‹ Sur le chemin de la vie (souvenirs). Portrait de l'auteurChapitre 3 sur 47 · CORNELY · texte numérisé non relu

CORNELY

J'ai eu le cœur serré, quand on m'a annoncé la mort de ce pauvre Cornély. En m'en retournant vers mon logiSj'Iaprès le journal mis en train, j'ai dit bien sincèrement im Pater et un Ave pour celui qui venait de disparaître.

Dans cette brume glaciale de Nivôse, je revoyais les jours où nous fûmes jeune§ ensemble, pleins d'espérance et d'illusion. N'est-ce point, malgré les divisions qu'a pu créer la vie, un peu de nous-mênie qui meurt quand meurt un compagnon d'autrefois?

Je me retrouvais dans cette grande salle de la rédaction du Journal Officiel où nous avons ri de si bon cœur, cette grande salle lumineuse où l'on avait devant soi le Pont-Royal toujours animé, la Seine et ce qui restait des Tuileries.

Contraint par la pauvreté de sa famille à renoncer aux études de médecine qu'il avait commencées à Lyon, Cornély était venu à Paris un peu après la guerre et il y avait connu toutes les détresses des débuts. Pour vivre, il allait copier, bien avant dans la nuit, chez un représentant d'assurances maritimes, rue de la Banque, je crois, ce qu'on appelle des avenants, c'est-à-dire, autant que j'ai pu comprendre, la liste des marchandises embarquées sur le navire. Quand les navires coulent, on sait au moins ce qu'il y avait dedans.

Cornély prenait le soir la clef du bureau chez

la concierge et il grelottait l'hiver en faisant ses avenants; le directeur lui fit allumer du feu la nuit et Cornély lui en fut reconnaissant.

C'était la brillante époque des luttes politiques à Versailles.

Ernest Daudet avait fondé une petite Correspondance lithographiée qui répandait les saines doctrines. Cornély tirait lui-même la Correspondance avec une machine à bras.

Après le Seize-^NIai, Ernest Daudet devint directeur des Journaux Officiels et Cornély fut récompensé par le secrétariat en chef du Bulletin Français.

Le Bulletin Français était un modeste journal à un sou créé pour combattre l'influence délétère du Petit Journal, qui, à cette époque-là, passait pour subversif. Le malheur, seulement, c'est que si le Bulletin était littéraire, il était aussi officiel et ne pouvait pas combattre.

Je vous assure que lorsqu'on a écrit là, on sait ce que c'est que de retourner quinze fois sa plume dans l'encrier.

Alphonse Daudet m'avait introduit au Bulletin avec Armand Silvestre; je puis même dire qu'il avait pesé de toute l'affection que son frère avait pour lui pour nous introduire. Ma chronique alternait avec celle d'Armand Silvestre.

Jamais la chronique de Silvestre ne donna lieu à une observation.

Ce talent de Silvestre poète, talent essentiellement éthéré, diaphane, impalpable, éolien, se prêtait merveilleusement à ces exercices dans l'irréel.

— Ce Silvestre dont vous parlez, n'est-ce point l'auteur de ces farces un peu grasses, de ces récits plus que gaulois, dans lesquels on voit souvent apparaître l'amiral Lequelpudubec?

— Parfaitement.

— Mais alors...

— • Oh! monsieur, ne me demandez rien.

Balzac, en mourant, disait: « J'ai passé à côté de la vie, je suis entré dedans, mais je suis toujours aussi étonné que le jour où j'y suis entré. » La psychologie explique tout, mais V. faut avoir de la place pour en faire.

Quoi qu'il en soit, j'avais plus de difficultés que Silvestre, quoique je ne les cherchasse pas, je vous assure, puisque je faisais ces chroniquettes pour nourrir mon petit monde.

Ernest Daudet est l'homme le plus charmant, le plus aimable, le plus civilisé que j'aie connu; il a accompli comme historien un labeur énorme, accumulé volumes sur volumes. C'est une honte pour l'Académie de ne pas appeler à elle un écrivain qu'elle a récompensé tant de fois.

Dans ce poste difficile, Ernest Daudet n'en était pas moins en proie à beaucoup de perplexités. Comme il me le disait souvent, il avait le sentiment de la situation et de la neutralité absolue que devait garder un organe officiel.

J'écrivais, par exemple: c Je suis arrivé par la rue de Rivoli jusqu'au palais de nos rois. »

0 Evidemment, me disait-il, cette phrase n'a pas de gravité par elle-même: mais tout dépend des circonstances. En ce moment, la situation est très tendue. Dans un journal officiel, tous les mots ont une signification. Les bonapartistes et les orléanistes sont aux prises et ils se défient des légitimistes. La rue de Rivoli... on verra là une" allusion aux gloires de l'Empire, et a le palais de nos rois « semblera comme un appel à la Restauration. Tout sera plus facile si l'on peut arriver à la conjonction des centres. »

Il faut vous dire que la conjonction des centres a été une question palpitante pendant des années et qu'elle était une préoccupation pour tous les esprits politiques.

— Espérez-vous réussir?

— Oui, mais c'est très délicat. C'est surtout une question de tact, de mesure, de doigté, de diplomatie.

Certainement, pensai-je à part moi, avec un bon régiment, et Dieu merci, il y en avait alors quelques-uns qui étaient encore bons, ce ne serait pas long. Quelques coups de crosse dans les reins et ce serait fini.

— Enfin, cela va?

— Oui, cela va, mais ne m'en demandez pas davantage. Il y a des choses qu'on ne peut pas dire.

Le jour de la constitution du ministère Bouvier, qui devait faire la Séparation, je me cognai sur le quai, en allant lire mes journaux, le matin, à un député conservateur qui, en courant, me glissa ce mot à l'oreille: « Tout va bien pour nous, vous serez content, mais il y a des choses qu'on ne peut pas dire. »

Au Bulletin Français, j'avais fini par me défier des épithètes les plus grises et les plus blafardes et je disais à Cornély:

— Parle-moi en frère. Crois-tu vraiment que je ferais échouer la conjonction des centres en écrivant le mot de Tuileries ?

— Qu'est-ce que tu as besoin de parler des Tuileries ? Tu ne peux pas dire simplement : « Un ancien jardin très vaste dans lequel j'ai vu des statues » ?

En ce temps-là, Cornély était plein d'enthousiasme et de passion juvénile. Avec sa tète rasée, il avait l'air d'un novice des Dominicains et il avait aussi la gaieté expansive des moines.

Rédacteur du Gaulois, puis directeur du Clairon, il cbmbattit avec entrain pour la Royauté. La mort du comte de Chambord fut pour lui ce que fut pour beaucoup d'hommes de cette génération la mort du jeune Prince Impérial, une de ces peines de cœur dont on se remet vite en apparence mais qui, malgré tout,

ont une influence sur votre destinée, qui dérangent la conception que l'on se faisait de l'avenir.

Cornély n'en resta pas moins pendant de longues années un des grands journalistes du parti conservateur. Il écrivit des articles tout à fait remarquables, solides, irréfutables de logique, ayant, comme les articles de début de Clemenceau, l'originalité d'un vocabulaire un peu scientifique employé pour la première fois dans les questions politiques et sociales.

Comment Cornély tomba-t-il dans le Dreyfusisme ?

Je me l'explique et pourrais vous le dire, mais il faudrait un chapitre à part pour cela. Il faudrait vous montrer combien est douloureuse la situation du journaliste conservateur qui, à un certain âge, s'aperçoit qu'il dépense un prodigieux talent à défendre des gens qui ne veulent pas être défendus, auxquels tout ce qu'on écrit pour les défendre est profondément égal.

Franchement vous trouverez assez naturel que je me souvienne plus du journaliste chrétien qui fut mon ami aux heures de la jeunesse que du Dreyfusard enrégimi?nté dans la cause d'un traître, asservi à la bande cosmopolite et juive que nous avons flétrie si souvent...

Page 1