‹ Sur le chemin de la vie (souvenirs). Portrait de l'auteurChapitre 42 sur 47 · LE PROCÈS DES INONDES · texte numérisé non relu

LE PROCÈS DES INONDES

Tout arrive, a-t-on dit ; le tout est de vivre. La meilleure preuve de la vérité de cet axiome de Talleyrand est que le procès des inondés devant le Conseil de Préfecture sera plaidé dans quelques jours. Tous les rapports sont déposés, excepté un, et il suffirait que Grûnebaum, qui s'est laissé traiter jusqu'ici, par les experts, avec un incroyable sans-gène, réclame ce rapport, non pas en suppliant, mais avec le ton qui convient à un président de tribunal responsable vis-à-vis de ses justiciables, pour que tout soit fini rapidement. Les inondations ont eu lieu en 1910 ; nous sommes presque au milieu de 1913. Griinebaum, je pense, trouvera qu'on a eu le temps de déposer tous les rapports et qu'il pourrait fixer un jour pour plaider.

Je n'aurai plus, pour m'assister, mon ami Ménard, le conseiller municipal dévoué du quartier qui fut le témoin des heures douloureuses que nous avons vécues alors. Exubérant et plein de vie, Ménard souriait à l'avenir et la mort l'a pris comme elle a pris tant d'hommes de cœur autour de moi pour ne me laisser que la tristesse et la mélancolie de la survivance. C'est notre ami Henri Bazire qui remplacera Ménard, et sa chaude et émouvante parole saura, j'en suis certain, évoquer ce tableau de tout un quartier ravagé, non par le Jléau envoyé

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par le Destin, mais par l'ineptie et l'incurie des faux savants, des mandarins diplômés par les grandes écoles.

A vrai dire, mes lecteurs sont au courant de la question. Je leur en ai déjà parlé, et quelquesuns peut-être trouvent que je leur en ai trop parlé. C'était l'opinion d'un correspondant grincheux qui, toutes les fois que je revenais sur ce sujet, m'écrivait: « Vous allez encore nous parler de votre mobilier saccagé et de vos livres errant au hasard sur une eau jaunâtre et venant d'on ne sait où. »

Les correspondants jouent un grand rôle dans l'existence du directeur d'un journal comme La Libre Parole. J'ai dit souvent combien j'avais toujours été touché de cette affection si cordiale de correspondants qui se révélaient à moi comme autant d'amis inconnus. Le plus grand chagrin que m'ait causé l'affection des yeux qui m'a frappé est de ne pouvoir plus répondre directement à tous ceux qui m'écrivent, comme je le faisais autrefois. Ces amis inconnus vous suivent depuis de longues années ; ils vous consolent ; ils vous conseillent ; ils vous blâment au besoin. La plupart sont de condition modeste. Les privilégiés de la fortune n'ont point de ces délicatesses et de ces reconnaissances pour les écrivains qui ont essayé de leur ouvrir des horizons. J'ai dit, souvent, que les riches ne m'avaient jamais aimé. Entre eux et un plébéien chrétien comme moi, il y a une antipathie insurmontable, ils ne m'ont jamais voulu que du mal et, en tout cas, n'ont jamais cherché à me faire du bien.

A côté de ces correspondants pleins de cœur qui s'intéressent à votre vie, il y a des correspondants grincheux comme celui que je vous rappelais tout à l'heure. « Vous avez été inondé, n'en parlons plus, et surtout n'en parlez plus. »

Je me garderais de dire à cet homme peu aimable qu'il est un imbécile, mais il ignore cer-

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tainement ce que c'est qu'un artiste et ce que l'on trouve d'impressions et de pensées dans un événement qui vous est arrivé. L'étude du moi, sur laquelle Maurice Barrés a écrit tant de pages originales et profondes est une merveilleuse instigatrice d'observations et de réflexions.

Un procès, comme le procès des inondations, est un microcosme. Il y a là comme un thème inépuisable d'études sociales, philosophiques et même scientifiques. Le Bulletin de l'Histoire de Paris, fondé par ce pauvre et regretté Champion, encore un disparu d'hier, a publié le Journal d'un Inondé du quinzième siècle. Ce serait un cadeau précieux à faire aux générations de l'avenir que de leur léguer un pareil document humain. h'Histoire des Origines de la France contemporaine, de Taine, serait un des plus inestimables éléments de l'Histoire, si la note du vu avait pu s'ajouter à tant de notes recueillies dans les archives, à tant de renseignements sur l'état d'âme de ceux qui furent mêlés aux drames de cette époque.

L'Ingénieur apparaît ici avec l'importance particulière qu'il a prise dans l'existence de ce temps. Il est redevenu un peu ce qu'il était aux âges primitifs, le pontife, pontifex, celui qui construit les ponts. C'est la suprême superstition d'une époque qui ne veut plus avoir de superstitions. C'est la superstition du Modernisme. Ohnet, qu'on a raillé injustement sur ce sujet, a fait de l'Ingénieur un héros de roman ; il l'a orné de toutes les vertus et si les livres d'Ohnet, un peu oubliés aujourd'hui, ont eu tant de succès il y a quelques années, c'est que l'auteur se révélait ainsi comme le véritable peintre d'une époque utilitaire.

Panama et ses scandales ont un peu diminué le prestige de l'Ingénieur, et cette catastrophe des inondations a montré l'ignorance de ce personnage chamarré de croix qui ne connaît pas le premier mot de son métier.

Cette époque tragique des inondations est

déjà presque oubliée aujourd'hui. Paris avait, aux derniers jours, pris des allures de Fin du Monde. Notre ami Judet demandait qu'on nommât un dictateur, quoique l'on ne voie pas très bien en quoi un dictateur aurait pu nous rendre des services dans une pareille catastrophe. Notre ami Millevoye déclarait que les Parisien» venaient de s'immortaliser. .T'avoue, comme j ■ vous l'ai dit plus haut, que lorsque l'on me sortit de ma maison du passage Landricu. transformé en un canal, et que l'on me hissa sur un radeau fait de deux planches jointes, je n'eus pas la sensation de voir l'auréole de rimmortalité luire soudain autour de mon front.

Le contraste de l'aspect que Paris avait alors, des impressions que tout le monde éprouvait et de l'indifférence que chacun éprouve aujourd'hui lorsque l'on aborde cette question, constitue lui-même une note d'histoire.

Comment le passage Landrieu avait-il été transformé en canal et comment mes livres flottaient-ils sur les eaux qui avaient envahi ma maison ?

Voilà le point spécial du procès. C'est ce point qui n'a jamais été traité à fond dans tout ce qu'on a écrit sur cette inondation.

L'époque contemporaine, en effet, a une horreur instinctive pour la Vérité qui s'allie très bien avec un besoin inextinguible d'informations et de dévelo'pements effrénés du reportage.

Il y a toujours une chose vraie que personne ne veut dire. Ici il est probable que la vénération pour les grandes Compagnies et la superstition pour les ingénieurs auront contribué à substituer l'Imposture à la Vérité. Les intrigues et l'argent y auront peut-être aidé. Dans beaucoup de cas, il n'y a pas concert prémédité pour cacher une chose ou la dénaturer. Il y a l'horreur innée, machinale en quelque sorte, irrésistible pour ce qui est la Vérité.

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Aussi, je le reconnais franchement, quoique un abîme nous sépare au point de vue des opinions et des idées, j'ai toujours eu une profonde estime pour M. Painlevé, membre de l'Institut, professeur à l'Ecole polytechnique, qui, dès le premier jour, a écrit dans le Matin ce que personne n'osait dire.

Painlevé est Dreyfusard, je le déplore, mais ce qu'il a dit est vrai ; il l'a confirmé, d'ailleurs, dans une réponse à une lettre que je lui avais écrite de la campagne pour le prier de vouloir bien m'indiquer la date exacte à laquelle avait été publiée la première note du Matin.

Je pense que mes lecteurs liront cette lettre avec intérêt :

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