SULTAN DÉSIR
0 liistessc de la iiiurlclJu inanité, qui suit toutes nos joies, quand la pensée s'y mêle. Et nous ne les connaîtrions même point, si elle ne s'y mêlait pas. La vie se consume en fumée, un feu de bois vert. 0 grand bel arbre abattu et brûlé, i)our faire chauffer une misérable soupe dans une gueuse de marmite.
Le plaisir est une immolation. La satisfaction tue la joie. Le désir ne tend qu'à se détruire. On tue le désir avec joie et passion, lui qui est la passion et la joie. Garde bien ton désir : garde ta jeunesse.
Le plaisir, enfin, n'est pas le phénix toujours sûr de renaître; mais la colombe en offrande à Vénus. Et la prêtresse fait couler ce sang irréparable, toi-même, Shéhérazade. Les ailes palpitantes se referment et tombent. Voilà donc ma tristesse, à moi qui vante le plaisir et la joie! Le sultan est toujours triste, hormis quand il se déguise en sculpteur, et qu'il s'enferme dans son atelier. Car, pour finir, connaissez mieux le véritable artiste : l'homme qui donne du prix à tout ce qui est, en le créant, et par-dessus tout à la douleur, qui est l'amour même. Cependant, toi, plaisir de la vie, Shéhérazade, tu danses!
Parfois, nous soinnies tentés de croire que la Barbarie commence à la Vistule. Et, d'autres fois, qu'elle a passé le l^hin.
La iiarbarie est la société farouche des hommes, moins la culture qui est de l'intelligence, et moins la civilisation, qui est la culture |)assée dans les mœurs et dans la moelle de la vie.
I^a civilisation ])asse autiint la culture, que le monde du sentiment passe le monde de l'idée. Et la culture passe autant la barbarie, que le monde des idées passe le monde des corps.
L'Allemagne est le pays de la culture par excellence, moins la civilisation. De là, l'éternel malentendu entre la France et les Allemands. Pour les deux peuples, les mêmes mots n'ont pas le même sens. Les mots n'ont que le sens qu'on y met. La querelle d'Allemand est
une querelle sans sujet, pour un honnne de France : on lui parle blé noir, et il mange du pain blanc. Il a beau faire, il n'a plus ce goùt-là dans la bouche. La gloire! quel mot plus nourrissant? On serait effrayé d'en comparer la valeur et la substance dans un Français d'il y a cent ans, et dans un Allemand du nouvel empire.
La France a dépassé depuis si longtemps l'étage de la culture, qu'elle semble avoir toujours été civilisée. Pourquoi pas? Elle a ce don, peut-être, comme la terre ni a fait celui du vin. Il est partout des vignes : il n'y a qu'une Côte d'Or sous le soleil, un seul Hermitagc, une seule Côte Rôtie. Près de quoi, tout est piquette.
Le peuple et la terre au carrefour de tous les peuples, des terres et des mers, inclinaient sans doute à la civilisation ; c'était leur pente ; et Rome a précipité le miracle, comme il arrive.
Le débat entre la civilisation et la culture est supérieur à toute guerre. Le monde entier est lié au sort de cette querelle. Et même s'il l'ignore, même s'il ne prend pas parti, il y va de son destin. L'Orient l'a toujours confusément senti. La Bohême le sait. Tous les jours, le Danemark et les Polognes l'éprouvent.
La civilisation, ou privilège de civité, est une culture incarnée à tout un peuple. Naître de ce peuple, en parler la langue, c'est, avant toute culture personnelle, hériter de la culture séculaire : c'est naître en civité.
Nul, en France, ne peut plus être un barbare : on peut se masquer en brute, on ne peut pas barbariser en français. Il ne faut pas laisser croire que le barbare seul
il des sensations fortes, des i)assions et des yeux jeunes sur la nature. La puissance n'est pas moins rare en barbarie qu'en civité; elle s'exerce mieux dans l'ordre de l'action, et moins bien dans l'ordre de l'esprit. Souvent, le barbare est un muet qui ne peut s'exprimer; le civilisé est un bavard qui oublie de sentir, et qui se laissant porter par le torrent de l'expression, finit par s'y noyer.
11 n'y a pas, il n'y a jamais eu, il n'y aura peut-être jamais de civilité allemande. Il est des Allemands barbares comme des Goths, et des Allemands cultivés comme Gœtlie. Mais la culture n'est pas dans tous les Allemands comme une nature seconde, infuse à la vie, incorporée aux mœurs.
L'Alsace, la bonne, la grande, la touchante Alsace semble faire fi de la culture, parce qu'elle a la civilisation. Elle l'a reçue, et elle la garde. C'est pourquoi l'Alsace a pris sous nos yeux ce caractère admirable, qui la distingue de toutes les nations : elle est la veuve héroïque du génie, qui en a fait son épouse. Elle demeure fidèle à resj)rit qui a tout obtenu d'elle, parce qu'il n'a rien attendu que de son amour. Elle est l'Andromaque des nations vaincues, ou cette Brunnehilde qui aimerait mieux mourir que se livrer à un maître qu'elle juge, et qui ne la vaut pas. Et d'ailleurs, plutôt que mourir, vivre dans un chaste combat.
On peut tout perdre, moins l'honneur de l'âme. Elle le sait, cette fille généreuse, et que son honneur est dans son choix. Quand l'âme s'est formée à certain amour, c'est folie d'espérer qu'elle abdique. Tu peux me tuer, tu peux me mettre en quartiers, tu peux me
SLH LA VI K
rendre riiécounaissablo î\ tous : lu ne ine rendras {3as méconnaissable à moi-inêine, car je ne méconnaîtrai ])as mon âme. Mon cœur est à moi. Mon amour est à moi. Fais-moi violence. Prends ma vie : c'est mon cœur que tu ne saurais prendre.
Telle est la grâce de la nation contre la race^ Telle est la force et le droit éternel de la civilisation contre la culture.
L'ignorance peut aller avec hi plus haute vertu, dans une âme policée. Des paysans, des marins sans culture, de pauvres gens qui ne savent ni lire ni écrire, ceux-là même pour qui les cathédrales ont été couvertes d'images, en France, en Italie, et dans les pays classiques, montrent à toute occasion l'exquise vertu de civité, ce mélange d'esprit, de tact, d'intelligence fine et de bonté qui est proprement la douceur de vivre pour soi et pour les autres. Les Barbares n'ont que la morale. En Amsterdam, une jeune fille, si elle a le corset et la grâce de Paris, est huée dans les rues. Hommes de premier ordre, unMommsen, un Bismarck, un iMoltke, hélas, un Wagner même, avec tout le latin, toute la culture, voire tout le génie du monde, ils manquent sans cesse à la civité, comme un parvenu manque à la politesse. Le parvenu se vante : pour intelligent qu'il soit, il a une façon de sentir qui équivaut à manger soudain avec les doigts. La sensible comtesse de Bismarck, dame de toutes vertus, pendant le siège de Paris, espère qu'on tuera beaucoup de petits enfants, la bonne mère, pour les sauver de grandir dans le péché de Babylone. Mommsen, faisant procès aux gens de Prague, est d'avis que le devoii;
(les Alk'iiiaiuls est cl'oxteriiiiiiL'i' les Tchè(jU('s, pour leur prouver la supériorité allemande. Voilà la culture moins la civilisation : elle est une qualité acquise, un ornement, une parure : elle n'est pas du fond. La civité cst'du fond.
.Je ne suis pas de ceux qui ignorent ce qu'ils combattent. Je sais tout ce que l'Allemagne a eu de grand, et pour moi-même. J'ai vécu dans la musique, depuis que je respire. Beethoven ne m'a jamais quitté; et je suis marqué de Wagner pour toute la vie. J'ai été hanté de Gœtlie. Avec Spinnsa, Schopenhauer me parait toujours le seul philosophe qui en vaille la peine. Et pourtant, en dé|)it d»* ces Allemands admirables, je ne crois pas à l'Allemagne. Je ne veux pas la haïr : mais je Fécarte.
Ma langue est plus belle que les plus beaux chefsd'a^uvre qu'on n'a pas écrits dans ma langue. France la douce passe en grandeur, toute grandeur. Sa grâce est celle de l'amitié humaine contre la morgue des l)arbares.
Plus ils y portent de haine, de mépris, de violence et d'injustice, plus nous y devons mettre la paix, la justice, le respect d'eux et de nous-mêmes : la puissance quand il faut; et où il faut, l'ironie. Les peuples de l'ère moderne ne se civilisent, qu(^ s'ils épousent la Reine de grâce, en sa bonne ville de Paris. C'est pour son lit, qu'ils se décrassent; et leur accord avec elle mesure le progrès qu'ils sont capables de faire.
Culture : mot serf qui sert à tout.
Pour le Grec, le Barbare est l'étranger qui parle mal
le grec ou qui ne le parle pas. Parler le j^rec avec un bon accent. Barbare surtout, il me semble, celui qui parle contre la syntaxe. Plus que le vocabulaire, la syntaxe est attique.
Dans la culture, il y a un élément propre à l'individu. La culture est du savoir, et de l'exercice. On travaille un champ; et bien cultivé, il donne des fruits. Mais la saveur est du terroir, et le fruit des siècles. Les prunes d'Australie sont fades. Les pêches d'Amérique puent; j'ai goûté de leur raisin : il sent la framboise véreuse.
La culture des mœurs et du cœur, la culture de l'âme en commun, la qualité de ceux qui ont donné la saveur à la vigne et le bouquet au cru, voilà une civilisation, en sa racine à la terre. La civilisation est le don de tous à chacun de ceux qui ont une tradition commune, et enfin à tous ceux qui sont dignes d'entrer dans la même cité, pour idéale qu'elle soit, ou seulement qui y aspirent. Elle se fait connaître aux mœurs et aux habitudes, à la cuisine qu'on mange et à la forme des habits. L'instinct est enrobé dans la civilisation, qui ne l'est pas dans la culture. Le savoir est l'effet visible de la culture. Je trouve les signes visibles de la civilisation dans le tact et la vertu d'humanité : le tact qui est le bon goût de l'action.
On peut être de très forte culture, et de très faible civité. La civilisation supplée à la culture. Mais jamais la culture ne supplée à la civilisation.
Plus ou moins, la race est toujours barbare. Tout ce qui tient de près à la race, tient de la barbarie : qu'on
reiitende plciiieinenl : en mal, si l'on veut, et en bien, s'il y en a.
La culture peut être la fleur d'une plante barbare, croissant en force et en subtilité. Mais la civilisation est une culture humaine, et le fruit de toutes les cultures.
Les races à culture sont assez pareilles aux docteurs qu'elles produisent. Elles ont l'humeur brutale, jusque dans la bienveillance, et le contentement de soi. Le pédant est le fruit naturel de ces terres fortes et ingrates. Pédant même en amour! Un Gœthe même n'y échappe pas : les Affinités électives, quel livre pour faire rire un homme de l'Occident, s'il résiste d'abord à l'ennui!
La manie de se chercher en tout, et de ne voir partout que soi ; le mauvais goût d'y tout réduire ; l'impertinence d'en faire leçon; et ce comble de vanité, qui consiste à tout mesurer, à tout mépriser, par comparaison à sa propre existence; tant de jactance et d'amourpropre, qu'on s'indigne avec bonhomie contre l'infatuation des autres ; une satisfaction de soi qui empêche de rien comprendre au génie d'autrui, mais non pas de le juger : Lessing, gâcheur de plâtre, retapant des deux pieds les tragédies de liacine et de Corneille, pour les rendre dignes de l'antique ; la certilude que l'étranger se vante ridiculement, s'il s'estime, et qu'en se mettant soi-même au-dessus du monde entier, on ne fait que se rendre justice; enfin, l'invention la plus noire : quand la laideur est là, et qu'on ne peut plus la nier, le refuge de la morale. Un tel abus de la race, une telle habitude d'abonder en soi, qu'on perd fièrement tout sens du ridicule. On appelle de son nom tout ce qui paraît avoir
30t) SUR LA VIE
une vertu : la science est allemande; l'art est allemand; l'honneur est allemand; la valeur est allemande; la vérité est allemande; le Champagne est allemand; et, pour finir, le ciel même est allemand. Dieu en personne, cessant d'être le Dieu de tous les hommes, n'est plus qu'une espèce d'inoubliable grand-père.
Les Scythes ont dû rire d'Athènes, et les Vandales de la majesté romaine : mais les Gaulois s'y sont associés. Il est. plus facile de rire de la grande nation que de l'égaler. Elle seule en a mérité le nom. Et l'acre raillerie qu'on en veut faire tourne à sa plus haute louange. Que ce rire est épais! et comme il manque le but, surtout quand le but vole!
Telle est cette vertu innée de civilisation, qu'elle vole en effet; elle est pareille à la grâce du sourire. N'a pas H le sourire qui veut. Ni l'or, ni l'étude ne le donnent, ni la puissance ne le |)aie.
Les Barbares ne savent pas sourire. Ils pleurent, ils crient; ils rient aux éclats. Mais le sourire ne visite pas leurs traits; ils le mettent en fuite. Ils sont délaissés du Dieu, parce qu'ils ne l'honorent pas. Leur sérieux tant vanté est la cage du sourire, toujours vide. Ce n'est pas qu'elle soit trop belle pour lui : c'est que l'oiseau bleu y perd la voix.
Légèreté, volupté, disent-ils. Ces fameux reproches sont la louange du sourire, qui est si souvent l'arc-enciel au milieu de l'orage, et la pudeur d'une exquise
gravité. Pour luoi, ou souriant, j'ai deux fois joué ma vie sur un sourire. La grâce du sourire est légère, pour mieux voler; et les lèvres sont voluptueuses, parce qu'elles vivent.
Quelle douceur de l'àme n'a pas sa volupté? Un doux plaisir, qui répugne à la méchanceté, flotte dans l'air de France.
La France ne hait point : non, pas même dans le combat, sous l'enseigne de la Bonne Lorraine. Elle aime, au contraire, et veut qu'on l'aime: car, d'abord, elle se [)laît à vivre. Et certes, ce sourire léger est bien le propre du doux pays: il vient de la terre, et ne quitte jamais le ciel du Valois. Et tous ceux qui au retour de l'exil, se hâtent vers Paris, reconnaissent cette lumière au ciel, si forte et si lendie : la lumière de France s )urit.
Civilisation, ou, pour faire court, civité : vertu civile des hommes en société, qui n'est à j)ersonne singulièrement, mais qui est à tous, et la part de tous en chacun.
Ce n'est point le savoir, la grandeur des actions, ni l'éclat de l'intelligence, ni même l'excellence et la richesse des mo'urs: mais une puissante essence, faite de l'esprit et du co'ur. Les vertus supérieures de l'intelligence el du caractère n'y entrent pas seulement pour elles mêmes, mais pour le long usage que tout le inonde en a su lain;. C'est un air qu'on respire, et qui, ici, est à tous : riiéritage commun d'un bien sans mesure, d'un trésor très antique, et qui s'est transmis du premier possesseur à la comnuinauté entière.
Dès Homère et Solon, il n'était pas possible à un Grec d'être barbare. Après Dante, il n'y a plus eu de barbares en Italie. Nul n'a pu naître barbare en France, après les cathédrales et les chansons des poètes, au Nord et au Midi. J'enverrais bien le bon sire de Joinville visiter Verlaine. Bien plus, contre tout retour de la barbarie, la France a ressuscité la culture antique pour en doubler la civité chrétienne. La langue du dix-septième siècle a élevé, de toute une civilisation, le rempart de la France contre toute barbarie.
Le miracle de la Russie : que, toute barbare qu'elle puisse être, depuis près de cent ans, un chrétien, qui écrit en russe, est presque toujours purgé de sa barbarie.
Le tact est, peut-être, la marque la plus nette et le signe ordinaire de la civilisation. Pour nous tous, j'espère, gens de France et d'ionie, les Barbares sont proprement ceux qui manquent de tact : ils n'ont pas le bon accent, soit du mot, soit de l'âme. Ils ne disent pas ce qu'il faut dire, ni comme il faut le dire, ni seulement ce qu'il faut.
Les grands Allemands ont eu parfois bien de la force; ils ont de la beauté aussi; mais ils restent barbares, en ce que le tact leur fait défaut, comme un sens qui leur manque. A Athènes, à Florence, en France, et non pas même à Paris, dans mon village, l'homme qui manque de tact est toujours d'une espèce assez basse : il est étranger, pour une part, au génie de la nation. Mais, chez les Barbares, un tel homme peut être supérieur. Ici, il sentira toujours l'homme qui n'est pas de chez nous. Là-bas, on admirera son caractère.
J'observe enfin que la véritable civilisation, celle qui se transmet et (|ui a le don de conqurte, n'est jamais le propre d'une race : elle est le suprême attribut d'un {M'uple, arrivé à l'élat de nation. Tant qu'un peuple garde les attributs de la race, ses vertus si l'on veut, les forces de haine et de hargne que la race implique, ce peuple peut grandir par la guerre, par le commerce, par la fortune : il domine, il ne civilise pas. Il peut montrer les exemples et les modèles de la culture : il n'a point de vertu pour conquérir l'âme étrangère : il n'impose pas son style. Car c'est l'ame seule, c'est le cœur qu'il faut coiiquiîrir. Toute conquête des corps est vaine, moins cette conquête. La race n'y est jamais apte. L'instinct de la race est qu'elle extermine. Pour concpiérir l'àme d'autrui, il faut sortir de soi.
Toute la force du monde ne force pas l'amour. C'est d'amour qu'il s'agit, dans la civilisation. Et, d'un seul mot, l'amour est la vertu qui civilise. Quels qu'aient été les torts de la P'rance, les crimes de sa politique, les excès de sa puissance, la France s'est fait aimer. Elle a même séduit ceux qui ne l'aiment pas. Comme Home a [)orté la paix et les lois, comme Athènes a porté l'art, et la })ensée, la France porte, depuis des siècles, les lois et la ])ensée, l'art et la grâce humaine : elle a le style humain, en tous les ordre?.
I^a nation la plus humaine a seule le don de civiliser les autres. Comme toute la force de la matière ne peut rien contre la grâce de l'esprit, toute la culture du monde ne peut rien contre la grâce de civité, qui est la plus forte. Il n'y a de civilisation qu'en fonction de l'humanité.
XXYII
( ALTGULA OU LE ClIITIQUE llOI
Caligula, petite botte en argot des camps, cuui» de pied terrible, terrible chausson à clous dans le ventre des hommes, savate à souffleter tout respect. Il leur donne du talon dans les flancs, tant il est souple, et de la semelle au gras du dos. 11 leur rue aux entrailles. Il leur lance la pointe entre les yeux, et piétine la vénéralion sous la plante, connue on foule le raisin nuu'. Avec lui, tout commence par la cruelle nasarde; et tout finit toujours, avec Caligula, par le coup de pied au cul.
Le plus puissant des hommes, en vertu du hasard, il montre l'usage de la toute-puissance, et le mépris qu'elle a de riiumanilé. Le hasard seul fait bien les Ichosis. l*our que la puissance soit la puissance, il faut ila tenir du hasard seulement.
Il est maître du monde à vingt-six ans, et dieu penlant un congé de quarante-cinq mois. Bien plus qu'Au-
312 sun LA VIE
guste, et plus que César même, il est l'homme antique tel que Rome devait le produire, tel que la fatalité des anciens devait un jour l'achever. C'est en Caligula qu( le monde peut reconnaître ce qu'il a supporté d( l'homme, sans révolte après tout, et non sans soupçoi de s'y plaire.
C'est en Caligula qu'on peul voir s'il fallait oui oi non, que la charité chrétienne vînt sauver le genr^ humain. Les mots de Caligula sont les seuls, peut-êtrej qu'on puisse affronter aux paroles de .Jésus. Ils sont" l'évangile de l'enfer, et de la force sans cœur. Ils font comprendre la nécessité des paraboles, et que l'annonce fut faite aux hommes de la bonne espérance, porte du paradis.
Caligula n'est pas fou. Du moins, pas plus fou qu'un autre. La folie selon les médecins, et que les peseurs de moyennes osent, follement selon moi, trouver dans les plus grandes âmes, cette folie n'est, à tout prendre, que le don supérieur d'être soi et non pareil aux autres. Caligula est pleinement ce qu'il est. Sa forme est complète.
Sans doute, chaque tyran de Uonie a du Caligula plus ou moins. Le maître du monde est l'homme qui tend à être seul un homme, seul libre, seul puissant au milieu des esclaves. Tous le doivent servir, sans limites. Et lui même ne sert personne. Le maître du monde, seul homme et seul digne de l'être, aspire à être un dieu. Il veut qu'on le tienne dieu. Il veut vivre en dieu.
Un dieu païen n'est qu'une force absolue, que rien ne lie, qui n'a ni devoirs ni scrupules, qui n'en comprend même pas le sens, qui se joue avec la vie universelle comme avec une proie, et dont le destin seul tempère la tyrannie ])ar la mort. Car les dieux de l'Olympe meurent.
Tibère, ce tigre solitaire au regard crapuleux, avait bien reconnu le dieu antique en son neveu Petite Botte. 11 l'avait réservé à l'Empire, disant parfois : « J'élève une Hydre, pour dévorer le peuple romain et perdre l'univers. » II est beau de mesurer la portée d'un tel homme.
11 a les débuts d'un Osiris à la mode latine. L'armée, le peuple, toutes les foules l'adorent. 11 est l'idole de la multitude. Les soldats l'appelaient : c Mon astre, mon petit, mon poupon, mon bébé. » Pour fêter son accession au trône, on immola plus de cent soixante mille victimes : telle fut la joie publique. Voilà bien les premiers pas d'un dieu qui dévore. Et plus tard, de quoi se plaignent-ils? 11 a voulu, d'abord, montrer toutes les vertus; et c'est de là qu'il s'élance, quand le peuple et le Sénat lui ont décerné tous les titres, jusqu'à l'écœurement. Ce prince de l'ironie leur dévoile alors la face du tout-puissant : & Ils vont voir comme je mérite leur culte, comme je remplis les obligations de la vertu, de la bienfaisance et de toutes les dignités. « 11 se sert de la divinité, comme d'un fléau à broyer les humains, et à les humilier plus encore. S'il ne les écrasait pas, il les tournerait en ridicule. Et même quand il tue, il avilit ses victimes. 11 n'est pas si bourreau qu'il cosse un ins-
yi4 SUR LA Vit:
tant de bouffoiiner; mais la farce est terrible. Enfin, sa mission est de nuire.
Caligula est à Jupiter, ce que le prince des critiques est à Homère. En premier lieu, magnifiquement jaloux, jaloux incurable.
Jaloux de la puissance divine à ce point, qu'il envie les tremblements de terre à la nature, la peste et les incendies. En effet, ce n'est pas la peine d'être le destin visible, s'il faut céder les grandes moissons d'hommes aux causes inconnues. Caligula est dans le plein de l'homme qui peut tout : faire sauter le monde, c'eût été sa devise, s'il avait eu la poudre. En Jupiter aigri par la lâcheté universelle, il souhaite de tout détruire. Au fond, il rêve d'être seul vivant : Heîs Koiranos estô (i).
Les hommes lui sont comme des mouches. Le lâche Domitian passait le temps dans une chambre, à tuer des mouches, en pensant aux hommes. Caligula est d'une autre taille : il tue les hommes, en pensant aux mouches.
Il a des actions extraordinaires, el qui lui donnent des titres sérieux au sceptre de Jupiter vieilli. Caligula, lui, n'est pas près de l'abdication. Dans un sacrifice, il s'habille en pope, et levant la massue du victimaire, il immole le sacrificateur. Comme on inaugurait un pont à Pouzzoles, il appelle près de lui la foule des spectateurs, assemblés sur le rivage; et soudain, il les fait tous jeter à la mer. 11 assiste fort sérieux à la noyade,
(1) E?; Kotpavoç etto), répétait-il : Un seul martre.
et un fin sourire aux lèvres : « Ils ne s'y altendaient pas », dit-il ; « Hé quoi ? l'orage a de ces coups. »
Au milieu d'un festin magnifique, il éclate de rire brusquement. Ja's consuls, assis à ses côtés, lui demandent avec complaisance la cause de cette divine gaîté : « C'est, dit-il, que sur un signe de tête, je puis vous taire égorger tous les deux. »
Il y a du sublime dans ses laçons avec Jupiter. Il se dédie un temple semblable à celui du dieu père. Il y place sa luopre statue en or, qu'on habille soigneusement comme lui chaque jour. Les plus grands personnages sont ses prêtres. La nuit, Caligula invite la Lune à partager son lit, et à jouir de ses baisers. Il ne faut pas que Jupiter Ca|)itolin soit jaloux : il lui parle donc à roreille, il feint d'écouter ses réponses : tantôt, il lui répond dans un munnure amical; tantôt, adorable idée, il élève la voix, il prend le ton fâché, il gourmande le vieillard. H le inppelle à l'ordre; il le punil : il le prive Je sa présence. Puis, il se laisse lléchir et il invite Jupiter à loger (juelque temps dans son temple: et pour ui rendre le voisinage plus connnode, il lance un pont lu Capitol e au Palatin. Ainsi, il joue le monde antique tous les étages. H est l'excès du vrai. Quand il ôtait la >le aux plus belles statues des dieux, pour les gratifier e la siemui à la plnci;, comment ne j)as rire? Une tète V3 dieu en vaut une autre.
Si dieu, (ju'il ne veut rien devoir quà lui-jnème. Jl ie sa famille et il piétine, lui aussi, ses morls. Il prome que sa mère est née d'un inceste entre Auguste sa fille Julie. Sa grand'mère l'ennuie: elle ne croit
pas assez aux dieux présents, et il l'envoie se cacher au fond de la province. Comme Jupiter, il épouse toutes ses sœurs; il les reprend à leurs maris. De sa chère Drusille, morte en couches et de ses œuvres, il fait une déesse : un décret confère la vie éternelle à cette sœur chérie.
Dans le rôle des dieux, pas une partie ne lui reste étrangère. Crime capital : le regarder passer d'en haut, parce qu'il a le sommet du crâne chauve. Il joue à merveille Jupiter chez Alcmène. Toute femme est à lui, d'abord. Aux noces de son ami, le beau Pison, avec Orestille, Caligula honore de sa présence la table des époux; mais soudain, il avise Pison penché sur la charmante Orestille, et il lui crie : « Assez I ne pelote pas ma femme ! » Aussitôt il l'emmène chez lui, pour la renvoyer au mari quelques jours ensuite. Jupiter eût-il mieux fait avec Amphitryon? Le pauvre Caligula ne le cède au père des dieux que sur le seul article de la foudre. César ne peut souffrir qu'il tonne. En vain, ii imite le tonnerre, il ne le produit pas; il ne sait pas foudroyer, et il se cache dans la cave. Sa seule consolation, que Jupiter lui-même en fait peut-être autant dans les souterrains de l'Olympe. Car Caligula soupçonne la nature d'être plus forte que les dieux : dont i enrage.
Caïus Caligula connaît vraiment la nature de la puis sance, son élément et son signe. Il adore l'or; il vout drait s'en repaître et s'en saouler. Il exige que les richd le comblent de présents ; il porte loi qu'au jour de raijj
tout le genre humain lui fera des étrennes. Souvent, chaque jour peut-être, il se promenait nu-pieds sur d'immenses tas d'or, et même il se couchait, il se roulait sur les lingots. Ton roi danse, o Danaé, voici ton roi.
Connaître la nature de la puissance, étant résolu d'être tout-puissant cl le seul puissant, c'est le plus court chemin à la cruauté et à l'insoîence. La cruauté seule renouvelle l'usage de la toute-puissance. La cruauté, pente naturelle et fatale de la puissance sans cœur. Et la cruauté se renouvelle elle-même, jusque dans le sang, par l'ironie rugissante et la bafouade. Bafouer au fond des moelles tous ceux qui croient avoir un droit, qui rêvent de retenir un atome de force et de dignité : jamais homme ne s'est mieux entendu à bafouer que celui-là. Caligula a le génie du bafouement.
Dans l'idée de montrer que l'or n'a pas d'odeur, et qu'il est toujours la force en purs rayons, dans l'idée d'avilir aussi les antiques fondements de la propriété et de la famille, Caïus assimile le mariage à la prosjtitution. Tl les soumet aux mêmes impôts. 11 les prend également sous sa tutelle. Il ouvre un bel hôtel, un lupanar somptueux dans une aile de son palais, et il y place, par force, des patriciens et d'illustres matrones. |ll les a d'ailleurs mis dans ses meubles : les chambres >nt ornées avec le grand goût du prince. Et Caligula Invoie sur les places, dans les basiliques et les carrepurs, des esclaves qui racolent les passants.
11 est grand homme de finance dans le même style.
met tout ru valtMir. pour tout mettre à l'encan; et il
empoche. Ce qu'il ne peut vendre, il le vole. H est le prince du monopole. Ceux de Chicago ne sont que de plats valets, près de lui, d'iiypocrites i)irates, qui ])ai'lent du bien public, et qui font bénir leurs rapines, les puritains, par un pasteur et un homme de loi sans lèvres, à la joue rase. Caligula, eût-il tout l'or de Rome, il n'a point assez, si on lui fait tort de quelque chose. C'est pourquoi ayant tout pris, il revend et trafique, il fonde un bureau d'usure dans les communs du Palatin, et il drahie de la sorte les bijoux, les objets d'art et les belles étolFes. A ce couj), il faut enfin reconnaître le dieu de la critique. Et voilà un prince qui ose avouer ce qu'il pense de la justice.
Tout négation, il est donc tout critique. Et plus il est atroce, plus il est vrai. La qualité qu'il prisait le plus en lui-même était l'inflexibilité, certain don d'être implacable en son jugement. Critique né, et né prince de la critique, il aime qu'on le prenne pour le Destin. Il lui importe peu de condamner un honnne pour un autre : l'essentiel est (ju'il en condamne un. Bon juge, bon bourreau» Un homme vaut un homme, comme on dit; et surtout un innocent vaut bien un coupable : « Celuici, faisait-il, ne mérite pas moins la mort que celui-là. » On ne peut pas mieux définir la justice d'État et la raison d'État. Nos charmants docteurs en politique auront de la peine à trouver mieux au nom de la religion, de la race ou du roi. Quand il tue son homme, ou se flatte de le tuer, ce critique inimitable prend garde de faire
(ALIGULA 31 V)^
lioj» vite: il veul que le paticiil savoure sou supplice. Il ordonnait aux bourreaux, ce laquais sublime, de ioHurer la victime à pelils coups : « Fais qu'il se sente mourir », disait-il.
A la bonne heure, son idée de la justice est admirable. Pourvu que le juge trappe à mort, il ne se trompe jamais. Que l'erreur soit irréparable, et (jue la victime ne s'en relf've pas, c'est le |)oin(. La majesté de Ja justice et l'autorité du prince sont à ce prix. 11 n'en coûte rien à l'un ni à Tautre. La justice vit sur l'ennemi. N'est-ce pas le génie critique, s'il en l'ut jamais ? 11 en a les finesses aussi, qui sont toutes dans une balance exacte des intérêts. Il ne condanme pas toujours à mort : parfois il acquitte, surtout si le crime est avéré. Mais il ne juge les causes qn'aï)rès avoir fixé le prix du jugelïient : c'est son principe, et dès qu'il a re(;u la somme, il lève l'audience. Quelle concision incomparable ! Quelle souveraine jurisprudence, où l'on ne sait quoi louer le plus de l'économie ou de la franchise. Plus de codes. Il voulait être le droit. De là son système pour la réforme des prisons : parfois, il en visitait une, et |M''le-méle, il faisait jeter aux belles tout ce qu'elle contenait de prisonniers.
Ce critiipie olympien ne peut pas soulïVir qu'on ait vécu avant lui. La gloire d'autrui lui fait injure; elle lui est une épine dans le pied, un reproche caché, un muet outrage. H ht donc abattre les statues des hommes illustres, au Forum et dans Home. Ceux qui avaient été glorieux sous le grand-[)ère durent cesser de l'être sous le petit-hls. Après tout, n'est-ce pas le prince qui décide
de la gloire, ei qui la décerne? N'est-ce pas le critique? Caligula n'entend pas qu'on ait un nom dans les siècles, sinon de son consentement. Il envie Homère, et il a le projet d'anéantir ses poèmes. Il nie tout, et d'abord le passé. Il en raille l'ennui, il en perce l'affreuse vanité; il piétine cette poussière. Il a d'ailleurs un goût rare, à la Pétrone. Il jugeait Tite-Live un lourdaud gonflé de mots, et sans vérité; Cicéron le faisait rire, comme un augure ; Virgile lui semblait sans génie, un poète savant, mais de mince doctrine. Il avait le dégoût de toute éloquence. Il n'aimait que le style nu, la forme concise et la brève élégance.
Quel héros de journal il eut été, s'il n'avait eu le sceptre du monde. Quel feuilleton, tous les huit jours, s'il n'avait eu la ressource de faire la mode et les lois. Quand il aimait un auteur, il en faisait son mignon ; il lui donnait le lit de Jupiter à partager. Et celui qu'il avait en haine, poète ou comédien, il en purgeait la terre.
Il avait, d'ailleurs, toute sorte de talents, ce qui n'est pas si commun dans le critique. Il était le mari de toutes les femmes, quelles qu'elles fussent, pourvu qu'il eût plaisir à les humilier. Il jouit cruellement de la beauté, en critique tonnant : jusque dans l'amour, il médite de la torturer et de l'anéantir. Ainsi, il a barre sur elle : il sent sa force contre la déesse, au pouvoir qu'il a de tuer ce qu'il admire et ce qu'il aime. Il ne baisait pas sa femme, qu'il ne soupirât, lui caressant le cou : « Ah ! cette belle tête tombera quand je voudrai ! » Sa chère Césonia, sa maîtresse préférée, il disait sou-
veut qu'il la- ferait mettre quelque jour, à la question, « histoire de savoir d'elle, enfin, pourquoi il l'aimait tant ». Voilà un mot inouï, il me semble.
Le mépris des hommes est, en Caligula, une passion olympienne; elle gouverne toute sa politique. Il gorge de présents la canaille et les soldats. Il ne les massacre que de loin en loin. Parlois, il a fermé les greniers publics et décrété la famine. Pour l'ordinaire, il nourrit les Romains ; il leur prodigue le blé, Phuile, la viande et les dons en argent. De la basilique Julia, il lançait lui-même au peuple les pièces d'or pour des sommes immenses.
C'est aux grands, aux riches, au Sénat, qu'il réserve les marques du dédain sanglant. Le Sénat est son jeu préféré de bouffons. A l'armée, il aimait beaucoup, dans son équipage rapide, se faire suivre des sénateurs et des consuls à pied, trottant et soufflant. Il les faisait courir ainsi sur plusieurs milliers de pas, au soleil et dans la poussière, parce que l'exercice est nécessaire à la santé. Au Palatin, pendant le rei)as, il les forçait de se tenir derrière son siège, tantôt debout, tantôt à ses pieds, mais toujours le ventre ceint d'une large serviette, en valets, en pères nourrices, chargés de lui essuyer les doigts, ou le verre, ou l'assiette.
Mais sa plus belle idée, en politique, quand il nomma, consul son cheval Incitatus, VÉlan : Incitatus avait une écurie de marbre, un palais, des esclaves. Il invitait à dîner les grands noms de Rome et les belles i)atriciennes. A l'heure où Incitatus devait dormir, un silence
absolu régnait dans le quarlier. Ce Sénat mérite bien le consulat d'Incitatus. Un seul dispose de tous les emplois et de toute la puissance; et l'on feint de prendre seulement son avis? Qu'il nomme donc son pur sang ! c'est déjà beaucoup d'honneur : il pourrait nommer un âne. Caligula avait prévu Napoléon : il se moque de l'Empereur, et de l'agrément que l'illustre Corse se mêlait de donner même aux choix de l'Académie. Incilalus, éternel symbole de la fausse liberté sous les tyrans.
En voilà un qui ose mépriser l'humanité, et même en lui, tant il la méprise dans les autres. 11 fait voir sa maîtresse nue à ses amis, prêt à les livrer aux bourreaux, s'ils bronchent. Certes, avec ses amis, il est simple, naïf, il a le cceur sur la main, comme avec ses chiens. Tous ceux qui lui ont été utiles, il les a fait périr le plus tôt possible, pour leur épargner le remords de l'avoir servi. Et sa curiosité n'est-elle pas fort louable? 11 a pratiqué toutes les sortes ùv hontes et d'infamies; il a voulu tout éprouver, et même en cet ordre, ce critique incomparable n'a jamais rien inventé, sans doute.
Il a pourtant des gestes et des actes qui délient la postérité. Ils sont inimitables. Ils respirent la perfection royale. Un vrai roi est un dieu révélé. 11 faut qu'il bafoue l'humanité comnume.
Tout m'est j)ermis, et contre tous. Quelle devise de juge souverain.
Son mépris a les deux visages du dieu, et le double
fouet, une mèche de cruauté, et l'autre qui sitïle. Il ne l'eiut pas la bonhomie, ce (^aligula.
Quand IMiilon le Juif, avec ses amis, les phis sages Hébreux du temps et les plus honnêtes, bien religieux, bien philosophes, bien sots, le tiers-parti de ce siècle-là, moraux et moralistes, hommes de bonne volonté et de bon mensonge, persuadés d'être nés pour accorder Kome et le Temple, la religion et les lois civiles; quand ils viennent en ambassade implorer la bienveillance et la raison de Caligula. le i)rince les enferme au Palatin, et les fait jeûner jus(|ua ce qu'ils aient mangé du cochon. Il leur rit au nez; et à tous les arginnents d'Alexandrie juive, César réjiond |)ar les saucisses et le ijambon. On n'a jamais rien dit de mieux aux rabbins, qui se vantent toujours d'être si tolérants et si raisonnables, mais qui font un protocole divin d'un petit bout de viande permise ou non. Caïus César ne veut
roire à tout ce libre esprit, que le jour où il passera
Kir-dessus la chair interdite.
OderinL du m meluant!
« Qu'ils me haïssent, pourvu qu'ils me craignent! » lot sublime dans la négation, vrai mot de l'Olympe oir, après la dis[)ersion. Quel dieu païen ne s'y recon-
ttrait? Car, quel Dieu de l'Olympe a jamais pensé des
inmes : a Qu'ils me tourmentent, pourvu qu'ils
'aiment! »
C'est Caligula, et les rois et les dieux de TOlymix;
e juge l'arrêt, sublime aussi, de saint I*aul : Sine
inlate lUnnani. Mais le grand Saiil lui-même ne
monte pas si haut dans l'évangile de Jésus-Christ, qu Caïus Caligula dans l'évangile infernal de la puissance Le jeune souverain, qui n'a pas trente ans, s'élève à 1 cime où dort Saturne, là où Jupiter froidi, las de tou et de la divinité même, mais dégoûté des hommes jus qu'au vomissement, médite de les broyer tous, pour le rejeter tous ensemble dans une nausée de sang. Tel es le vœu de Caligula dominant sur le peuple assembl dans une fête immense : « PlCit au Ciel que le peu pi romain n'eût qu'une tête I » Quel cri grondant du diei sans cœur, sme charitale, au centre de la sphère di rien.
Il me semble que la puissance, par l'excès de l'affirmation même, finit dans la négation universelle. Moin: Dieu, on n'affirme que soi. Est-ce que tous les prince: à l'agonie n'ont pas ce mot dans l'àme? Tous les vrai: princes sont païens. Les autres sont de petits imbéciles que manient le coiffeur, le maître de cérémonies, )( chapelain, le grand eunuque et la sultane.
Il était grand et très maigre, le tronc court, les jambe décharnées et trop hautes. Il portait une grosse tête ai front vaste et aux joues longues sur un col étroit, frêl et fin comme un fil. Ce crâne pesant oscillait et magoj tait sans cesse, en hochant sur ce col de poule. Il ava ' la pomme d'Adam saillante et pointue, le bras fort lonj la main osseuse et plate, la poitrine creuse. Il marché à grand pas, en ployant un peu les épaules.
Le visage blême et glabre, peu de poil au menton, mais velu aux seins et au ventre; les tempes chauves, les cheveux rares et très fins, d'un ton cendré, laissant paraître la peau du crâne ; à peine de sourcils, et pas de cils; de gros yeux vairons au creux d'orbites caverneuses; les dents étroites et très disjointes, en clairevoie, par où passait la salive, en écume à la moindre colère ; la voix aigre et grêle, le rire sec et criard, le plus bel accent de Rome et un choix exquis des mots, en latin comme en grec. Il ne dormait presque pas, ou son sommeil était hanté de songes hideux et magnifiques. Il parlait avec la mer, dans un entretien familier. Ou bien, il cherchait noise à Jupin, lui disputant Ganymède. Il le raillait de souffrir la mauvaise humeur de Junon.
Il s'habillait en Olympien ou en cocher de cirque. Parfois en courtisane, parfois en amiral. Quand il faisait Jupiter, il avait la barbe d'or et les foudres en main. Il faisait aussi Vénus, en prenant tous les attributs, la ceinture enchanteresse, les colombes et l'Amour. On l'a vu avec la cuirasse d'Alexandre, et plus souvent en robes de soie merveilleuses, pareil à une reine d'Asie, en tunique persane et sous les voiles de l'Inde, dentelle d'or arachnéen.
Un vieux capitaine des gardes, sévère et stoïcien, chrétien peut-être, que Caligula s'amusait à faire rougir en lui donnant des mots d'ordre obscènes, une nuit, a égorgé la dernière incarnation des Immortels, et vengé le genre humain, comme disent les lâches. iMoment
admirable. La fortune sait aussi manier l'ironie. Le mot d'ordre était « .[upiter », ce soir-là. Lorsque Caligula vit le vieux capitaine, l'épée nue, au pied de son lit : « Jupiter», dit-il. — « Le voici », répondit Cassius Chaerea, et il enfonça le fer dans la nuque. On ne sait jamais quand les dieux finissent. Nomina numina. Ainsi périt le Critique Roi, sensible à la beauté, du moins, celui-là, et qui l'aimant avec une sorte de rage naïve, porta au comble de la puissance, comme un fruit infernal, le génie destructeur de l'envie.
Don Juan a mauvaiee réputation, l'ayant si bonne. Je
TOUve surtout qu'elle est soUe.
J'imagine que la légende espagnole est l'image mas-
uée d'une vie bien plus sévère, et d'un destin plus
ragique. Quel qu'il soit, un héros ne mène pas la vie
e plaisir.
La fable est déjà trop galante. Cette élégance cavalière *a pas le poids de fatalité qu'on attend. Pourtant, le îigneur do Manara est dans la main du diable. Il est le met du guide noir. Le Faust d'Espagne cherche le mot 'j monde dans le mystère des femmes. Son laboratoire lagique, son alhanor et ses grimoires, il les a mis dans jardins pleins d'orangers et de tubéreuses. Ses expéjînces sont d'un autre style que les conjurations d'un îux docteur en patois d'Allemagne. Tout de même, le it, les moeurs de la cour, un mélange de fadeur et
d'aventure, parent ce héros de vaines fanfreluches. Il ne quitte jamais ses gants, La galanterie l'enjolive. Il perd de sa grandeur en gagnant tant de politesse. Il est trop bien chaussé, s'il a le pied fourchu. Son courage fastueux n'est pas sans forfanterie. Enhn, par où on le connait dans tout l'univers, il a cette fatuité si naturelle au conquérant de femmes, et qui est d'une niaiserie inconnue aux Anciens. Je juge en Ancien, une fois sur deux.
Depuis l'Espagne, Don Juan ne cesse pas de se raffiner ; et il s'étiole. 11 ne s'affaiblit d'abord pas, en France : il grandit, au contraire, avec iMolière, parce qu'il prend de l'esprit : il l'a très méchant. Mais il n'est plus le même homme, et comme insensible.
L'intelligence est une fatalité aussi, dans l'homme de plaisir. Il n'est pas sans se voir lui-même : il se regarde faire ; il s'écoute mentir. Même au fort de l'action, il n'agit pas à son insu, et ne peut pourtant pas s'empêclu ; d'agir. Ne jamais perdre la tête en amour, voilà ui homme redoutable. Et bien à plaindre. Il ira au banque de la statue : il espère bien y débaucher la femme d) fantôme, ou la fille du diable. En vérité, c'est le gran seigneur méchant homme. La méchanceté accompli n'est pas moins rare que la parfaite bonté. La mesure d 1 homme est médiocre. Le beau de la méchanceté, e Don Juan, c'est qu'il a l'air de poursuivre une éternel vengeance sur les feaiimes. Par là, il ne laisse de plai: un peu à tous les hommes, je parle des mâles. Sa méchanceté charmante avec toutes les femni'
ji'est-elle pas, après tout, une forme de la perversilé ualurelle? Un imbécile à l'Emerson niera-t-il le charme du méchant ? Les femmes s'y connaissent mieux que le pasteur des moutons libres, à Baltimore.
Don Juan fait souffrir les femmes ; il les séduit ; il les abandonne à la honte et aux larmes, parce qu'il est né pour mettre à mal tous ceux qui rapprochent. C'est des femmes quon est toujours le plus près, du moins r homme de goût. Don Juan est né égoïste, et voulant l'être, et pratiquant ce qu'il est. Or, on n'est jamais si égoïste qu'avec les femmes, à les en croire ; elles-mêmes ne le sont jamais tant qu'avec leurs amants les plus aimés. Tel est le combat de l'amour. Egoïste conmie Vénus.
Si Don Juan n'avait pas le don do plaire, il n'aurait pas la maitresse pièce de l'égoïste. Tl plaît. Il est aimé de toutes, parce qu'il a la séduction de sa perversité. Leur tourment les attire. Elles sont si bonnes !
Et laquelle ne se croit pas l'unique, celle qui enchaînera l'homme qui s'est défait de toutes? Dans leur lamour le plus fort, leur vanité aussi s'intéresse. Une [femme vengera les autres, en retenant Don Juan. Si [uelqu'une semble le garder, en attendant, toutes les [autres voudront le lui prendre. Elles sont si bonnes !
Le Don Juan de Molière a la hauteur de l'égoïste parlait, qui ramène tout à lui, qui calcule tout, et qui fait la volonté plus que son plaisir. Mais d'où vient ce vou-
loir sans pitié ? On ne sait ; et tout ce plaisir est triste. Qu'il est sec !
Les femmes qui l'adorent sont égoïstes à leur façon, qui est l'égoïste possession : chacune ne pense qu'à vaincre aux dépens des autres, ses rivales. Pour elles, du moins, on sait ce qu'elles veulent.
De Molière à Byron, la chute est forte. Les œuvres de ce Byron ne semblent plus d'aucun temps : ce n'est pas qu'elles soient éternelles. Elles sont fausses pour tous les siècles. On dirait d'un homme qui a bu, et qui débite un rôle.
Don Juan n'était plus qu'un libertin, dans Mozart. Ce Don Juan-là est celui de tout le monde : car Mozart l'a fait aimable. Il lui a donné les grâces et tout l'air du plaisir. On entend rire un jeune fou ; on l'écoute chanter, soupirer, vaincre dans les baisers. Il s'engouffre dans les enfers, en caressant les flammes. C'est Chérubin à trente ans. Il est irrésistible comme la volupté.
Avec Byron, voici venir le casseur des cœurs, moins grand seigneur que comédien, moins l'homme endiablé que l'auteur à la mine fatale. Et même quand il vole, on sent qu'il boite.
Son ennui est d'un philosophe qui fait trop facilement de mauvais vers : on le partage. Les vers les plus mauvais sont les plus spirituels. De grâce, pétillez plus doucement. A tout moment, on est tenté de croire qu'il s'ennuierait moins, s'il réussissait à faire un chefd'œuvre.
Je n'en veux point au casseur de cœurs. Encore faut il qu'il cas5e d'un geste violent et sûr. Le poète ne sei
pas en défaut qui fera vivre, au-dessus de la foule, le très heureux, très vain et très monotone ruffian, cette force de la nature.
Or, plus loin (|ue .Molière, au delà de Mozart et de l'Espagne, je vois en Don Juan le type éternel de l'homme amoureux, qui cache son secret.
Sa fatalité n'est pas de l'enfer, ni de jouer au beau ténébreux. Sa fatalité est dans la chair, et de désirer vainement. Dans l'homme d'un certain ordre, la chair est bien fatale.
Don Juan est l'homme de volupté. Plus la chair exige, et moins elle se contente. Et pas une femme ne la satisfait. De là, cette tristesse si connue, et non ])as seulement à Salerne.
Il faut qu'il aille de l'une à l'autre: non pas pour le plaisir, hélas ; mais à cause du vide qu'il sonde en toutes, et parce que pas une ne le comble, pas une ne l'attache. Le désir le pousse ; et il n'est pas son maître, ce Don Juan, du refus. Il obéit à un instinct qui le violente, ce violent. Il court à la volupté, de quel air ardent et désabusé !
La passion de la chair, telle est la croix de Don Juan. Il y est bien cloué. Passion d'autant plus cruelle que le héros garde la tête froide. Et je me demande si la froideur de la tète ne fait pas le supplice des sens. Ils [brûlent et elle les glace. Don Juan as|)ire à la passion
)mplète et ne l'obtiendra jamais. Voilà pourquoi il va le femme en femme. Il ne saurait mieux faire. Il ne
mt; d'abord, à aucune. Et elles lui mentent toutes
par le désir qu'elles renouvellent. Il ne renonce jamais à découvrir le trésor qu'il espère.
Il a le droit d'y croire, puisque sa chair y croit. Et jamais il ne le rencontre ! Tous les joyaux de la terre, les yeux, les cheveux, les fleurs des lèvres, les belles gammes du sang, il les a ; et il meurt de faim sur le monceau.
Toutes aussi, comme amèrement elles l'accusent!
Mais lui, que ne pourrait-il pas dire? Un peu de beauté en chacune, et tant de laideurs en toutes! Ou, si l'on veut, tant de beauté en toutes, mais de la laideur aussi dans chacune ! Don Juan n'est pas si facile à satisfaire. Connaissez mieux le dégoût que la passion de la vraie beauté donne de toutes les femmes au poète de l'amour. Et ce dégoût que le rêve du grand amour donne de toutes les créatures, pénétrez-en la cruelle noblesse.
Le plus vrai des héros : celui qui ment le moins. Ses paroles sont des actes.
L'ennemi né des femmes : mais combien davantage celui des hommes ! Ils le haïssent tous ; tous ils l'envient, sous la forme la plus haute et sous la plus basse. Le ruffian fait envie aux philosophes sur le retour et aux théologiens. En tout artiste, les femmes aiment un ruffian délicieux qu'elles imaginent élevé à la cour. Et la plupart de ceux qui font métier de poète ou d'artiste, ne sont que des ruffians secrets, ou qui aspirent à l'être. Ils sont fort loin d'y réussir ; mais ils s'en donnent l'air.
L'art, aujourd'hui qu'il est métier de foule, est une carrière de ruffianerie.
Don Juan ne peut pas arriver à aimer une femme en sa chair, et une femme en son esprit, d'une même fois. Dans les vrais amants, qui sont peut-être aveugles, la passion de l'àme crée l'illusion de la beauté charnelle ; ou bien la passion de la chair supplée à la beauté de l'àme absente. Don Juan garde la vue nette de l'une, au moment où il embrasse l'autre. Et comme l'une des deux passions n'est jamais satisfaite, il se dégoûte de l'autre aussitôt. Elle est en défaut ; et lui aussi.
Don Juan, l'homme qui ne peut désirer une femme qu'une ou deux fois. Et dès qu'il la possède, il ne la désire plus. Tout homme vrai est peut-être, en son fond, un don Juan endormi par les usages. C'est pourquoi la loi de l'homme n'est pas le mariage, mais le changement.
Après tout, la femme peut mentir en amour : l'homme ne saurait. Le désir est, pour le moins, toujours vrai dans l'homme, ne fut-ce qu'un instant ; à moins d'être vrai, il n'est point.
En amour, Don Juan est l'honnne qui ne peut pas mentir aux femmes. De là, qu'il les trahit toutes. Il n'est vrai, et d'autant plus, qu'une ou deux fois. Et, pour elles, c'est trahir, c'est mentir, c'est n'aimer pas.
Le désir délire de tristesse, dans l'habitude. Le désir naît de l'inconnu. La curiosité est du corps, mais en quête de l'àme. Les femmes sont désirables,
tant qu'on ne les connaît pas, selon Don Juan. Et comme elles sont monotones, dès qu'on les possède !
La chair est la satiété même. C'est l'âme qui a toute variété. Pour trouver l'ame, dans une femme, il faut toujours que la femme soit nouvelle. La femme que l'on possède n'a plus d'àme en général. Hier encore, elle en faisait l'aveu, disant : « J'ai perdu mon âme.» La possession l'en dépouille.
Don Juan est le plus chaste des amants. Être retenu par le plaisir, c'est se laisser corrompre. En plus d'un cas, la fidélité est pleine de corruption. L'homme vrai et fort ne doit pas être fidèle.
C'est pour lui que toutes les ardeurs sont pures. Il est moral comme le destin : il est loyal comme la nature. Il est le contempteur de l'impureté, qui est le mensonge. Où est le désir, là est la vie ; et là donc la vérité.
Et s'il faut à tout prix une loi aux moralistes, à savoir une rançon, où est la volupté est aussi la peine, et presque toujours le sacrifice.