d’œuvre, qu’il n’avoit acheté que sur sa réputation, et dont la beauté, au-dessus de ce qu’il avoit espéré, le dédommagea de toutes ses peines. Ces morceaux précieux et les différents fragments furent cousus dans des sacs de toile, et amarrés dans l'entrepont de la goélette avec les plus grandes précautions; ils n’ont été exposés à aucun déplacement et à aucune avarie pendant plus de quatre mois qu'ils y ont séjourné.
En sortant de la rade de Milo, le a5 mai, l’Estafette rencontra la corvette X Espérance , montée par M. Je baron Desrotours, commandant la division du Levant; et M. de Marcellus apprit qu’il venoit à Milo pour acheter la statue, d’après les conseils de M. Fauvël, à qui la vue d’un simple croquis avoit pour ainsi dire révélé tout le mérite de cette superbe découverte.
M. de Marcellus ctoit à peine parti de Milo , que le prince grec arriva dans File de Siphauto.'Iustruit de l’importance du
chef-d'œuvre qui lui étoit enlevé, il fit venir les primats, les maltraita et les condamna à une amende de 7,000 piastres; il se permit même des propos peu convenables sut les François. M. de Marcellus en ayant eu connoissance, en fit part a M. le marquis de Rivière, qui s’en plaignit au grand-visir et au divan. Le prince grec, sévèrement réprimandé, reçut l’ordre de rendre les 7,000 piastres, et il devoit à son retour être condamné à en payer 80,000. Un rescrit de la Porte, publié à Milo et dans toutes les iles de la Grèce, ordonnoit de favoriser les François dansleurs transactions et dans les acquisitions qu’ils desireroient faire de monuments antiques. Transportée à Rhodes, à Chypre, à .Seydc, à Acre, à Alexandrie, la déesse y reçut les hommages des \ oyageurs qui pareouroient ces contrées; et retrouvant pour ainsi dire une nouvelle vie dans ces mers qui l'avoient vu naître, elle voguoil encore en triomphe et avec charme vers Rhodes , Chypre, et les lieux qui lui ctoicnt chers.
En passant à Athènes, M. de Marcellus reçut de ses soins une douce récompense, qu'il regretta de ne pouvoir partager avec M. d’Urville; il eut un grand plaisir à montrer sa conquête au Nestor des antiquaires f’rnuçois , à M. Fauvel, cet explorateur infatigable, qui, comme il le dit lui-même, est le seul débris encore debout en Orient de cette brillante ambassade de M. le
comte de Clioiseul, dont le nom et la mémoire se rattachent à tous les beaux monuments antiques qu’il nous a fait connoitre. M. Fauvel ne put se lasser d’admirer notre statue, et il déclara n’avoir rien vu qu’on pût lui comparer depuis plus de trente ans qu’il habite Athènes et qu’il parcourt la Grèce. On a su depuis que, sur là réputation qui s’etoit répandue de la beauté de ce chef-d’œuvre, des Anglois et des Hollandois étoient partis de Malte et d’autres eudroits-pour Milo; mais heureusement ils
arrivèrent trop tard. Quelque temps après, qu'on l’eut débarqué à Marseille, M, le marquis de Rivière, qui avoit su en apprécier tout le mérite, le fit venir à Paris, et en fit hommage à Sa Majesté; noble hommage digue d'un souverain dont la main bienfaisante, effaçant chaque jour les traces delà guerre, et consolant les beaux -arts des pertes qu’elle leur a fait éprouver, leur ajoute un nouveau lustre par sa munificence, et qui, au milieu de scs soins paternels pour le bonheur de son peuple, faisant servir à l’embellissement de la France, à laquelle le ciel l’a rendu, le repos de la paix qu’elle doit à sa sagesse, fait renaître pour les arts les siècles de François I" et de Louis XIV. Peut-être un jour une médaille consacrera-t-elle cette importante acquisition qui , en enrichissant le Musée royal de France d'un chef-d’œuvre que peuvent lui envier tous ceux de l’Europe , doit tenir une place remarquable dans l’histoire des beaux-arts de l'antiquité.
Je ne crois pas pouvoir mieux terminer ce qui a rapport à la partie historique de la découverte de notre statue qu’en faisant connoitre l’état dans lequel elle est arrivée à Paris.
Cette figure a 2 mètres 38 millimètres de hauteur, 6 pieds 3 pouc. 3 lig. ’ ; elle est d’un beau marbre de Paros à petits grains
(1 ) Si elle é toit entièrement droite, elle -aurait 6 pieds 5 pouces 3 ligues : en prenant pour la hauteur de la tête deux fois la longueur d'une ligne tirée de l'angle intérieur de l’œil jusqu’au dessous du menton, l'on trouve qu'elle a 9 pouces de hauteur, l'épaisseur des cheveux et l'ouverture de la houelie ne devant pas y être comprises, et la statue a huit tètes et 0,35 de hauteur ou de proportion. La Vénus de Médicis a huit tètes et un peu plus d’un quart de proportion. Lit Diane à la Biche, en déduisant de sa mesure totale In hauteur de scs cheveux et de sa chaussure, l'ouverture de la houelie, a 5 pieds 1 1 pouces 10 lignes, et 8 têtes 0,97, bien près de 9 tètes de proportion. L'Apollon du Belvédère est exactement de la même proportion que notre Vénus ; la grandeur de sa tête, en ne comptant pas le nœud qui couronne le sommet de la chevelure, et supposant la bouche fermée, est la même que celle de la Vénus de Milo ; si l’on déduit de la hauteur totale du dieu celle des cheveux, l'ouverture de la houelie. et l'épaisseur de sa chaussure au talon, il'n’a que
et que les sculpteurs désignent sous le nom de grechetto. Il a reçu du temps un tou doré très harmonieux et auquel a pu contribuér, ainsi que le pense M. Quatremère de Quindÿ, l’espèce de préparation, d'encaustique, circumlitio de Pline, dont les anciens sculpteurs se servoient pour conserver leurs ouvrages et les préserver des atteintes de l’air. ' . ' -
La statue étoit divisée en deux morceaux principaux qui, bien aplanis sur les faces qui se touchent, étoient réunis autrefois par un fort tenon , et dont le joint, la partageant horizontalement vers le milieu du corps, est à deux pouces sur la droite, et à cinq sur la gauche au-dessous du commencement de la masse de plis qui enveloppent la ceinture. C’est à ces deux grandes divisions qu’il convient de rapporter les fragments qui en faisoient partie.
Sans parler des groupes qu’à cause de leur grandeur, ou pour
(i pieds 5 pouces 3 ligues, ce qu'aurait la Vénus île Milo >i son corps n’étoit pas un peu courbé.
11 s*«*st glissé une Imite d'exactitude dans les mesures de l’Apollon données par M. Srhweighamiser (loin. I., p). w de l'excellent ouvra (je sur les Monuments antiques tlu Musée dont le texte, à partir de la planche XL, est dû à M. Louis Petit Kadel.) A la fin de l'article de l’Apollon du Belvédère, pag. .(<*, on lit "Sans la plinthe il a a mètres et i décimètre de • haut (6 pieds 6 pouces). On a remarqué que le pied droit, quoiqu’un peu plié, éloif « plus long que le pied gauche; celte différence est de fi millimètres et detnr (3 lignes) sur « 3i centimètres et i millimètre ( 1 1 pouces 6 lignes). » IVahord la hauteur totale de l’Apollon , prise au-dessus du nœud de cheveux , est de 6 pieds 8 ponces a lignes. C’est le pied gauche qui est plié et non le droit, et ensuite celui-ci est d’un pouce plus court que le gauche, qui a été mis eu proportion avec la jambe qui est d'un pouce plus longue que la droite : il y a aussi une différence de près d’un pouce et demi entre la longueur de l'épaule gauche à partir du cou et celle de l’épaule droite. Je ne chercherai pas à discuter ce qui a pu occasioiicr ces irrégularités dans un chef-d’œuvre d’un ordre aussi relevé, et * qui les rachète par tant de beautés; «t je ne fais remarquer l'inadvertance de M. Schweighaeuser que pareeque son ouvrage est classique, et que son autorité pourrait induire en erreur sur les mesures et les proportions de l’Apollon du Belvédère.
plus (Je facilité dans l’execution, on formoit ordinairement de plusieurs morceaux, ainsi qu’on l’a pratiqué pour le Laocoon, qui en réunit six et non trois comme on l’a imprimé dernièrement, on connoit quelques statues, mais en très petit nombre, qui ne sont pas d’un seul bloc : il n’en existe pas de ce genre dans le Musée royal; et je crois que les autres n’en peuvent
guèi'e citer. On voit dans la collection du comte de Leicester
à Holkham dans le comté de Norfolk, une très belle statue de Diane qui est de deux pièces. Il me semble donc que d’après la rareté de ces-exeinples , qui n’offrent pas de statues au-dessous de la taille colossale, et remarquables par leur beauté, dont le corps soit fait de deux morceaux; il me semble, dis-je, que*, sans être tout-à-f ait étranger aux arts , on a pu, dans le premier moment, être étonné qu’à dix ou douze lieues de Paros, et près d’autres îles si abondantes en marbre, un sculpteur habile en ait employé deux blocs pour faire une statue à laquelle il paroit avoir mis tous scs soins; et l’on peut sans s’indigner, supporter l’idée que cette circonstance dans le travail ait, au premier coup d’œil, jeté sur l’originalité de notre statue quelques doutes , qu’un examen plus approfondi doit avoir dissipés.
Quant h moi, j’avoue franchement qu’à la première inspection, et avant d’avoir pu examiner à loisir la statue, dont les morceaux, alors séparés, ne me perraettoient pas encore de me rendre bien compte de tout son ensemble et de ses détails, j’a-
• vois éru que la beauté de la partie inférieure n etoit pas en harmonie avec celle du haut du corps; et je pensois que la statue ayant été brisée dans une des révolutions qui ravagèrent Mélos,
* la partie inférieure s’étoit peut-être perdue , et quelle avoit été restituée par un sculpteur moins habile que celui à qui on devoit le reste de la figure; alors on expliquoit facilement les deux
morceaux dont elle est formée. Mais après avoir vu cette figure dans son ensemble, et l’avoir considérée sous tous les rapports, je me suis convaincu facilement que la partie inférieure étoit d’accord avec la supérieure, et que les draperies, d’un style large et d’un bon travail, étoient, ainsi que le pied, très beau de forme, de la même main que le haut du corps; enfin que cette statue, par une raison quelconque, avoi.t été faite de deux pièces, quoique les exemples de cette manière d’opérer par assemblage soient rares , ainsi que nous l’avons dit, dans des statues au-dessous de la taille colossale. L'on sait bien que dans les premiers temps de l’art en Grèce, et sur-tout en Egypte, lorsque la sculpture ne procédant que d’après des mesures et des types donnés, et offrant plutôt des emblèmes que des représentations fidèles de la nature, travailloit pour ainsi dire mathématiquement, et qu’une statue formée de lignes droites, ressembloit à une figure de géométrie : l’on sait, dis -je, et l’on comprend qu’un scidptcur, et même que plusieurs, se réglant d’après une espèce de patron, comme les maçons dans leur appareil de pierres , ont pu travailler séparément , et même éloigués les uns des autres, les diverses parties d’une statue, qui pouvoient très bien s’ajuster les unes avec les autres. En voyant celles de l’Egypte en général, et leurs formes droites, carrées, sans mouvement , on sent que l'du pourroit. en établir le plan à différentes hauteurs; et s’il étoit tracé et cotté avec soin, on reproduiroit les mêmes figures avec une exactitude assez rigoureuse. Mais je ne pense pas que l’on puisse supposer qu’un statuaire grec du bon temps de l’art ait pu ou voulu opérer ainsi, et qu’il ait mis aux points, et exécuté séparément les deux parties d’une statue, qui, u étant pas colossale, pouvoit se manier facilement; car dans ce que je viens de dire, on croira
aisément que je n’ai- pas pu comprendre les colosses ou les statues d’or et d’ivpii'e, et les ouvrages de bronze d’une certaine époque, qui s'exécutaient par des procédés différents de la statuaire en marbre, et pour lesquelles on étoit obligé d’avoir recours aux assemblages. Notre statuaire aura réuni deux blocs, et les aura travaillés comme si son ouvrage eût été d’une seule pièce.
Malgré l’opinion de quelques personnes qui pensent que ce que nous possédons de la sculpture des anciens, suffit pour classer et déterminer, d’après leur style, les productions des différentes époques des écoles qui ont illustré la Grèce pendant plusieurs siècles , je ne puis m’empécber de croire avec des hommes dont la sagacité égale le savoir, et à qui aucun des monuments antiques n’est étranger, que ce qui est venu jusqu’à nous- des ouvrages des beaux-arts de l'antiquité, doit être très peu de chose auprès de ce qui ne nous est pas parvenu. Que de chefs-d’œuvre ne nous sont connus, et même imparfaitement, que par les descriptions, de Pline et de Pausaniàs; et il étoit sorti des ateliers de Praxitèle et de Lysippe plus de statues que n’en offrent toutes les collections de l’Europe. La plus grande partie de celles qui ont eu le plus de célébrité étoit en bronze, en or et en ivoire. Que nous en reste-t-il? Rien des unes, et presque rien des autres. Les sculptures du Parthénon sont de beaux morceaux de l’école de Phidias; mais n’étaut pas de lui , elles ne peuvent nous donner une idée exacte de son propre tra vail; et si Alcamène les a dirigées sous la surveillance de son maître, ainsi qu’on le pense, on ne pourroit pas même assurer qu’il y ait mis la main. On voit évidemment, sur-tout dans les métopes et dans les bas-reliefs de la Cella, qu’un.grand nombre d’artistes, et de mérites bien différents, y ont travaillé; et ces
ouvrages, dont la première idée peut être de Phidias, n’ont été exécutés que comme sculpture monumentale, et propre à l’architecture. Nous les admirons à juste titre comme ce que nous possédons de plus certain pour l’époque et le lieu , de plus grand, de plus beau , et de plus près de la nature parfaite, moins encore par la correction du dessin que par le sentiment qui les anime; mais que seroit-ce si tout-à-coup quelques uns des chefsd’œuvre de Phidias, d’Alcamène, de Polyclète ou de Praxitèle, et de tant d’autres sculpteurs admirés de l’antiquité, pouvoient paroitre à nos yeux, et nous dévoilant d'une manière positive les caractères qui distinguoient entre elles les écoles d’Athènes, de Sicyone et d’Ionie, nous faisoieut corinoître les divers degrés 'de perfection auxquels elles étoient parvenues dans les différentes époques de leur brillante carrière, et nous révéloient les merveilles du siècle de Périclès ou d’Alexandre-le-Grand ?
. Il paroit donc que nous sommes malheureusement loin d’être assez riches en statues antiques pour pouvoir porter un jugement positif et irréfragable sur les styles des différentes époques et des diverses écoles; il y a trop de lacunes dans la cliaine qui les unissoit, pour réussir à en rassembler tous les anneaux. Et c’est bieu autre chose encore lorsqu’entrant dans les détails, l'on prétend décider , à quel grand maître l'on doit attribuer tel ou tel ouvrage ; ce sont de ces points sur lesquels , ce me semble, nous ne pouvons avoir que des données très vagues, et qui n’offrent pas la solution de nos incertitudes; et peut-être n’y a-t-il personne à qui il soit permis d’être assez hardi pour affirmer qu’un ouvrage antique est de Praxitèle ou de tel autre maître, lorsqu’on voit avec quelle circonspection M. Yisconti et M. Quatremère de Qijiney présentent leurs opinions sur de pareilles matières. On est souvent embarrassé de décider entre des ar*
listes modernes dont la manière doit nous être plus familière'; tpi’est-ce donc lorsqu’il s'agit des chefs-d’œuvre des maîtres de l’antiquité, que nous ne connoissons que par les écrits souvent très obscurs des auteurs anciens, qui avouent eux-mêmes que plus d'une fois ils ont confondu les ouvrages d’un artiste avec ceux d'un autre? L’indécision s’accroît encore lorsque l’on pense que les noms des auteurs de chefs-d’œuvre que nous mettons au premier rang, tels que ceux du Torse du Belvédère, du Héros combattant (Gladiateur Borghèse), ne se trouvent pas dans les auteurs anciens, et que nos plus belles statues, l'Apollon du Belvédère, la Diane de Versailles, le Mercure du Capitole, et tant d’autres, nous sont parvenues sans qu’on sache à qui on les doit, ni même l’époque qui les ont vu naître, et sans même que l’on puisse en trouver les su jets indiqués d’une manière vraisemblable dans les auteurs anciens. C’est donc avec raison que l’on s’estime heureux lorsqu’il est à présumer qu’une statue est une copie antique exécutée par une main habile d'après un original célèbre..
On parle souvent d’originalité au sujet des plus beaux restes de l'antiquité. C’est un grand mot, très imposant ; mais y attachet-on bien toute sa valeur? Si on entend par originalité la première-exécution d un sujet par un artiste qui n’en a trouvé que dans son imagination la première pensée et la manière de la rendre sans avoir recours à d’autres ouvrages antérieurs, il est bien difficile alors d'établir l'originalité, ce caractère, que le génie sait empreindre a ses productions, et qu’il ue doit qua ses inspirations, vu le nombre prodigieux des mêmes sujets qui semblent avoir été le patrimoine des beaux-arts, et qui ayant été traités par une foule d’artistes dont les ouvrages pour la plupart n'existent pins, 11e nous ont pas laissé de termes de coih-
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*» parais on , et ne nous fournissent pas les moyens de remonter jusqu’au véritable original. La beauté d’une statue supérieure même à celle de toutes les autres qui présentent le même sujet, ne nous autorise pas à la croire cet original , puisque celles qui offroient le même type nous manquent. En effet, quelque beau que soit l’Apollon Saurochtone, et fut -il même la plus belle statue qui existât, il ne pourroit pas être regardé comme l’original fait par Praxitèle , puisque Pline nous apprend qu'il étoit en bronze, et que le nôtre est en marbre. Ainsi la beauté, le style, le travail, sont pour des yeux exercés des preuves non équivoques de l’antiquité d’une statue, et peuvent même, avec quelque raison, et d’après des analogies avec des ouvrages d’une date certaine, la faire placer à une époque plutôt qu’à une autre : mais ce n’est point une preuve positive de son originalité dans le sens où nous venons de l’entendre.
11 me semble d’ailleurs qu’il est difficile de contester qu’il n’en est pas des caractères de l'originalité en sculpture comme de celle de la peinture, qui, par la nature de ses procédés et des matières qu'elle emploie, peut se livrer avec facilité et même avec fougue, dans les productions de son génie, à toute la verve «le ses pensées : alors, quelque habile que soit le copiste, enchaîné par les entraves de l imitation, ayant même à combattre sa propre inspiration, ou celle qu’il doit à son modèle, il se décèlera, soit par la timidité ou la hardiesse de sa touche, par ses négligences, et même par plus de correction; et cependant souvent les connoisseurs les plus habiles s’v trompent.
Mais fl n’en est pas de même de l’imitation ou de la copie eu sculpture : quand on connoit les procédés pénibles, la marche lente et presque géométrique de cet art, du moins dans la plus grande partie de son travail, ou sent que ces expressions de
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touche facile , de faire hardi , de timidité de copiste, n’ont plus la même valeur que dans la peinture. Il est bien entendu qu’il est question d’un sculpteur de talent qui voudroit répéter l’ouvrage d’un autre habile maître. Le marbre dur et revêche ne se prêtant pas avec la même complaisance que la couleur et le pinceau à l'impulsion, et pour ainsi dire aux volontés de la main, ce n’e$t qu’avec calme, et une patience qui exclut toute espèce de fougue, que l’on peut lui donner du sentiment; et l'on sait combien de temps il en coûte au sculpteur pour rendre ce qiti paroit exprime avec feu, et qui n^ demanderait qu'un coup de pinceau pour naître sous la main du peintre, et avec quelle timidité et . quelle précaution son ciseau produit ce que Tou croiroit des hardiesses.
Les siècles ne voient paraître que bien rarement de tes sculpteurs que la nature, prodigue de ses faveurs, ait doués d'une assez grande puissance de génie, d’un savoir assez consommé, et d’une hardiesse de main assez sûre, pour oser ce que l'on rapporte de Michel-Ange, qui, sans modèle préparatoire, faisoit naître sous son ciseau-la statue que son imagination voyoit x-enfermée dans un bloc de marbre , et qu’il délivroitpour ainsi dire de ses entraves. - De pareils ouvrages, créés avec une si prodigieuse facilité d’exécution, offriroient sans doute des touchés d’une hardiesse et d'une fierté de faire difficile, elrnème impossible à imiter, et dont la copie, se trahissant parla contrainte de l imitation, laisseroit à découvert tous les efforts vainement employés pour rendre cette liberté de main. Mais il n’en est pas ainsi des ouvrages de sculpture en général, sur-tout de celle en marbre: une statue originale de cette substance n’est déjà, pour ainsi dire, qu’une imitation d’un premier modèle en terre ou en plâtre; et quel que soit le talent d’un sculpteur, ce ne sera qu’avec beau-
coup de peine qu’il parviendra à reproduire la souplesse et la touche facile de son premier modèle, formé d’une matière qui . obéit plus facilement que le marbre à la main qui la travaille.
Le copiste habile n’a donc pas besoin pour la sculpture d’autant de talent que pour la peinture : les obstacles pour approcher de son original sont d’autant moins grands, que celui-ci a été produit avec plus de peine et moins de liberté d’exécution. Si en terminant sa copie il u’y met pas toutes ces perfections qui tiennent au sentiment et à la délicatesse de la main, il peut cependant parvenir à faire illusion, sur- tout si, comme il arrive pour lés ouvragés de l’antiquité, cet original ayant disparu , né peut pas servir à établir le parallèle. Il devient alors très difficile, si ce n’est impossible, de décider sur l'originalité, d’autant plus que les ouvrages anciens (je parle des. Grecs, qui ont servi de modèles aux Romains), traités d’après un même système, un même esprit, un goût assez généralement suivi, ont entre eux de grands rapports dans le style et dans le travail, malgré les différents degrés de beauté. Et n’est-ce pas à ces divers degrés de beauté que nous devons nous attacher pour les admirer, et nous pénétrer de leur esprit, sans prétendre assigner ces cliefs-d’.œuvre à tel ou à tel maître, qui nous trouveroit peut-être très hardis d’oser décider ce qu'il n’auroit pas hasardé pour ses contemporains ? G»r parmi les statues antiques, .que de chefs -d'oeuvre entre celles qui sont évidemment des copies. ou des répétitions, et que d’ouvrages médiocres, qui peut-être sont des originaux, qu’on n’a pas trouvés dignes d’étre répétés! Et ne pourroit-il même pas y avoir. des copies supérieures à leurs originaux, lorsque ceux-ci, n’ayant que le mérite de l'invention et de la pose , ont été copiés ou reproduits par des maîtres plus habiles que ceux dont ils ont embelli plutôt qu'imité la pensée t*
Mais revenons à l’état de notre statue en reconnoissant que les deux blocs dont elle est formée ne décident ni pour ni contre dans la question de son originalité. La tète n’a jamais été séparée du corps, ce qui est rare dans les statues antiques; le nœud de cheveux s’étoit détaché, et peut-être récemment, il a été facile de le replacer; le nez a été cassé, et a voit perdu environ deux cinquièmes de sa longueur; mais les narines existent, et les nez grecs variant peu de forme , on peut aisément le rétablir. Le menton et la lèvre inférieure n’ont éprouvé que de légères égratignures; et le reste de la tète seroit intact si les lobes des oreilles n’avoientpas été brisés , sans doute pour en arracher les boucles d’oreilles en or ou en pierres précieuses qui y étoient suspendues, ainsi qu’on le pratiquoit souvent aux tètes de plusieurs divinités, et dont on voit encore les traces. La poitrine et le devant du corps n’ont presque pas souffert des ravages du temps ; ils ont en grande partie conservé le velouté de la peau et la fraîcheur du travail de l’outil. Par-ci par-là quelques légères lésions ne sont dues qu’à des coups de pioche donnés dans la fouille faite sans précaution, et qui ont aussi enlevé l’extrémité du sein gauche. Les épaules ont été plus endommagées que le l’este; les traces des cordes , dont oh avoit lié la statue , et qui «voient sali le marbre, indiquoient qu’elle avoit été traînée le long du rivage pour la conduire à bord du bâtiment grec : et c’est dans ce fatal trajet que les épaules et quelques parties du dos et des hanches ont été froissées ; le marbre a même été étonné et enlevé , sur chàque épaule, dans mie largeur de quelques doigts.
Mais le tort le plus grave qu’ait éprouvé notre statue , c’est la perte d’une partie de ses bras, perte qui met et mettra longtemps et peut -être, toujours à la torture les antiquaires et les artistes, dont l’Imagination cherchera, d’après ce qui reste.de
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ces bras, à restituer ce qui leur manque; le droit ne s’est conservé que depuis l’épaule jusqu a quelques pouces au-dessus du coude; et ce ne doit être que dans des temps barbares que l’on a pu songer à y ajuster un bras informe trouvé avec la statue. Cependant comme il n’y a à la partie antique aucun indicé ni de tenon ni de scellement, et que la cassure en est nette, il est très probable que la restauration n’en a jamais été exécutée.
On croyoit que le bras gauche manquoit en entier; mais en passant à Milo pour s’assurer par lui-même de tout ce qui avoit rapport à sa statue, et aux localités qui pouvoient faire concer voir l’espoir de quelques nouvelles découvertes soit de débris appartenants à la Vénus, soit d’autres monuments, M. le marquis de Rivière a fait faire de nouvelles recherches, et l’on a heureusement trouvé les fragments d’un bras et d’une main, qu’à la qualité du marbre, au travail, on peut croire avoir appartenu à notre Vénus ; et l’on voit par les trous du tenon et par l'arrachement, que le bras y avoit été fixé. Ce morceau comprend une partie du biceps, et jusqu’à deux ligues au-delà de la saignée; mais l’épaule, à l’endroit de son attache, a été brisée; et c’est même ce qui a empêché jusqu’à présent de remettre en place ce fragment, qui ne peut s’adapter qu’en rétablissant ce qui manque à l’épaule. - ’
Puisque cette statue a été faite de deux blocs, il me paroit facile d’expliquer pourquoi dès l’origine ce bras n’étoit pas du même morceau que le corps : en supposant , comme cela est probable, les deux blocs carrés et de la même grosseur, on verra que l’à-plomb de l’épaule gauche est dans la même ligne, ou àpeu-près, que le dehors de gauche de la partie inférieure : alors il étoit indispensable que le bras fut ajouté , étant par sa position en dehors de cet à -plomb , ce qui n’a pas eu lieu pour le
bras droit. Ces observations de détails, qui peuvent paroitre minutieuses, sont nécessaires pour aider dans les idées que l’on pourroit se former sur la direction de ce bras. '
Au-dessus de la hanche droite et à la hauteur du coude on voit un trou d’uti pouce et demi environ en carré sur deux de profondeur; il n’est pas douteux que ce trou n’ait été destiné, car peut-être n’a-t-il pas servi, à y mettre un tenon pour soutenir l’avant-bras, lors d’une des restaurations maladroites qu’on eu vôulut faire à une époque que l’on ne sauroit déterminer, mais qui tient probablement aux temps oii les arts étoient en décadence ou tout-à-fait déchus. , .
Si nous passons à la partie inférieure de la statue, quoiqu’au premier aspect elle paroisse très dégradée , nous verrons qu’elle a moins souffert que l’autre; que les grandes masses des plis existent en partie, et qu’il n’y manque que quelques détails, qu’une main adroite et familiarisée avec les draperies autiques peut facilement réparer; il s’étoit détaebé de la hanche droite et de la gauche une partie des plis qui les recouvrent, et on les y. a rajustes sans difficulté. Mais il y a du côté droit un morceau assez considérable, dressé sur toutes ses faces, et qui s’encastre de niveau entre la partie supérieure et l’inférieure, jusqu’au tenon qui les assujettissoit. J’ai entendu dire que l’ou avoit peut-être ménagé ce.vkle pour pouvoir plus facilement couler du plomb dans le trou du tenon et le sceller; on auroit ensuite fermé ce vide avec ce morceau. Mais il ne me semble pas probable que l’on ait été assez maladroit pour avoir recours à une pareille opération, lorsqu’il étoit bien plus simple d’eulever la partie supérieure, d’y placer le tenon, et, après avoir préparé le trou , d’y couler le plomb, et de bisser descendre le bloc pour le sceller. Il me paroit donc très naturel de croire qu’une partie de la
hanche droite, ayant été cassée et perdue, ou trop divisée pour être bien rajustée, on l’a restaurée en y adaptant un autre morceau. Le marbre ne contient pas assez d’humidité pour que l'on ait cru nécessaire de ménager des évents pour prévenir les effets de la vaporisation; et l’on voit que l’on n’cst pas oblige de prendre cette précaution pour sceller avec du plomb des pièces de fer dans des pierres moins Sèches que- le marbre : -quant aux bavures du métal qui eussent pu rester entre les deux blocs, d'étoit facile de les éviter eu ne coulant que ce qu’il falloit de plomb pour sceller le tenon à l’endroit évidé, sans en dépasser les bords.
Le pied droit, qui est très beau, n’a perdu que l’extrémité du pouce. Parmi les fragments trouvés avec la statue il y avoit un pied gauche d’un très bon travail, et qui a appartenu à une autre figure: on ne conçoit même pas (pie l’on ait jamais cherché à l’adapter à notre statue, car il esL d’une plus petite proportion, et il est chaussé d’une sandale, tandis cpic le pied droit est uu. ’ * ■ . ' ■ • V < v .
La plinthe briscè avoit été restaurée avec un morceau de marbre d’un grain un peu plus gros, et qui porte une inscription. On verra dans un autre endroit ce que je pense de cette inscription, et que je ne puis adopter l’opinion de M. Quatremère de Quincy, qui la regarde comme insignifiante. 11 est très possible et même probable que je me trompe en m’écartant de l’avis d’un homme tel que l’auteur du Jupiter Olympien que depuis long-temps je suis habitué à Suivre -comme un guide sûr dans la carrière des beaux-arts et de F antiquité; mais il me paroit prouvé, presque mathématiquement, que Cette inscription est très importante, et nous y reviendrons.
Des tr.ois hennés de petite proportion découverts avec notre
Vénus , le plus petit est un Mercure, les deux autres sont Hercule jeune et Bacchiis indien; le earactère-el le travail eu sont bons; et , quoiqu’on assez mauvais état , Us ne sont pas sans mérite. Les trous carrés pratiqués de chaque côté des gaines de ces liermès , -à environ trois pieds de terre, indiquent qu’ils ont servi d'ornements et de supports à une-berrière, ainsi qu’on le voit dans des monuments et des peintures antiques ; vers le milieu de leur hauteur, des traces témoignent qu’on y avoit figuré en bronze les signes de leur sexè. Ces bermès semblent d’ailleurs •avoir rapport à une inscription en grands et beaux caractères, que l’on a trouvée sur une dalle épaisse de marbre, que ses dimensions pourroient faire croire avoir été placée au-dessus de la niche; elle est en dialecte dorique; il y est question d’Hercule et de Mercure; la voici telle que M. d’Ur ville me l’a communiquée, et telle qu’il la rapporte daussa notice sur l’expéditiou de M. Gauthier. M. Marcellus et d’autres l’ont copiée de la même manière:
. AKXEOSATÏOYYIIOr Y . . . . A2
* TANTëëSëAPANKAITO.'. . . . .*
> epmaihpakaei • Z • • .
Ne voulant pas entrer en discussion sur cette inscription qui n’a pas de rapport direct à notre sujet, je me coutenterai de dire qu’ou pourroit la restituer en partie ainsi: .*
BAKXEOZ ATIOY YII<)rYMNA2lAPXHZA2 ’ '*
TAN TE E3EAPAN KAI TON ÜPONAON • v ËPMÀI HPAKAEI
Bacchéus, fils d’Atius, après avoir été sous'-gymnasiarque, (a /ait, rétabli ou consacré ) , l’exèdre et le pronaos eu l’hon-
nçur de Mercure et d’Hercule \ Si l’on étoit sûr à n’en pouvoir douter que cette statue, ces liermès, cette inscription, eussent' été toujours à la même place, on en pourroit tirer quelque induction, et rechefcher ce que pouvoientêtre cette exèdre et l’édifice dont elle faisoit partie; on regretteroit que Tou n’ait pas examiné scrupuleusement la muraille, et si quelque arrachement, quelque reste ne donneroient pas des indications qui pussent faire eonuoitre la forme du bâtiment dont la niche faisoit peut-être le fond; et l’on pourroit penser que la
( i) Si le premier mot étoit colui cjue ju suppose , il devroit être écrit bakxeios, Bacchius-
On le trouve ainsi (tans plusieurs inscriptions. Et ne se pourroit-ii pas que ce Tût une faute de l’ouvrier qui a gravé les lettres? Ces fautes ne sont pas rares dans les inscriptions , où souvent des lettres sont oubliées ou mises les unes pour les autres. la» restitution ton nroNAON n’est pas positive, et ou trouveroit d’autres parties d’un temple ou d’un édifice qui. peuvent avoir été rétablies ou consacrées aussi bien que le pronaos ou l'entrée , telles que Ifi péristyle, qui, à ce qu'il paroit, étoit ordinairement près de l’exèdre, salle on endroit souvent à découvert, entouré de sièges, et qui servoit ù des réunions. Mais rien aussi ne s’oppose à ce que ce soit le pronaos, ainsi qu'on le voit dans une inscription latine de Gruter, p. 173-3, où on lit : EXSEDRA.M ET PllONAON.
Ces hennés carrés remontoieut à l’origine de la sculpture , et rappeloient le temps où de simples poteaux de bois ou des blocs de pierre grossièrement équarris servoient à représenter les dieux, il est même à croire que Mercure ou Hermès Rit une des premières divinités que les Grecs offrirent sous cette forme, puisque l'on a quelquefois employé le mot d’henhoglyphù/Ue , l’art de faire des herniés, pour désigner la sculpture en général. On plaçoit ordinairement à l'entrée des gymnases et des palestres auxquels présidoit Mercure sous le titre d'Enagonios (voyez l hurmès du Musée , n° q 3 ) , de ces figures terminées en gaines, que les Athéniens surnommoient aeôloi ou sans pieds, lorsqu’elles o'étoient composées que d'une tête sur uu cippe alongé et carré, tandis que d'autres avoient des pieds, ainsi qu’on le voit à i'Hcrinérnclc du Musée royal, n° 309. Ces figures, dans les stades, servoient de bornes qui fixoienile point de départ pour les courses. On y attachoit des cordes , balbides, qui , en tombant , donnoient aux athlètes le signal de s’élancer dans la carrière. Hercule, fondateur des jeux olympique* , et ù qui ces brillantes solennités dévoient plusieurs exercices athlétiques, mériioit bien d’être placé dans les stades et dans les palestres, et en le repéésoutunt en Hermès ou uvec les caractères de Mercure, l'on excitoit les athlètes î» suivre leurs traces, et à réunir lé courage, l’adresse, la force, et l’agilité.
statue, placée dans l'endroit le plus apparent, en etoit le plus bel ornement. Mais comment établir les moindres conjectures avec quelque apparence de raison, lorsqu’on sait à combien de révolutions, à combien de bouleversements l'ile de Milo a été en proie dès les temps anciens. Cette statue a-t-elle été faite à Milo, que rien n’annonce avoir brillé dans les arts; d’où y estelle venue, et à quelle époque? où avoit-elle d’abord été placée, et quels sont les changements -de lieu et de destination qu’elle a pu subir? depuis quand étoit-clle dans cette niche? étôit-ce son ancienne place? ce n’est pas probable. Ou bien, après avoir brille du plus bel éclat, y a-t-elle été cachée, ensevelie, dans quelques troubles, avec d’autres débrisconfus de l’antiquité? etconnoil-on toutes les charices auxquelles elle a été exposée, lorsqu’aux treizième et quatorzième siècles Milo faisoit partie du duché de Naxie, à des époques où les restes de l'antiquité attiroient si peu les regards, qu’on les employoit comme de vils matériaux dans la construction des murailles? Le terrain qui la receloit étoit-il vierge? et ne peut-elle pas y avoir été enfouie il y a peu d’années? Voilà bien des questions que l’on peut adresser à l’antiquaire, et auxquelles il lui est impossible de répondre d'une panière, satisfaisante. -, •'<
D’après les renseignements que j’ai pris sur cette niche, je suis loin d’être persuadé qu’elle soit antique. On y trouve eucore çà et là des traces d’un enduit rouge,’ et des restes de guirlandes grossièrement peintes, et telles qu’on en voit dans beaucoup d’églises grecques du moyen âge. En réfléchissant à tous les rôles qu’à de certaines époques l’on a fait jouer aux statues antiques, on ne seroit pas étonné que la déesse de la beauté, changeant de nom et de costume, revêtue d’une robe brillante, couronnée de fleurs, eut reçu sous les attributs
<le quelque Sainte, de la panàgia, les hommages des chrétiens peu éclairés de Milo dans lés siècles d’ignorance, et qu elle eût vu leur encens fumer à ses pieds dans cette niche qui pouvoit faire partie d’une chapelle , comme elle l’avoit reçu jadis dans son temple sous le règne des divinités de l’Olympe
(i) Il csi fâcheux que la fouille qui a ehlçvé à la terre cette belle statue liait pas été faite plus eu règle, et qu’on n ait pas observé si la disposition des couches du terrain indiquoit qu’elle y étoit depuis un grand nombre de siècles, ou si par leur désordre elles attestaient qu’elles avoiént été remuées. I<es antiquités ont souvent- çubi plus' d’une révolution, et elles nous parviendraient en meilleur état, si Ja terre eût pu les conserver jusqu'à nous telles qu’elle les'avoil reçues. Cour peu que l’on ait vu l'ompéi, et que l’on ait suivi ses intéressantes fouilles, on sait que les terrains qui paraissent les plus intacts à la superficie, et les plu* vierges, pour se servir d'une expression consacrée dans les Fouilles, offrent souvent jwir le désordre de leurs couches, lorsqu'on arrive à une certaine profondeur, des preuves positives qu’elles ont déjà été fouillées, et conservant alors peu d’espoir d’y faire quelque découverte, l'on sait mauvais gré à l'antiquité d'avoir ainsi dérobé à sa postérité une partie de ses plaisirs. Il est donc possible que cette statue ait été connue du temps des ducs de Naxie, et qu’elle ait alors souffert sotts plus d'un rapportlût contemplant notre belle Vénus, on se transporte aux temps des Jules l!,:des Léon X; i des époques où chaque jour étoit marqué par quelque nouvelle découverte de chefsd'œuvre de l’antiquité; on eût dit que, prévenant les vieux des artistes et des antiquaires , elle s'empressoit de sortir de son tombeau poiq- s’offrir à l'admiration du monde,- et opérer la plus heureuse révolution dans les arts. Quel plaisir ne dureut pas faire éprouver à ceux qui les rendirent à la lumière, l'Apollon du Belvédère, le Torse, la' Vénus de Médicis, le Laocoon , tout ce peuple de statues, et toutes ces belles productions des arts ! Etre siècle de découvertes ne pourroit-il pas renaitre, et briller d'un nouvel éclat? Que de recherches no, reste-t-il pas à faire dans une foule de lieux do la Grèce et de l’Orient , oit l’on n’a jamais esiayé;dt fouiller, et qui doivent nous conserver de9 trésors! Quoique dépouilléè par les Romains, ravagée par les barbares de tous les temps et de tous les pays, la Grèce est encore ricliu en chefs-d’œuvre, son sol est inépuisable , ils semblent y craitre spontanément; et si tout-à-eoup les merveilles do l’urt qu'il recèle en son sein, secouant leur poussière, se levoicnt et pnroissoient à nos yeux, nous serions peut-être honteux de nous vanter de nos richesses. • ..... y? r ; /
Il seroit bien à désirer que les bâtiments de Sa Majesté, en croisière ou en station dans In Méditermriée , prissent à lèur bord, et coinmc lest,, les blocs de marbre statuaire, les tronçons de colonnes, qu’on trouve en si grande quantité , et près du rivage de In mer',
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-Quelques personnes trouveront peut-être qu’il y a trop de hardiesse à proclamer une Vénus eettê statue, que les uns supposent une Muse , d’autres une Némésis, une Sapho, ou tout autre personnage. Mais qu’on la considère avec soin, ou même que l’on s’abandonne à sa première impression, et qu’on juge si la forme, l’expression de ses yeux, si son costume, et tout son ensemble, ne donnent pas l’idée de cette déesse, avec les mêmes caractères que nous offrent d’autres statues, des pierres gravées, . des bas-reliefs, et que ne.changent pas de légères modifications; que l’ou dise s’il est quelque autre divinité à laquelle ils puissent mieux convenir. Il faudroit rejeter toutes les notions que les anciens nous ont transmises sur Némésis et sur les Muses pour pouvoir regarder une figure à demi nue comme la représentation de l’une des chastes sœurs. Et si la Némésis d’Agoracrite, élève de Phidias, avoit d’abord été, une Vénus, il est probable-;' sans entrer dans les détails de critique sur ce point parfaitement discuté par M. Quatremère de Quincy, dans son Jupiter Olympien, il est probable qu’à l’époque de Phidias, Vénus, ainsi que toutes les autres déesses, étoient encore représentées vêtues.
Il est même à remarquer que l’on ne voit aucune figure de femme nue dans les bas-reliefs du Parthénon, du temple de Thésée, et des anciens monuments d’Athènes; et Vénus est entièrement drapée dans les bas-reliefs du bel autel des douze dieux du Musée royal, n" 378. Les trois Grâces, les compagnes inséparables de Vénus, n’étoient-elles pas vêtues dans le groupe qu’en fit Socrate,
dans quelques îles désertes de l'Archipel, telles que Uélos , ltliénée, uu cap Sunium , et dans tant d'autres endroits. Ces marbres scroicnt d'une grande ressource pour la restau-' ration des stntfies ou des bas-reliefs antiques : acquis sans frais ot apportés par les bâtiment» du roi, ils coûteraient moins que ceux que nous tirons d'Italie;' et peut-être parmi les ruines qui fourniroioiu ces marbres, découvriroit-ou quelquefois des morceaux d'architecture, des inscriptions ou des fragments précieux de statues et de bas-reliefs-
qui fut sculpteur avant de se consacrer à ta philosophie? Elles le
sont aussi dans les bas-reliefs que nous venons de citer.
Si l’ajustement des cheveux de notre statue n’offTe pas cette touffe élégante qxii orne la tête de la Vénus de Médicis, de celle du Capitole, et des figures faites d’après le même type, on peut croire que le genre de coiffure de la Vénus de Milo, qui ressemble à celle desJNiobés, tient à une époque ancienne, et ou la voit à des tètes qui sont incontestablement celles de Vénus, telles que la belle tête du Musée royal, sous le n° 5g, que M. Visconti, dont on doit plus que jamais regretter la perte dans cette occasion -ci, a prouvé avoir appartenu, ainsique celle du Vatican et une Vénus du même Musée, à des répétitions de celle de Cnide. Par ses proportions, ses traits, et l’agencement de sa chevelure, qui ne diffère que par un tour de plus de la bandelette, elle offre les plus grands rapports avec la tète de notre belle déesse, quoiqu’on puisse lui trouver une expression plus douce dans l’ensemble de ses traits ■>
Si un peu de gravité, de sévérité, et même de dédain dans la bouche, a fait penser à. quelques personnes que ce n’étoit pas une Vénus, elles n’ont peut-être pas réfléchi qu’à certaines époques de l’art, la beauté étoit grave, et avoit moins de cette grâce dont sont empreints tous les .traits de la Vénus de Médicis , qu’on ne retrouve pas dans celle d’Arles, l’une des plus belles connues, et certainement d’un style plus ancien que. la Vénus de Médicis ; et on chercheroit vainement le caractère de celle-ci et dans des bas-reliefs très anciens, et dans l’admirable statue de la Vénus de Capoue du Musée de Naples, dont la beauté est d’un caractère sévère. Et d’ailleurs la mère de Cupidon n’a^
p)Voyez la planche II de cette notice, n° a et 6. . •
voit pas toujours le sourire sur les lèvres : sensible aux hommages, à l’amour, elle. ne l’étoit pas moins à l’offense; ses regards, l’expression de sa bouche divine, dévoient être bien différents lorsqu’elle abandonnoit Cythére pour. Mars et pour Adonis'; quand elle craignoit pour les jours dù fils de Myrrha, ou déploroit sa perte; lorsqu’elle fut blessée par Diomède, ou qu’elle s’indignoit que Junon et Minerve osassent lui disputer le prix de la beauté. Les artistes anciens ne se faisoient pas de la grâce et de la coquetterie que dut déployer la déesse dans cette lutte qui devoit décider de l’empire de ses charmes, la même idée que ceux qui les ont suivis, et qui ont adouci ce que leur style avoit de trop sévère. Il est d’ailleurs très possible que cette tête ait éprouvé de légères altérations; quelques irré-' gularités dans le coin gauche de la bouche et dans la joue , du même côté, pourroient le faire soupçonner; et malgré sa beauté on n’oseroit pas affirmer qu’elle est au-dessus de plusieurs tètes que nous possédons. - * - * ’ .
Quelques personnes pensent aussi que cette statue pourrait être une nymphe; mais il me semble que ces divinités d’un ordre inférieur sont toujours représentées ou assises ou couchées, et qu’on ne leur voit pas le caractère de tète qu’offre celle de notre statue, et dont le type consacré, comme celui dé toutes les divinités chez les anciens, se retrouve, à de légères différences prés, dans la plupart des tètes de Vénus.
Quant à Sapho, je ne vois pas ce qui pourroit autoriser le moins du monde à la reconnoitre dans notre statue; et si l’on ne trouve pas assez d’idéal dans la beauté de la tête, j’aimerois encore mieux suivre le parti de ceux qui prétendent y voir une Phrynée : car ce seroit encore une Vénus, puisque ce fut l’amour qu’elle inspira à Praxitèle et à Apelle qui fit naiUarsous le pin-
ccau de l’uii la Venus Auadvomène, et sous le ciseau de l'autre la Venus de Guide. Je suis, au reste, très loin de me ranger du côté d’aucune de ces opinions, et je ne puis reeonnoitre que ' Vénus dans notre belle statue.. • .
Parmi les surnoms presque innombrables sous lesquels étoit adorée la déesse , qui , de meme qu’Isis, auroit pu à juste titre prendre celui de Myrionyme (aux dix. mille noms), quel est celui qui paroit convenir à notre Vénus ? Il est incontestable que nous devons ce çhef-d’ œuvre à un artiste grec du meilleur temps; et cette certitude ne permet pas de supposer qu’elle ait pu représenter là Venus Génctrix, dont le culte et le nom, invention romaine, ne datent que de l’cpoque de Jules César. Sans passer en revue tous les autres caractères de Vénus, nous nous arrêterons à celui de Nicêphore , Victrix , Victorieuse, attesté par les auteurs, les monuments, les médailles, et sous lequel la déesse avoit des temples en Grèce et à Rome , où tantôt elle étoit représentée ne tenant à la main que la pomme, trophée de sa victoire sur les déesses ses rivales , et tanté)t on la voyoit armée de la cuirasse, du bouclier, ayant dans la main droite un casque ou une statue de la victoire, et dans la gauche une pique Mais ici ce n’est pas cette Vénus Victrix qui se revêt des armes qu’elle
a forcé Mars de lui rendre, c’est la Déesse de la beauté qui n’a
recours qu’à scs charmes pour triompher de Mars et de tous les dieux. Laissant tomber en partie sa draperie, elle découvre à l’heureux Paris des trésors plus précieux à ses yeux que la sagesse que lui promet Minerve,' et que les’richesses, les honneurs que lui offre Junon; le prix lui est adjugé, et Cythcrée vient de mériter, sur la reine des dieux et sur la fille de Jupiter un triomphe
(i j Voyez les Dissertations sur Vénus <lo Larcher, jmyeâ ai a et suivantes, et. de l'abbé de La Chau. • ’ * ; • ' • . .
plus glorieux que tous ceux qu elle pouvoit si facilement obtcuir du dieu de la guerre et de tous les dieux de l'Olympe, qui aimoient tant à se laisser vaincre par la plus belle des déesses. Enfin, soit qu'on considère cette déesse comme triomphante ou de Mars, ou de Junon et de Minerve, son attitude, par sa fierté, convient à une Vénus victorieuse. 1
Cette question nous mène à une autre plus importante, puisque d’elle dépend l'idée que l’on peut se faire de la statue dans son état d'intégrité. Il s'agit donc de savoir si elle étoit isolée, ou si elle segroupoit avec une autre figure. Il est positif, comme le remarque M. Quatremcre de Qtrincy, que cette Vénus a un
certain mouvement que d'autres ne nous offrent pas, et, que le caractère de sa tête, l’expression de sa bouche, de son regard, prouvent qu'elle est en rapport avec quelque objet qui attire son attention. Mais cet objet est-il près d’elle ou à quelque distance? M. Quairemèrc pense que le personnage dont la déesse paroit occupée, étoit groupé avec elle; et à l’appui de son opinion il produit plusieurs groupes antiques, qui, selon lui, doivent avoir été des copies, des répétitions ou des inspirations plus ou moins heureuses d’un ouvrage plus ancien , et qui leur étoit supérieur eu mérite; et il pense que cet original, si^jouvent imité, existe en partie dans ce que le temps a respecté de .notre belle Vénus. L'auteur du Jupiter Olympien est confirmé dans sou opinion par les analogies.de pose et de costume, de disposi-
tion générale qu’il croit trouver entre cette Vénus et celles de groupes de Mars et de, la même déesse, du musée du Capitole de la galerie de Florence’, d’une pierre gravée de cette der-
(i) Mus. Cap., t. III, pl. xx.
(a) Mus. Fiorentino, t. III, pL xxxvt. „ ’ -, / -
nière collection et d une médaille de Faustine-la-Jeune adorée sous le nom de Vénus Victrix.
Il m’est impossible de suivre ici le savant antiquaire dans tout le détail des preuves que lui fournissent et son sujet et sa sagacité pour soutenir son ingénieuse hypothèse, et sa belle dissertation doit être entre les mains de tous les amateurs de l’antiquité (i) * 3 . Mais l’analogie dont il s’appuie est- elle aussi exacte qu’on pourroit le desirer. 11 me semble d’abord que les regards de notre Vénus, dont le corps est presque de face, et la tête peu tournée, ne sont pas dirigés de manière à pouvoir rencontrer ceux de la figure avec laquelle on l’auroft groupée; ou il faudroit placer celle-ci non à côté de la déesse, mais assez en avant* ce qui nuiroit à l’ensemble du groupe. Dans ceux que cite M. Quai remère de Quincÿ, les figures se regardent, sont près
(i) Mus. Fiorentino. t. I, |>l. LXXllI.
(a) Niunismaïa Vatini, p. 248. Voyez, ilaus la planche seconde de cette notice, outre les groupes que Ton vient du citer, celui «lu Musée royal , n° 272 , une h titre médaille de Faustinu.. dont le groupe présente une composition un peu différente de celle rapportée par Câlin , et trois médailles de Mélos. Celle de Faustinc a été dessinée îi lu bibliothèque royale, d’uprès tu» revers très bien conservé, et elle diffère, beaucoup du dessin donné par Faim. Mais on sait qu'à cette époque on tonoit peu à l’exactitude , et qu’on se conteutoit d’à-pou-près. l.a pierre gravée, rapportée par Gori dans le Mttsco Fiorentino, 1 . 1 , pl. Lxxm, n’est pas tout-à-foit semblable à celle de la dissertation de M. Quatremère. La disposition des bras n’est pas la même. Dans Gori, Vénus pose le pied sur un globe très petit; chez M. Quatremère, l’appui est carré et’ très élevé; il est probable que ces dessins ont été faits d’après deux pierres différentes ; et le dessin do Gori favoriseroit plus l'hypothèse du savaut académicien ijue l'empreinte dont il s'est peut-être servi.
( 3 ) Cette dissertation a pour titre : Sur la statue antique île Vénus , .découverte dau- J Ile de Milo en 1820, transportée à Paris par M. le marquis. de Hivière, ambassadeur de France à la cour ottomane. Notice lue n l'Académie royale des beaux-arts le 2 1 avril 1821, par M. Quatremère de Quincy, secrétaire perpétuel de ladite Académie , membre de l’Académie royale des inscriptions et belles-lettres. Paris, chez Dcbure frères, libraires du roi et de la bibliothèque du roi ; de l’imprimerie de Firmîtt Didot . imprimeur dit roi. 1 82 r .
l’une de l'autre, enfin le colloque est bien établi. Dans tontes ces compositions, Vénus, pai' son attitude, se porte à gauche vers le dieu qu’elle veut retenir par ses caresses. La Vénus de Milo au contraire se penche vers la droite, et s’eloigneroit du dieu avec lequel elle seroit groupée, à moins qu’on ne regardât ce mouvement comme celui quelle feroit pour retenir avec plus de force et d’autorité que de séduction l’amant prêta la quitter; ce quin* diqueroient peut-être son regard et. l’expression de sa bouche, qui paroissenl impérieux plutôt que suppliants et caressants.
Quoique les groupes se formassent de plusieurs morceaux d’assemblage qui poiivoient se travailler séparément, ne décroît -il pas y avoir quelques points. où la statue de Vénus eût été en coutact avec celle qui lui auroitéto unie; il me semble que rien ne L’indique. La grande masse de plis qui tombe de tout sou poids sur la gauche.,, et dont on peut suivre encore toutes les sinuosités, malgré les dégradations, n’a jamais été pressée ou Contrariée dans, sa chute, comme il semble qu’elle auroit dû l’être par la jambe droite d’une figure qui eût été placée à côté de Vénus. La médaille de Faüstine, alléguée par M. Quatrcmère, offre bien en partie la disposition qu’uuroit eue notre statue si elle eût: été groupée,, et il y a une assez grande distance entre ; Mars et Vénus qui cependant sc tourne entièrement vers le dieu de la guerre. Mais la composition d’un groupe sur une médaille, ou même en bas-relief, conviendroitelle au même sujet en marbre et de. ronde bosse? Et d’ailleurs , si on examine la partie du bras gauche que l’on a retrouvée, et qui certainement a appartenu dès l’origine à notre statue, on verra que le biceps renflé indique que l’avant-bras netôit pas étendu, mais un peu relevé, et je ne vois pas comment c.ette position pourroit entrer dans ja composition du groupe*, sur-
fout si le fragment de main qui tient la pomme, a fait partie de ce bras , comme on peut le présumer.
Ou n’a peut-être pas fait assez d’attention à cette main, ou plutôt à ce fragment de main dont il ne reste qu’une partie des trois derniers doigts qui tiennent la pomme; les deux autres manquent: on y voit aussi la paume de la main jusqu’au pli du poignet où s’est faite la fracture ; le marbre de ce fragment est absolument le même que celui de la statue; et en le rapprochant du corps , on y retrouve le même aspect , le même ton et le même velouté dans le travail du ciseau, enfin, la même chair; et malgré les dégradations, l’on conçoit aisément que cette partie n’étoit pas inférieure en beauté au reste du corps. M. Lange, restaurateur des statues du Musée royal, et dont l’œil est. très exercé à saisir et à suivre les moindres indications, soit du Iravail antique, soit des lésions qu’ont éprouvée?: les statues qui lui sont confiées, M. Lange m’a fait, observer sur le dessus de celte main des exfoliations du marbre dont on peut suivre la direction sur le fragment de bras, et jusque sur l’épaule, et qui prouveroient que ces différents morceaux faisoient partie du même bras, et que d’ailleurs elles n’ont pu avoir lieu , suivant toutes la même direction, que lorsque le bras étoit encore dans son entier. On diroit qu’un coup violent, après avoir froissé fortement le liras dans sa longueur, l’a fracassé à son emmanchement avec l’épaule, et l’en a séparé. J’ajouterai encore à ce que je viens de dire, que la fracture du poignet est nette; ce qui me fait croire que le bras gauche, soit par la chute de la statué, soit par quelque autre cause, a été brisé et détaché du corps dans toute sa longueur, qu’il a dû en exister, et qu’il én existe peut-être encore le fragment de l’avant-bras, ou que du moins l’on en a conservé les morceaux plus long-temps que ceux de l’àutre bras.
Une autre présomption qui me paroit assez forte en faveur de ces fragments et de leur antiquité, c’est qu’ils sont trop peu considérables, sur-tout celui de la main, pour que ceux qui vouloient adapter un mauvais bras droit à cette statue, et un pied. qui ne pouvoit pas lui convenir, eussent voulu s’en servir dans leur restauration, au lieu de prendre un autre bras quelconque et de l’ajuster tant bien que mal à la partie qui existoit encore. Si donc ces fragments ont été conservés , c’est probablement pareequ’on avoit l’avant-bras ; et il n’y auroit rien d’étounant que de nouvelles recherches le fissent retrouver à Milo. Et d’ailleurs, dans la supposition que cette statue ou ce groupe eût toujours existé dans cette île, et qu’il y eût été brisé - , il seroit possible qu’on en retrouvât quelque fragment. Il seroit aussi assez singulier que, dans la catastrophe arrivée à ce groupe, Mars eût, tout seul et tout entier, disparu sans laisser aucune trace; si, après avoir été séparé de Vénus, il a éic enlevé, il n’eùt pas été beaucoup plus difficile d’emporter les deux figures du groupe, qui perddieut en grande partie leur valeur en étant ainsi condamnées à rester isolées. Si cette Vénus n’a pas été faite à Milo, et qu’elle ait été apportée de quelque endroit de la Grèce, croit- on que l’on eût conservé des fragments qui n’eussent été d’aucun intérêt, puisqu’il il eût pas été possible de les rétablir dans leur premier état , à moins de recomposer le groupe dont on veut qu’elle ait fait partie.
Mais il y a encore une observation que l’on n'a pas faite, et que l’on peut opposer à l’idée du groupe. On sait que le fragment de bras va jusqu’à deux lignes au-delà de la saignée; en supposant un groupe, c’eut été à cet endroit de la fracture que ce bras auroit commencé à être adhérent au corps de l’autre figure, et il eût été travaillé dans le même bloc, et certainement alors il n’y
auroit pas eu assez de longueur de ce point , même jusqu’au bout
des doigts, pour que la main vint se placer sur l’épaule gauche ^ > ■ ■“ - ..
de Mars, que Ton doit croire avoir été plus grand que Vénus;
la main cachée par le dos n’eut pas paru. On voit d’ailleurs que cette main étoit détachée, et qu’elle n’auroit tenu par aucun point à l’épaule de la figure avec laquelle on la «upposerott groupée, et dont elle auroit dû faire partie. Dans le groupe (lu Musée royal, u° 27a’, on Vénus est entièrement tournée vers Mars, el plus rapprochée de lui, on n’aperçoit cependant sur l’épàule gauche du dieu que l’extrcmité des doigts de la déesse.
L’hermès de Mercure, dont il a été déjà question , peut, dans quelque restauration dont on ne sauroit assigner l’époque, avoir été placé dans une entaille quadrangùlaire pratiquée sur la nouvelle plinthe; et M. Quatremère pense que ce scroit une preuve que l’on avoit senti le besoin d’accompagner le côté gauche de la statue d’un objet quelconque; mais cet hennés de trois pieds de haut, ainsi placé, n’eût pas fait groupe avec elle, et ài c’eût été d’après, une tradition qu’on l’eût ainsi ajusté, on n’auroit pas conservé celle d’une figure groupée avec la déesse. -,
Mais par sa pose et sou ensemble, cette belle statue n’offret-elle pas une composition complète? ne seroit-il pas possible à l’imagination, en lui rendant les bras qu’elle a perdus, d’en réformer un tout bien ordonné, et auquel 011 n’eùt rien à regretter? Une superbe Vénus à demi. drapée, trouvée à Capouc, et qui fait l’un des plus beaux ornements de ce musée de Naples, si riche et si peu connu» la plus grande partie n’en ayant pas été gravée, offre beaucoup de rapports avec celle de Milo, par son attitude et par la disposition dé ses draperies. Autant que je puis ■’ ' ' * - , ... » • • ’ / ' , *
( 1 )' Voye# la plaudie 11 de celle notice, n° 3.
me la rappeler, c’est la Vénus à laquelle on pourroit le mieux comparer la nôtre, entièrement différente de caractère et de style de la Vénus de Médicis , de la Vénus Gcnétrix , de celle d’Arles, et sur-tout de la Vénus du Capitole; je ne décide pas de leur beauté, et ne m’établis pas juge entre ces déesses: non nostrum inter vos taillas cbmponere lites. Mais il est facile de les ■ comparer. Quanta la Vénus de Capoue, il est vrai qu’efn a placé à sa gauche un Amour; mais je ne me souviens pas que quelque indication sur la plinthe ait motivé çette addition, ni de l’état où se trouvoit la statue avant sa restauration. D’ailleurs, elle a le corps beaucoup plus tourné, vers la gauche que la nôtre; sa tête est plus penchée, et.ses regards ont une autre direction. Quand même on admettroit qu’il est nécessaire, pour l’ensemble de la composition, dé placer une figure à la gauche de notre Vénus, comme on l’avoit essavé autrefois en la restaurant, ou comme on Va fait pour celle de Gapoue , cette addition n’en formeroit pas Un groupe tel que l’entend M. Quatremère de Quincy ; le bras gauche seroit libre, et ne s’appuieroit pas sur la figure qui seroit à côté de Vénus, et d’une dimension beaucoup plus petite. Ainsi rien, dans cette hypothèse d’un groupe conçu de cette manière, n’empêcheroit de suivre le système qui a dirigé la restauration de la Vénus de Capoue, dont le bras gauche offre de grandes analogies avec la direction que, d’après son attitude et d’après les fragments, on peut supposer à celui de notre Vénus.
Je pourrois ajouter à toutes ces considérations que j’oppose à l’idée du groupe de notre Vénus avec un autre personnage, sur-tout à la supposition que ce poùvoit être Mars, que c’est je crois de toutes les divinités celle que les Grecs ont le plus rarement représentée , ou dont ils nous aient le moins transmis l'image dans leurs ouvrages de sculpture. Il est vrai que parmi les
bas-reliefs du célèbre coffre de Cypsélus, l’une des plus anciennes .
productions des arts, l’on voyoit Mars armé entrainant Vénus;
ce qui indique hucomposition d’un groupe ; mais dans le nombre
considérable de statues citées par Pline et Pausanias, on n’en
trouve que trois de Mars. Et ne seroit-il pas probable que s’il
eût existé quelque ouvrage célèbre qui eut représenté ce dieu
et Vénus, l'on en auroit fait mention. Ces groupes du dieu de
la guerre et de la déesse de la beauté, dont la plupart des tètes
sont ou des portraits, ou ont été rapportées,. ne sè décèlent- ils pas, soit par le costume, soit par leur composition ou peu gracieuse ou maniérée, pour être d’époques postérieures aux beaux temps de l'art en Grèce? n'y retrouve-t-on pas le génie et le caractère des Romains, pour qui Mars étoit une des premières divinités, et qui, en le réunissant à Vénus, offroient dans Je même groupe et la déesse dont le fils jeta les premiers fondements de leur empire, et le dieu auquel ils, dévoient la conquête du monde. Ces idées n’ont-elles pas dû produire et multiplier de semblables compositions sans avoir recours à un ancien original grec dont elles seroient des copies.
Toutes ces considérations m'empêchent donc d’adopter la supposition (jue la Vénus de Milo Sit fait partie d’un groupe, et me font croire qu elle étoit isolée, mais en rapport avec d’autres figures, qui pouvoient être Paris et les deux déesses auxquelles avec fierté et dédain elle montroit la pomme, trophée de sa victoire. Sa bouche entr'ouverte semble la proclamer, et son regard élevé embrassant l’espace, annonce aux cieux et à la terre l’éclat de son triomphe. Ne pourroit-on pas même regarder comme une indication, légère il est vrai, la pose du pied gauche appuyé sur un plan relevé? Plusieurs antiquaires célèbres ont pensé que dans les figures antiques cette attitude ctoit un signe de propriété,
de prise de possession; Vénus a remporté la victoire, et délie scs rivales de la lui ravir. Dans sa main droite la déesse tenoit peut-être une bandelette, quelque attribut, ou sou ceste divin et irrésistible', dont elle avoit dédaigné d’employer la puissance magique pour vaincre les autres déesses; et il est probable que l’objet sur lequel pose le pied gauche de la déesse étoit une cassette ou pyxide, qui rehfermoit.les ornements de sa parure, et que l’on voit souvent parmi les accessoires de Venus.
Sans me permettre de rien affirmer sur la direction de celle, main, que certainement plus d’un de nos sculpteurs habiles s’efforceront de restituer sur les plâtres moulés, et qui mérite bien d’exciter leur noble émulation, je rie craindrai pas d’avancer qu’il ne me parolt guère possible quelle ait soutenu la draperie; ou bien il auroit fallu , ce me semble, que, descendant plus bas que la jonction des deux blocs, celte main eût fait partie de l’inférieur, et je laisse aux gens de l’art â juger si cette disposition dans le travail est probable, et eût été heureuse. D’ailleurs en supposant quelle eût relevé sa draperie, attitude que l’on voit â des figures de la famille de Niobé, et à la statue du Musée, connue sous le nom de Thétis ou de Vénus, n" 110 , il devroit y avoir dans la partie du manteau qui est sur la cuisse gauche, quelque indication qui fit reconnoitre que le bord en étoit relevé; et il n’est pas à croire que la fracture de ces plis détachés eût conservé la forme qu’on lui voit, et qu’elle, eût suivi le contour de la cuisse, qti’on retrouve entièrement en la regardant de côté.
» * \ Va ^
. Croyant apercevoir de l’analogie entre la pose de la Vénus de Milo et celle du Gupidon qui tend ou qui brise son arc, dont ôn rorinoit plusieurs répétitions, des personnes ont pensé que peutêtre la déesse tenoit un arc à la main. Au premier aperèu, cette
opinion n’est pas sans attraits; et elle établiroit une scène entre la
déesse de Cythère et son fils, dont elle auroit à se plaindre, ou bien Vénus irritée feroit éprouver sa colère à quelque dieu ou à quelque imprudent mortel qui ont osé bravé son pouvoir. Quoique cette idée combatte en ma faveur contre eelle d'un groupe, et que sous ce rapport, supposant la statue isolée, elle me paroisse plus facile à adopter que la composition de deux figures réunies, cependant je ne puis me résoudre à l'admettre. Il me. semble que, soit que l’on suppose la déesse au moment où elle vient de décocher la flèche, soit qu’elle veuille tendre ou briser son arc, son attitude et la disposition de ses bras n’indiquent pas le mouvement qui conviendront à l’une ou à l’autre de ces actions. Après avoir décoché la flèche, le bras droit reviendroit eu arrière ou sur le côté, et le corps se porteroit en avant sur la jambe gauche; et pour tendre l’arc il seroit plus plié, et ne se rejeteroit pas eu arrière. De quelque manière que l’on combine la position des bras avec la courbure de l’arc , je doute que l'on puisse faire accorder cette attitude, qui exige des efforts, avec la pose, le regard, et l’ensemble de notre Vénus; et il seroit difficile que cet arc ne nuisit pas à l’effet de la composition , et qu’il n’interrompit pas, par une ligue désagréable, l'élégance des contours. Ce seroit, au reste, représenter Vénus sous un type dont les auteurs et les monuments, ne nous offrant aucuu exemple, ne nous appuient pas de leur autorité. Quoique l’on eonûoisse beaucoup de Vénus armées, est -il très certain que ce fut dans le goût de l’époque- et de l’école .auxquelles on peut attribuer ce chef-d'œuvre ave? 1 quelque vraisemblance? Cette idée fouruiroit un sujet charmant aux vers légers d’un Anacréon, ou à la composition d’une petite statue; mais conviendroit-elle aussi bien à la sculpture s’élevant à toute la hauteur du graud style que l'on admire dans la Vénus de Milo ?
C’est une divinité qui, remplissant son temple de son éclat , commande le respect, et transporte ses adorateurs, éblouis de sa beauté; et ce n’est pas la mère de l’Amour, jouant avec. les • armes de son fils, les brisant, ou voulant se servir de ces traits quelle ne craint pas, et dont elle n’a pas besoin pour tout soumettre à ses lois. v* • ’ • • • • ’ • • : ' ■
Me trouveroit-on àf présent trop téméraire au milieu de tant d'opinions, diverses sur notre Vénus,, de présenter aussi mes conjectures? On sait que Praxitèle en avoit fait deux , l’une drapée, l’autre nue, entre lesquelles il cjonna le choix aux habitants de Côs, qui préférèrent celle qui étoit vêtue, et les Cnidiens achetèrent l’autre; ce ne fut probablement pas que la Vénus drapée l’emportât en beauté sur celle qui ne l’étoitpas;- -car, au rapport de Pline, celle-ci,étoit plus belle, ou du moins elle acquit une plus grande célébrité. Mais ce fut; on peut le présumer, pareeque la nudité que Praxitèle voujoit faire adopter pour les statues de la déesse n’étoit pas encore goûtée généralement, et que les habitants de l’île de Côs, par pudeur et parun respect religieux pour l'objet de leur culte, n'approuvoieut pas cette innovation. Il est à croire, .d’un autre côté, que les deux statues étoierît dans les mêmes proportions, puisqu’étant destinées à une place disposée pour recevoir une déesse, le choix de Côs poûvoit tomber sur l’une aussi bien que sur l’autre. On peut être surpris de la sévérité des habitants de cette ile, chez qui, * selon Aristote, Pamphile inventa ces étoffes légères qui eurent tant de célébrité, et que les Romains nommoient ventus textilis , du vent tissu, et dont la transparence, telle que celle du cristal, ne déroboit aux regards aucun des charmes de la beauté que voiloit à peine une brillante vapeur 1 . Allons plus loin.
(i) La pourpre de Côs étoil aussi très célèbre. Voyez Hûjuce, Ckl, , U IV, 1 3 , i3. Salyr.,
Les répétitions de la tête déjà Vénus de Cnide-, que nous possédons, sont dans les mêmes propotrions que celle de la Vénus de Milo, et offrant à-peu-près le même caractère, et, ainsi que le dit M. Quatremère de Quincy, le même air de famille; ojf peut les croire exécutées d’après un type créé par le même génie, qui ne mit'entre les deux Vénus que de légères différences, et
seulement pour ne pas redire tout-à-fait la même chose. Pline, en rapportant que la Vénus de Côs étoit drapée, ne nous apprend pas si elle l’étoit en entier ou en partie : elle ne l’étoit peut-être que ce qu’il falloit pour ne pas effaroucher la délicatesse sévère des habitants de. Côs; et c’étoil une transition adroite, ménagée par Praxitèle^ entre les Vénus drapées, suivant l’ancien usage, et celles dont il dévoiloit tous les charmes. Qui sait même si pour ne pas trop s’éloigner de l’ancien caractère qu’on étoit habitué de voir à Vénus, il ne conserva pas un peu du style qu’il vouloit changer, et si ce ne fut pas a dessein qu’il ne lui donna pas toute la grâce qu’il répandit sur la Vénus.de Cnide ? Et ce fut peut-être cette beauté remplie de dignité qui détermina en sa faveur les habitants de Côs.
Ne peut-on donc pas croire que, de meme que des médailles et des statues nous retracent la Vénus de Cnide, long- temps confondue avec celle de Médicis, avant que M. Visconti eût reconnu son véritable caractère, la Vénus de Milo nous révèle celle de Côs : et cette hypothèse , si on la trouve admissible , eu nous faisant connoitre le type d’une statue célèbre de l’antiquité, ne seroit-eljc pas aussi intéressante dans l’histoire de l’art, que pelle d’un groupe qui peut bien avoir existé, mais que ne reproduit aucun de ceux dout on veut s’appuyer. S’ils a voient été des copies, ou seulement des inspirations d’après un original d’un ordre supérieur, n’auroient-ils pas été répétés avec plus
d’exactitirde dans la pose et le mouvement ? Et certes ils diffèrent beaucoup entre eux sur tous ces points : il me semble que des artistes anciens d’un talent moins distingué que l’auteur de notre Vénus, et qui, ainsi que le dit M. Quatremère de Quincy,. avoient moins de tendance que les modernes à l'indépendance et à la diversité, auroient montré plus de scrupule et de respect en reproduisant l’original d’un grand maître.
Si l’on adoptoit mon opinion sur la Vénus de Côs, seroit-on ' • étonné qu’elle eût été préférée à d’autres par les habitants de Mélos, par cela même que c’étoit une Vénus victrix, et qu’elle tenoit une pomme? Lorsqu'on sait par Pline que cette de étoit regardée comme la plus ronde de toutes les îles , que le mot rnélon pomme (pris en général pour une certaine classe de fruits), est, à cause de la ligure de cette de, au nombre des étimologies de son nom, et qu'on retrouve ce fruit sur ses médailles, seroit-il très invraisemblable que chez des peuples portés aux allusions et aux emblèmes 1 , on eût fait quelque rapprochement entre Vénus qui a remporté la pomme, et l'ile de Mélos, regardée par ses habitants comme la plus belle des îles, et qui fut pour ainsi dire une pomme de discorde parmi les Grecs? Et y a-t-il quelque di- <• vinité qui put mieux convenir à une de, que la déesse née au sein des flots, et qu'on invoquoit a Cnide, sous le nom d 'Euploèa, pour en obtenir une heureuse navigation? Je sais bien que l'on pourra rn'opposer l’opinion de plusieurs antiquaires, et entre autres de M. Visconti, qui pensoil que peut-être la
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(i) J a', fruit que l'on voit sur les médailles 'de Mélos peut aussi bien se prendre pour un melon ou une grenade que pour une pomme. Quant aux objets qui rappellent sur les médailles les noms des lieux qui les faisoient frapper, on peut, parmi beaucoup d'autres, citer la rose {en grec rOAON, rhodon) des médailles de blindes , la grenade (siitt, -sidé) dé celles de Sidc en Pamphilic, et le bras plié (. aticün . aucun ) qui sert de type aux médailles d’Aiicône. ' . •
Vénus drapée du Musée royal, n° 1 85, nous retrace celle de Côs; et le nom de Praxitèle, gravé sur l’ancienne plinthe, lui fait croire que cette statue est une copie d’après ce grand maitre. Mais ne seroit-il pas probable qu’en parlant de cette Vénus, si elle eût été groupée avec un Amour, Pline auroit fait mention de cette circonstance? Et d’ailleurs il me semble que, dans son ensemble et dans l’ajustement de ses draperies, cette statue n’offre pas le caractère d'une grande antiquité, et qu’elle porte plutôt le cachet d’un ouvrage romain; et l’inscription, supposé qu’elle fût incontestablement antique , pourroit être de celles dont on eherchoit à relever des ouvrages d’un ordre inférieur.
La pomme que notre Vénus tiendroitàla main seroit un mérite de plus aux yeux des antiquaires; car aucune statue antique n’offre cette déesse avec cet attribut; on ne le voit que sur des médailles et des pierres gravées; et ce u’est que d’après les monuments et les passages des auteurs anciens, que les sculpteurs modernes, en restaurant des statues de la déesse de la beauté, ont placé dans sa main ce trophée de sa victoire, avec lequel l'a\ oit aussi représentée Canachus, sculpteur de l’ancienne ccole (5a5 avant Jésus -Christ), dans la belle statue assise, en or et ivoire, qu'il avoit faite pour le temple de la déesse à Siexone’; et c’est, je crois, la seule statue de Vénus tenant la pomme dont il soit question dans les auteurs anciens.
D'après ce qu’on vient de lire sur les rapports que je voudrois établir entre la Vénus de Milo, et celle de Côs faite par Praxitèle, on pensera peut-être que je suis disposé à croire que nous possédons ce célèbre original. Malheureusement je ne me sens
(i) Pacsasus, J. Il . C. X.
ni assez hardi , ni assez de moyens pour avancer une hypothèse que je ne pourrais étayer que par des raisons très vagues, et sans offrir des points de comparaison. La critique demande, d'autres preuves que celles que peuvent lui fournir l’enthousiasme et le sentiment; il les lui faut plus solides, et tirées ou des auteurs anciens ou des monuments: l’un et l’autre nous manquent dans cette occasion-ci; et il se présenteroit peut-être un jour un monument qui feroit valoir son témoignage contre ce que l’on voudroit prouver aujourd’hui.
Je ne parlerai pas de l’opinion qui supposoit Phidias l’auteurde notre Vénus : elle n’est guère soutenable, lorsqu’on lui oppose que ce grand statuaire n’avoit fait , ou du moins les auteurs anciens ne citent de lui que trois Vénus: une pour les F.lécns, de Vénus Uranie en or et en ivoire, et qui posoit un pied sur une tortue, et deux en marbre, dont Tune étoit «à Athènes , et l’autre se voyoit à Rome au temps de Pline; et ce seroit un grand miracle que Pune des deux nous fût parvenue. On sait d'ailleurs que Phidias sculptoit peu en marbre ; et d’après la manière dont s’exprime Pline, tradunt , on dit que Phidias a fait aussi des statues de marbre, on voit qu’il doutoit de l’authenticité des ouvrages de marbre qu’on altribuoit à ce chef des écoles de la Grèce.
On pourroit, je crois, soutenir d’une manière beaucoup plus plausible que la Vénus de Milo est un ouvrage de Praxitèle, et on me feroit grand plaisir de me le prouver; mais je n’ai pu le croire jusqu’à présent. Plusieurs personnes cependant l’affirment d'une . manière embarrassante, et si positive, qu’il paroît difficile de ne
pas se soumettre à leur décision ; on diroit qu’elles sont tellement familiarisées avèc le style de Praxitèle, avec son faire , qu’on ne peut se hasarder à les contredire ; l'on seroit porté à croire qu’elles l’ont vu travailler, ou qu’à notre insu elles ont décou-
vert de nombreux ouvrages de ce grand maître, qu’elles consultent sans cesse. Mais, quoi qu’on en puisse dire, je ne puis m’empêcher de répéter ce que j’ai déjà avancé, et de penser, avec des hommes qu’on ne sera pas tenté de regarder comme des pédants ou des demi-savants , que nous sommes très loin d’être assez riches en statues antiques ou en monuments de ce genre, d’une authenticité reconnue tant pour leurs époques que pour leurs écoles, et encore moins pour leurs auteurs, pour pouvoir établir des parallèles, et décider d’une manière incontestable que tel ouvrage appartient à telle époque, et encore bien moins à tel maître. Ce qui me paroit donc le plus probable, c'est que notre statue est sortie, si ce n’est des ateliers, du moins de l’école de Praxitèle, qui peupla la Grèce d’artistes dignes de lui succéder et de perpétuer sa gloire.
Pour appuyer mon sentiment , j’en appelle de la décision trop prématurée, qui a déclaré que l’inscription gravée sur la nouvelle plintlie ayant été employée là par hasard, n’avoit aucun rapport avec notre statue, et ne pouvoit rien apprendre: elle ne nous apprendra pas, il est vrai, tout ce que nous désirerions savoir; mais du moins il est possible qu’elle nous prouve que, dans la question dont il s’agit, elle est plus importante qu’on ne l’a pensé, et qu’elle mérite même qu’on lui rende la place qu elle occupoit dans la plinthe. \ . .
Cette plinthe avoit été brisée ’par'.un évènement quelconque, et un des morceaux avoit été perdu aussi probablement qu’une partie de la statue. Lorsqu'on essaya de la restaurer, on rétablit la plinthe; et, soit par- inadvertance, soit pareequ’on n’en avoit. pas d’autre sous la main, ou qu’on n’attachât pas une grande importance à celte partie de la base , on employa un marbre d’un grain un peu différent de celui de la statue : je dis Un peu
différent, parcequ’il ne l'est pas assez pour produire un mauvais effet , en l’employant même à la restauration de parties plus intéressantes que la plinthe. Pourroit-on croire que, pour restituer le mofeeau qui manquoit à la base dégradée, on se fût servi d’un marbre sur lequel auroit été déjà gravée une inscription , qui n’avoit pas rapport à la statue; et que, par conséquent, on eût pris beaucoup de précaution pour que cette inscription-, d’aucun intérêt, inutile à conserver, et dont il eût été facile de démontrer la fausseté, arrivât bien juste -dans l’alignement de là surface antérieure de l’ancienne plinthe, et qu’elle s’ajustât exactement par derrière et de côté avec ses fractures? Ces suppositions ne me paroissent pas probables, et il F est beaucoup plus de penser qu’on a suivi la marche ordinaire; on aura réparé la plinthe, et l’on y aura ensuite gravé l'inscription. On sait bien, d’après les auteurs anciens, qu’on a souvent inscrit de faux noms sur les statues, et qu’on les décoroit de ceux de Phidias, de Myron, de Polyclète, de Praxitèle; mais au moins alors la supercherie en valoit la peine; ici ce n’est pas le cas, et elle ue me sèinble pas admissible. Quelque habile qu’ait été le scujp-; leur dont l’inscription nous offre le nom mutilé, il est probable qu’il n’avoit pas jeté un assez grand éclat, puisqu'il n’eu est pas question dans les auteurs anciens, pour qu'ori eut voulu lui attribuer une statue, ou dont on ignoroit l’auteur, ou dont on desiroit relever le mérite; et si l’on eût eu l'intention de tromper, on eût choisi un nom plus célèbre. Ainsi, d’après ces réflexions , il me paroit d’abord que l’inscription n’est pas antérieure à la restauration de la statue, ou que, si elle l’étoit, elle avoit appartenu à uu ouvrage du même sculpteur; ensuite, qu’après avoir réparé la plinthe, on se sera rappelé Fauteur de ce bel ouvrage, et qu’on y aura inscrit son nom.
Si le* Milon du Puget, ou ses beaux Atlas de Marseille , si le Moïse de Michel-Ange, étoient brisés en partie, et que le nom gravé sur la plinthe fût perdu , croit-on que l'on pût, à Marseille, à Versailles, ou à Rome, en restaurant ces statues, meme après plusieurs générations, y inscrire un faux nom, et sur-tout un nom moins célèbre que le leur; et c’est ce qui seroit arrivé, si I on eût remplacé celui de Praxitèle par quelque autre moins illustre. Si la supercherie eût été imaginée par le restaurateur delà statue, il n’eilt pif la soutenir, à moins d’être capable d’en faire une aussi belle; et on ne peut pas la supposer de la part du propriétaire, qui devoit être plus porté à relever le prix de sa statue qu’à le rabaisser.
I.e nom qu’offroit la plinthe de h Vénus de Milo devoit donc être celui de son auteur; et il est bien à regretter que le temps ne nous en ait conservé qu'une partie, et précisément celle qui, n’étant qu’une terminaison commune à beaucoup de noms grecs, est la moins propre à le l’aire rétablir dans son entier. Les caractères sont beaux et du bon temps ; ils ressemblent entièrement à ceux de l'inscription d'Agasias, sculpteur du héros combattant (gladiateur Rorghèsc ). .le l'ai lait mouler, et elle n offre pas la moindre différence dans la forme de scs lettres avec celle, dont nous allons nous occuper. Mais la figure des lettres awmt peu varié depuis le quatrième siècle avant Jésus-Christ jusqu'au temps des empereurs romains, ce que prouvent beaucoup d'inscriptions, elles ne peuvent pas nous servir à détermiuer d'une manière positive l’époque où la restauration de la plinthe a eu lieu *.
(i) Depuis le commencement du quatrième siècle avant Jésus-Christ, ou lu fin du cin<quième, époque du marbre de (Jlioiseul (Musée royal , n° .S97 ) , jusqu'à celle qui précéda de quelques années les premiers empereurs romains, les lettres grecques u 'éprouvèrent
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|>as <le grands changements dans leurs 'formes ; ce ne sont même que de légères nuances, qu'on ne pourroit pas saisir en comparant entre elles des inscriptions qui n'offriroient que quelques mots.
Des antiquaires célèbres, tels qne'Spon, Spaoltcim, Montfauco.n, Corsini, Wiukcliuann , pensoient qu'une des principales différences consistoit eu ce que TE et le 2 ne paroissoienr figurés en G et en C on C que vers lès derniers temps de la république romaine, ou le commencement de l'empire ; et l'on regardoit comme de celte époque, ou ne lui étant pas antérieures, toutes les' inscriptions qui offroienl ces lettres avec des formes arrondies. Mais des médailles et des monuments découverts en assez grande quantité depuis la mort des savants que je viens de citer, et publiés par d’Hnncarville, Pacciaudi, l’abbé Barthélémy, Lan zi •, etc., ont prouvé d’une manière incontestable que les lettres arrondies sont d une haute antiquité ; cependant les inscriptions qui en offrent des exemples sont plu,-, rares que celles où ces mêmes lettres ont des formes anguleuses. U est. possible qu'employées dès les premiers temps , elles aient été abandonnées^ensuiic, ou moins en usage, et qu’elles n'aient reparu que vers le temps des empereurs. IL me semble même que les lettres anguleuses ont dû être préférées , comme plus faciles ù exécuter sur le marbre, à des époques où Ton avoit moins l'habitude de le travailler; et, tout en admettant l'existence de ces lettres arrondies dans des monuments d’une grande antiquité, je ne sais s'il s'en trouve où elles soient d'une belle exécution. Autant que j’en puis juger par les alphabets d'anciens caractères greçs donnés par M. Dodwell dans son beau J'oyage de Grèce, vol. Il, et par SI. Itaoul Rochette dans les deux savantes lettres adressées ù lord Aberdeen, où il défend l’authenticité des inscriptions de Fourmont coutre les critiques db M. Richard Payne Knight; autant, dis-je, que j'en puis juger d’après ces alphabets, les lettres arrondies, telles que le € et le C, sont très mal exécutées et comme égratignées sur les monuments d’nù on les a tirées; et comme on ne voit pas ordinairement culte forme de lettres dans d'anciennes inscriptions d’une belle exécution , et qu’elles sont au contraire très usitées et gravées avec soin dans celles d'époques plus rapprochées, lorsqu'on rencontre ces mêmes lettres faites avec régularité et bien gravées, ne pourroit -on pas croire qu’elles appartiennent à l’époque où elles redevinrent d'un usage plus habituel -, et où l’on en perfectionna la forme? On n'abandonna pas tout- à- fait TE et le 2; mais en adoptant l’Ç et le C, on voulut peut-être donner plus de variété à l’écriture : il eût été même assez naturel que les Romains eussent cherché à faire revivre entièrement lé plus ancien alphabet grec , cetm
Sauf le premier mot, qui est le plus importaint, il est facile «Je la rétablir, et de lire: . - .
..ANAP02 MHNHOY ANTlOXKYSAnOMAIANAPOr’
et (le traduire ainsi :