SULTAN DÉSIR
ineiise, avec la beauté du vase persan, a la chaleur du soleil bleu que déploie, en plumes de velours, la roue du paon.
Au Théâtre des Arts, mon cher Jacques Uouché, vous faites à la française ce que les Russes firent à la façon de l'Orient. Sur votre petite scène, c'est le Trianon d'un art qui, là-bas, au Châtelet, a eu son Ispahan. Chez vous, selon le j;énie de l'Occident rapide, taillé en proue, le plaisir le plus délicat des sens est saturé d'esprit, et la volupté elle-même trempe dans l'intelligence. Dans rispahan des Mille Nuits et Une, le palais de l'esprit même est noyé dans les jardins de la volupté en fleurs. Les pensées, s'il y en a, sont d'abord une guirlande de sultanes. Les passions font une ronde de bayadères; leurs vêtements sont plus transparents au désir que la nudité de notre art; et leur immobilité même exhale, comn)e les tubéreuses d'Asie, les vastes parfums de Lahore et d'Ecbatane.
C'est pourquoi, dans votre Ile Enchantée, il vous faut un musicien autant qu'un peintre avec le maître de ballet; et, afin de les conduire tous trois vers les sommets d'une œuvre accomi)lic il vous faut aussi le poète. La mesure s'impose alors au faste même. Shéhérazade [n'en demande pas tant.
Le ballet, forme d'art exquise comme le désir, plus fphémère que le plaisir, d'autant plus délicieuse qu'elle Jt plus vaine et plus légère.
Rien n'est si près du rêve. Le texte, ici, n'est rien; et h musique, souvent peu de chose. C'est le jardin des
corps, (311 lltîurs de leur jeunesse. Tout est fumée, tout est le mirage d'un instant. Art du plaisir, songe du printemps, rose qui passe : et cueillie, elle est déjà passée.
Plus je m'enivre à la féerie, plus je crois au prestige des fées. Je ne sais plus, en vérité, si je rêve toutes ces formes enlacées : ces nuques et ces amphores de femmes, ces flancs si doucement modelés par la lumière, ces ventres à la pente ardente, ces cuisses si belles, ces chevilles, ces visages, sont-ils immortels devant nous qui mourrons ? Ou sais-je, au contraire, si je ne délire pas dans une songerie funeste, quand je les vois toutes, ces jeunes filles, ces amoureuses frémissantes et ces amants qui bondissent, tous et toutes, comme des fleurs sur leurs propres squelettes, comme un parterre et une haie d'amour sur la toile de fond et les prés noirs de la mort ?
Voilà le dernier trait de la volupté : sur la basse continue de la mort, elle module une mélodie enchanteresse. Et bientôt, on savoure malgré soi l'harmonie terrible; la dissonance est sacrée, elle fait valoir toute la beauté du chant; elle donne l'accent le plus profond à la note et au rythme. Elle m'attache à la vie, dans la mesure qu'elle m'en sépare et qu'elle me désespère. Pour une oreille bien faite, l'extrême volupté a toujours une arrière caresse qui déchire.
Ainsi, toute ])eiiie recule devant Shéhérazade, qui n'en guérit pas une. Que l'énorme mort entoure d théâtre, comme l'armée de Cyrus, au dernier soir de Balthazar, investit Babylone! Qu'elle emplisse même
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cette salle où je suis ! Je ne vois que le rêve voluptueux (le la vie; je ne sens que le transport qui la soulève, et la promesse infinie de tous ces corps les uns pour les autres. Je me fais comj)lice de la chair, et ma pensée respire toute la vertu sensuelle. La joie est le destin des corps ; la beauté est leur vertu. A elle seule, la vie est une voluj)té.
Sultnn Désir parle :
Ce que j'éprouve, Shéhérazade, je ne voudrais pas le dire même à mes sultanes. Elles n'y verraient que ma violence, ou ma perverse curiosité. Et vous, qui avez tant d'esprit, et qui sans doute en mourrez, vous prendriez mes paroles pour les propos d'un autre Ecclésiaste. Celui-là aussi était trop puissant pour être contenté. Il avait neuf cents femmes, et n'était pas aimé. L'amour seul nous contente.
Qui fait la joie des yeux, fait bien du bien à l'âme. Le inonde est un lieu de beauté, que nei;;\tent pas toujours les hommes.
Que cet art de la danse est heureux ! Il dérobe l'homme à sa propre pensée, et à la sienne il restitue la femme.
La joie de vivre est sans pensée. S'il y avait un drame dans le ballet, et si l'on pouvait y croire, il n'y aurait [plus de ballet. Les passions veulent des acteurs, et non pas des mimes. Ah! Shéhérazade, je vous soupçonne de ûe pas toujours danser. La parole seule fait la réalité tragique. La vie de l'homme est une tragédie, parce que H'homme parle. Le verbe donne le poids infini de l'uni-
vers à ractioii : c'est par le verbe que l'homme désespère. Le verbe fait la chute et la rédemption. La femme qui danse est sans péché. Croyez en votre maître, qui vous fera peut-être étrangler tout à l'heure, belle aux pieds légers.
Toute femme règne sur le désir qu'elle excite. Toute femme est reine, le jour où elle est désirée. Et la dernière des femmes a cet empire.
De là leur sublime importance, le grand prix qu'elles se donnent ; la plus triste des vagabondes se l'assure : elle a un amant qui la bat, et qui vit d'elle ; mais il l'honore en la battant.
Que la vie est pure en ce qu'elle a de plus simple : la simple joie des sens.
Le vrai maître et empereur des rythmes, c'est l'Instinct, fils aîné de l'impériale nature. Presque toujours, il faut plus en croire le corps sur l'âme, que l'âme sur le corps. Car, à l'ordinaire, l'âme, c'est le corps qui ment. Et moi, je veux que l'on croie à mon âme, Shéhérazade : telle est ma cruauté.
Sois ce que tu es. Et que ta chair heureuse pense pour toi.
Temps délicieux, où l'on est feuille au grand arbre de la nature! Mais une feuille qui pense, au bout de la branche, un homme? Dès lors, ce n'est pas assez pour elle du bonheur qu'elle a : elle veut toujours plus. Et le vent tendre qui l'agite, hélas, la détache de son propre contentement. Elle tremble à l'envie de ce qu'elle n'a pas, et qui n'est rien peut-être. 1