PRÉFACE
Sémenoff va nous donner le journal de la traversée de l'Armada entre Libau et Tsoushima. Avec les débuts du siège de Port- Arthur et V Agonie d'un Cuirassé , le cercle sera fermé, et personne n'aura plus le droit d'ignorer le moindre détail de cette campagne au point de vue maritime, le quatrième volume n'étant qu'un épilogue navrant des faits qui se sont tous passés à terre.
Ce livre est mélancolique, comme les éléments qui ont servi à le construire. Il est plus aride que les autres, plus technique aussi; mais les marins l'apprécieront davantage, car il leur semble spécialement dédié. Ils y récolteront sans peine une riche moisson d'admirables leçons de métier. Je l'ai intitulé Sur le Chemin du sacrifice, sacrifice consenti dès le départ de la Russie par les plus clairvoyants,
qui n'avaient jamais envisagé la possibilité dune victoire, et dont le modeste objectif était de faire bonne contenance et de sauver la face, comme disent les Chinois : Tout est perdu, fors l'honneur. Emportés par le courant irrésistible de la fatalité, les malheureux ont été s'engloutir avec cet honneur toujours intact dans le gouffre de Tsoushima, après avoir gravi les marches d'un affreux calvaire.
Loin de moi l'idée d'ajouter quelque chose aux réflexions du carnet, ce miroir fidèle des mauvais jours, dont les pages ne sont qu'une longue suite de réflexions tristes et justes empreintes de la plus respectable des résignations! Repoussés de partout, parias de l'univers, les Russes poursuivent imperturbablement leur Via dolorosa, tombant de désillusions en désillusions, devant lesquelles s'effacent les misères forcées et purement matérielles de la vie, dont Sémenoff s'occupe si peu, qu'on ne peut même les deviner entre ses lignes ; il a le cœur trop haut placé pour s'arrêter à ces vétilles ! Son œil est fixé sur le but, sur ce champ de bataille où va s'expier la faute qu'il n'a pas commise. Il ne permettra pas
à son regard de s'égarer pour contempler les poussières de la route.
A chaque instant se manifeste la puissance de la personnalité, l'influence de l'élément individuel. Il n'y avait pas en Russie un second Rojestvensky1 pour accomplir une pareille tâche et en assumer l'effroyable responsabilité. Sans cet amiral, l'escadre serait rentrée après l'incident de Hull, que Sémenoff éclaire d'un jour tout nouveau. Sans lui, l'armée navale aurait été rappelée de Madagascar probablement à la nouvelle que la première escadre qu'elle devait doubler n'existait plus. On avait confiance en l'amiral à Pétersbourg beaucoup plus qu'il n'avait confiance en lui-même, car il ne s'est jamais illusionné. Pas un moment de faiblesse chez ce marin consommé et énergique, dont les ordres, si souvent cités dans le cours de ce volume, ne seraient pas désavoués par le plus brillant chef d'escadre des temps passés et modernes.
Combien de légendes vont s'écrouler dans ces
1 A la demande de la famille de l'amiral Rojestvensky, nous avons rétabli dans les nouvelles éditions la véritable orthographe de ce nom.
pages, telles que celles de la rébellion des équipages et de la surcharge de charbon qui aurait été cause de la défaite au grand jour décisif !
Pas un abordage, pas une avarie de machine un peu sérieuse, pas d'épidémie après six mois d'internement sous les tropiques, dans ces prisons métalliques aux parois surchauffées par un soleil de feu et des chaudières qui ne s'éteignaient jamais ! Personne n'a manqué au rendez-vous, le jour de l'échéance fatale. Combien clairement nous convainc la lecture de Г avant- dernier chapitre, véritable étude de stratégie navale, qu'on ne pouvait pas adopter une route autre que celle choisie dans l'Est de Tsoushima ! Je ne puis m'empêcher de constater à ce propos, sans un peu de fierté, que les commentaires écrits, avant la lecture de Rasplata, par le stratégiste sans aucune prétention que je suis l, se sont trouvés d'accord en tous points avec les conclusions des acteurs du drame; mais si je me permets cette remarque, c'est uniquement dans l'intention de prouver que l'amiral avait pris la solution la moins compliquée, celle qui
1 Commentaires de l'Agonie d'un Cuirassé, page 15:.
sautait aux yeux de tous. On lui a reproché d'avoir été trop esclave de sa consigne et de n'avoir regardé que le but à atteindre, sans étudier les moyens à y parvenir. Nous verrons que rien n'est plus loin de la vérité; qu'il a essayé au contraire à Madagascar de s'enfuir devant des renforts qui allaient l'alourdir; que l'Amirauté n'a pas tenu compte de ses réflexions et, poussée par la presse et l'opinion publique, ignorante et brutale comme toutes les foules, s'est entêtée à lui river ce boulet au pied. Un moment il a voulu s'échapper et faire perdre ses traces ; la fatalité s'est déclarée contre lui, et, Slave autant que soldat discipliné, il s'est résigné et, toujours stoïque, a repris le Chemin du Sacrifice, sans munitions d'exercice, sans possibilité d'entraîner son escadre, dans la persuasion que le Dieu des armées l'avait abandonné, et que la bonne chance était pour les Japonais, et la mauvaise de son côté ; qu'en un mot, tout était perdu. Gomme SémenofT les hait, ces stratégistes dans des fauteuils capitonnés à l'ombre de la flèche de l'Amirauté, ces marins d'eau douce qu'il va jusqu'à appeler dédaigneusement « marins de mare à grenouilles », ces officiers de salon qui ont fait
leur brillante carrière entre Cronstadt et Libau ! De quelle lourde responsabilité, sous l'aiguillon de la défaite, il va charger leurs épaules toujours prêtes à s'incliner devant le soleil !
Hélas ! il a raison au fond : la leçon a été sévère ! Sera-t-elle au moins comprise de tous? et ces flots de sang auront- ils coulé en pure perte pour l'univers? Non , si l'on réfléchit que la théorie et la pratique sont deux choses différentes ; si l'on se persuade que la première qualité d'un marin, sa seule raison d'être, est de connaître à fond son métier, de ne voir rien en dehors de lui, que son vrai poste est sur une passerelle ou dans un blockhaus, tant que sa force physique le lui permettra et qu'il aura bien le temps d'achever le reste de sa vie dans un fauteuil confortable pour faire fructifier l'expérience acquise à Гаіг vivifiant de la mer. Si, pour des considérations à côté y on a eu le malheur de méconnaître ce principe, on doit, la guerre venue, imposer silence à ces personnalités qui se sont créées en temps de paix à terre, mais qui feraient piètre figure dans une bataille navale , loin de leurs intrigues et de leurs bureaux.
Encore une fois , ce sang ne sera pas perdu, si Ion se rappelle que quand un pays a l'honneur de posséder un amiral comme Rojestvensky et a placé entre ses mains, avec une escadre qui était la dernière carte de son jeu, la garde de son honneur, ce pays doit lui laisser, outre la responsabilité, la liberté la plus absolue et considérer comme coupés tous les câbles, si ce n'est pour lui communiquer les renseignements de ses agents à l'étranger.
Quand, la guerre déclarée, l'escadre a pris la mer et que les canons sont pointés, on ne doit pas parler plus à un chef de pièce qu'essayer, le coup parti, d'arrêter un boulet qu'on ne pourrait pas même faire dévier. Il ne reste plus qu'à attendre patiemment pour savoir s'il va, dans sa trajectoire, atteindre le but ou passer à côté !
Saluons une dernière fois ceux qui sont tombés de fatigue sur le Chemin du Sacrifice ! Saluons la mémoire de l'amiral martyr, foudroyé par le chagrin le jour même où je signe ces lignes et dont Sémenoff m'annonce la mort dans une lettre placée à la fin du livre, qui est autant
une oraison funèbre qu'un témoignage sublime finissant dans un sanglot. Saluons enfin ceux qui sont venus couler au pied du but, à deux journées de Vladivostok, après une marche qui, si elle n'a pas été triomphale, peut être incontestablement qualifiée d'héroïque !
Toulon , lei janvier 1909.
BALINGOURT.
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Jésus vit en passant un homme aveugle de naissance.
Ses disciples lui demandèrent : Maître, qui a péché? Est-ce cet homme ou ses parents , pour qu'il soit né aveugle ?
(Saint Jean, ix , 1-2.)