UN VIEUX LYCEE DE PARIS
La mort de mon excellent professeur Gaston Boissier reporta ma pensée vers les années lointaines où je fréquentais le lycée Charlemagne.
Installé dans un ancien établissement de Jésuites, le lycée Charlemagne était le vrai lycée d'autrefois avant qu'on eût introduit dans l'Université tous les raffinements du modernisme.
Nous avions deux professeurs, l'un pour la rhétorique française, l'autre pour la rhétorique latine et ils alternaient chaque année.
Le brave père Lemaire était le type du régent de collège du passé. Il avait pour Victor Hugo un mélange de colère et de mépris et, en corrigeant les discours français, il ne manquait jamais de se livrer à de grosses plaisantei'ies sur le Romantisme.
On riait de ce rire approbatif qu'Alphonse Daudet appelait « le rire au professeur », co rire approbatif, complaisant et stupide pour le maître que j'ai retrouvé h la Chambre sur les bancs de la majorité pour tous les ministres en exercice, pour Charles Dupuy, par exemple, qui avait été professeur lui-même et qui excitait l'enthousiasme des majoritards lorsqu'il adressait quelque raillerie massive à ses adversaires.
Lemaire était si content de nous avoir fait rire et en même temps d'avoir témoigné à
Victor Hugo le peu de cas qu'il faisait de lui, qu'il ne punissait presque jamais.
Gaston Boissier était un autre homme; il laissait apercevoir sous sa robe un pantalon gris perle et tout indiquait qu'une fois la robe accrochée au vestiaire, il prenait par les salons le chemin du Collège de France et de l'Académie.
Le temps n'avait pas encore neigé sur cette chevelure au roux ardent. Le professeur de rhétorique de Charlemagne, sentant que son mérite était supérieur à sa fonction et son éloquence faite pour un autre auditoire, avait sous la toge je ne sais quoi d'effervescent que l'âge avait calmé depuis.
Il achevait alors cet ouvrage qui a pour titre Cicéron et ses amis, et qui restera comme un modèle d'érudition sans pédantisme, comme un témoignage de ce qu'un esprit original et tii» peut tirer, pour la résurrection d'une société disparue, de documents qui ont passé dans toutes les mains.
Boissier se plaisait à préluder, à son cours du Collège de France, par quelque rapprochement ingénieux entre les mœurs d'autrefois et les mœurs des contemporains, par quelque allusion discrète à cette époque de César, qui ressemblait beaucoup à la nôtre alors, et qui y ressemble davantage aujourd'hui. Il essayait un peu ses effets sur nous, tranchons le mot, et il était heureux d'être compris.
Par malheur, ceux qui comprenaient étaient rares, ce qui tient peut-être à ce que beaucoup, préoccupés de leurs juvéniles turlutaines, s'abstenaient absolument d'écouter, et, comme le Louis Lambert de Balzac, s'extériorisaient complètement pour s'absorber dans quelque rêve.
En ces classes de rhétorique de jadis, quarante ou cinquante élèves arrivaient après avoir traversé cahin-caha, les classes précédentes en y glanant quelques bribes de latin, et la plupart n'avaient qu'un but : passer leur baccalauréat et s'en aller.
Chaque matin et chaque soir, une fois Pâques venu, un des auditeurs disparaissait et manquait à l'appel. « Il prépare son bachot », disait Boissier avec un accent indigné.
Le vulgiim pecus suivait, mais sans entrain. Ces fins d'études scolaires sont parfois navrantes pour qui n'a pas la vocation. L'irruption des livres modernes dans ces jeunes intelligences qu'on a si longtemps tenues à l'écart de toute la littérature contemporaine, produit une sorte d'ivresse. On lit pêle-mêle Victor-Hugo, George Sand, Musset, les Girondins de Lamartine, du moins je parle pour ceux de ma promotion, car j'aperçois aujourd'hui force collégiens lisant des grivoiseries qui n'auraient eu nul attrait pour nous. On aligne des vers français et quand il faut en revenir à Virgile ou à Horace, on a d'insurmontables écœurements, car on ne comprend pas ce que Boissier précisément faisait merveilleusement comprendre, mais lorsque la vie vous avait préparé à comprendre.
La classe finie, les externes se dirigeaient volontiers par groupes de quatre ou cinq du côté de l'Arsenal, le long de ces quais tranquilles où expire le bruit de Paris. On déambulait à travers ces rues silencieuses et mornes du quartier Saint-Paul où l'histoire semble assise sur les marches humides de ces vieilles maisons pour vous guetter au passage et évoquer devant vous les souvenirs d'un passé déjà effacé.
On se passait de mains en mains les Propos de Labienus, la Lettre sur l'Histoire de France, du duc d'Aumale, et les Châtiments manuscrits.
Le pont était vite franchi et l'on allait surprendre dans son apaisement du matin, ce Jardin des Plantes, ravissant à voir à cette heure, quand la foule ne l'encombre pas et que les petits moineaux intrépides viennent picorer quelques miettes de pain dans la fosse des ours nonchalamment étendus au soleil.
Quand il s'agissait de réciter, comme on ré-
citait en ce temps-là, les causeurs de la rue devenaient muets.
Quelques professeurs en ce cas gémissent et se résignent sans sévir, estimant que des gens qu'on n'a pas pu guérir depuis la huitième sont désormais incurables. Boissier cinglait; ce n'était pas un pince-sans-rirc, car il riait tout en pinçant; mais je confesse que de tous les pensums dont j'ai été accablé dans ma vie, les siens m'ont paru les plus durs, peut-être, parce qu'ils étaient les derniers. Aussi, ce serait mentir que d'affirmer que la pensée de ne plus revoir ce sévère Mentor a gâté les joies de mon baccalauréat.
Après tout, peut-être, cet homme, bon au fond, quoiqu'il eût la main un peu rude, avait-il deviné quelle était ma vocation : « faire des lignes ».
Il paraît que, mis bout à bout, les articles que j'ai écrits depuis la fondation de La Libre Parole, représenteraient cinquante kilomètres.
Boissier avait l'intuition que pour une telle tâche, il faut être pris jeune et il me flanquait des trois ceuts lignes comme s'il en pleuvait.
Les vrais chéris du professeur étaient Lavisse et Aron, qui étaient à tour de rôle les premiers de la classe. Cela n'impliquait aucune préférence injuste ou aucun parti-pris exclusif, mais la très légitime attention que portait le professeur à deux élèves désignés d'avance pour entrer à l'Ecole Normale et dont l'un, Aron, triste et peu communicatif, n'était pas, je crois, dans une situation brillante comme fortune.
C'est une étrange impression, je vous assure, à une certaine heure, que de songer à ceux qui sont partis avec vous pour le voyage à travers la vie. Les uns ont disparu; d'autres se sont tellement modifiés qu'ils ne se reconnaîtraient plus eux-mêmes.
Notre sémitique condisciple Aron était afiligé d'une énorme tache de vin qui lui couvrait une partie du visage. Au sortir de l'Ecole
Normale, il dut renoncer à l'enseignement; il entra au Journal des Débats, plus influent à l'époque du 16 mai qu'aujourd'hui, et devint directeur du Journal Officiel
Il épousa Mlle Weil-Picard, devint ultra-millionnaire et mourut tout jeune d'une atroce maladie d'estomac qui l'empêchait de manger.
C'est toujours le mot d'Emile Péreire qui était obligé, pour ne pas étouffer, de coucher sur une espèce de planche dans un hôtel peuplé de merveilles : « La première partie de la vie se passe à ne pas avoir de quoi manger et la seconde à ne pas pouvoir manger. »
Tout cela est bien triste et le beefteack devient une volupté intellectuelle quand on songe à tous ceux qui ne peuvent se nourrir que de lait.
Quant à Lavisse, il a écrit de beaux livres d'histoire; il a représenté l'Université patriote un peu revancharde, portant très haut la tête devant l'Allemagne. Il a opposé longtemps au Dreyfusisme la force de résistance un peu lourde et tenace qui est en lui et se concilie avec de la finesse d'esprit et un sens très averti de la politique de la vie.
Que voulez-vous, il a fini par faire comme les autres. Il a senti, à un certain moment, qu'il allait être débordé par les Juifs, les Métèques et les internationalistes qui le dénonceraient comme réactionnaire. Il a signé, tout à fait à la fin, un vague manifeste dans lequel on parlait de Justice et d'Humanité. Ce sont des mots nouveaux et dont ni Clemenceau ni Jaurès n'avaient entendu parler au moment des effroyables iniquités dont fut victime un enfant du peuple, le grand inventeur Turpin. Comme cela, Lavisse eut la paix.