DIEU, IDOLE DU MOI
Le peuple de Mafeking n'aime pas la guerre. La chair n'aime pas les coups; et c'est le peuple qui, à bon droit, peut toujours dire : Je n'ai que ma chair. Mais ce peuple est convaincu de sa mission, et il l'appelle divine. Son dieu donc, doit être le dieu de toute la terre; il saura bion y contraindre ceux qui lui résistent. Son dieu l'a délégué à soumettre toutes les nations. Cela rime à vêtir tous les luimjuns du même drap à carreaux, à les orner
d'une boîte à paroles, dite Parlement, et d'une bible, à leur interdire de manger chaud le dimanche en dépit du rhume, et à hacher de la paille en parlant. Quelques bouffonneries du même ordre, comme de jouer à la balle, de se laver à l'eau froide, de laisser les femmes faire le garçon, mépriser l'homme en le singeant, et prouver ainsi que la guenon prend sa revanche sinon le singe, — quelques bouffonneries de cette espèce achèvent la force morale des Anglo-Saxons : leur mission, comme dit Bottom — c'est Roosevelt, se criant à lui-même : « Bien rugi, lion! »
Qu'importe le prétexte, si bas, si vain qu'il soit? Au fond, il s'agit toujours de vaincre. Je le sais, il est beau d'être vaincu : Ce peuple-ci méritait vraiment de l'être; il avait plus d'esprit que les autres, il avait plus d'âme et même plus de cœur. Beauté d'une heure, cependant, et qu'on piétine. Beauté sensible à l'âme seulement, cette autre Hélène assurée d'une éternelle défaite. La vie connaît-elle rien que la force? Elle y met toute la beauté : car la force est utile. La beauté, pour la vie, est le trésor de l'utilité, trésor de guerre, en lingots d'or. Le vainqueur aura toujours raison. Il le sait bien, le peuple qui veut vaincre. Il ajourne ses excuses au soir de la victoire. On lui en cherchera; il n'aura pas besoin de les donner. On les lui présentera à genoux, s'il baille et tombe de sommeil. Il n'aura qu'à dire : « Compte avec moi le gain de la journée. » Et les plus juristes, les plus délicats sur le droit, pour mieux faire le calcul, se mettront à quatre pattes.