‹ Sur le chemin de la vie (souvenirs). Portrait de l'auteurChapitre 13 sur 47 · UNE HISTOIRE D'ESTAMPES · texte numérisé non relu

UNE HISTOIRE D'ESTAMPES

Barras nous a raconté la réception que Robespierre fit à Fouché, qui avait inauguré à Lyon la politique chère à l'Opportunisme, et s'était consciencieusement garni les poches.

Robespierre procéda à sa toilette matinale en présence de ces deux visiteurs qu'il méprisait profondément; il se nettoya les dents devant eux et leur cracha ensuite sur les pieds l'eau qui remplissait sa bouche.

Robespierre eut le cou coupé. Barras fut un moment le maître de la France et précéda Bonaparte dans le lit de Joséphine. Fouché devint duc d'Otrante et, après avoir considérablement volé lui-même, il fut chargé, comme ministre de la police, d'arrêter les voleurs.

Il était, d'ailleurs, si convaincu qu'il avait toujours été duc que, devenu ministre du roi très chrétien dont il avait fait guillotiner le frère, il s'écriait, dans un salon peuplé des fils et des filles, des neveux et des nièces de ceux qu'il avait envoyés à l'échafaud: « M. de Robespierre me disait un jour: « Duc d'Otrante, « je ne suis pas de l'avis de Votre Excellence. » Il serait difficile de trouver matière à édification dans toute cette histoire. Tous ces bourgeois terroristes étaient aussi coquins les uns que les autres. On ne s'expliquerait pas du tout pourquoi des gens qui admirent ces scélérats, et qui, au besoin, leur élèvent des statues, ont été aussi sévères pour les violences de Rava-

chol, si on ne se rappelait pas que Ravacliol n'appartenait pas à la bourgeoisie. C'était « une espèce », comme on disait au dix-huitième siècle.

La maison dans laquelle Robespierre a craché l'eau de son rince-bouche sur les pieds d'un futur amant d'une future impératrice et du futur ministre du frère du roi martyr, était située, on le sait, au 398 de la rue Saint-Honoré.

Ce numéro est à la hauteur, à peu près, de la rue Saint-Florentin dans laquelle habita, à l'hôtel de l'Infantado, un bien brave homme encore, qui s'appelait M. de Talleyrand, lequel a été remplacé par un autre digne homme qui fut un lecteur assidu de La Libre Parole. J'ai nommé le baron Alphonse de Rothschild.

L'immeuble actuel est-il bien celui qui existait alors? A-t-il été remplacé par un autre? La disposition des lieux est-elle la même que celle d'autrefois? Voilà la question qui, il y a quelques années, divisa M. Victorien Sardou et M. Hamel, et c'est pour éclaircir ce point que Sardou, abandonnant un instant l'art dramatique pour la polémique historique, publia une brochure vraiment intéressante.

Après avoir lu la brochure, il était impossible de contester que ce ne fut Sardou qui ait eu raison, et que la maison actuelle ne soit bien la maison qu'habitait Robespierre.

A part une page marquée d'une ombre par le Dreyfusisme, ce fut une belle et heureuse existence que celle de Victorien Sardou. Ce dramaturge d'une incomparable habileté était vraiment un merveilleux causeur dont la causerie ne ressemblait à celle de personne, car elle était faite non seulement de verve et d'esprit, mais d'une érudition animée et vivante.

Je me vois encore vers 1878, me rendant à pied chez Sardou, à INIaiiy. Ah! les bons pieds, la bonne marche, la bonne humeur d'alors!

A cette époque, j'écrivais pour la Galerie Contemporaine et le Musée pour Tous, de Ludo-

vie Baschet, qui fut le plus charmant des éditeurs que j'ai connus, quoique j'ai trouvé des éditeurs aimables, même au début.

Ludovic Baschet fut une sorte de précurseur. Il créa la librairie d'art ou du moins contribua à rendre l'Art plus accessible.

Dans ces âges éloignés, on ne connaissait pas les procédés qui permettent de donner pour vingt sous des revues somptueusement illustrées, pleines d'instantanés, de portraits superbes, de documents graphiques, variés à l'infini. On ne mettait pas dans tous les journaux à un sou des dessins qui, d'ailleurs, viennent généralement très mal.

Piot, l'apôtre de la reproduction, eût aimé Baschet; il avait neuf ou dix enfants.

Quand nous fumes devenus amis et que je pénétrai dans la modeste salle à manger du boulevard Magenta, je vis attablés des enfants de tout âge, les uns tétant encore, d'autres mangeant la bouillie, une maman encore jeune, simple et tout à fait maman et le bon Baschet raj'onnant au milieu de tout cela et me disant: « Ne parlons plus littérature ».

Le plus beau fleuron de la couronne de ce père, qui s'était marié de bonne heure, c'était ses deux fils René et Marcel. René allait encore au collège et Marcel allait entrer à l'Ecole des Beaux-Arts.

René est maintenant directeur de Vlllustration qu'il a transformée et dont il a fait un magnifique journal.

Marcel Baschet a parcouru une brillante carrière d'artiste. Il a eu le prix de Rome, ce qui fit pleurer son père de joie; il a eu des médailles au Salon où il exposait en ces dernières années un admirable portrait d'Henri Rochefort; il sera de l'Institut.

Je parle de temps lointains, c'était l'époque où comme j'aime à le rappeler aux jeunes gens qui trouvent que la vie est trop rude, je faisais l'Ane pour 50 francs. C'était pour une pu-

blication de Baschet: Les Animaux chez eux, avec des dessins du grand animalier Lanson.

J'aurais mieux aimé faire l'Ours, mais Baschet me dit: « Mon cher ami, si vous étiez venu cinq minutes plus tôt, vous faisiez l'Ours, mais l'Ours est pris, il a été pris par Vallès. Prenez l'Ane ».

Mes lecteurs, j'en suis sûr, savent par expérience que dans la vie, on ne fait pas toujours ce qu'on veut.

C'est à ce moment que je proposai à Baschet d'écrire un livre sur les Fêtes Nationales, qui serait comme un cours d'Histoire de France commenté par les témoins et les documents du passé depuis les miniatures des livres d'heures* du Moyen-Age, les Entrées d'Henri H et de Charles IX qui sont des spécimens précieux de l'art de la Renaissance, jusqu'aux majestueuses gravures du dix-huitième siècle et les images si curieuses de la Révolution.

En commençant mon livre, j'écrivis à Sardou, que je n'avais jamais vu, pour lui demander quelques indications.

Quand M. de la Sicotière fut mort, Sardou resta le seul homme peut-être, avec Biré et Charles d'Héricault, possédant à fond l'histoire de la Révolution. 11 avait réuni sur l'époque révolutionnaire une collection de dessins et de gravures véritablement extraordinaire. J'en puis parler, car cette collection me rappelle un des moments les plus désagréables de ma vie.

Sardou me répondit une lettre pleine d'obligeance, m'invitant à venir à Marly et m'ouvrit ses cartons avec une bonne grâce parfaite.

J'ai passé là quelques heures exquises, en écoutant ce causeur, à la fois très original et très simple, qui semblait avoir vécu les événements dont il parlait, qui les mettait en scène, qui les mimait, qui les jouait, qui évoquait vraiment cette époque étrange de la Révolution par l'anecdote inconnue, le mot juste, la réflexion profonde ou piquante.

— ■ Emportez ce que vous voudrez, me dit

Sardou, et il me remit quelques-unes des belles pièces de sa collection: des Debucourt rarissimes aujourd'hui, des gravures coloriées comme le Bal sur les murs de la Bastille, des images populaires, une gouache superbe représentant, je crois, la fête donnée par Joseph Bonaparte, à Mortefontaine.

« Je n'ai pas besoin, ajouta Sardou, de vous demander de veiller là-dessus comme sur la prunelle de vos yeux. Ce serait pour moi un réel chagrin que de perdre une de ces gravures dont certaines seraient très difficiles à retrouver. »

— Ah! cher maître, soyez tranquille...

Sur ce, Sardou poussa l'amabilité jusqu'à me reconduire, par un chemin vicinal, jusqu'au tramway de Rueil. Quand je dis que l'auteur de Xos intimes m'accompagna, c'est peutêtre une illusion de ma part. Ce n'est peut-être pas moi, c'étaient ses gravures qu'il accompagnait avec la vague inquiétude du collectionneur qui regrette déjà de ne pas s'être assez défié de ce premier mouvement qui est toujours le bon.

Je dis à Baschet: « Mon cher ami, vous voyez comme Sardou a été gentil; ce serait un crime que de lui perdre ces gravures auxquelles il tient tant. »

L'éditeur me répondit un peu vivement:

« Vous avez tort d'insister comme cela. Comment diable pouvez-vous vous imaginer que j'aille perdre les gravures de Sardou qui a été si gentil pour nous?

— Mon cher Baschet, croyez bien que je n'ai jamais eu l'intention de rien vous dire de désagréable en vous recommandant de ne pas perdre ces gravures.

— Non, sans doute, mais avouez, tout de même, que votre insistance a quelque chose de mortifiant pour moi. Je mets le carton dans mon appartement particulier, dans mon cabinet de travail. Vous pouvez donc être absolument tranquille.

Le temps passait alors comme il passe aujourd'hui et comme il a toujours passé.

Je dus quitter Paris pour quelques jours et, quand je fus de retour, je vins causer avec Baschet du livre et de son illustration.

Je trouvai Baschet mélancolique pour la première fois de sa vie. Bientôt l'horrible vérité m'apparut.

Les gravures de Sardou avaient toutes disparu...

J'en ai vu de toutes les couleurs dans ma vie, mais vous me croirez si vous voulez, la disparition des gravures que m'avait prêtées Sardou fut peut-être une de mes émotions les plus pénibles.

Ce sont de ces histoires dont on ne voit pas le moyen de sortir.

^ Sardou avait été si cordial et si bon enfant vis-à-vis de moi, qui alors étais presque inconnu, que c'était pour moi une véritable douleur que d'avoir à lui annoncer l'affreuse nouvelle.

Le point cruel de ces choses-là, celui qui vous donne des crampes d'estomac, c'est le soupçon, l'interrogation blessante, malgré la politesse de la forme, adressée à d'honnêtes gens. Les employés de l'éditeur étaient tous d'une honorabilité indiscutable; d'ailleurs, les gravures avaient été renfermées dans l'appartement particulier de l'éditeur qui avait pris très au sérieux la promesse qu'il m'avait faite de veiller sur le précieux dépôt qui m'avait été confié. Il ne fallait pas chercher dans cette direction.

Ce fut précisément ce côté énigmatique et bizarre qui contribua à apporter quelque allégement à mon chagrin.

Sans doute, à cette époque, Sherlock Holmes et Arsène Lupin ne jouaient pas dans la littérature le rôle considérable qu'ils jouent aujourd'hui. On avait déjà eu, cependant, le Crime de la rue Morgue, d'Edgard Poë, et dans un ordre subalterne, les romans de Gaboriau.

J'allai trouver le père Jacob qui était, à ce moment, chef du service de Sûreté.

Jacob? Parfaitement. Il paraît qu'il n'était pas Juif et, d'ailleurs, en ce temps-là, j'étais comme la plupart de mes contemporains, et je ne soupçonnais pas qu'il y eût une question sémitique.

Jacob était collectionneur, comme Macé l'avait été avant lui. Il me comprit et me dit: « Venez me retrouver cet après-midi à l'Exposition, et je vous donnerai un de mes agents, que je n'ai pas sous la main maintenant, et qui est le seul qui puisse vous tirer d'affaire? »

Je fus à l'Exposition (ces choses lointaines se passaient en 1878), et je trouvai l'agent qui me dit: « Il s'agit d'un Debucourt, paraît-il; quel artiste que celui-là! »

L'agent auquel Jacob me confia ressemblait à tous les agents de la Sûreté; il péchait par les pieds et par le chapeau. C'était un brave homme qui avait dû avoir, au régiment ou ailleurs, quelque histoire pas bien grave, qui avait fait dévier sa vie. Il avait, malgTé tout, comme la plupart de ses pareils, la notion très développée de l'ordre social envisagé naturellement à un point de vue inférieur; il mettait une sorte de passion à servir la vindicte publique; il aimait à ce que le crime fût découvert et les criminels puni«, et ce résultat lui donnait une satisfaction personnelle.

Peu à peu, je vous le répète, l'ennui que me causait cette aventure, disparaissait devant l'intérêt artistique que je prenais à la poursuite, à la solution du problème.

Sans doute, je sentais bien derrière moi l'ombre irritée de Sardou qui me criait : a Qu'as-tu fait de mes Debucourt? » Mais ie me disais aussi avec une sorte de curiosité de dilettante: « Comment va-t-on procéder pour retrouver une aiguille dans cette gigantesque botte de foin qui s'appelle Paris? Comment découvrira-t-on des gravures perdues dans

SOUVENIRS LITTERAIRES i l

cette ville où il 5^ a tant d'estampes, sans compter les estampeurs »

Mon agent semblait convaincu que le hasard joue un rôle considérable dans les événements humains; il me dit : « Promenons-nous chacun de notre côté et retrouvons-nous dans des cafés pour échanger nos impressions ! Plus nous nous promènerons et plus nous irons au café, et plus nous nous rapprocherons du but. Ayez toujours un peu d'argent sur vous, car moi je n'en ai jamais. En tout cas, ne faites rien de décisif sans m'avertir. »

Je ne me suis jamais tant promené et je n'ai jamais été tant au café de ma vie.

Ce fut à moi qu'échut la chance de découvrir, dans une petite rue perdue du faubourg Saint-Germain, la première gravure : le Bal sur les ruines de la Bastille, avec l'inscription : Ici l'on danse. La gravure était accrochée derrière la vitre, à une ficelle, en compagnie d'images de quinze sous.

Je fis part de ma découverte à l'agent.

— Est-ce celle de Sardou?

— Je le crois, mais je n'en suis pas sûr.

— Achetez toujours sans avoir l'air de rien. Nous nous rendîmes à la petite boutique

qu'on venait d'éclairer avec une lampe à huile, et l'on me demanda 250 francs.

— Prenez, me dit l'agent.

Je pris.

La vieille femme qui avait reçu cette gravure en dépôt à la suite de circonstances qu'il serait trop long de raconter, me parut illuminée de joie à la pensée de la belle affaire qu'elle venait de conclure.

C'était une très honnête femme, une veuve sans grande ressource, à laquelle des négociants honorablement connus avaient remis cette gravure pour que la dépositaire pût gagner quelque argent.

Je ne me suis jamais bien expliqué, d'ailleurs, comment des négociants aussi au cou-

rant, avaient confié une telle pièce à cette femme pour la vendre dans une échoppe.

Quoi qu'il en soit, une fois sur cette piste, l'agent se débrouilla vite.

Le lendemain, quand nous nous retrouvâmes au café, il me dit : « Je tiens un de vos voleurs, ou, du moins, un de ceux qui ont profité du vol. )>

— Vous l'avez arrêté ?

— A quoi bon ? Il est là sur le trottoir : il attend que je le siffle.

— Sifflez-le !

L'agent siffla. Un pauvre diable, qui n'avait pas l'air d'un bien grand scélérat, vint s'asseoir à notre table, et le mystère commença à s'éclaircir. L'éditeur avait bien enfermé les estampes dans son cabinet, mais il était allé aux bains de mer ; en son absence on avait fait le ravalement de la maison ; des rôdeurs s'étaient introduits derrière les ouvriers, et ils avaient fait main basse sur ces belles gravures qu'ils avaient revendues à vil prix.

Sans éprouver encore pour la magistrature l'aversion que j'éprouve aujourd'hui, je n'avais déjà qu'un goût médiocre pour l'appareil de la Justice, et quand Jacob m'eut remis les pièces au complet, je lui dis :

« Il n'y a pas eu de plainte déposée. La prison n'a jamais servi qu'à corrompre davantage les malfaiteurs. Sardou va être ravi ; moi je suis dans toute l'allégresse de mon âme. Si ce criminel ne se repent pas d'ici là, nous le retrouverons toujours au Jugement dernier, et nous le forcerons alors à s'expliquer sur le détournement de ces Debucourt... En attendant, restons-en là. »

Jacob me promit de ne pas donner suite à l'aff'aire ; malheureusement, il ne put tenir sa promesse que pour le receleur. Le principal coupable avait déjà subi une condamnation, ce qui. parait-il. rend obligatoires des poursuites, car la Société n'a d'indulgence pour les récidi-

vistes que lorsqu'ils appartiennent au Parlement.

Ce qu'il y a de joli, c'est que le jour où cet homme fut arrêté, il recevait une lettre d'un notaire qui lui annonçait qu'il venait d'hériter de trois cent raille francs. La vie est féconde en ironies...

Je n'ai pas besoin de vous dire avec quel enthousiasme je montai l'escalier de Sardou, pour lui rapporter ce qu'il m'avait si obligeamment confié.

En mes pérégrinations, j'avais trouvé une gravure qu'il n'avait pas, et qui représentait la Fête de l'Etre suprême. Je lui demandai la permission de la lui offrir. Il accepta et il m'a toujours témoigné les sentiments les plus amicaux, sans pourtant m'avoir jamais offert depuis de me prêter des gravures précieuses. Il pensa que les manuscrits auraient moins d'aventures et il me confia le Journal des Anthoine, arquebusiers et valets de chambre du roi, qui ont raconté dans tous ses détails la mort de Louis XIV.

Et le brave agent ? Le brave agent va nous fournir le thème à réflexions philosophiques que vous êtes habitué à trouver dans nos livres.

Quand tout fut terminé, je dis à l'éditeur :

« Tout est bien qui finit bien, et vous devez vous trouver heureux que tout se soit arrangé comme cela... Sardou est très gentil, mais il est nerveux, et il aurait crié comme un rat brûlé s'il n'était pas rentré dans son bien. Il faudrait donner une dizaine de louis à cet agent qui nous a tirés d'embarras. Il me semble de toute équité que ce soit vous qui les donniez et non moi qui suis, d'ailleurs, frappé d'une incapacité momentanée de travail, à force d'avoir consommé dans les cafés, depuis cette maudite affaire. »

L'éditeur opina, car je vous l'ai dit, j'ai toujours eu des éditeurs charmants.

L'agent fut réjoui de cette offre, mais me répondit : « J'accepterai avec grand plaisir,

mais je ne puis accepter qu'avec l'autorisation de mon clief, »

Jacob refusa formellement l'autorisation et, malgré toutes nos instances, l'agent ne voulut pas de l'argent.

Considérez ceci, et vous verrez que c'est très beau. Cet agent avait bien envie de ces dix louis, et ses bottes fatiguées et son chapeau lamentable en avaient bien envie aussi. Deux cents francs c'est une somme pour des gens qui, pour un métier dans lequel ils risquent souvent leur vie, ne touchent guère plus de deux mille francs par an. Malgré tout il refusa.

J'ai bien souvent pensé à cette histoire quand j'étais détenu à Sainte-Pélagie, au moment du Panama, pour avoir dit que Burdeau, sur lequel Le Poittevin nous a édifiés et auquel, d'ailleurs, on a élevé une statue, n'était pas la Vertu même.

C'était Grosperrin qui éveillait en moi ces pensées philosophiques.

Grosperrin était un de nos gardiens à Sainte-Pélagie. Il avait été tout particulièrement serviable pour moi ; il m'allumait mon feu, il remontait ma lampe ; je lui offrais de temps en temps une pièce de vingt francs, non pas pour le corrompre, non pour lui demander quoi que ce soit d'illicite, mais pour reconnaître ses bons procédés envers moi. Il me répondait invariablement : « Je ne peux pas accepter. Cela nous est défendu. »

Il nous trouvait attablés et nous lui tendions un verre de vin. « A votre santé, Grosperrin, à la santé du président Carnot et de ses honorables ministres 1 » Il avait bien envie, lui aussi, d'accepter, non pour le verre de vin, mais pour le plaisir de trinquer avec nous, par ce désir de boire un verre en compagnie, qui est une des manifestations de l'esprit de sociabilité des Français, et qui, malheureusement, a contribué beaucoup au développement de l'alcoolisme.

Il refusait quand même, poliment, mais fermement : <( Cela nous est défendu. »

Ces gardiens, remarquez-le, touchent 1.200 francs par an ; le traitement maximum, auquel ils n'arrivent qu'après de longues années,, est de 1.800 francs. Ils passent trois nuits par semaine à faire des rondes, d'ailleurs absolument inutiles.

Quel contraste avec le cynisme de ces ministres qui ont eu des traitements de 60.000 francs par an, et qui venaient dire à la tribune, avec l'assentiment de Brisson, qui approuvait en dodelinant de la tète: « Eh bien, quoi! nous avons fait des affaires! «

Quel contraste aussi avec l'état moral de ces parlementaires qui trouvent tout naturel de trafiquer de leur mandat, de leur influence, de leur situation.

C'est un fragment encore de la vieille France que cet agent et ce porte-clefs. En donnant un autre sens au mot « armature », qui a servi de titre à un roman de Paul Hervieu, on pourrait dire que ces ètres-là font partie de la charpente invisible qui soutient le corps social, comme l'appareil de fer caché à tous les yeux maintient la statue en équilibre.

Encore conviendrait-il de parler au passé. C'est une espèce qui s'en va. Tous ces êtres, à cervelle un peu étroite, mais à conscience, au fond, très droite, qui avaient, à défaut d'un idéal, une notion très arrêtée de la discipline et du devoir, ont été peu à peu démoralisés, pervertis, libérés de tout scrupule, par l'exemple d'en haut.

Ces modestes serviteurs ont vu leurs chefs prévariquer et toucher de tous les côtés, recevoir des pensions des teneurs de claque-dents ; ils ont appris, à n'en pas douter, que les représentants du peuple, les hommes qui portent des insignes et qui marchent les premiers dans les cérémonies officielles, étaient des voleurs, des vendus, des pourris, acceptaient de l'argent des financiers et s'en vantaient à la tribune,

sans que leurs collègues eussent un mouvement de dégoût.

Quelques-uns, sans doute, feront ce qu'ils ont vu faire à ces fameuses autorités sociales, et, véritablement, ils seront bien excusables. Ils receVront quarante sous, cent sous, un louis pour se taire, pour ne pas voir.

C'est là l'exception. La France a été si longtemps un pays d'une si rigide conscience dans les questions de probité que l'idée d'une expropriation en masse de ceux qui possèdent choque moins que l'idée d'un bénéfice illicite ou d'un vol individuel.

On aurait proposé à un citoyen libre-penseur d'aller voler la paillasse et les chaises de paille de malheureuses religieuses de son entourage qu'il aurait repoussé cette proposition avec horreur et mépris. Il a trouvé tout naturel qu'une telle opération s'accomplit d'une façon générale et avec ensemble.

Il est bien certain, cependant, que si ce citoyen avait agi individuellement, il aurait eu au moins la paillasse et les chaises de paille, tandis que l'opération ayant eu un caractère national, ce citoyen n'a rien eu pour lui, parce que ce sont les hommes politiques et les hommes d'aff'aires représentant l'élite qui ont tout pris...

Page 1