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Par LOUIS MARMIER
Ancien élève de l’École normale supérieure
Boursier du Conseil général de la Seine à l'Institut Pasteur. HISTORIQUE
Au mois d'août 1880, M. Toussaint annonça dans le Bulletin de l'Académie de médecine qu'il vaccinait des moutons contre le charbon avec les produits élaborés par la bactéridie dans le sang d’un animal mort charbonneux. M. Toussaint chauffait du sang charbonneux pendant 10 minutes à 55°. Il inoculait ensuite 3 à 6 c. ©. de ce sang ainsi chauffé sous la peau de moutons, auxquels il donnait le charbon 12 jours après. Il arrivait que des animaux mouraient quelquefois du charbon typique après la seule inoculation du sang chauffé. M. Toussaint attribuait ces insuccès à la présence de spores dans le sang charbonneux avant le chauffage, car, selon lui, ce procédé détruisait toutes les bactéridies. Il concluait que l’immunité contre le charbon peut être produite, en dehors de l’action directe des microbes vivants, par l'introduction des substances élaborées par ces microbes, cause de la maladie.
Cette conclusion, pour la plupart des expériences de M. Toussaint, n’était pas démontrée. MM. Pasteur, Chamberland et “Roux ‘ montrèrent en effet, que ce chauffage ne tuait pas sûrement toutes les bactéridies du sang charbonneux. Celles qui avaient résisté, modifiées dans leur vitalité, ne tuaient plus, mais pouvaient donner l’immunité à la manière d’un virus atténué.
Plus tard, MM. Roux et Chamberland *, reprenant les expé-
À. Pasveur, CHAmBercaN» er Roux, Comptes rendus de l’Académie des sciences,
mars 1881.
2, Roux er CHamBerLann, Annales Institut Pasteur, Il, 1888, p. 405.
P x A FA , . 12 é ” Lu + L re 1 re Le ] 1 È 7 SUR LA TOXINE CHARBONNEUSE.
riences de M. Toussaint, se mirent à l’abri des causes d'erreur signalées dans le travail de ce dernier. Ils montrèrent alors, d’un façon rigoureuse, que le sang des animaux charbonneux, soigneusement privé, de tout organisme vivant par chauffages successifs, peut donner une immunité passagère à des moutons neufs. C’est là le premier exemple bien établi d’une immunisation contre le charbon par des substances chimiques. Mais les essais faits pour retirer du sang charbonneux cette substance immunisante n'ont pas abouti.
Pour isoler une substance immunisante contre le charbon, les expérimentateurs qui ont suivi se on adressés aux cultures de la bactéridie dans différents milieux et à diverses températures suivant les observateurs. Chacun laisse la culture à elle-même plus ou moins longtemps, puis cherche à en retirer le principe toxique ou immunisant de la bactéridie, en produisant dans le milieu, préalablement filtré, un coagulum, soit au moyen de l'alcool, soit au moyen du sulfate d’ammoniaque en plus ou moins grande quantité. Le précipité est alors séparé par filtration, puis dialysé s’il a été obtenu par le sulfate d’ammoniaque. La substance à laquelle on aboutit finalement est inoculée à des animaux pour rechercher son pouvoir toxique ou immunisant.
Ainsi, M. Hankin ‘ retire des cultures de bactéridie dans une solution d'extrait de viande de Liebig additionnée de fibrine une albumose nontoxique pour les souris, lapins et cobayes. Employée à la dose de un millionième de leur poids pour les souris, cette albumose leur donne une immunité immédiate contre lé charbon ; une plus forte dose favorise le développement de la maladie.
MM. Brieger et Fraenkel° obtiennent une toxalbumine très soluble dans l’eau, ayant les réactions de l’albumine et très toxique.
M Sidney Martin : trouve dans les cultures de charbon faites. 10 à 15 jours dans une solution d’alcali albumine : une proto-
4. HankiN, On immunity produced by an Albumose isolated from Anthrax cultures. (British medical Journal, 19 octobre 48$9, P. 810.) — In., On the conflict
between the organism and the microbe. (British medical Journal, 12 juillet 4890. ) |
2. Briecer ET FRAENKEL, FAN uber Bacteriengifte. (Bert. klin. Wochens. 1890, n°11 et 42, p. 241 et 268.) » 5. SIDNEY Marmn, Tho chemical products of the Growth of Bacillus anthracis
sn their physiological action. (Proceedings of the Royal society, 22 mai 1890, bp. 78.)
albumose, une deutéroalbumose, un alcaloïde, tous trois fortement alcalins. Les albumoses étaient toxiques à la dose de 3 décigrammes pour la souris et l’alealoïde à la dose de 10 à 15 centigrammes. L’ébullition des albumoses diminue leur toxicité sans la détruire. é | )
M. Lando Landi' obtient des corps n’ayant ni toxicité bien nette ni pouvoir vaccinal.
M. J. de Christmas”, en cultivant 5 à 6Yjours la bactéridie dans un milieu composé de jaune d'œuf, d’albumine d'œuf et de bouillon de veau faiblement alcalin en parties égales, obtient par filtration un liquide ayant quelque propriété immunisante passagère.
M. Petermann * fait des cultures dans lemilieu employé précédemment par M. Hankin ; la substance qu’il en retire n’a pas la moindre propriété immunisante.
MM. Hankin et Wesbtook* emploient plusieurs milieux : pommes de terre, gélose, albumine d’œuf, extrait de viande de Liebi$ additionné de fibrine, peptone, etc., la plupart sans résultat. Les deux derniers modes de culture leur donnent une albumose ayant un pouvoir immunisant très grand à condition que les animaux soient inoculés avec le charbon très peu de temps après l'injection de l'albumose. L'immunisation se manifeste presque exclusivement par une survie des animaux traités sur les animaux témoins.
Les animaux réfractaires au charbon sont très sensibles à cettealbumose, quine produitaucun effet toxique sur les animaux pouvant prendre le charbon.
On voit, par ce résumé, que des moyens d'extraction en apparence semblables ont abouti entre les mains d’expérimentateurs différents à des substances de propriétés fort diverses. Cela n’a rien d'étonnant si l’on remarque que le procédé dé préparation de cette toxine repose sur un phénomène de coagu-
1. Lanpo Lanot, Sur les substances toxiques produites par la bactéridie charbonneuse. (Comptes rendus Société biologie, 1891, p. 652.)
9. J. x Curisrmas, Sur les substances microbicides du sérum et des organes d'animaux à sang chaud. (Annales Institut Pasteur, V, 25 août 1891, p. 487.)
3. Pereruann, Recherches sur Pimmunité contre le charbon au moyen des albumoses extraites des cultures. (Annales Institut Pasteur, 1892, VI, p. 32.)
4. E. Haxxi Er EF. Wessrook, Sur les albumoses et les loxalbumines sécrétées par le bacille charbonneux. (Annales Institut Pasteur, VI, p. 635-650.)
lation au sein d'une masse liquide. Or, l’on sait combien ces phénomènes de coagulation sont mal connus, présentent un haut degré de contingence, se trouvant changés par l'intervention de causes très petites, dont on n’aurait pas pu & priori soupçonner l'importance. Telles sont : de faibles variations dela température, de très minimes différences dans ja nature et dans la proportion des sels minéraux contenus dans la liqueur, dans le degré d’acidité ou d’alcalinité, etc.
Il s'ensuit qu'un même expérimentateur, opérant avec des liquides qu'il croit identiques, peut ne pas toujours obtenir les mêmes résultats. En outre, dans le cas particulier d’une toxine microbienne, comme la toxine charbonneuse, s'ajoutent au phénomène d’autres raisons de complexité, résultat du développement du microbe. Le milieu, la température à laquelle a été faite la culture, le temps pendant lequel elle a été abandonnée à ellemême ‘sont des facteurs que l’on ne sauraitnégliger. On s'explique donc bien que tous les observateurs n'aient pas eu les mêmes résultats; mais il n’en est pas moins vrai que l’on peut encore se poser la question suivante : existe-t-il dans les cultures de la bactéridie charbonneuse, une toxine à laquelle on puisse attribuer quelques-uns des symptômes de la maladie, et jouant un. rôle dans l’évolution de la maladie elle-même? A ce sujet, le dernier travail cité, celui de MM. Hankin et Wesbrook aboutit à une conclusion singulière, en désaccord avec ce qu’on croit savoir pour d’autres maladies infectieuses : les animaux réfractaires. au charbon sont les plus sensibles à la toxine du microbe qui produit la maladie, et inversement cette substance n’est aucunement un poison pour les animaux sensibles au charbon. De plus, d’après ces savants, en inoculant à un animal une dose extrêmement faible de cetlé toxine, on obtiendrait une immunité immédiate contre le charbon.
Les recherches faites sur d’autres toxines microbiennes n'ont pas jusqu’à présent conduit à des résultats analogues. Les animaux sensibles aux maladies microbiennes ne sont pas en général réfractaires aux toxines produites par les microbes dans les milieux de culture. Sous ce rapport la bactéridie donnerait nais-
A. L. Perprix, Sur la transformation des matières azotées dans les cultures de bactéridie charbonneuse. (Annales Institut Pasteur, Il, 1888, p. 354.)
SUR LA TOXINE CHARBONNEUSE. | b)
sance à un produit n'ayant aucune analogie avec les autres produits similaires. Il en serait de même pour la question de ’immunisation. Quand on accoutume en effet peu à peu les animaux aux autres toxines microbiennes, on arrive à leur conférer l’immunité contre la maladie produite par les micro-
| bes; mais cette immunité, contrairement à celle donnée par les virus atténués, est longue et pénible à acquérir, et le plus souvent dure peu. La façon dont agirait la toxine charbonneuse, d’après les recherches de M. Hankin, ressemblerait plus au mode d’action des antitoxines que des toxines ellesmêmes.
Aussi était-il peut-être indiqué d'entreprendre de nouvelles expériences pour rechercher s’il ne serait pas possible, dans certaines conditions, d'extraire des cultures de la bactéridie charbonneuse un corps ayant quelque analogie avec les toxines produites par d’autres microbes. C’est ce que j'ai tenté en cultivant la bactéridie dans divers milieux et en comparant les propriétés toxiques ou immunisantes du milieu avant et après la culture. |
Dans ce travail, j'indiquerai d’abord la préparation du milieu de culture qui m'a permis de recueillir une substance toxique produite par la bactéridie charbonneuse, puis le mode d'isolement de ce produit. Je donnerai ensuite quelques-unes des réactions chimiques du corps ainsi obtenu, les effets physiologiques de son inoculation aux lapins et à diverses espèces animales; les “différences que l’on observe dans ces effets suivant les conditions de production de la toxine ; les altérations que subit cette substance sous l'influence de certains agents physiques ou chimiques; des essais d’immunisation des animaux contre la maladie microbienne au moyen de la toxine. J’exposerai ensuite les divers résultats que m'ont donnés d’autres milieux de culture au point de vue de la production de ce corps. Je chercherai enfin à quoi peut être due l'apparition de cette toxine dans les conditions où je l'ai obtenue.
Ces recherches ont été faites à l’Institut Pasteur sous la direction de M. le D'E. Roux. Que mon excellent maître me “permette de lui exprimer ici ma profonde reconnaissance pour les bienveillants conseils qu'il n’a cessé de me prodiguer pendant
l'exécution de ce travail.