‹ Sur le chemin de la vie (souvenirs). Portrait de l'auteurChapitre 43 sur 47 · CHAMBRE DES DÉPUTÉS · texte numérisé non relu

CHAMBRE DES DÉPUTÉS

Cavalaire, le 26 septembre 1912.

Monsieur,

L'article que j'ai publié sur les inondations et le rôle des lignes d'Orléans et des Moulineaux a paru, dans le Matin, au cours du mois de février 1910, à une date que je ne saurais de mémoire préciser davantage.

J'exposais, dans cet article, sous forme simplifiée, la conception de Belgrand. La Seine, enserrée entre ses deux berges comme entre les deux murs étanches d'une forteresse qui protègent la ville de toute communication avec les eaux du fleuve jusqu'à la hauteur des parapets; les égouts, ramassant toutes les eaux ménagères, pluies, etc., pour les conduire en aval du fleuve, à Asnières et à Clichy.

D'après cette conception, il ne doit exister de communication entre le fleuve et la ville qu'aux débouchés des grands collecteurs, et le niveau des eaux ne doit jamais dépasser en aucun point de Paris le niveau de la Seine à Clichy.

En creusant les deux tranchées qui longent la Seine sur la rive gauche, les ingénieurs de l'Ouest et de l'Orléans auraient dû respecter le plan de Belgrand. Ils auraient dû établir, entre leur tranchée et la ville, un mur étanche s'élevant jusqu'à

la hauteur du parapet du quai voisin. En réalité, leur tranchée communiquait, d'une part avec la Seine, qui l'a envahie, d'autre part avec la ville par des ouvertures d'où les eaux se sont déversées vers la rive gauche. Le niveau des eaux dans la rue de l'Université, par exemple, a atteint ainsi le niveau de la Seine au pont de la Concorde, au lieu du niveau, notablement plus bas, de la Seine à Asnières.

Je dois ajouter que ces infractions au plan de Belgrand ne sont pas les seules. 11 existe des égouts partiels qui débouchent directement dans la Seine à l'intérieur de Paris. Ces égouts d'un débit minime, doivent être munis de vannes métalliques

épaisses, qui se ferment automatiquement dès que les eaux du tleuve tendent à refluer dans l'égout. Mais il m'a été affirmé (et j'ai tout lieu de le croire) que ces vannes, jiimais vérifiées, étaient coincées et ne fonctionnaient pas: en sorte que la ville aurait été également envahie par le lit desdits égouts.

Je ne vous parle point du rôle du Nord-Sud, qui ne vous intéresse pas, je pense.

Croyez que la divergence de nos idées politiques ne m'empêche point de rendre hommage à l'écrivain français que vous êtes. En vous souhaitant le complet rétablissement de vos yeux, je vous prie d'agréer, monsieur, l'assurance de mes sentiments les plus distingués.

Paul Painlevé.

Après avoir réfléchi quelque temps à ce qu'écrit Painlevé, je suis persuadé que nos lecteurs seront convaincus et que les juges du Conseil de Préfecture le seront aussi.

Il est convenu qu'une inondation, c'est un fleuve qui déborde, qui se répand sur ses rives, qui monte sur les quais dans les endroits où il y a des quais, et qui, après avoir franchi ces quais, gagne les maisons voisines.

Or, dans Paris du moins, cela ne s'est pas passé ainsi. Si nous n'avions pas eu les grands ingénieurs que l'Europe nous envie, si nous n'avions pas eu les administrateurs de Compagnies de chemins de fer qui sont des gens considérables et sérieux, qui jouissent de l'estime

l'inondation 309

publique, si nous n'avions pas eu un Parlement décidant certaines opérations, les approuvant ou les repoussant, selon que les grandes Compagnies leur disent d'approuver ou de repousser, tout un quartier et une partie du faubourg Saint-Germain n'auraient pas été inondés. C'est ce que Painlevé démontre avec évidence.

Belgrand, un grand ingénieur celui-là, avait accompli la mission qui est celle de tous les ingénieurs dans les villes que traverse un fleuve ; il avait construit une digue pour protéger la ville contre les invasions possibles du fleuve. D'autres ingénieurs, à la moderne, ont, sinon démoli la digue, du moins ouvert dans cette digue des brèches qui ont permis aux flots de pénétrer.

C'était une conception délirante que de construire des lignes de chemins de fer parallèles à la Seine et au-dessous du niveau du fleuve. C'était une conception délirante que de construire à coups de millions cette immense gare d'Orléans du quai d'Orsay, qui, par ses larges baies, semble dire au fleuve : « Donnez-vous donc la peine d'entrer. Depuis le départ du quai d'Austerlitz, vous trouverez une voie ferrée toute droite qui vous conduira chez nous où vous serez plus à l'aise pour vous répandre. Vous rejoindrez la gare des Invalides et vous reprendrez la voie ferrée des Moulineaux, qui est une invention de la Compagnie de l'Ouest. »

Ce que Painlevé a dit, les malheureux inondés ne peuvent que le confirmer par le douloureux témoignage de ce qu'ils ont vu.

Si le fleuve, en fureur, s'était répandu par la force naturelle, il aurait débuté par envahir le quai d'Orsay. Chez nous, le quai d'Orsay n'a pas été inondé, c'est la rue de l'Université qui a commencé par l'être. On voit encore, rue de l'Université, une plaque indiquant l'étiage auquel s'est élevée la crue. Elle a bien monté jusqu'à trois mètres, de quoi noyer un homme. Plus loin, dans la rue Saint-Dominique, l'église

Saint-Pierre du Gros-Caillou a été inondée et l'on ne pouvait plus y accéder qu'en bateau.

C'est par la gare du chemin de fer d'Orléans au quai d'Orsay que l'inondation s'est faite. De là elle a gagné la gare des Invalides et l'Esplanade des Invalides et elle est arrivée chez nous. C'est le triomphe de la science moderne: créer des inondations par des travaux très divers et très coûteux.

Peut-être, livrés à eux-mêmes, les ingénieurs n'auraient-ils pas pris l'initiative de conceptions aussi extraordinaires. Ils ont été excités et poussés par les grandes Compagnies, stimulées elles-mêmes par quelques administrateurs mégalomanes.

Au point de vue de l'étude psychologique, il y a là, pour un écrivain social, un élément intéressant. Comme je l'ai déjà fait remarquer, les administrateurs ne sont pas des écumeurs d'affaires ; ce sont des gens bien, comme on dit, de braves gens si vous voulez, affichant, pour la plupart, les opinions et les croyances que j'ai défendues toute ma vie et ne me sachant, d'ailleurs, aucun gré de les avoir défendues. Les historiens de l'avenir po'urront étudier là le type du bourgeois un peu aristocratisé et affiné par la possession et l'argent, formant un des bataillons des Pharisiens modernes. Ne leur demandez ni aucune pensée généreuse, ni aucun sentiment élevé. Pas un de ces multimillionnaires n'a eu l'idée de dire : « Voilà un pauvre diable d'écrivain qui, sohime toute, a toujours combattu pour l'état social dont nous sommes les heureux bénéficiaires ; il vivait tranquille dans sa maison avec ses livres et ses bibelots. Les imaginations saugrenues que quelques agités nous ont mis en tête ont eu pour résultat de déchaîner tous les désastres dans tout un quartier. Nous allons nous cotiser avec quelques-uns de nos collègues millionnaires pour le dédommager un peu des dommages qui lui ont été causés. »

l'inondation 311

Aucun de ces hommes n'était capable de s'élever à ces sentiments de justice. C'est précisément par là qu'ils sont intéressants comme des êtres représentatifs d'une classe obtuse et condamnée. Ce ne sont ni les patriciens d'autrefois, ni les parvenus d'aujourd'hui. On peut les appeler les Riches tout simplement ; au moment où éclateront les catastrophes qui sont dans l'air, c'est contre eux que se déchaîneront les colères populaires et vraisemblablement ils ne comprendront rien eux-mêmes à ce qui leur arrive. Leur caractéristique, en effet, c'est de ne rien comprendre, ni par l'intelligence ni par le cœur, au point de vue intellectuel comme au point de vue moral. Bien avant l'inondation, on avait dit à ces administrateurs qui figurent là-dedans comme des délégués de leur monde, tout ce qui pouvait être dit pour les détourner de cette entreprise stupiide. On avait fait vibrer la petite note du cœur; on avait dit à ces administrateurs: « Vous êtes de ceux qui comprenez la grandeur des souvenirs du passé. Cette Esplanade des Invalides, que l'on vous demande de mutiler, n'est point seulement, avec ses arbres séculaires, un des plus beaux paysages urbains de Paris ; avec le dôme de Mansart qui la termine, elle évoque toute l'époque Louis-quatorzième ; il serait véritablement insensé de saccager tout cela pour construire une gare pour la Compagnie de l'Ouest, qui a déjà deux gares dans Paris, l'une rue Saint-Lazare, l'autre, boulevard Montparnasse. »

Cochin, qui est un peu de ce monde, avait prononcé un très éloquent discours qui figure, je crois, dans le dernier volume qu'il a publié.

Tout a été inutile. Ces administrateurs qui sont, pour la plupart, des gens de goût et même des gens de (bonne compagnie, quoique appartenant à la Compagnie de l'Ouest, ont approuvé l'œuvre de vandalisme qui s'est accomplie.

Le procès qui va commencer a été un monument de petitesse et de bassesse intellectuelle.

On a choisi comme expert l'ingénieur qui avait construit la ligne des Moulineaux et qui, naturellement, considère son œuvre comme la huitième merveille du monde.

En ces derniers temps, je ne sais qui voulait que j'apporte toutes les factures relatives à la réparation de mes meubles. Vous voyez d'ici le pauvre écrivain qui n'a plus d'yeux, condamné à re<'hercher toutes les pièces comptables qu'il a oublié la plupart du temps de garder. J'ai répondu: « Au lendemain de la catastrophe, un commissaire-priseur a dressé un procès-verbal minutieux des ravages. Puis, j'ai reçu la visite de M. Trelat, expert du Conseil de Préfecture, le fils du grand architecte Trelat, et qui m'a produit l'effet d'être un honnête homme à la mode de 1848 ; il a constaté le désastre. »

Qu'est-ce que vous voulez de plus ? Beaucoup de mes meubles, d'ailleurs, n'ont pu être réparés. J'avais un très bon piano de Gaveau sur lequel beaucoup de compositeurs avaient donné à des amis réunis chez moi la primeur de leurs œuvres. Le représentant de Gaveau, ouand je l'ai prié d'examiner le piano, m'a dit : « Ecoutez, je ne veux pas tromper un écrivain comme vous. Il y a eu pendant quinze jours de l'eau dans les cordes de ce piano ; il coûterait plus cher de le réparer que d'en acheter un neuf. Ce que la maison peut faire Dour vous, c'est de vous louer un piano pour la campagne et de ne pas vous faire payer de location, en échange du bois de celui-là. » C'était vraiment très gentil.

Il serait trop long de vous faire l'histoire de toute mon habitation. L'information làdessus est avant tout une étude psychologique de toiis ces millionnaires égoïstes et féroces qui n'ont jamais eu qu'un espoir, me voir mourir avant que le procès soit plaidé...

Page 1