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TRAVERSÉE DE LA DEUXIÈME ESCADRE

De Saïgon à Libau. — L'escadre sort de l'avant -port. — Je cause avec un de mes vieux camarades. — Passager à la suite de l'état-major de l'amiral Rojestvensky. — L'expérience acquise à la guerre doit être prise en considération.

Ainsi donc MM. Christian, Suédois -Français; Shoesling, Allemand de pure race; Meyer et Schulz, Allemands russifiés, quittèrent Saigon sans encombre, le 2 (15) septembre 1904, à bord du Polynésien.

Aucun d'eux malheureusement n'ayant tenu de journal de la traversée, je n'essayerai pas d'en écrire un après coup, puisque j'ai promis aux lecteurs de m'en tenir strictement à des documents authentiques, et je ne puis considérer comme tels que les notes prises surplace et au moment même; autrement les souvenirs sont toujours faussés par les impressions étrangères résultant des évé-

nements postérieurs auxquels l'auteur a été mêlé comme témoin ou comme acteur ; de là un effet fâcheux, absolument indépendant de sa volonté.

Ne pouvant avoir recours aujourd'hui qu'à de simples souvenirs, je serai forcément bref.

Un grand péril était suspendu sur la tête des voyageurs russes : le premier croiseur venu de la flotte auxiliaire japonaise, sur des soupçons ou des informations secrètes, pouvait arrêter notre paquebot et exiger qu'on lui livrât la contrebande de guerre que nous étions. Il aurait fallu, bien entendu, prouver pour cela notre identité ; mais cela n'aurait pas été trop difficile, car les « nobles étrangers », sans s'inquiéter de l'avenir, s'étaient pendant leur séjour à Saigon bénévolement et très largement exposés devant les objectifs de nombreux photographes. Les Français avouaient l'introduction chez eux d'une quantité d'espions japonais, et, à Singapour, on nous signala la présence de croiseurs dans le détroit de Malacca.

Quoique la majorité des passagers du paquebot fût française, il y avait- à bord un peu de toutes les nationalités : quelques Anglais en première classe et des indigènes en deuxième : Annamites, Malais, Chinois, et jusqu'à deux Japonais. C'est surtout à cause de ces derniers que se joua une comédie à laquelle voulurent bien se prêter, outre les voyageurs eux-mêmes, le commandant du paquebot, les nombreux officiers français rentrant en

congé et même M. Deloncle, député de la Cochinchine, qui retournait à Paris.

Bien que tous eussent été à bord de la Diana, ils semblaient avoir perdu la mémoire des physionomies. La glace entre nous ne fut rompue qu'assez tard, et encore assez péniblement en apparence.

Nos aimables compagnons de route forçaient peut-être la note; mais ils le faisaient avec un art consommé, changeant subitement le sujet et le ton de la conversation à l'approche de quelque suspect; souvent ils se livraient en sus à des sorties si inattendues, que nous avions toutes les peines du monde à ne pas applaudir ou éclater de rire. C'est ainsi qu'un jour, comme on discutait avec chaleur, quoique à mi-voix, sur la façon d'agir de Kouropatkine devant Liao-Yang, le commandant m'interrompit avec conviction et d'un ton mystérieux me dit en me montrant Meyer, qui, très petit et très brun, se promenait sur le pont :

« Tenez, cet Allemand-Russe m'est très suspect : ne croyez-vous pas que c'est un espion japonais? Actuellement ils pullulent; il en pousse partout, partout. »

Et je m'aperçus alors qu'un des Anglais s'était approché et assis tout à côté de nous.

Un lieutenant de la Légion étrangère , qui parlait bien le suédois, ne manquait jamais, en pareil cas, l'occasion de faire un peu de pratique d'une langue qu'il craignait d'avoir oubliée, en causant avec M. Christian des

quelques années qu'il avait passées en Suède. Son pauvre interlocuteur, d'abord embarrassé, lui donnait bravement la réplique dans un galimatias où il mêlait le danois au suédois et à l'allemand avant (par politesse, disait -il) de ramener la conversation en français.

Il va de soi que, dès que le danger disparaissait, toutes les conversations revenaient à la guerre. Malheureusement, et si étrange que cela puisse paraître, nos amis n'en savaient pas plus long que nous. Les deux seuls journaux de Saigon , par économie , ne recevaient pas plus qu'ils ne publiaient en entier les télégrammes de l'agence Reuter et avaient fait avec Havas une convention spéciale : les télégrammes ne devaient prendre que quelques lignes de leurs colonnes, et encore pas tous les jours. Presque toutes nos informations provenaient des journaux français qui arrivaient chaque semaine, après une traversée de vingt-deux à vingt-cinq jours. Les Français ne pouvaient nous donner aucuns renseignements sur la deuxième escadre, sur sa composition et la date de son départ, et nous demandaient même ce que nous en pensions. Un de mes compagnons de route avait reçu une lettre particulière de Paris, dans laquelle on lui disait que la Russie avait ouvert des pourparlers pour acquérir des croiseurs cuirassés : quatre argentins du type Kassuga et deux chiliens; mais il ne savait pas si on avait l'espoir de voir ces négociations aboutir.

Ou s'occupait aussi beaucoup de réquisitionner des

croiseurs auxiliaires. De ceux-là nous avions déjà entendu parler à Port -Arthur. On y racontait (je ne sais sur quelles données) qu'on avait acheté les meilleurs vapeurs de la Hamburg America Line, et qu'il fallait s'attendre d'un jour à l'autre à les voir apparaître dans les mers de Chine et dans l'océan Pacifique, pour couper toutes les routes menant au Japon. Ce simple bruit exerça une influence énorme sur la hausse des frets et des assurances. Peu après, du reste, tous ces racontars se réduisirent à zéro.

Je notais avec curiosité la concordance parfaite entre le rôle que les Français attribuaient aux croiseurs auxiliaires et celui qu'on leur réservait dans notre rêve de Port-Arthur.

« Tenez, commandant, me disait avec chaleur le premier lieutenant, bien que je ne sois qu'un marin de la marine marchande, je me chargerais très volontiers de porter tout ce que l'on voudra à Vladivostok ou même à Port-Arthur. Mais je ne serais pas assez bête pour faire viser, en partant de Marseille, mes papiers pour les localités bloquées. Il existe dans leur voisinage des ports et, dans ces ports, des maisons de commerce à qui je pourrais consigner mon chargement. Je vous assure qu'à bord de mon bateau personne, à part moi, ne saurait rien de notre destination véritable; mes officiers et mon équipage pourraient en toute conscience témoigner, sous la foi du serment, que nous ne portons aucune contrebande de guerre. Sans parler de mes livres de bord, pas le

moindre papier compromettant. Vous me direz : Et les munitions de guerre? Et ies canons? Quelle plaisanterie! Qui m'empêche de porter tout cela à Kiao-Tchao, à la consignation du gouvernement allemand? Il faudrait, bien entendu, que ce dernier y prêtât la main, ce dont je ne doute pas. Soyez parfaitement assuré que tous ceux qui font la contrebande de guerre pour le Japon n'agissent pas autrement. On ne doit chercher à arrêter les contrebandiers qu'après la dernière relâche , alors qu'il n'y a plus de faux-fuyants possibles; c'est absolument évident! Autant c'est fou de vouloir le faire à des mille milles et même des dizaines de mille milles du but final du voyage ! C'est ignorer totalement la manière dont on doit se servir des croiseurs, et il ne peut en résulter que des histoires et, pardonnez-moi de le dire, des histoires très blessantes pour la Russie '. Chez vous, qui est chargé de ce service? et surtout qui tient les cordons de la bourse? A mon avis, la chose peut se juger de deux façons : ou bien une naïveté frisant une bêtise, à laquelle on doit tout pardonner, ou bien la trahison. Je dirais plus : vos Térek, Koubane, Oural, qui, s'ils avaient été incorporés comme croiseurs auxiliaires dans la marine allemande, par exemple, auraient été armés chacun de quatorze pièces de 152 mm., ont reçu chez vous une artillerie enfantine, et le premier aviso venu de deux ou trois mille tonnes, marchant

1 Cwt précisément ce qui arriva dans l'incident du Malacca.

aussi vite queux, peut les anéantir! Eh bien! alors, qu'est-ce qui cloche? l'intelligence ou la bourse? »

J'admirais ce loup de mer au teint hâlé , généralement impassible et maître de lui, qui finissait par s'échauffer à ce point en prenant à cœur les erreurs des gens chargés de diriger la puissance navale de la nation amie et alliée, et, ce qui m'étonnait le plus, c'est qu'il n'essayait même pas d'analyser. les opérations de l'escadre. Là-dessus il se bornait à me poser des questions ; mais pour les croiseurs auxiliaires, c'est-à-dire la spécialité dans laquelle il aurait à s'employer en temps de guerre, il se sentait compétent, tout à fait chez lui, et exprimait sans se gêner sa façon de penser. Non ! il ne comprenait plus ! Comment ne s'était-il pas trouvé, dans la Russie entière, un marin véritable , un seul , le plus humble de tous , pour avoir la hardiesse de dire à l'Empereur en personne :

t Sire , ce n'est pas comme cela qu'il faut faire ! »

Quelle naïveté presque touchante !

« Et puis, ces bruits qui courent sur cette affaire? et ces pots -de -vin? Que se passe -t- il? Que fait -on? Est-ce bien vrai ? Voyons, mon cher commandant, dites-le-moi ! »

Que lui dire, puisque moi-même je ne savais rien de précis, sinon que la lecture des journaux étrangers et la connaissance des bruits mis en circulation me faisaient voir l'avenir de plus en plus sombre1 ?

1 Je ne veux pas anticiper en copiant sur mon journal des informations que Je n'ai reçues que plus tard*

A Suez , Bernard Christian reçut en français ce télégramme : « Ralliez immédiatement Libau par la voie la plus courte. »

Les amis se réunirent en conseil pour piocher les indicateurs. La voie la plus longue comme distance, mais la plus courte comme temps, était celle par Marseille : on la choisit donc.

A Port-Saïd, notre paquebot s'arrêta pour faire du charbon. Nous vîmes le Pétersbourg et le Smolensk de loin seulement , car on ne permettait pas de les approcher. Ils étaient là comme des pestiférés, entourés d'une sorte de cordon sanitaire sur terre aussi bien que sur mer.

Grâces vous soient rendues, Français, qui avez organisé, comme je le sus plus tard, un véritable système de garde pour empêcher les journaux anglais et égyptiens de tomber entre nos mains ! Le Pétersbourg et le Smolensk y étaient en toutes lettres appelés pirates, et, pour donner satisfaction à l'indignation légitime de toutes les nations civilisées et servir d'exemple à toutes les barbares, il était proposé de conduire ces croiseurs au large pour les canonner et les couler avec tout leur équipage, sans faire grâce à personne.

Nous restâmes quelques heures à Port-Saïd, autant qu'il m'en souvient, de neuf heures du soir à deux heures du matin; puis nous continuâmes notre route.

En Méditerranée, la mauvaise chance nous poursuivit, et

dès le lendemain une avarie de machine, réparée tant bien que mal, ne nous permit plus de marcher plus de douze nœuds, et encore en stoppant de temps à autre. Résultat : vingt-quatre heures de retard avant Marseille. Puis, seconde malchance : mistral à tout casser; pour finir, une grève des ouvriers du port, et par suite impossibilité d'entrer au port. Tout ce que put faire la Compagnie fut de se procurer deux remorqueurs pour déposer à terre les passagers et leurs malles de cabine. L'opération fut exécutée le soir même; mais quant aux bagages de cale, on ne pouvait espérer les avoir avant vingt-quatre heures au moins. Et cependant , le télégramme avait dit : « Directement Libau par la voie la plus courte ! »

« Ce n'est pas un paquebot, c'est un guet-apens ! disait B. Christian au commandant. Croyez-vous que je puisse attraper le rapide de ce soir?

— Est-ce que par hasard, interrompit le capitaine du remorqueur, vous nous prenez pour le bon Dieu?

— Voyons, messieurs, du calme! du calme! disait Deloncle en s'interposant.

— Sacristi! c'est un cas de force majeure!

— Mais pour ces braves, les heures, les minutes sont une question de manquer le départ de la deuxième escadre ! » lui criait le commandant avec une telle rage, qu'on croyait qu'il allait lui sauter à la gorge.

En débarquant, nous nous rendîmes droit au consulat. Le mistral ayant amené un abaissement brusque de

la température (il n'y avait plus que douze degrés} , dans les rues , les dames étaient toutes emmitouflées de fourrures, et notre costume des pays chauds faisait retourner tout le monde : les gamins nous interpellaient, et les chiens nous jappaient aux jambes. Au consulat, tout d'abord, on prit peur en nous voyant; mais quand je déclarai qui nous étions et d'où nous venions, tout s'arrangea.

« Où est la deuxième escadre?

— Je n'en sais rien, probablement encore en Russie.

— Quand appareille-t-elle? Aurons-nous le temps de la rejoindre en partant demain soir pour Paris et Berlin? »

•Le consul général, vieillard très sj'inpathique, fit un geste d'ignorance.

« Bien ! ayez donc alors la bonté d'expédier a l'Étatmajor général de la marine le télégramme suivant : Nous partirons demain soir. Impossible avant. Serons aprèsdemain matin Paris, à l'ambassade, où l'on nous dira quel express prendre et où nous diriger.

— Parfait ! Rédigez ! Sitôt écrit , votre télégramme sera envoyé!

— A présent, monsieur le consul, nous vous demanderons comme un service d'ami, de nous indiquer où nous pourrons nous procurer des costumes plus appropriés au mois d'octobre que ceux que vous voyez.

— Oui, j'avoue qu'au premier abord, n'étant pas prévenu ,vous m'avez un peu étonné, dit le consul en riant.

Vous ferez bien, en effet, de vous habiller autrement. »

Avec l'aide gracieux, je dirais même amical, du chancelier du consulat, qui habitait Marseille depuis de longues années, on nous accueillit dans un bon hôtel, et nous fûmes équipés si rapidement, que, deux heures après, notre accoutrement cessa d'étonner les braves citoyens de Marseille.

Meyer et Schulz, faisant soudain preuve d'une indépendance inattendue, déclarèrent que je n'étais plus leur chef et prirent le lendemain matin l'express de Vienne1. Les deux fidèles à l'itinéraire adopté (un officier et moi) partîmes le soir. Le lendemain matin, à neuf heures, à peine débarqués à Paris, nous nous fîmes conduire droit à l'ambassade.

Des agents subalternes nous y accueillirent très froidement (ils nous prenaient sans doute pour des compatriotes décavés à Monte-Carlo) :

« L'ambassadeur ne reçoit pas d'aussi bonne heure! »

Mais dès que j'eus fait passer la carte de B. Christian, au dos de laquelle j'avais crayonné : capitaine de deuxième rang et un enseigne de la Diana, les portes s'ouvrirent toutes grandes devant nous.

L'ambassadeur, M. de Nélidoff, nous reçut très cordialement ; mais il ne put nous donner aucune information

1 Ils arrivèrent en retard : Meyer réussit néanmoins à embarquer dans la division de Nébogatoff.

précise sur la deuxième escadre, quoique son propre fils fût embarqué sur YOsslyabia.

Le téléphone joua, on envoya à la grande poste, et enfin arriva un nouveau télégramme adressé à B. Christian :

« Hâtez-vous de gagner Libau. »

Nous quittions Paris , dès une heure de l'après-midi, pour Berlin par le Nord-Express.

A dix heures du soir, le 29 septembre (12 octobre), à la gare de Verjlobovo, vingt-sept jours après leur départ de Saigon, les « nobles étrangers », B. Christian et E. Shoesling, s'effaçaient modestement derrière leurs malles, en attendant leur tour de passer à la Douane, quand, avec un grand bruit d'éperons , un beau colonel entra dans la salle de visite.

« Messieurs les officiers de la Diana, permettez-moi de me présenter. Voulez-vous prendre quelque chose ? Vous avez le temps. Quoi donc? Vos bagages? Donnez vos clés, on va faire le nécessaire. On ne vous prendra rien! D'ailleurs, il me semble qu'il n'y a plus grand'chose à prendre. »

Nous ne nous limes pas prier, et, sortant de la cuisine de l'express, attaquâmes avec un tel entrain les horsd'œuvre et le poulet à la polonaise, que le colonel, qui espérait causer et apprendre du nouveau, en resta visiblement tout désappointé.

« Vous allez directement à Pétersbourg?

— - Non, à Libau.

— A Libau ! Alors bien inutile de vous presser ! Si vous partez par ce train-ci, vous aurez à attendre pendant neuf heures à l'embranchement Libau -Romniy. Une petite gare très primitive, où vous ne trouverez pas même à coucher. Passez donc la nuit ici, et prenez le premier train du matin, qui correspond directement.

— Mais où passer la nuit?

— Ne vous inquiétez pas de cela, je vais vous faire ouvrir les appartements réservés, où je suis sûr que vous allez dormir comme vous n'avez pas dormi depuis longtemps.

— Mais nous sommes pressés. Ne pourrait-on pas faire chauffer un train spécial ? Nous le payerons. »

Le colonel siffla entre ses dents.

« Primo, il faudrait télégraphier au ministre des voies et communications pour avoir l'autorisation , et secundo cela vous coûterait plus de trois mille roubles. Êtes-vous donc aussi cousus d'or que cela? Je vous le répète, passez la nuit ici, croyez-moi, je sais ce que je dis. Et puis quelle drôle d'idée d'aller si vite à Libau! Si encore c'était à Pétersbourg?

— Mais c'est que la deuxième escadre peut partir d'un moment à l'autre; j'ai reçu un télégramme.

— Vous voulez donc rejoindre la deuxième escadre?

— Mais bien sûr!

-xr Après six mois 4e Port-Arthur ?

— Comment voulez-vous que nous restions les bras croisés pendant que les autres se battent? »

Le colonel sembla vouloir dire quelque chose ; mais tout d'un coup il se mit à tousser, puis à crier :

« Garçon, du Champagne! »

A deux heures du matin, le 30 septembre (13 octobre), nous étions à Libau. Une surprise agréable nous attendait l'un et l'autre. Le sous-directeur du grand état-major de la Marine (le contre-amiral N...) avait trouvé le temps et le moyen d'informer nos familles de l'heure probable de notre arrivée, et nous étions attendus.

Après n'avoir pas fermé l'œil de la nuit , comme de juste, dès huit heures du matin aux couleurs nous étions à l'Arsenal, où régnait un désordre indescriptible. Nous trouvâmes à grand'peine une embarcation pour aller dans l'avant-port à bord du cuirassé Kniaz-Souvaroff, qui battait pavillon de l'amiral Rojestvensky, commandant la deuxième escadre.

Contrastant avec l'accueil assez froid de son étatmajor, l'amiral nous reçut avec une cordialité extrême.

L'enseigne qui m'avait accompagné fut destiné immédiatement à un torpilleur. Mon grade compliquant un peu mon affaire , l'amiral me fit espérer qu'il trouverait un moyen de s'arranger et m'offrit, en attendant, de rester sur le Soiwaroff' comme simple passager.

L'escadre qui se préparait à un long voyage embarquait à la hâte munitions, matériel et charbon. Tout le monde

était tellement agité, qu'il ne fallait pas plus songer à causer un peu tranquillement qu'à demander des éclaircissements. Je n'avais d'ailleurs que quelques heures de liberté devant moi pour me munir des objets de première nécessité ; mon frère m'en avait apporté quelques-uns, en venant de Pétersbourg; il m'en restait d'autres de la Diana, mais en réalité mon dénuement était complet. Mes uniformes avaient été embarqués comme marchandises et adressés par une maison de Saigon à leur correspondant de Marseille ; on les avait en conséquence munis d'étiquettes ne portant pas du tout le nom des voyageurs de marque que nous représentions, et ils n'étaient pas arrivés.

Le second m'avait juré ses grands dieux que la dernière embarcation pousserait de terre le lendemain matin à neuf heures. Bien qu'arrivé un quart d'heure en avance, après avoir perdu une demi -heure sans rien voir venir, je ne m'en chagrinais pas outre mesure. Je connaissais trop cela : c'était la fièvre de la veille qui continuait. Un camarade de YAlexandre-III voulut bien me rapatrier. A dix heures, j'étais à mon bord.

Le départ ne put avoir lieu le matin : la mer était basse, et quelques navires se traînaient presque échoués sur la vase sans pouvoir gouverner.

« Joli port ! Vous pouvez l'admirer ! e dit amèrement l'amiral qui passait à côté de moi.

Nous eûmes la chance qu'une petite brise de S.-O.,

se levant dans l'après-midi, fit un peu monter l'eau, et grâce à elle, le Souvaroffput appareiller vers quatre heures.

Je revois d'ici tous les détails de cette journée. De gros nuages bas, du brouillard et même du givre, visages sombres, mains au fond des poches, têtes engoncées dans le col relevé des cabans pour éviter les rigoles d'eau froide qui entraient par le cou, et enfin, brochant sur le tout, une nervosité et une irritabilité générales. A quoi attribuer tout cela? Était-ce le ciel sombre, l'ennui causé par tous ces petits contre-temps ou l'inquiétude de tous ces mauvais présages?

« Libau ne veut pas nous lâcher...

— Ce n'est pas du tout Libau, mais les gens qui l'ont construit.

— Quel jour d'enterrement !

— Pas du tout! Quand il pleut au départ, c'est un indice de chance.

— Un vendredi, par-dessus le marché, n'est-ce pas?

— Oui, mais un vendredi qui est la fête de la Vierge. » Peut-être ceux qui croyaient aux présages favorables

étaient-ils sincères; mais, en tout cas, j'affirme que personne n'était gai.

Je m'étonnai de les trouver ainsi; mais j'ignorais totalement ce qu'ils savaient tous, n'ayant pas eu le temps de les questionner sur la composition de l'escadre et sa valeur militaire, dont je n'avais aucune idée. Une seule pensée suffisait à me rendre parfaitement heureux : j'étais

arrivé juste à temps pour rallier l'escadre avant qu'elle ne quittât la Russie. Pourquoi aurais-je eu des doutes? Si on expédiait une escadre, elle devait être en état de se battre; autrement on n'avait qu'à la garder.

L'avenir était entre nos mains, et, en dépit du temps gris et des visages assombris qui m'entouraient, dans mon cœur chantaient tous les oiseaux du ciel.

Je note un des épisodes de ce départ : Au moment où le Souvaroff franchissait les jetées de l'avant -port, l'enseigne prince Tseretili courut à moi.

« Voilà votre famille! voilà les vôtres! Vite! vite! » dit-il en me traînant sur la plate-forme de la coupée bâbord.

Le long du bord, dansant sur la lame, tanguait fortement une petite chaloupe à vapeur grise, portant un pavillon d'ingénieur. Sur le pont, cramponnés au rouff, mon frère et sa femme : lui, criait des paroles que la brise m'empêchait d'entendre et agitait sa casquette, et elle, levait aussi haut qu'elle le pouvait au-dessus de sa tête son petit chien « Tomick ъ , comme pour montrer que jusqu'à cette petite bête tout le monde s'intéressait à mon départ et était venu me faire ses adieux.

Ce sont ces détails insignifiants qui se gravent le mieux dans la mémoire. Le cuirassé augmenta de vitesse; la petite chaloupe grise rentra au port... Devant nous il n'y avait plus que le large.

On ne réussit pas, ce jour-là, à se mettre en route

pour de bon. Le Sissoï eut une aventure qui le força à rentrer au port (je crois qu'il avait perdu son ancre et la cherchait). On stoppa pour l'attendre.

Dès que nous fûmes dehors, l'agitation tomba un peu : on pouvait songer à mettre un peu d'ordre dans ses affaires, jetées pêle-mêle dans les cabines, à regarder autour de soi et même à poser quelques questions.

L'état-major général ne comptait pas un seul de ces anciens compagnons de campagne, avec qui j'aurais pu causer librement. Il y avait bien le premier aide de camp, S..., qui devait être de ma promotion mais avait dû redoubler. Il y avait vingt ans de cela; nous ne nous étions rencontrés que très rarement depuis, et ce n'était plus pour moi un ami, mais une simple connaissance. Et puis tous ces officiers d'état- major avaient un air si important, que je n'osais pas leur demander un entretien particulier.

Au carré, je trouvai deux amis : l'officier canonnier et le premier mécanicien, avec lesquels j avais mangé pas mal dendaubage à bord du Donskoï et de la Rossia. Ce fut donc à eux que je m adressai pour avoir la solution de mes perplexités.

« Pourquoi amener le Sissoï dans une escadre de dixhuit nœuds? Il en donne à peine quatorze. >>

Le premier mécanicien me regarda avec stupeur, se demandant si je plaisantais ou si je parlais sérieusement. Il eut quelque peine à se remettre.

« Ah ! vous débarquez de Port-Arthur! cela se voit! Voilà la situation : la vitesse ici ne joue aucun rôle. Le Sissoï donnera ses quatorze nœuds; mais quant aux nouveaux? Sur le Borodino, par exemple, à douze nœuds, les excentriques commencent à chauffer, et YOrel n'ayant pas terminé ses essais, on se demande la vitesse sur laquelle il peut tabler sans avarie tant en nœuds qu'en durée. Aucune donnée là-dessus. Pour le reste, le Sonvaroff, YAlexaadre-III et YOsslyabia, ceux-là peut-être iront de quinze à seize nœuds.

— Eh bien ! alors , et le Navarine et le Nakhimoff, avec leurs canons de trente-cinq calibres et leurs affûts d'anciens modèles? Et le Donskoï donc, cette espèce de vieille boîte à violon, que pourtant j'aime beaucoup et à bord de laquelle j'ai navigué longtemps? Quelle tête voulezvous qu'il fasse au combat ?

— Qui emmener alors ? Si on avait pu les armer , on aurait traîné aussi le Monomakh, le Korniloftet toutes les autres antiques ferrailles. Ce sont des navires qui sont dits de combat sur la liste de la flotte; ils comptent, par suite, dans une guerre sur le papier telle que la pratiquent les stratégistes dans le silence et la paix de leur cabinet. Aujourd'hui qu'il y a une vraie guerre, comment déclarer que tout cela n'est plus bon à rien ? %

Il se mit à rire amèrement.

« Mais le Slava, VOleg, Vlzumround, où sont-ils, tous ceux-là ? »

Encore un regard rempli d'étonnement.

«LcSlava, n'en parlons pas; à peine dans un an pourrat-il être prêt. Non seulement VOleg et VIzumround n'ont pas achevé leurs essais, mais leur construction n'est même pas terminée; on lésa envoyés à Revel dans un tel état, que l'amiral s'est absolument refusé à traîner de pareils boulets... On dit qu'ils nous rattraperont en route.

— Bien ! Et les chiliens, les argentins ?

— Cela n'aboutira pas, fit-il avec désespoir. On jette sans vergogne des milliers, si ce n'est des millions de roubles, à des aventuriers qui promettent de conclure l'affaire ! »

Il y eut un silence : les oiseaux du ciel ne chantaient plus! mon cœur se serra anxieusement. J'aurais voulu ne pas croire, mais la réalité impitoyable me crevait les yeux ; je connaissais trop bien mon interlocuteur pour n'avoir aucun motif de douter de sa parole.

« Evidemment, s'il en est ainsi, on est forcé d'emmener tout ce qu'on peut; mais sera-ce bien utile? Si ces vieux sabots s'étaient trouvés sur place là-bas au début de la guerre, ils auraient pu, appuyés sur un port fortifié, nous être très utiles en se mesurant avec les snnemis de leur taille et en évitant les autres; mais aller faire une randonnée de douze mille milles, pour en fin de compte être obligés de passer sur le ventre de l'ennemi avant de rallier notre point d'appui , engager un combat dont l'adversaire aura le commandement, affronter ses meilleurs navires

parfaitement frais au sortir de leurs arsenaux, il y a bien peu de chance pour qu'une pareille entreprise réussisse !

— Je pense exactement comme vous !

— Quel dommage qu'en 1901 on ait renvoyé la vieille escadre à Cronstadt !

— Mais oui, mais oui, dit en se montant le mécanicien. La colère me gagne quand j'y songe. Pourquoi diable les avoir fait rentrer, sous prétexte d'économie? Il aurait mieux valu leur laisser finir leur carrière dans l'endroit où ils étaient en station. Pour moisir au fond d'un port sous une paillote, Cronstadt ou Vladivostok se valent. Il fallait, disait-on, les refondre, et Vladivostok n'en était pas capable. Je ne vous cacherai pas que j'ai fait le calcul de ce qu'a coûté, rien qu'en charbon et matières grasses, leur traversée de retour. Sans compter d'autres dépenses, je suis arrivé à plus d'un demi -million, et si ce demimillion avait été consacré à l'agrandissement du port de Vladivostok, on aurait pu effectuer toutes les réparations qu'on aurait voulu, et ces vieillards rajeunis seraient entrés en campagne au premier coup de canon; ils auraient fait leur force, et on aurait pu avoir deux escadres, la première à Port-Arthur et la deuxième à Vladivostok, tandis qu'à présent... Et puis ce n'est pas toute la note à payer, encore! Pour cette traversée, en temps de guerre, de vieux rossignols réparés en toute hâte jusqu'en Extrême-Orient, on nous fait payer le triple ou le quadruple partout. A combien cela nous reviendra-til ?

(Je parle toujours des mêmes navires. ) A un million et demi au moins, peut-être à deux. Voilà bien les économies! Et tout cela parce que c'est l'habitude. Ah! routine de malheur qui déclare que quand les bâtiments du Pacifique ont besoin de réparations, on doit les renvoyer à Cronstadt! D'autres considérations peut-être ont pesé dans la balance : des commandes, travaux et réparations à Vladivostok, il ne serait rien resté sous la Flèche1, et alors il y aurait eu quelques petits pots-de-vin de perdus, tandis qu'ils ne le seront plus à présent. Les navires le seront peut-être; mais les pots -de -vin seront empochés, ah! quelle misère ! »

Et, suivant sa coutume quand il était en colère, il saisit sa casquette avec violence et courut se réfugier dans ses machines.

« Est-ce qu'il n'exagère pas un peu, le général? (surnom que nous avions donné à bord de la Rossia, il y avait bien des années, au premier mécanicien^. Les choses sont- elles vraiment aussi bas? » pensais-je, en me retrouvant seul dans ma cabine. Puis je me rendis au carré.

A part les tout jeunes, je n'y trouvai que de vieilles connaissances de l'escadre du Pacifique.

« Voilà au moins un personnel sûr! » medis-je.

La conversation ne tarissait pas, et je remarquai bien

1 Allusion à la flèche qui domine le palais de l'Amirauté a Pétersbourg.

vite que si l'on m'accablait de questions sur Port «Arthur, sur le combat du 28 juillet (10 août) et sur les méthodes des Japonais, mes efforts n'aboutissaient pas à me procurer des appréciations franches sur la deuxième escadre. Mes interlocuteurs semblaient vouloir esquiver le sujet et me cacher quelque chose.

Faisait-on des mystères devant moi? Certainement non; mais, ce jour-là comme les suivants, les causeurs s'abstinrent tout simplement de dire tout haut ce qu'ils pensaient tous tout bas.

L'état-major général de la marine, ayant été assiégé de demandes d'embarquements sur la deuxième escadre, s'était vu obligé de refuser un grand nombre d'officiers très méritants. Les effectifs avaient été renforcés, et, malgré tout ce monde en supplément, il y avait encore sur les cuirassés des officiers qui avaient réussi à persuader à 'eurs chefs que si un homme de plus ne comptait guère sur un bateau, il saurait être très utile comme remplaçant après un combat. On pouvait presque dire que le personnel de l'escadre ne se composait que de volontaires : d'où venait donc cet étrange état d'esprit? Je le compris bientôt, et plus tard m'y laissai convertir; mais... n'anticipons pas et suivons exactement les notes de mon journal.

Pendant la nuit, le Sissoï ayant tout remis en état, nous n'avions plus aucun motif pour rester. Le 2-15 octobre, l'escadre appareilla en quatre échelons. Le temps

était calme et couvert; il tombait par instants une petite pluie fine. Je restai définitivement passager, car il n'y avait aucune place vacante ; quant à faire déplacer un malheureux pour me substituer à lui, cela eût été lui faire une injure grave. Bien entendu, je ne sollicitai rien de pareil; mais même si l'on m'avait fait des offres en ce sens, je les aurais déclinées. J'étais pleinement satisfait avec cette idée que j'avais pu aller jusqu'au bout et ne pas rester à Saigon, pendant que les autres se seraient battus. On aurait débuté par penser, puis par dire : « Voilà un gaillard qui a commencé par se battre un peu, et à présent il se repose cyniquement! » Non, mille fois non, l'idée d'un tel soupçon aurait suffi à empoisonner toute ma vie, et j'étais convaincu qu'à n'importe quel titre, historiographe, correspondant, passager, maître d'hôtel au besoin, mon devoir était daller m'offrir encore une fois aux coups et de prouver par mes actes que rien ne m'était plus pénible que le souvenir du désarmement inexplicable de la Diana.

Que le lecteur non marin n'aille pas croire que je donne à ce terme de passager un sens ironique, car nos règlements prévoient cette position pour un officier de vaisseau. Si, pour une raison ou une autre, un officier se trouve à bord d'un navire sans y avoir d'attribution définie, il est appelé passager et touche la solde de son grade, et, au lieu de sa ration, une indemnité à peu près égale aux frais de table du carré. En cas de besoin, ses chefs peuvent lui confier un travail quelconque et lui

donner une attribution temporaire, mais officiellement il ne fait rien; c'est un simple passager.

« Peu importe que vous n'ayez pas d'occupation définie. Vous nous aiderez beaucoup, en nous racontant comment les choses se sont passées, me disait l'amiral. On va si bien vous assiéger, et vous devrez tant jouer de la langue , que vous n'aurez pas le temps de faire autre chose! » conclut-il en plaisantant. Mais en cela il se trompait du tout au tout.

On sait qu'à l'élat-major j'avais été reçu très froidement, pour ne pas dire plus, et c'était, après tout, assez compréhensible. Ces messieurs avaient été choisis entre tous les officiers disponibles de la flotte; ils avaient travaillé et peiné pour l'armement de l'escadre; ils avaient rédigé ordres, circulaires et instructions, ce qui les avait forcés à développer toutes leurs facultés, leur science et leur expérience afin de tout prévoir et d'être parés à toute éventualité. Finalement ils avaient collaboré avec l'État-major général et le Comité technique. L'on sait que ce sont deux institutions infaillibles, et voilà que, par un étrange caprice de l'amiral, le second d'un croiseur quelconque qui avait passé six mois à Port- Arthur, où on n'avait rien su faire de bon, allait se mêler de leur donner des conseils, des explications; pour un peu il faudrait même lui en demander!

Personne, bien entendu, ne me demanda rien, et bien mieux : si par malheur je parlais à un officier de spécialité de ce que j'avais appris à Port- Arthur et disais dans

quel sens on aurait dû modifier bien des choses pour les adapter aux conditions delà guerre, j'étais écouté quelquefois avec condescendance, mais la plupart du temps avec mauvaise humeur, et on me répondait par : « Essais de Transund, Épreuves de Biorky, Pratique de Revel, Commission de tir de Gronstadt, Expériences de polygone, ... Comité technique, Etat-major général de la marine. » On eut dit une sorte de tabou de Polynésie s'abattant sur toute parole ou tout travail montrant un peu d'initiative.

Je demande pardon à mes lecteurs de leur répéter une fois de plus que, dans ce récit, je m'en tiens strictement aux notes que j'inscrivais sur mon carnet journellement, heure par heure. Avec le temps, peut-être bien des angles s'adouciront et bien des choses incompréhensibles deviendront claires; mais, en relisant ces feuillets et en revivant ces minutes d'alors, je n'ai qu'un seul but : celui de rendre sur le papier les impressions et l'état d'âme que je traversais en ce temps-là. Qu'on ne trouve donc pas, dans les lignes qui vont suivre, une seconde condamnation pour ceux qui sont morts ni un reproche pour ceux que le hasard fit échapper à l'hécatombe de Tsoushima.

La plupart du temps un homme n'étant que le produit des idées de son entourage et de son temps, pouvait -on reprocher aux officiers supérieurs et à ceux d'état major qui servaient sous les beaux jours de l'amiral Alexeieffde

ne pas avoir les qualités personnelles des frères d'armes de Nakhimoff?

Je ne veux pas viser en particulier des membres de l'étatmajor de l'amiral Rojestvensky , mais décrire mon impression générale pendant mes premiers jours d'escadre. Autant l'amiral , qui ne laissait passer aucune remarque, qui voyait tout et n'oubliait rien , qui se consacrait corps et âme à la pensée et au souci de voir réussir ses opérations de guerre, inspirait la sympathie, le désir de travailler sous ses ordres et de lui venir en aide, autant son état-major produisait limpression du type idéal d'une Majorité de paix, miniature exacte de l'Etat-Major qui florissait et qui florit plus que jamais à l'ombre de la Flèche de l'Amirauté, avec toute son importance, son exclusivité, ses intrigues mesquines et la jalousie toute particulière avec laquelle il protège ses attributions contre toute immixtion du dehors, jalousie qui est la base des mystères de bureaux.

Sans aller jusqu'à l'écrire dans un rapport individuel, le simple fait de dire son opinion devant l'amiral , de critiquer légèrement une mesure suffisait pour déchaîner l'indignation profonde du spécialiste dont on avait violé le domaine ; on pouvait en pareil cas s'attendre, à coup sûr, à voir mettre en œuvre des efforts inouïs pour prouver, en se basant sur des données scientifiques, la stupidité de la proposition suggérée.

Même en usant de la plus grande diplomatie, en pre-

nant en particulier les aides de camp chargés des spécialités, on finissait toujours par se heurter à des obstacles presque insurmontables.

« Je ne sais vraiment que vous dire. Nous avons déjà fait un ordre ou une instruction à ce sujet. Cela a été approuvé et signé par l'amiral.

— Oui , mais cela a été approuvé à cause de votre rapport. Eh bien! à présent faites-en un autre, dans lequel vous direz que d'après des informations toutes récentes, il y a lieu de faire telle ou telle modification.

— Ah ça ! vous savez , ce sera difficile ! L'amiral n'aime pas beaucoup à modifier ses ordres, une fois qu'il les a donnés.

— Essayez quand même. Ce n'est guère le moment de penser à ce que chacun aime ou n'aime pas. Il ne s'agit pas d'une guerre contre le Chili ou la République Argentine, mais entre la Russie et le Japon, » insistai -je en me rendant parfaitement compte que ce respect exagéré de la signature de l'amiral n'était que le moyen de sauvegarder un petit amour -propre personnel.

Je voyais quelquefois mes efforts aboutir, mais le plus souvent échouer.

Il est pénible de se remémorer toutes ces misères et de remuer toutes ces cendres et cette poussière ; mais comment faire? L'histoire ne s'écrit que grâce à tous ces petits faits.

Ce que je viens de dire de l'état -major de la deuxième

escadre n'est pas du tout une exception ; c'est le caractère de tous les états-majors, à commencer parl'Étatmajor Général. Il n'y avait, sur le Soiwaroff, qu'une particularité que je n'avais jamais rencontrée jusqu'alors : c'étaient des rapports à deux échelons et leur anonymat. Chacun de nous (il ne s'agit, bien entendu, que des officiers de majorité et commandants , et non des simples mortels), s'il avait une proposition à faire ou une idée à exprimer, devait l'exposer en détail au capitaine de vaisseau chef d'état- major ; et si ce dernier n'avait aucune objection à élever sur le principe, mais seulement sur quelques détails, on lui présentait une note écrite, et cette note, passée à la machine à écrire, mais toujours sans signature, était épinglée au premier rapport au chef d'Étatmajor. Les destinées de ce papier étaient alors diverses : ou bien il était dirigé vers son but normal , ou soumis à l'examen d'un officier spécialiste de l'état-major, ou encore renvoyé avec en marge une décision qui n'avait rien de commun avec la pensée initiale de l'auteur, ou (ce qui était le plus fréquent) simplement enfoui au fond d'un tiroir.

Dans ces deux derniers cas, en insistant beaucoup, l'auteur pouvait obtenir la permission de se défendre verbalement, mais toujours avec un faible espoir de réussir, car il n'était pas douteux que son insuccès provenait d'une opposition à son projet de la part de l'expert à aiguillettes de la spécialité ou même d'une des hautes

personnalités de l'état-major. Il allait donc avoir à lutter contre un préjugé déjà enraciné, sans connaître sur quoi ce préjugé était basé et quels arguments contraires avaient été mis en avant.

Je ne sais qui avait inventé un système que je ne crois pas un facteur de succès, mais qui servait, en tous cas, à entourer l'amiral d'un véritable mur qui* n'était pas facile de jeter bas , et dont les repas pris en commun étaient l'unique brèche (tout l'état-major prend ses repas à la table de l'amiral). On pouvait, en dînant, amener la conversation sur le sujet voulu, et l'amiral ne manquait pas de vous encourager vivement : non seulement il ne laissait jamais étouffer vos paroles, mais au contraire donnait lui-même la réplique de façon à vous inciter à vider votre sac. Mais comme tout son état-major n'avait pas trouvé de place à bord du Soiwaroff, ceux qui étaient embarqués sur d'autres navires étaient privés de cette ressource suprême. Sous le prétexte de manque de place, on avait essayé déjà de m 'envoyer le plus loin possible, et je ne restai à bord du cuirassé que sur l'ordre personnel de l'amiral.

En examinant et analysant le service intérieur réglementaire en escadre, je fus frappé de voir qu'on avait absolument négligé de tirer parti de l'expérience acquise pendant la dernière guerre, amère expérience achetée par les insuccès et les défaites qui s'étaient succédés pendant huit mois. Je ne pouvais admettre qu'on la dédai-

gnât jusqu'à la laisser ignorer d'une escadre qui allait au feu.

Nous avions à bord à l'état- major, depuis près d'un mois, le capitaine de frégate Klado, envoyé spécialement de Vladivostok par l'amiral SkrydlofF pour embarquer avec Rojestvensky. Cet officier supérieur, qui vivait à terre à Vladivostok, n'avait jamais pris part au moindre combat, ni entendu siffler un seul obus ; tout au plus avaitil interwievé quelques témoins oculaires ; mais , comme chargé des archives de la majorité du commandant de la flotte du Pacifique, il avait eu entre les mains tous les rapports tant de la division des croiseurs de Vladivostok que ceux de l'amiral Witheft. Était-il possible que pas un de ces rapports si précieux ne fût arrivé à Pétersbourg, mais que tous se fussent arrêtés simplement à l'état-major du vice -roi, où ils étaient conservés comme des matériaux destinés à édifier le livre de l'histoire de la guerre ? Véritablement cela dépassait toutes les bornes!

Quoi qu'il en fût, l'expérience de cette guerre n'avait pas été mise à profit comme elle aurait dû l'être; mais pour quelles raisons? Était-ce le peu d'informations qu'on recevait d'Extrême-Orient ou le dédain que témoignait la Flèche, certaine de sa propre infaillibilité? Question difficile à résoudre, car il y avait des deux peutêtre. Remarquons ici que l'émissaire de l'amiral SkrydlofF partageait l'opinion des augures. Quoiqu'il n'eût

jamais paru dans un combat, il affirmait avec force qu'on exagérait beaucoup l'importance des leçons que l'on pouvait tirer de la guerre, qu'il fallait les contrôler par une critique soigneuse, et que du reste cette expérience ne saurait amener des modifications importantes1. Une telle manière de juger me semblait une criminelle hérésie et m'indignait profondément; si nos augures, qui prophétisent maintenant après coup, avaient tout su et tout prévu, pourquoi s'étaient -ils tu et n'avaient -ils pas empêché nos échecs? et si les expériences de la guerre n'avaient fait que vérifier leurs prévisions et leurs théories, n'aurait -il pas fallu en retirer encore un plus large profit, au lieu de les repousser ?

Les premiers jours de mon embarquement, en causant avec l'officier torpilleur du Souvaroff, avec lequel j'avais navigué en Chine, j'appris par hasard qu'à bord de tous les navires non seulement les soutes des artifices et des matières explosibles n'avaient pas été évacuées, mais au contraire, qu'en sus des torpilles réglementaires, il y avait encore des mines de déblaiement destinées à détruire les barrages ennemis, et rien qu'à bord du Souvaroff {pour ne citer que celui-là) près de quatre tonnes de pyroxiline en totalité.

1 Le capitaine de frégate Klado confirma par écrit les mêmes opinions dans воп esquisse des opérations navales pendant la guerre russo-Japonaise, publiée en supplément de l'annuaire de 1906, sous le patronage du grand -duo Alexandre Mikailovitcb, beau -frère de l'Empereur.

J'essayai d'abord de m'adresser à l'officier d'étatmajor torpilleur, bien entendu sans succès. Quand je lui assurai que ces torpilles devaient être logées sur des transports, et qu'il était inadmissible qu'un bâtiment de combat naviguât sur un pareil volcan, il me répondit par un sourire de pitié, en me plaignant presque de ma grossière ignorance. L'affaire me paraissait cependant si grave et si urgente, que, sans m'inquiéter des ennuis qui pourraient en résulter pour moi , j'amenai le jour même , pendant le dîner, la conversation sur la perte du Petropavlosk, que je décrivis en détail , et je mentionnai aussi la disparition sous l'eau du Hatzusse en moins de cinquante secondes.

« Vous supposez alors que la perte de ces deux navires résulte de l'explosion des soutes d'explosifs et d'artifices qui détonèrent par sympathie avec la torpille ? me demanda l'amiral.

— J'en ai d'autant moins de doute, Excellence, que ce n'est pas mon opinion personnelle, mais l'idée générale.

— C'est absolument impossible , interrompit le torpilleur de majorité, qui semblait à grand'peine maîtriser son irritation. Il me paraît même étrange d'avoir à expliquer ici des choses aussi élémentaires que le sont les conditions nécessaires pour provoquer une détonation, c'est-à-dire le contact immédiat des matières entre elles ou adhérence avec un écran métallique avec application chacune sur une face. La moindre couche d'air détruit la possibi-

lité de l'explosion , et le Comité technique , se basant sur des expériences rigoureusement scientifiques, faites dans la Baltique et dans la mer Noire, est arrivé à cette conclusion , qui d'ailleurs n'était pas neuve : elle était même connue depuis fort longtemps; néanmoins des épreuves furent encore faites après la perte du Petropavlosk pour confirmer cette vérité antique et précisément réfuter d'une façon définitive toutes ces sortes de racontars absurdes.

— Quelles que puissent avoir été les expériences dont vous me parlez, je vis de mes propres yeux sauter le Petropavlosk. Je me souviens nettement, comme si c'était hier, de l'énorme nuage de fumée d'un jaune très caractéristique qui enveloppait tout lavant du cuirassé, et dans ce nuage je vois un mût flottant en l'air. Ce sont des choses qu'on n'oublie pas! Une pareille force d'explosion et une telle masse de fumée précisément jaune ne pouvaient provenir que de la soute à explosifs; les nuages blancs qui n'étaient que de la vapeur n'apparurent que sensiblement plus tard , et tout le monde comprit alors que c'étaient les chaudières qui sautaient et la fin du cuirassé.

— Je vous répète que si l'on avait exécuté toutes les mesures de précautions prescrites par le Comité technique, cela eût été impossible. Si les choses se sont passées réellement comme vous le dites , cela veut dire quà bord du Petropavlosk on ne suivait pas les instructions, que la charge des torpilles était en contact direct avec la coque, et qu'il n'y avait pas de couche d'air isolante.

— Cela a été, à peu de chose près, l'opinion de quelquesuns des membres de la commission d'officiers torpilleurs réunie à Port- Arthur immédiatement après la perte du Petropavlosk; mais vous ne me ferez pas admettre que les Japonais témoins de la catastrophe n'aient pas mis sur-le-champ en pratique , à leurs bords , l'isolement des soutes à explosifs conformément à toutes les données de la science contemporaine. Vous avez dit vous-même qu'ils saisissent tout au vol; cependant, un mois après le Pelropavlosk , périssait le Hatzusse, exactement de la même manière. Je ne l'ai pas vu de mes yeux, mais j'ai entendu le récit des gens qui l'ont observé du haut de la Montagne -d'Or, et je les ai entendus parler non pas sur des souvenirs , mais bien quelques minutes après l'événement qu'ils venaient d'avoir sous les yeux. On disait que, près du grand mât du cuirassé, on avait vu jaillir vers le ciel une colonne gigantesque de flamme etde fumée, identique à l'éruption d'un volcan ; cinquante secondes après, il n'y avait plus de traces de YHatzusse. Le calcul du temps est rigoureusement exact, il a été noté au chronographe. Après cela, plus d'hésitation possible. Seuls les croiseurs postés dans le goulet avaient l'autorisation de garder soit à bord, soit à terre , à proximité de leur mouillage , trois torpilles de blocus chacun, destinées aux torpilleurs qui allaient la nuit les mouiller; et encore, avant la sortie du 10 août, l'amiral eut-il le soin de demander par signal si aucun navire n'avait à son bord de torpilles de blocus; au

cas contraire , on devait les envoyer à terre immédiatement ou même les couler, si le temps manquait.

— Dois -je vous répéter une fois de plus que le Comité technique, se basant sur des expériences rigoureusement scientifiques et organisées sur une vaste échelle...

— Et quelle expérience plus vaste que celle dont nous fûmes témoins : deux cuirassés !

— Vous n'avez pas l'intention, je pense, de nier des expériences scientifiques, puisque le Comité technique...

— Avant tout je vous prierai de ne pas confondre la science avec le Comité technique, et ensuite je vous ferai remarquer que la science elle-même n'a pas dit son dernier mot; chaque jour nous apporte des découvertes nouvelles. En tant que science, l'astronomie avait existé avant Copernic, et la mécanique avant Newton, et voyez où nous en sommes aujourd'hui! Du moment où les faits réfutent des principes, si solidement établis qu'ils aient pu paraître, il est impossible, uniquement pour le respect de ces principes , de fermer les yeux à la réalité. *

L'amiral prit part à la discussion, en faisant son possible pour mettre d'accord deux opinions si diamétralement opposées.

Je voyais très bien combien sa situation était embarrassante. Il avait, d'un côté, un témoin dont il n'avait aucun motif de soupçonner la bonne foi, et de l'autre le défenseur d'un comité dont les conclusions étaient offi-

ciellement sans appel pour toutes les questions d'ordre technique.

Je ne fus victorieux qu'à moitié : les torpilles ne furent pas remises aux transports ; mais il parut néanmoins, le 3-16 octobre, une circulaire prescrivant des mesures spéciales pour isoler leurs charges non seulement du contact immédiat de la coque, mais encore de toute partie métallique y touchant, dans la crainte que la détonation ne fût transmise par le métal même à distance ; il était recommandé d'interposer des planches, du bois, des couches de feutre, etc. etc. L'expérience de la guerre ne nous a pas permis d'apprendre si ces mesures avaient été efficaces, car aucun des navires de la deuxième escadre ne fut touché dans les environs d'une soute à torpilles.

Évidemment tous ces détails techniques ne doivent pas beaucoup intéresser mes lecteurs, aussi je m'en tiendrai à cet épisode, qui aura servi à caractériser les rapports existant entre l'administration centrale et les combattants, c'est-àdire entre la théorie et la pratique. Il était, on le voit, difficile à un homme bien vivant, pouvant parler et réfuter sur-leehamp toutes les objections, de soutenir une opinion basée sur ce qu'il avait vu de ses propres yeux. Si cet homme pouvait à grand'peine obtenir une petite modification au décret sacré par des augures et des savants sanctifiés par l'auréole de la Flèche de l'Amirauté, quelle pouvait être alors la valeur des informations qu'on recevait du théâtre de la guerre, surtout quand elles étaient laconiques et

insuffisamment développées? Il n'était douteux pour personne que leur sort habituel était d'aller dormir au fond d'un tiroir, sinon au panier.

Quoique cette première sortie de ma part ne fût pas faite pour réchauffer mes relations froides dès le début avec l'état-major, j'osai néanmoins m'informer auprès du chef d'état-major des mesures qui avaient été prises pour assurer la sécurité de l'escadre pendant la traversée du Belt. Il me répondit que toutes les mesures avaient été prises, et qu'en plus du concours des Danois qui avaient à faire respecter la neutralité de leurs eaux territoriales, nous avions organisé tant sur terre que sur mer un système de surveillance très complet au moyen de vapeurs affrétés spécialement, qui devaient croiser dans le détroit et s'assurer qu'aucun navire suspect ne mouillait au dernier moment des mines sur la route de Tescadre.

Fort de mon expérience, je suggérai très modestement que si on avait des inquiétudes de ce genre, il serait très prudent de faire précéder l'escadre d'une équipe de dragueurs comme à Port-Arthur. Certes, les mesures prises étaient excellentes; mais il fallait toujours craindre une inadvertance, tandis que dans les eaux de l'équipe de dragage la voie était sans l'ombre d'un doute absolument nettoyée. Le chef d'état-major, ne voulant pas discuter avec moi, m'envoya au torpilleur de majorité, appelé par son rôle à s'occuper de ce genre de question et à en rendre compte à l'amiral.

A l'adresse indiquée, j'exposai mes considérations dans la plus pacifique des conversations. Je fus reçu presque gracieusement, en tout cas, pas en gêneur.

« Mais certainement! c'est bien cela! Un dragage, c'est la sécurité unique, celle qui pare à tout; mais jugez vousmême combien il va falloir de temps à l'escadre pour traverser le Belt : une semaine et peut-être même plus!

— Pourquoi donc?

— Parce que, en une journée, il est impossible de draguer plus de huit à dix milles, et encore il ne faut pas avoir de mauvais temps.

— Je crois qu'il y a un malentendu entre nous. Je vous parle d'une équipe /le dragage marchant devant l'escadre. A Port-Arthur, c'était la deuxième escadrille de torpilleurs qui nous précédait en traînant des chaluts quand nous sortions; elle était formée, vous le savez, avec les torpilleurs construits en Russie du type Sokol de 220 tonnes ; deux d'entre eux remorquaient aisément, à cinq ou six nœuds, un lourd chalut de cent sagènes (213 mètres). Ce sera bien plus facile pour nos torpilleurs qui ont 350 tonnes: mettez-en dix par couple en échiquier sur une double ligne de front, et vous aurez frayé sous les éperons de l'escadre une voie d'une sécurité absolue, et de plus de trois cents sagènes (640 mètres) de large. En partant à l'aube, le Belt serait franchi avant la nuit.

— 11 y a en effet un malentendu entre nous, répliqua mon interlocuteur, qui changea de ton, et votre proposi-

tion est tout au moins inattendue, pour ne pas dire plus. Alors les torpilleurs devraient former l'équipe de dragage, ces torpilleurs dont nous avons si peu, et qu'il faut ménager comme la prunelle de nos yeux?

— Mais je pense qu il faut ménager encore plus les cuirassés que les torpilleurs.

— Vous êtes tout nouveau venu ici, puisque vous n'y êtes que depuis deux jours , et visiblement vous n'êtes pas au courant de tout ce que nous avons fait. Tenez, voici le schéma d'une organisation pour déblayer les passes des torpilles du blocus. Ce schéma, qui a été approuvé par l'amiral, est officiel depuis le 8 juillet. Lisez-le ; ce sera plus vite fait que si je vous racontais ce qu'il y a dedans. »

Je me plongeai dans la lecture.

Vous est-il jamais arrivé, mon cher lecteur, de revenir de voyage avec la pleine certitude que vosbonsparents et amis ont tout arrangé et organisé suivant les instructions que vous leur avez envoyées en temps voulu et de trouver, en arrivant, que vos lettres ont été égarées et qu'on n'a pas tenu compte de vos recommandations ?

C'est un peu ce que j'éprouvais en parcourant le schéma de l'organisation, etc., qui avait été si aimablement mis à ma disposition. C'était une instruction détaillée, élaborée avec un soin méticuleux; elle aurait été inappréciable pour les exercices et les revues des torpilleurs, dans les eaux calmes de la baie de Transund :

tout y était prévu jusqu'au détail le plus infime de l'approvisionnement des embarcations, jusqu'à Fétoupe sèche (environ 800 grammes); mais les dragues de cent sagènes (213 mètres), d'une construction excessivement compliquée, étaient remorquées par des canots à rames, aidés, pour inspecter les endroits particulièrement suspects, par des chaloupes à vapeur, accompagnées par des embarcations à rames où il y avait des scaphandriers que l'on se proposait défaire plonger sur les torpilles ennemies, si l'on croyait qu'il était impossible de les détruire autrement. C'était un comble !

Et tout cela, après six mois des amères expériences de Port-Arthur, après qu'on eut acquis la certitude, dès le mois d'avril, que non seulement les chaloupes à rames, mais les canots à vapeur et même les chaloupes mouilletorpilles étaient trop faibles pour pouvoir draguer effectivement u«e rade ou une passe en communication directe avec le large ! après que depuis six mois déjà on avait organisé à Port-Arthur et à Vladivostok une équipe spéciale de dragage ! après deux sorties en mer de l'escadre de Port-Arthur, s'avançant précédée des chaloupes et de chaluts dont le modèle avait été établi au prix de tant de sueur, de sang et de sacrifices! Eh bien! ici on semblait n'en avoir jamais entendu parler, ou bien on ne voulait pas en entendre parler.

Les sentiments qui m'agitaient avaient dû nettement se refléter sur mon visage; car le torpilleur, quand je lui

rendis l'instruction que je venais de parcourir, sembla perdre un peu de son aplomb et me dit d'un air embarrassé et même inquiet :

« Vous le voyez,... on a fait ce qu'on a pu... Les expériences,... le Comité technique,... la commission supérieure... Il est impossible de tout .prévoir... Du reste, l'amiral a approuvé. »

Je me sentais dans la position d'un homme qui, après avoir glissé sur le trottoir, se trouve brusquement sur le dos. Je pus me contenir néanmoins.

Sans m'indigner ni protester, je me mis à raconter systématiquement les choses, appuyant mon récit par des anecdotes, des dessins, des croquis, etc. Je m'efforçais de le convaincre, je le suppliais au nom de l'intérêt général de l'escadre et de la Russie.

Il céda à la fin, mais pas complètement. Je voyais clairement que le gros obstacle était dans le rapport qu'il aurait à faire sur la nécessité d'annuler tout simplement une instruction approuvée depuis trois mois déjà, et de soumettre à la signature de lamiral une nouvelle instruction différant absolument de l'ancienne...

Première traversée. — Premières avaries. — Mouillage à Fakjeï>erg. — Essais de navigation en suivant les dragues. — Passage du Belt. — La télégraphie sans fil. — Mouillage de Skagen. — L'aventure du Kamtchatka. — Un présage. — L'incident de Hull. — Traversée de la Manche et du golfe de Gascogne. — Cent ordres et quatre cents circulaires. — Escadre ou Armada?

Le 3-16 octobre, première avarie. Ce fut la télégraphie sans fil qui nous en informa. Le torpilleur Buislry, ayant voulu s'approcher à portée de voix de VOsslyabict, l'aborda maladroitement, faussa son tube avant et son étrave et se fit au-dessus de l'eau, dans le bordé, un trou de 11 centimètres de diamètre, heureusement pas davantage.

L'ingénieur d'escadre donna l'assurance qu'à la prochaine relâche cette avarie serait réparée.

Le 4-17 octobre, à sept heures quinze du matin, la première division cuirassée mouilla à l'entrée du Belt sous le phare de Fakjeberg. Une heure après, l'arrivée du der nier échelon, qui était en retard, acheva la concentration de toute l'escadre. Aussitôt on commença le charbon ; mais on dut l'interrompre dans l'après-midi, le vent ayant beaucoup fraîchi du Sud.

Mon idée d'organiser une équipe de dragage en escadre avait séduit l'amiral, qui avait reconnu sa mise en pratique comme absolument nécessaire pour l'avenir; mais son application immédiate se heurta à deux obstacles presque insurmontables : d'abord il n'y avait pas en escadre une seule drague du modèle de Port-Arthur, et ensuite, les torpilleurs ne s'étant jamais exercés dans ce sens, on ne pouvait attendre d'un premier essai que des avaries, surtout si l'entreprise était montée sur un grand pied.

Je protestai sur le premier point, affirmant qu'à Port- Arthur les chaluts ne se fabriquaient jamais dans l'arsenal, mais qu'on les avait confectionnés sur les bâtiments de l'escadre, par les seuls moyens du bord, matériel et main-d'œuvre. Comme, de plus, ce n'était que le soir, en rentrant du travail, qu'on connaissait le nombre de dragues rompues, perdues ou simplement abandonnées, et comme le lendemain matin le nombre en était toujours complet, c'est qu'on avait eu le temps d'en confectionner d'autres pendant la nuit.

Je ne songeais pas à nier le bien fondé de la deuxième objection ; je me souvenais parfaitement combien il avait été difficile d'organiser ce travail à Port-Arthur, combien de chaluts avaient été cassés et d'hélices engagées avant que les commandants des bâtiments de dragage eussent acquis l'expérience et l'habileté nécessaires. Il s'agissait donc d'apprendre et surtout de s'exer-

cer. On ne pouvait, en tous cas, compter sur un début heureux; l'affaire pouvait amener, outre des avaries, des catastrophes.

Le projet me paraissait remis aux calendes grecques, quand m'arriva un renfort inattendu en la personne du second officier torpilleur de majorité, qui, faute de place à bord du Sonvaroff, avait été embarqué sur le Borodino.

Après avoir lu son rapport, l'amiral résolut, coûte que coûte, de tenter un essai immédiat pour assurer la sécurité de navigation de l'escadre, ou tout au moins pour se rendre compte de la valeur du système. Comme le mauvais temps, en interrompant notre embarquement de charbon, retardait notre départ jusqu'au 6-19 octobre, nous avions devant nous un temps plus que suffisant pour faire une drague; mais on n'osa pas s'avancer jusqu'à nous confier deux torpilleurs, et l'équipe de dragage fut composée du Yermak et du Rolland. Un vers bien connu de Pouchkine dit « qu'on ne doit pas atteler au même char le fier coursier et la biche frissonnante ». Dans notre cas, la comparaison était trop faible ; il aurait fallu dire : un éléphant et un poney nain. Nous n'avions pas le choix, et il fallait prendre ce que l'on voulait bien nous donner. La confection du chalut fit l'objet d'une circulaire immédiate spécifiant le matériel que chaque navire devait destiner au Yermak. Le matin du 5 octobre, on télégraphia au Kamtchatka de préparer cinquante chattes (une chatte est un petit grappin à quatre branches, dont la

taille ne dépassait pas 20 centimètres dans le cas présent). C'était un accessoire indispensable de la drague modèle Port-Arthur.

J'émis timidement l'avis que si quêter de cette façon de différents côtés était faire preuve d'une organisation parfaite et tout à fait équitable, il serait peut-être plus expéditif d'emprunter tout le matériel nécessaire au Souvaroff, quitte à le lui faire rendre par les autres navires. J'avais, paraît-il , touché une question très grave des formalités bureaucratiques, car je fus très vertement remis à ma place.

Le 5-18 octobre, les deux torpilleurs de majorité et moi nous rendîmes à bord du Yermak. Mes pressentiments se trouvaient réalisés : la plupart des navires, pour des motifs parfaitement plausibles, n'avaient pas envoyé ou se trouvaient dans l'impossibilité d'envoyer ce qu'on leur avait demandé. Il fallut faire des signaux, écrire et expédier des plis. Le Kamtchatka, entre autres, n'avait pas fourni de grappins. Quand on lui demanda pourquoi, il répondit : a N'ayant pas reçu d'ordre dans la forme officielle, je n'ai pas cru devoir commencer les travaux. » N'était-ce pas bien caractéristique?

Cela me rappelait tout à fait le Port-Arthur des premières semaines de la guerre, alors qu'on ne pouvait faire un pas sans remplir des tormalités dites indispensables, et mon vieil ami qui déclamait solennellement, les bras au ciel : « Un petit papier, mon cher, il n'y a encore que cela! »

Après nous être débrouillés et avoir travaillé une partie de la nuit, un chalut fut confectionné non pas exactement comme à Port- Arthur, mais façon Port- Arthur. Si à bord du Yermak tout le personnel s'était, d'après mes indications, suffisamment familiarisé avec la façon d'opérer, comme le Rolland était un remorqueur allemand tout récemment affrété, dont le capitaine et l'équipage n'avaient aucune idée de ce qu'était un dragage, il fut décidé qu'un des officiers torpilleurs de majorité et moi passerions sur le Rolland tandis que l'autre resterait à bord du Yermak. A peine fit-il jour, que les deux vapeurs se dirigèrent vers l'entrée même du Belt et commencèrent à mouiller le chalut. En dépit de mes appréhensions, l'opération s'effectua sans anicroche; rien ne s'engagea, et tout fut mené à bien. A sept heures, quand l'escadre commença son appareillage, nous signalâmes que nous étions prêts à la précéder. Mais alors...

Tout le monde comprend que dans un travail tel que le remorquage d'un chalut, plus un navire est grand et sa machine puissante, plus ses mouvements sont faciles, et inversement. Il en découle que, dans un couple de dragage , le plus grand bateau doit régler ses mouvements sur ceux du plus petit. 11 est probable qu'on n'y songea pas sur le Yermak; car, avant de donner au Rolland le temps de se mettre en position, il s'évita brusquement dans la direction voulue et mit en avant. Le malheureux Rolland, entraîné par l'arrière et comme remor»

que par la drague, ne pouvait plus gouverner et se mit à lâcher des sifflets de désespoir.

« Stoppez, stoppez donc! Que faites-vous? » Je dois rendre cette justice au commandant du Yermak qu'il se rendit compte tout de suite de son erreur. Il stoppa d'abord, puis fit machine en arrière, mais trop lard, car on ne pouvait ni facilement ni rapidement étaler la masse du Yermak une fois qu'elle était lancée. La filière de la drague se raidit et cassa. En attendant, l'escadre avançait, et quand le Yermak annonça notre accident, l'amiral signala : « Considérez la route comme déjà draguée, » et il passa outre. Comme le Yermak, qui était un remorqueur puissant, ne devait pas quitter l'escadre, il nous signala à bras : « Ramassez le chalut et suivez-nous, » puis il rejoignit les cuirassés.

Le repêchage nous demanda environ une heure et demie, et, l'opération terminée, nous nous hâtâmes de rejoindre l'amiral.

Cet insuccès me rendit très soucieux : l'accident en lui-même n'était que de peu d importance; on n'avait qu'à se rappeler combien à Port-Arthur il y avait eu de dragues rompues avant que le service ne fût organisé d'une façon définitive, et, si l'on m'avait demandé le nom du coupable, j'aurais été bien embarrassé pour le dire, attendu que c'était tout simplement linexpérience ; mais quel atout ce premier échec pouvait devenir dans le jeu des défenseurs de l'instruction du Transund!

Nous venions, à dix heures du matin, de rattraper l'escadre par le chemin le plus court, quand on nous signala : « Allez vous mettre aux ordres de YOrel. » A midi, nous étions à côté du cuirassé mouillé au milieu du Belt.

M'étant approché, je criai au commandant dans le porte-voix : « Je suis envoyé à votre disposition, j'attends vos ordres.

— C'est bien ! Restez là ! »

Nous eûmes néanmoins bientôt l'occasion de lui venir en aide d'une façon tout à fait imprévue. A bord du Rolland , ii y avait un petit appareil de télégraphie sans fil système Marconi. A peine avions-nous jeté l'ancre, que cet appareil se mit à enregistrer des messages destinés à YOrel ou plutôt l'appel du Souvaroff à YOrel, auquel ce dernier ne répondait pas.

Nous lui dîmes à bras : « Le Souvaroff vous appelle, » et aussitôt notre appareil récepteur enregistra la réponse de YOrel, suivie d'un message du Souvaroff : « Dans combien de temps espérez-vous avoir réparé votre avarie? » Silence de YOrel. Quand le Souvaroff eut répété deux fois la même question, comme YOrel continuait à se taire, nous lui transmîmes encore à bras le télégramme, auquel il répondit sur-le-champ : « Dans deux heures au plus tard. »

Et la conversation continua de cette façon au moins originale. Le Rolland enregistrait les télégrammes du

Souvaroff et en transmettait le contenu à bras à YOrel, qui , pour des raisons que nous ne connaissions pas , n'avait rien reçu, et alors YOrel répondait directement au Souvaroff.

Ne possédant pas le brevet de télégraphie sans fil, je m'adressai à l'officier de majorité qui était resté avec moi sur le Rolland pour avoir des explications.

« Il est probable qu'il y a quelque chose de détraqué dans l'appareil récepteur de YOrel, déclara-t-il solennellement.

— Merci! je l'ai très bien compris de moi-même, et depuis longtemps ; mais expliquez-moi comment il se fait qu'on ne découvre pas ce qui cloche pour l'arranger de suite. И y a sur YOrel deux officiers torpilleurs brevetés; il faut, en attendant, qu'un petit remorqueur de rien du tout leur vienne en aide avec son appareil de quatre sous, qui travaille depuis des années si honnêtement et sans aucune surveillance.

— Mais c'est un Marconi ; il est beaucoup plus simple.

— Et en escadre, quel système avons-nous?

— Nous avons le système breveté de la compagnie allemande Slabi-Arco.

— D'où sort-il, celui-là? C'est sans doute le dernier cri de la science. On l'a adopté partout?

— N... non,... pour le moment du moins on ne l'a encore mille part; mais la compagnie a annoncé de si

belles choses et a promis une portée que personne n'a atteinte jusqu'ici...

— Ce qui fait que l'escadre de guerre de la Russie, la dernière carte de son jeu, est mise à la disposition de MM. Slaby-Arco pour faire des expériences sur une vaste échelle. Et si ce n'était que du bluff?

— Qu'y puis-je? Je n'y suis pour rien, je vous assure, dit le pauvre torpilleur, qui croyait que j'allais l'étrangler. J'ai même protesté tant que j'ai pu : j'ai préconisé le système Marconi, qui a fait ses preuves depuis des années... Mais, vous le comprenez vous-même, que pouvais-je tout seul? Comme le Comité technique avait déclaré l'autre supérieur, l'administration centrale a conclu le marché. Plus rien à faire alors! Si l'amiral en personne essayait, il n'arriverait à rien, il se casserait la tête contre un mur.

— Écoutez (il n'y a que des Allemands ici, et on ne comprend pas ce que nous disons), et répondez sans détour. Vous-même, que pensez-vous du système?

— 11 est bien difficile de prévoir ce que cela donnera. J'espère que tout finira par s'arranger. Nous emmenons à bord de plusieurs navires des monteurs de la compagnie, les appareils qui viennent d'être livrés sont à peine en place. A parler franchement, jusqu'ici ce n'est pas fameux.

— Eh bien ! vous avez une fameuse chance de ne pas être membre du Comité technique, sans quoi je vous jure

que je vous aurais fait un mauvais parti. Fournir à une escadre des armes qui ne peuvent lui servir et des munitions qui ne valent rien, savez-vous comment j'appelle cela? Une trahison ! »

A deux heures de l'après-midi, YOrel leva l'ancre et se mit à courir après l'escadre et nous à le suivre. Nous avions appris, par son échange de télégrammes avec le Souvavoff, que son avarie résidait dans l'appareil à gouverner, et il nous semblait qu'on ne l'eût pas complètement réparée ; car le cuirassé, qui tenait très mal sa route, embardait souvent.

A huit heures du matin, après avoir marché toute la nuit, nous vîmes devant nous \ Aurora et le transport Météore, qui étaient restés à la traîne, et, le 7-20 octobre, à onze heures, nous arrivâmes presque en même temps qu'eux au mouillage où on nous avait donné rendez-vous dans le S.-O. du cap Skagen.

En montant à bord du Souvaro/f, dans l'échelle même, je me heurtai à un ancien camarade et ami qui avait quitté depuis un certain temps le service actif. Nous étions pressés l'un et l'autre, moi de faire mon rapport, lui de retourner à son bord, et nous nous arrêtâmes tout juste le temps de nous dire bonjour.

« Par quel hasard es-tu ici?

— Je commande un torpilleur.

— Que diable es-tu venu faire? Ta-t-on appelé? Pourquoi te fourrer dans la bagarre?

— Et toi, tu t'y es bien fourré aussi, et pour la deuxième fois encore ! Tu n'en as pas eu assez à Port- Arthur?

— Moi, c'est une autre chose. Je me flatte d'appartenir à la marine active.

— Balivernes que tout cela, mon cher ! Nous sommes tous liés par la même ficelle depuis tant d'années que nous portons l'uniforme et comptons parmi les officiers de marine. Voilà le moment de faire honneur à sa signature, c'est l'heure de la Douloureuse aujourd'hui.

— En admettant qu'il en soit ainsi, pourquoi prendstu ce ton tragique?

— Je suis pressé maintenant et ne demande pas mieux d'en recauser à la prochaine occasion. Au revoir, mon vieux! Tu comprendras toi-même, au bout d'un certain temps, » ajouta- 1- il en descendant l'échelle en courant.

Puis, après avoir sauté dans son embarcation, il leva la tête et me cria encore :

« Souviens-toi de ce que je te dis : Rasplata! Rasplata! (la Douloureuse ou Г Expiation, titre adopté pour le volume).

Il fallut renvoyer de Skagen à Libau le torpilleur Prosorlivy, qui avait une avarie de condenseur trop grave pour être réparée par les moyens dont nous disposions. Il fut accompagné par le Yermak, qui avait son tuyautage en bottes. Triste début!

Autant que je réussis à l'apprendre, on se proposait de

Sur le Chemin du Sacrifice. Jj

rester sous Skagen jusqu'au 4 octobre pour faire le plein de charbon en vue de la prochaine traversée, qui devait être longue. Quelle était cette traversée et l'itinéraire projeté de l'escadre? Je continuais à l'ignorer.

Les membres de l'état-major, qui me considéraient de plus en plus comme un intrus, gardaient vis-à-vis de moi un silence obstiné, et je ne songeais pas à m'en formaliser. On avait, Dieu merci ! appris à garder les véritables secrets, ce qui n'empêchait pas quelques nouvelles de pénétrer au carré par des voies inexplicables. C'est ainsi que, vers midi, on sut que nos agents de la police secrète avaient annoncé que des pêcheurs avaient croisé au large de Skagen quatre torpilleurs de nationalité inconnue, et qu'on avait vu un ballon passer du S.-O. au N.-E. au-dessus de l'endroit où nous étions mouillés. Le commandant du transport Вокале, qui rentrait de l'océan Arctique, avait, disait-on, assuré à l'amiral la présence dans les fiords de Norvège de navires suspects qui s'y cachaient.

Il se pouvait que ses informations fussent inexactes; mais, comme je n'étais pas initié aux mystères d'étatmajor, je devais pour mon journal me contenter de noter ce que j'entendais dire, soit au carré, soit par le commandant du cuirassé sous les ordres duquel j'avais fait campagne dans le Pacifique.

Il devait y avoir en tout cas quelque chose dans Гаіг,

car l'escadre se mit en route le jour même, avant d'avoir terminé l'embarquement de son charbon.

A trois heures de l'après-midi, les torpilleurs et les transports qui les accompagnaient levèrent l'ancre; après eux, le premier échelon de croiseurs (contre -amiral Enquist); à cinq heures du soir, le deuxième échelon de croiseurs (capitaine de vaisseau Scheine) ; à sept heures, la deuxième division cuirassée (contre-amiral Felkersam) ; enfin, à huit heures et demie, les Souvaroff, Alexandre-IH, Borodino, Orel, et le transport Anadyr. La nuit était calme et sereine, avec un clair de lune magnifique.

Au matin du 8-21 octobre, par faible vent du S.-O., il se mit à tomber une telle brume, que nous pouvions à peine distinguer Г A lexandre, qui naviguait à quatre cents mètres dans nos eaux. Cette brume se dissipa à midi.

Les pilotes * m'apprirent alors que nous traverserions la Manche, et je ne pus m'empêcher d'approuver à haute voix cette décision hardie de l'amiral. Si, en effet, les rapports de nos agents étaient exacts et si les Japonais avaient tendu une embuscade à l'escadre à sa sortie de la Baltique, il n'était pas douteux qu'ils n'eussent compris l'impossibilité de cacher leur manœuvre suspecte ; ils devaient, par suite, supposer que nous ne suivrions sous

1 Dans la marine russe les fonctions et les responsabilités des officiers des montres dépassent de beaucoup celles des autres pays, y compris celles des « navigating » anglais. Aussi nous avons adopté l'appellation de <t pilote J>, correspondant assez bien au mot russe « Stourman », ou homme chargé de la route.

aucun prétexte les chemins battus, mais plutôt que nous prendrions la route de l'Océan en passant par le Nord de l'Ecosse, où un chargement de charbon nous attendrait aux îlesFœroé. Comme c'est une route où il est très rare de rencontrer un navire, chacun d'eux en attirant l'attention devenait suspect et pouvait être visité, si on ne prenait pas le parti de l'éviter soit en changeant de route, soit en le priant de s'écarter de la nôtre. Il était, en effet, fort admissible que les nouvelles alarmantes de la Norvège ou du N.-E. de l'Angleterre fussent basées sur quelque chose.

La journée se passa très tranquillement.

Un peu après huit heures du soir, le Kamtchatka, qui à la suite d'une avarie de machine était resté en arrière de la division Enquist et naviguait isolément, nous avertit par la télégraphie sans fil qu'il était attaqué par des torpilleurs. Cette nouvelle était si invraisemblable, qu'elle ne provoqua au premier moment qu'un véritable ahurissement.

En effet, quand même il y aurait eu des Japonais sur notre route, il aurait fallu qu'ils fussent doués d'une clairvoyance inouïe pour avoir pu reconnaître dans le Kamtchatka, qui marchait isolément, une des unités de l'escadre russe; il avait en effet l'aspect d'un navire de commerce, et encore d'une laideur peu commune.

En admettant qu'ils eussent été si bien inspirés et eussent réussi a identifier ce trésor, dans quel but l'auraient-ils attaqué, et sa perte aurait- elle suffi pour

troubler la marche de l'escadre? Il devait y avoir là quelque bévue , et certains exprimaient même la crainte que le Kamtchatka ne fût tombé par hasard sur un groupe de bâtiments de guerre allemands, et que peut-être il n'eût ouvert le feu contre eux. Pouvait-on jamais savoir?

Cela serait devenu alors un incident politique, et un bien stupide incident encore. Les télégrammes qui suivirent furent tellement étranges, que nous commençâmes à soupçonner une mystification.

Le Kamtchatka annonçait maintenant que les torpilleurs n'étaient plus qu'à une encablure, et qu'il les évitait en leur présentant l'arrière et en les canonnant. Il avait pris chasse en faisant des crochets fréquents; cela dura jusqu'à onze heures du soir. Tout le monde finit par comprendre que le Kamtchatka, avec son avarie de machine (en bon état il ne donnait pas plus de quatorze nœuds), et les quelques 75 millimètres qui formaient toute son artillerie n'aurait pu résister aussi longtemps à l'attaque d'une escadrille de torpilleurs. Si tout s'était produit comme il le disait, il aurait été depuis longtemps au fond de la mer du Nord. Les soupçons se transformèrent presque en certitude quand on reçut, à onze heures du soir, un message dans lequel le Kamtchatka priait le Souvaroff de lui signaler sa position en latitude et longitude et de lui indiquer l'endroit où se trouvait l'escadre en faisant des projections lumineuses.

« C'est quelqu'un qui s'amuse à faire une vilaine farce,

disaient les officiers, ou qui a besoin de savoir où nous sommes. »

Espérant identifier notre correspondant, je proposai de lui demander les noms, prénoms et date de naissance du mécanicien principal du Kamtchatka, détails qui ne pouvaient guère être connus d'un mystificateur.

L'amiral n'adopta pas ma proposition, et fit répondre : « Quand vous serez hors de danger, courez à l'Ouest et télégraphiez votre position; vous recevrez alors les ordres nécessaires. »

Tous les télégrammes ayant cessé, cela devenait tout à fait suspect.

Le vent de S.-O., bien que faible, avait cependant un peu soulevé la mer; on embarquait de temps à autre, des embruns et du ciel nous tombait une sorte de crachin dont l'humidité nous pénétrait jusqu'aux os. Je n'avais absolument plus rien à faire en haut, quand une idée heureuse me survint : pourquoi rester ici à me mouiller poulie roi de Prusse? C'était là une idée digne de Port-Arthur où bien souvent, mon quart fini, j'allais réveiller le commandant, qui ronflait à poings fermés, et, après lui avoir rendu le service, me couchais à mon tour avec non moins d'insouciance et la ferme résolution de ne pas bouger le petit doigt même si l'on nous faisait sauter, bien entendu si on ne sonnait pas l'alarme avant.

Il y a beaucoup de gens qui se moquent des présages, quant à moi, j'y crois.

Juste avant mon départ, l'amiral Makaroff m'avait donné une de ses photographies, que je n'avais pas eu le temps de faire encadrer ni en route ni à Port-Arthur, ce qui ne surprendra personne. Elle me suivait partout comme un fétiche, et je relisais souvent les mots si simples et si cordiaux dont il avait barré son image; je les relisais comme le testament, la dernière volonté du maître bien-aimé, et, j'oserais dire, de l'ami si prématurément perdu.

Dans mon étroite cabine du Souvaroft, ce portrait m'avait, bien entendu, suivi. Il était appuyé contre la cloison sur ma petite table à écrire. Par un bizarre caprice du photographe, l'épreuve avait été montée sur une carte à bordure rouge, et voilà ce que je vis en descendant ce soir-là.

Un peu d'eau avait filtré chez moi, et un filet, coulant sur la cloison, avait atteint le haut de la photographie ; les gouttes, après avoir emprunté sa couleur à la bordure, avaient coulé le long du portrait jusque sur la table, laissant sur le visage et la poitrine du pauvre amiral une étroite traînée rouge-sang.

« Mauvais présage ! » pensai-je en frissonnant et en examinant avec soin le portrait, dans l'espoir de réparer l'accident. Mais non ! il n'y avait pas de remède ! Le rouge, après avoir pénétré profondément, avait déjà séché. Bien sûr, il allait se passer quelque chose !

Je venais malgré tout de m'endormir profondément,

quand je fus réveillé en sursaut par un clairon qui sonnait la générale.

« Rêve ou réalité? » Telle fut ma première pensée.

Effectivement, les pas des hommes dans les échelles et le bruit des bennes roulant sur les rails des montecharges dissipèrent mes doutes. On entendait déjà, du reste, les premiers coups de canon.

J'allai en courant sur la passerelle arrière, et manquai jeter par terre le torpilleur en sous-ordre (lieutenant Vyrouboff), chargé des projecteurs de retraite, et le médecin-major docteur N..., venu là à la recherche de sensations violentes.

« Qu'y a-t-il? Contre qui tire-t-on?

— Des torpilleurs! c'est une attaque de torpilleurs 1 dirent-ils en même temps. Tenez, par là! »

Comme je sortais d'une cabine brillamment éclairée et que mes yeux n'étaient pas encore faits à l'obscurité, je ne voyais absolument rien.

Les projecteurs éclairaient surtout par tribord devant. Tout tribord avait ouvert un feu énergique, il n'y avait aucune trace d'agitation; bien au contraire, on entendait sans interruption retentir les sonneries des appareils transmetteurs de l'artillerie; on sentait une direction parfaite qui ne ressemblait en rien à la panique du tir contre l'eau, dont j'avais été témoin à Port-Arthur le 31 mars (13 avril).

Je me hâtai d'aller rejoindre sur la passerelle avant

l'amiral et le commandant, jetant, en passant, un coup d'œil sur la montre de la cabine de la télégraphie sans fil. Elle marquait minuit cinquante-cinq, comme je l'inscrivis sur mon carnet.

Voici exactement ce que l'on voyait de mon nouvel observatoire. A quelques milles par tribord devant, une rangée de feux du milieu desquels jaillissaient par intermittence des éclats de signaux. Un des assistants me dit que c'était la division Felkersam. Dans la même direction, mais beaucoup plus près, à quelques encablures seulement, s'avançait lentement un petit vapeur à un mât et une cheminée, qui semblait vouloir couper notre route. Un second tout pareil marchait en sens contraire, le cap sur le bossoir tribord de VAlexandre, qui faisait pleuvoir sur lui une grêle de projectiles1. Il ne tarda pas à couler sous mes yeux, pendant qu'un troisième, toujours du même modèle, défilait lentement sous notre éperon, toujours de gauche à droite. Dès qu'il l'eut aperçu, le chef du 47 millimètres bâbord de la passerelle avant lui envoya quelques obus. L'amiral en personne le saisit au collet d'une main de fer, criant avec colère :

« Comment oses-tu tirer sans mes ordres? Tu ne vois donc pas que c'est un pêcheur? »

Brusquement, par notre côté bâbord, qui, ne tirant pas,

1 II fut établi plus tard que ce petit vapeur, déjà atteint, qui ne gouvernait plus allait, malgré lui, droit sur VAlexandre, ce qui nous fit croire qu'il voulait l'attaquer.

était plongé dans une obscurité profonde, s'allumèrent plusieurs projecteurs dont les faisceaux vinrent se fixer sur nous.

Le premier mouvement instinctif, en un tel cas, est de se mettre la main devant les yeux, puisque en pareille occurrence on ne distingue plus rien.

Sans commandement, sans ordres, toute notre batterie bâbord s'illumina d'éclairs,- les cuirassés tiraient sans arrêt sur les projecteurs au hasard, puisqu'il était impossible de déterminer la distance.

« C'est de ce côté que vient la véritable attaque ! щ dit une voix dans l'obscurité.

Répondit -on affirmativement ou pas du tout? Je ne saurais rien affirmer, bien qu'il fût facile à une oreille exercée de percevoir parmi le grondement de nos propres canons le sifflement des obus qui s'approchaient, sifflement différent absolument de ceux qui s'éloignent.

Presque simultanément, au-dessus des projecteurs qui nous éblouissaient, parurent les feux clignotants du colonel Taboulevitch, dont les fanaux sont (tout le monde le sait) réglementaires dans la marine russe uniquement.

« Mais ce sont les nôtres ! c'est le Donskoï et VAurora, qui font des signaux de reconnaissance ! m'écriais-je.

— Cessez le feu ! Ouvrez le circuit de combat ! Le projecteur vertical! » commanda l'amiral d'une voix si forte, qu'elle couvrit tous les autres bruits.

Les clairons sonnèrent, les projecteurs s'éteignirent; celui de l'avant dirigea seul vers le ciel son pinceau d'un blanc laiteux, signal convenu pour faire cesser le feu à toute l'escadre.

Après le signal, le calme ne se rétablit pas instantanément comme de juste, et il y eut encore quelques coups isolés.

La canonnade n'avait pas duré en tout plus de dix à douze minutes, puisqu'en descendant (j'avais oublié ma montre, dans ma hâte de courir sur le pont) je pus noter sur mon carnet : « 9-22 octobre, une heure dix du matin. »

C'est tout ce qu'en ma qualité de spectateur impartial, je peux dire au sujet de ce fameux incident de Hull, qui fit tant de bruit dans le monde.

Dans le groupe des officiers réunis au carré pour discuter avec animation l'événement, il s'était établi trois courants d'opinions différentes : les uns affirmaient avoir vu de leurs propres yeux des torpilleurs, d'abord masqués par des bateaux de pêche, venir attaquer l'escadre; l'un d'eux aurait été atteint très sérieusement, et un autre moins gravement. Tel était l'avis du lieutenant Bogdanoff, officier posé qui s'était familiarisé avec l'odeur de la poudre pendant la campagne chinoise; mais le plus affirmatif était le médecin-major, le docteur N..., qui insistait surtout sur ce qu'étant simple spectateur et n'ayant à donner ni ordres ni même recommandations, il avait regardé tout le temps dans sa jumelle. Il déclarait qu'il était inad-

missible que lui, qui avait tant navigué et connaissait si bien la marine, ne sût pas distinguer un simple bateau de pêche d'un navire ayant une silhouette aussi caractéristique que celle d'un torpilleur1. D'autres exprimaient la supposition qu'il y avait peut-être eu des torpilleurs qui, se voyant découverts, s'étaient esquivés à temps, en laissant de pauvres bateaux de pêche payer à leur place. Les derniers enfin craignaient que cette affaire ne fût une bévue lamentable.

Me tenant strictement aux notes de mon journal, je dois avouer que, dès ce moment-là, je penchais vers cette dernière opinion. Je n'avais pas vu de torpilleurs moi-même, et mon expérience de Port-Arthur faisait reparaître devant mes yeux les rapports fantastiques sur les combats de nuit que l'on ne manquait pas de faire tant de notre côté que de celui des Japonais.

Ma façon de voir se modifia du tout au tout, grâce aux faits qui se dévoilèrent plus tard, et j'en parlerai en temps et lieu ; mais je supposais dès lors que nous venions de nous embarquer tout simplement dans une histoire très ennuyeuse, que quelqu'un avait cru voir quelque chose, et que les autres avaient été victimes d'un phénomène d'hypnotisme.

A deux heures du matin, YAurora télégraphia qu'il avait au-dessus de la flottaison quatre trous provenant de

1 Ce rapport a dû figurer sans aucun doute au dossier de la Commission internationale.

projectiles de 47 et 75 millimètres, et deux hommes blessés; un chef de pièce légèrement et l'aumônier gravement (une main emportée).

« Allons! Pas trop mal pour un début! » dit l'officier canonnier en redressant son lorgnon d'un geste énervé.

Aux environs de quatre heures du matin, il survint encore une brume légère, et le temps se fit calme et doux. A sept heures, la brume s'éclaircit; mais il se mit à bruiner : de cinq heures du matin à six heures du soir, nous dûmes à tout moment changer de route, pour nous faufiler à travers un véritable labyrinthe de filets de pêche.

La nuit du 9 au 10 octobre (22-23) fut exceptionnelle pour la saison; calme plat, ciel sans nuage, pleine lune et temps tiède.

Nous doublâmes le bateau-feu de Galloper à trois heures du matin, et donnâmes dans la Manche.

C'est dans la lumière blafarde d'une matinée maussade que nous reconnûmes par tribord les falaises crayeuses de Douvres.

A onze heures du matin, se montra par tribord derrière la division Felkersam... Pourquoi par derrière, puisqu'elle aurait dû être à deux heures et demie devant nous?

A neuf heures du soir, en défilant devant la digue de Cherbourg nous attaquâmes par la télégraphie sans fil

trois de nos torpilleurs et le transport Koréia, qui y étaient en relâche. Ils répondirent qu'ils étaient arrivés heureusement et que les autorités locales n'avaient pas limité la durée de leur séjour et leur avaient permis d'embarquer tout ce qu'ils voudraient, à part des munitions de guerre.

Au lever du soleil, le il-24 octobre, nous débouquions de la Manche dans le golfe de Gascogne (région inhospitalière en automne). Ciel d'un bleu pâle, horizon brumeux, pas de terre en vue, bien qu'on eût dû en apercevoir plusieurs. Le point de midi ayant été porté sur la carte nous fit constater que nous avions passé à moins de cinq milles de l'île d'Ouessant, sans avoir pu la reconnaître dans la brume. La route fut donnée sur Brest; mais, une heure après, il survint un épais brouillard de lait.

Impossible de songer à donner dans les passes avec ce temps-là, et n'ignorant pas qu'en ces parages un brouillard d'octobre avec calme plat n'est généralement balayé que par un coup de vent, malgré notre besoin de charbonner, l'amiral se décida à conduire sa division a Vigo,pournepas perdre de temps; car il en était à compter les jours et même les heures. Aussi fit -il route sur le cap Finistère.

Je tenais tous ces renseignements du commandant du Soavaroft, qui ne se croyait pas tenu d'en faire un mystère. Si en effet nous mouillions à Vigo, l'Europe entière le saurait peu après. A quoi bon cacher, d'aiileurs, notre

port de destination au personnel d'un navire en pleine mer, dépourvu de tout moyen de trahir le secret? C'était encore pour nous un simple mystère de bureau , une occasion de plus pour faire sentir à la « chair à canon » qu'il ne lui sied pas de vouloir se mêler des décisions prises par l'amiral, qui donne des ordres dontl'étatmajor seul doit avoir connaissance ; quant aux autres, ils n'ont qu'à exécuter ce qu'on leur prescrit. C'était le retour à ce système bien funeste, contre lequel s'était tant élevé le pauvre MakarofT, qui était d'avis qu'un enseigne agissant en connaissance de cause pouvait être plus utile qu'un amiral exécutant à la lettre un ordre qu'il ne comprenait pas.

Le brouillard se dissipa dans la soirée, et nous eûmes calme plat toute la nuit et la journée suivante. Ces journées de beau temps et de navigation paisible ne furent pas perdues pour moi.

Je ne pouvais pénétrer les secrets de l'état-major, connaître l'itinéraire, le plan de campagne et les objectifs que se proposait l'escadre quand elle aurait gagné heureusement les mers Jaune et du Japon ; aussi je me mis avec d'autant plus de zèle à l'étude de l'escadre en ellemême , en consultant des documents et questionnant les officiers que j'avais connus auparavant.

Ces documents étaient des ordres de l'amiral et les circulaires de son état-major à partir de mai, jusqu'à l'époque du départ de Libau. Il y avait une centaine des premiers

et quatre cents des dernières ; dans le nombre , des instructions et des règlements de détail englobant chaque branche de la marine de guerre, en plus tout un cahier de schémas avec des dispositifs très secrets dont je n'obtins la communication qu'à grand'peine.

C'était là un travail respectable qui aurait mérité un prix d'application ou d'ingéniosité. On y trouvait parfois des perles dans le genre de celles dont j'ai parlé dans « L'organisation de déblayage d'une passe barrée par des torpilles ». Il y en avait encore de bien plus précieuses dans « L'organisation d'un service de garde pour repousser les attaques de torpilleurs au mouillage dans une rade non défendue ». Enlisant certains paragraphes de ces instructions, j'étais souvent sur le point, perdant mon sang-froid, de me précipiter sur leurs auteurs en leur criant à la figure : < Un peu de réflexion ! Qu'avez- vous fait là? Croyez-vous donc vos expériences de Cronstadt, Revel ou celles des eaux calmes de la rade de Transund plus concluantes que celles que nous avons faites au prix de notre sang dans des combats livrés pour de bon? » Je me retenais cependant, me contentant de noter sur mon carnet certaines questions qui me paraissaient bonnes à élucider à l'occasion; car déjà uneamère expérience m'avait appris l'échec oui, dans les conditions actuelles, pouvait résulter d'une sortie trop vive de ma part.

Je dois une fois de plus constater que, dans son ensemble, tout ce travail était digne d'estime et aurait pu,

avec quelques modifications, servir de guide à une escadre déjà entraînée. Mais la question essentielle était de savoir si l'on pouvait appliquer ce terme à l'agglomération de navires avec lesquels je partais en guerre pour l'Extrême- Orient.

En me reportant aux dates des ordres et circulaires, je pus établir que :

Le 12 août, l'escadre appareilla pour la première fois de Gronstadt pour arriver le lendemain à Bjorky, où elle resta environ quarante -huit heures, pour exécuter en toute hâte divers exercices de torpilles,- elle alla ensuite à Revel, où, selon toute apparence, elle ne fit qu'un seul exercice de tir en marche sur buts dérivants.

Le 18 août, elle rentrait à Gronstadt pour achever les travaux que nécessitait la préparation de ses navires pour une longue traversée. Il ressortait clairement de la lecture du même document que le pointage optique adopté depuis de longues années dans les marines étrangères (et tout naturellement dans la flotte japonaise) n'avait été installé chez nous qu'à la fin de juillet.

Le 29 août, l'escadre quitta encore Cronstadt pour Revel et y resta au mouillage, car les travaux étaient loin d'être terminés.

Dans la nuit du 2 au 3 septembre, eut lieu le premier tir à l'ancre sur cible mouillée; les 6 et 7 septembre, le premier tir des torpilles.

Le 9 et 10 septembre, appareillage pour effectuer le

évolutions les plus élémentaires et faire un tir réduit sur but remorqué.

Du 15 septembre à la fin du mois, c'est-à-dire jusqu'au départ pour Libau, l'escadre se livra avec fièvre à des exercices de nuit et de jour.

Mais quinze jours, c'était vraiment bien peu ! Une escadre ne se crée que par des années de navigation.

A mesure que j'étudiais attentivement ces documents, je comprenais le pourquoi de cette réserve, de ce silence que gardaient les officiers quand la conversation venait à effleurer la plus ou moins grande valeur militaire de la deuxième escadre. A mesure que je causais à cœur ouvert avec des amis, tout s'assombrissait, et de plus en plus souvent me revenait à la mémoire la voix tranchante du vieil ami qui me criait de sa baleinière : « A la Douloureuse! à la Douloureuse!»

« Eh bien, me disais-je, à la Douloureuse, s'il le faut! mais malgré tout il vaut mieux savoir à quoi s'en tenir avant de se lancer dans l'inconnu. » Et je continuais mes recherches.

Les équipages de l'escadre étaient formés, pour la première moitié, de jeunes matelots n'ayant jamais vu la mer, c'est-à-dire de conscrits à peine capables de s'aligner et de manier un fusil, auxquels il fallait apprendre le catéchisme du marin : « Qu'est-ce qu'un matelot? Qu'est-ce que le drapeau? etc. » Les réservistes complétaient le reste.

L'officier canonnier du Souvaroff, assez méchante langue, caractérisait très bien notre situation :

« Il faut apprendre le В A BA aux uns parce qu'ils ne savent encore rien, et aux autres parce qu'ils ont tout oublié, et que s'ils se rappelaient quelque chose, ce ne pourrait être que du démodé. Prenez, par exemple, le pointage optique qui vient d'être adopté, et vous qui êtes pilote, rappelez-vous combien il faut de temps à un brave paysan rempli de bonne volonté pour distinguer quelque chose dans une longue-vue. Loin de moi l'idée de critiquer le pointage optique, adopté depuis si longtemps dans les autres marines. Pouvoir distinguer à quatorze kilomètres un ennemi aussi nettement que s'il était à deux, est un avantage précieux. La supériorité des machines à écrire sur l'écriture à la main est aussi également indiscutable, et néanmoins si vous prenez un fourrier capable d'écrire vite et bien , et le mettez pour la première fois de sa vie devant une machine à écrire dans l'espérance d'avoir de suite la copie d'une pièce urgente, vous pouvez être sûr qu'il n'en résultera que du gâchis, et je crains qu'il en soit de même ici ! chantonna-t-il sur un air connu de nos cafés-concerts.

— Oh ! vous, je vous connais depuis longtemps. Toujours porté à bougonner et à voir les choses en noir. Mais, en attendant, je suis sûr que vous avez si bien stylé vos paysans, que le pointage optique n'est plus qu'un jeu pour eux.

— Vous auriez tort de le croire, répondit-il, redevenu tout à fait sérieux, en redressant nerveusement son lorgnon. Quand aurais-je pu le faire, avec nos travaux et le matériel à embarquer? Tout le temps au mouillage! des appareillages rares et de quelques heures seulement ! Je les exerce, certes de mon mieux; mais le pointage à blanc ne sert à rien, et quelques coups de canon ne sont pas suffisants.

— Mais alors pourquoi pas d'exercices? pourquoi pas de tir?

— Il y avait pour cela une quantité de raisons, la plupart provenant de l'armement précipité de naviresàpeine achevés ou pas encore remis en état. Vous connaissez la vieille histoire? Comme on demandait à un commandant de forteresse pourquoi il n'avait pas tiré la salve réglementaire un jour de grande solennité, il répondit : «J'avais dix-huit raisons pour cela. Premièrement, je n'avais pas de poudre. » On ne le laissa pas continuer. Il en est de même ici : nous emportons avec nous notre approvisionnement de guerre complet, et vingt pour cent en sus; mais с est tout! Eussions-nous dix batailles à livrer, nous ne pourrions plus compter sur davantage. Toutes nos tentatives d'acheter quelque chose à l'étranger aboutissent invariablement à un krach. Pourquoi? je 1 ignore. Peut-être l'argent des commissions a-t-il été versé d'avance; peut-être les intermédiaires sont-ils sûrs de leur impunité, se sachant couverts parles hauts personnages qui dirigent la marine. Aujour-

d'hui même, l'étoile qui se lève, ce certain capitaine de vaisseau très en vue que vous savez , continue à résider à Paris, sous le prétexte d'une négociation (qu'on sait coulée à fond depuis longtemps), pour acheter des croiseurs sud-américains!

— Mais pourquoi se tait-on?

— Fichez -moi la paix! allez au diable, vous et vos questions! 11 y a longtemps que nous souffrons de tout cela,- peu à peu cela s'était calmé. Pourquoi venir à présent rouvrir nos blessures?

— Mon bon ami, pour l'amour du Ciel , jurez autant qu'il vous plaira; mais ne vous dérobez plus, racontezmoi tout. Je ne sais absolument rien. Où en sommesnous? Si tout va aussi mal, à quoi bon envoyer une escadre?

— Une Armada, si cela vous est égal, mais pas une escadre.

— Va pour l'Armada.

— Et que pourrions- nous faire? Aussi bien l'amiral aurait dû déclarer dans un rapport que tel jour, à telle heure, craignant de ne pouvoir éviter un désastre complet, il ne pouvait plus prendre la responsabilité de partir en guerre. Faudrait -il alors faire connaître au monde entier que nous n'avons pas une flotte, mais des accessoires de ballets? Et le malheur est que personne ne voudrait nous croire ; on nous traiterait simplement de lâches et de traîtres. Voyez-vous, il vaut mieux mourir!

Bien qu'en toute conscience nous soyons innocents, nous autres, il faut se préparer à payer la traite.

— Vous voulez dire à solder la Douloureuse.

— Oui, c'est bien cela, et c'est le vrai mot. Tout s'est accumulé depuis des dizaines d'années. On se disait : Cela durera bien autant que nous ; il faut espérer qu'il n'y aura pas de guerre. Le moyen le plus sûr pour faire une belle carrière , est encore d'envoyer des rapports en trois mots : « Tout va bien. » Tenez, laissez-moi en paix, je ne puis pas parler de ces choses de sangfroid. »

J'essayai de causer avec l'officier des montres et de lui faire dire quel était le degré de préparation de l'escadre aux manœuvres et à la navigation de conserve.

Ce dernier n'avait pas le même caractère que le canonnier; il ne s'emballait jamais; mais ses réponses, quoique plus calmes, étaient aussi désespérantes.

<( C'est pendant cette longue traversée que nous apprendrons, j'espère, à naviguer de conserve et à faire des manœuvres d'ensemble. Peut-être trouverons -nous le moyen de faire aussi quelques exercices d'évolutions, cela ne me paraît pas impossible ; mais quant à savoir faire manœuvrer comme au combat l'escadre tout à la fois, ou par divisions, pour effectuer des thèmes de tactique ou pourétudier la tactiqueen elle-même, il faut en abandonner l'idée, car c'est le fruit de longues années d'exercices. Il s'est établi chez nous, ces dernières années, la théorie

absurde, mais très séduisante au point de vue économique et pratique, qu'on pouvait acquérir dans le silence du cabinet l'art de la guerre maritime, en transformant les navires en casernes flottantes et en se bornant (au lieu de nombreux exercices, croisières et manœuvres réelles) à livrer seulement sur le papier des batailles rangées et à entreprendre même des campagnes entières. On a oublié la première des vérités : c'est que , comme la religion sans bonnes œuvres, la théorie sans pratique estun non-sens, et qu'en chaque chose l'art n'est que le couronnement d'un édifice qui a pour base le métier. C'est de là que nous est venu ce dédain pour l'expérience de la guerre qui vous indigne tant. Nous n'avons pas su créer une escadre même dans le Pacifique, et les Japonais ont réussi à le faire. Les Anglais, les Français, les Allemands, ont des escadres; mais nous nous n'en avons jamais eu, et nous n'en avons pas encore. Ne disiez-vous pas vous-même que la première sortie de la flotte mobilisée de Port-Arthur avait été qualifiée de * campagne des Argonautes » , et qu'à son arrivée MakarofF fut obligé d'exercer ses navires non à la tactique de guerre, mais à prendre les formations les plus simples, qu'on profita de l'occasion pour s'aborder entre soi et qu'au lieu d'alignements corrects il n'y avait que de la pagaye? Aller au combat en se garant non seulement de l'ennemi, mais surtout de ses voisins, serait grotesque si ce n'était pas si triste ! Dans le Pacifique il existait officiellement une escadre, et dans tous ses rap-

ports le vice-roi proclamait bien haut qu'elle était absolu ment prête au combat... Que peut-on exiger dans la Baltique, où officiellement il n'y avait plus d'escadre depuis plus de dix ans, depuis le temps de l'amiral Boutakoff? Nos augures affirmaient qu'en mettant bout à bout canons, paysans et vitesse fictive , ils obtenaient un coefficient de combat pour notre escadre qui ne le cédait guère à celui de l'escadre Togo ; c'était là une cruelle duperie et une façon d'en imposer à un public ignare, car ces augures ne peuvent ignorer que les facteurs de cette opération arithmétique sont tout autres. Là-bas il y a des canons, des obus, des navires entraînés et des vitesses réelles, et surtout il y a une escadre, tandis qu'ici nous n'avons qu'un ramassis de navires. Tout cela est triste, bien triste, mais malheureusement trop vrai... A propos, que pensezvous de Port-Arthur? qu'y fait-on? qu'y espère-t-on?

— Le 28 juillet, la garnison, marins compris, se montait à trente mille hommes. Pour les munitions et approvisionnements, je ne saurais rien dire de précis; dans la forteresse même c'était un secret de guerre. Les autorités affirmaient qu'on en aurait assez pour résister jusqu'en février, peut-être même davantage. Si j'en crois des informations privées provenant des forts, sur la quantité d'obus et de gargousses et celles que j'ai pu obtenir des dépôts et magasins pour les approvisionnements de toute espèce, la conclusion était à peu près la même; mais pour l'escadre il n'y a, à mon avis, que peu

d'espoir depuis que la terre a commencé à la bombarder. Comment pourra-t-elle se débrouiller pour réparer ses avaries, quand chaque jour en ajoute de nouvelles? Je ne doute pas que tous ses canons ne soient maintenant à terre et que leurs munitions ne s'épuisent; la majeure partie des équipages qui est aux remparts doit y subir naturellement des pertes.

— Hélas! oui. Et pourtant il serait si important qu'ils puisseni tenir jusqu'à notre arrivée! Ce serait un dérivatif pour user l'énergie des Japonais. Quand nous les rencontrerons, nous aurons derrière nous une longue traversée ; s'ils pouvaient avoir aussi derrière eux un long siège d'hiver, ils auraient épuisé beaucoup de leurs forces. »

Ni de l'escadre en général pas plus que de moi-même le plan projeté des opérations de guerre n'était connu. Chacun était libre de faire ses suppositions et ses réflexions; mais, comme je l'ai dit plus haut, on n'aimait pas à se les communiquer. Le motif? Sous quelque angle que l'on considérât les choses, on arrivait toujours aux conclusions les plus désolantes, et tenir de semblables conversations en temps de guerre, c'était contribuer à affaiblir un moral qui déjà n'était pas bien brillant sans cela.

Arrivée à Vigo. — Quelques mots sur l'incident de Hull. — De Vigo à Tanger. — Une escorte anglaise. — Les enseignements du prophète. — Ma situation dans l'état-major. — Dakar. — Il faut ruer dans les brancards ou faire le saut périlleux. — La fièvre noire. — Au Gabon.

A dix heures et demie du matin, le 13-26 octobre , la division mouillait à Vigo. Cinq charbonniers allemands nous y attendaient ; mais il nous fut impossible de commencer notre chargement immédiatement. Pour empêcher un navire belligérant de s'approvisionner dans les eaux d'un neutre , l'Espagne avait envoyé des agents de police sur chaque charbonnier.

L'Anadyr, qui était arrivé avec nous et battait pavillon de guerre, avait partagé le même sort; sa cale contenait les sept mille tonnes qui auraient suffi amplement à faire le plein de nos soutes. J'insiste sur ce que VAnadyr battait le pavillon de guerre , car cela prouve que le gouvernement espagnol s'opposait tout simplement à ce que des bâtiments d'une même nation pussent dans un de ses ports échanger entre eux le matériel qu'ils possédaient antérieurement. Nous nous trouvions en présence des règle-

ments tout nouveaux et inouïs au point de vue de la neutralité, qui avaient été édictés sous la pression de l'Angleterre, l'excellente alliée de nos adversaires. On ajoutait pourtant que l'Angleterre n'avait dû son succès qu'aux circonstances, c'est-à-dire à la maladresse de nos croiseurs auxiliaires, qui n'avaient jusqu'ici été utiles qu'aux Japonais ; cela me remettait en mémoire les paroles ironiques de l'officier du paquebot français au sujet des personnes qui dirigèrent leurs opérations.

On télégraphia de suite à Madrid et Pétersbourg; mais la question du charbon n'était pas celle qui nous tracassait le plus.

A peine mouillés à Vigo, nous savions déjà quelles proportions avait pris l'incident de la mer du Nord. Pour caractériser la deuxième escadre, les journaux anglais avaient adopté le qualificatif a d'escadre du chien enragé » \ qu'il était indispensable de rappeler de suite ou d'anéantir. L'incident lui-même était jugé comme un acte de piraterie manifeste. Au point de vue juridique, c'était absurde, car la piraterie ou brigandage sur mer implique une condition essentielle; son but unique est le gain. Ce qui révoltait le plus l'opinion publique en Angleterre, c'était qu'un torpilleur russe fût demeuré jusqu'au matin sur les lieux mêmes du sinistre, sans porter le moindre secours aux pêcheurs occupés à sauver leurs malheureux compagnons.

1 Le chien enragé était L'amiral Rojestvenslcy.

Ce témoignage de pêcheurs blanchis à la mer était l'objet de tous les commentaires. Les peuples les plus barbares épargnaient leurs victimes à la guerre et ne leur marchandaient jamais leur pitié; c'étaient sans aucun doute un soufflet donné à l'Angleterre et une insulte qui ne pouvait être lavée que dans le sang, à moins que le gouvernement russe n'accordât une satisfaction pleine et entière, c'est-à-dire ne rappelât immédiatement son escadre et ne mît en jugement l'amiral, tous les commandants et officiers qui avaient participé à l'affaire , et en particulier le commandant du torpilleur.

Ces hurlements furent pour moi une révélation, et mon scepticisme ne résista pas aux témoignages de ces vieux marins blanchis par l'expérience.

L'un des torpilleurs était resté jusqu'au matin sur les lieux de l'incident.

Il y avait donc eu des torpilleurs !

Notre vigilance nous avait donc fait échapper à un dan* gcr terrible, et nous avions repoussé avec succès une attaque. Les innocents avaient payé; c'était évidemment navrant, mais qu'y pouvions-nous? Pendant le bombardement de Port-Arthur, des femmes et des enfants avaient été tués , et notre gouvernement avait rempli son devoir en envoyant des condoléances et en assurant matériellement le sort des familles éprouvées. Que pouvait -il faire de plus ?

Qu on me permette d'enfreindre pour une fois la règle

que je me suis tracée en racontant dès maintenant ce que je n'ai appris que plus tard.

Dès que l'amiral eut connu la campagne soulevée par la presse anglaise , il télégraphia à notre attaché naval à Londres de publier partout qu'au moment de l'incident de Hull tous nos torpilleurs étaient au moins à deux cents milles en avant de l'escadre. Gefait était très facile à vérifier : il n'y avait qu'à s'informer de l'heure de leur arrivée dans les ports français. Le torpilleur qui était resté jusqu'au matin sur le théâtre de l'incident appartenait sans aucun doute à un groupe qui avait attaqué l'escadre, et qui, d'après le témoignage de tous les officiers, avait été fortement touché ; il devait réparer ses avaries ou attendre ses compagnons.

Il est très significatif de noter qu'à peine cette déclaration si ferme eut paru dans l'un de ses journaux, toute la presse anglaise sembla oublier le témoignage des pêcheurs sur lequel elle avait tant insisté. Ce qui fut plus grave, c'est que pendant les séances de la commission d'enquête de Paris les délégués anglais exprimèrent la conviction que les pêcheurs s'étaient trompés, qu'ils n'avaient vu aucun torpilleur et avaient tout simplement pris pour tel le Kamtchatka, qui avait passé par là dans la matinée. En se livrant en effet à un calcul d'heures, on voyait qu'il était très possible que le Kamtchatka eût passé par là ; mais ce n'était pas un torpilleur qui était resté sur place jusqu'au matin , et enfin (je fais appel à la bonne foi de tous les

marins) peut-on admettre qu'en plein jour de vieux loups de mer blanchis dans leur métier aient pu prendre pour un torpilleur le Kamtchatka, à francs-bords élevés et bâti sur le plus disgracieux de tous les modèles des navires de commerce? Même un enfant de pêcheur ne s'y serait pas trompé, et était encore plus concluante la concordance parfaite en escadre de tous les témoins qui affirmaient avoir vu de leurs propres yeux des torpilleurs et décrivaient d'une façon identique l'aspect, la couleur et le nombre de cheminées et de mâts. Il aurait alors fallu admettre un de ces phénomènes d'auto-suggestion auquel Charcot n'aurait pas cru lui-même sur sept navires qui n'avaient eu aucune communication entre eux. Mais voilà qui va m'aider à conclure.

Neuf mois après, étendu sur un lit d'hôpital japonais, à Sassébo, j'appris par des camarades assez remis de leurs blessures pour pouvoir circuler que, dans la salle à côté, était traité pour des rhumatismes aigus un lieutenant de vaisseau japonais, ex-commandant de torpilleur. Au même moment , à Porstmouth d'Amérique , on avait ouvert les négociations de paix , et notre voisin croyait que dans ces circonstances il était inutile de faire trop de mystère du passé; aussi déclara -t- il très carrément qu'il avait contracté sa maladie dans une traversée très pénible d'Europe au Japon.

« L'automne, disait-il, est pire chez vous que notre hiver ici.

— L'automne! lui demanda- 1- on; mais de quel mois parlez-vous?

— Du mois d'octobre, parbleu! Nous nous sommes mis en route à la fin d'octobre.

— Mais alors , c'était en même temps que nous avec la deuxième escadre. Comment ne l'avons-nous pas su? Sous quel pavillon naviguiez-vous, et quand avez-vous traversé le canal de Suez ?

— Voilà un peu trop de curiosité , dit le Japonais en riant. Sous quel pavillon ? sûrement pas japonais. Pourquoi n'en saviez-vous rien? C'est à vous de me répondre! Quand nous avons traversé le canal de Suez? sur les talons de l'amiral Felkersam.

— Mais alors n'avez -vous pas figuré dans le célèbre incident de Hull?

— Ah ! ah! voilà ce que je pourrais appeler une question un peu trop indiscrète ! »

Malgré nos prières, nous ne pûmes en tirer davantage; mais il me semble que c'était déjà très suffisant.

Les journaux européens de cette époque (octobrenovembre 1904) avaient tous reproduit de vagues rumeurs sur quatre torpilleurs construits en Europe, et qui auraient été expédiés en Extrême-Orient pour renforcer l'escadre asiatique des États-Unis. Pourquoi nos délégués à la commission de Paris admirent-ils si facilement la possibilité dune erreur de la part de ces marins expérimentés qui avaient pris le Kamtchatka, passant devant eux, pour un

torpilleur resté toute la nuit jusqu'au matin sur les lieux du sinistre ! Ce n'est pas à moi , mais bien à l'histoire , d'en juger.

Toujours au même mois de novembre 1904, des pêcheurs trouvèrent une torpille automobile Schwartzkopf dans les brisants de la côte allemande de la mer du Nord. Tous les journaux d'Europe, y compris les nôtres, en publièrent des photographies. Remarquons que chacune des pièces d'une torpille automobile porte une marque de fabrique et un numéro matricule. Il suffit donc d'avoir entre les mains une quelconque de ces pièces pour déterminer à coup sûr quand et à qui la torpille a été vendue ou prêtée.

Nos délégués n'ont accordé aucune attention aux témoignages des pêcheurs touchant le torpilleur, pas plus qu'à la trouvaille de la torpille; rien de plus facile à comprendre, car ils étaient complètement menés par notre diplomatie, sur laquelle une longue pratique de navigation à l'étranger m'a fait concevoir l'impression suivante : Dans la conviction de nos agents des affaires étrangères, toutsujet russe s'adressant à eux pour solliciter du secours est avant tout un individu suspect, car nulle part, en aucun pays civilisé , un homme à peu près convenable ne pourra jamais être molesté par personne. Quand, pour donner un exemple, un consul anglais sera toujours prêt à prendre parti pour un sujet de S. M. Britannique, quelque inconnu qu'il soit de lui, et à brandir des

menaces de complications diplomatiques, démonstration navale , presque d'une guerre , le nôtre , s'il ne peut réussir à évincer le solliciteur, fera tout son possible pour le raisonner en faisant appel à sa conscience : « Gela vaut -il donc la peine de soulever toutes ces difficultés? Avouez, entre nous, que vous êtes un peu fautif dans cette affaire. Laissez aller les choses, cela vaudra mieux pour tout le monde. »

Ce préjugé contre nos compatriotes et cette conviction profonde que les Russes mettaient toujours les pieds dans le plat ont joué sûrement un rôle très appréciable dans la façon dont fut réglé l'incident de Hull.

Peu nous importe, après tout! Revenons à mon journal.

A neuf heures du soir, le 14-27 octobre, nous reçûmes l'autorisation tant désirée et commençâmes immédiatement l'embarquement du charbon, qui ne fut terminé que le lendemain matin à dix heures.

On ne partit pas néanmoins, car il fallait attendre de Pétersbourg la décision sur l'incident de Hull.

Tout en ayant un peu baissé leur ton, les journaux anglais continuaient encore leur cliquetis d'armes et annonçaient qu'on allait mobiliser le Home Sqiuulron et le concentrer à Gibraltar , avec les escadres de l'Atlantique et de la Méditerranée : en tout vingt-huit cuirassés et dix-huit croiseurs; ils ne demandaient plus le rappel de l'escadre, mais seulement celui de l'amiral.

A bord, le moral était extrêmement bas; tout le monde comprenait que si Pétersbourg cédait, notre destinée était perdue sans espoir; car l'avis unanime était qu'à part Rojestvensky personne n'était capable de mener l'escadre.

Seul l'amiral était, comme toujours, plein d'énergie; il semblait même plus gai que d'ordinaire. Quelqu'un lui ayant lu un article de journal disant que s'il conduisait plus loin son escadre, une formidable flotte anglaise de vingt-huit cuirassés et de dix-huit croiseurs allait l'anéantir sans peine , il se borna à sourire :

« Cela vous amuse donc de calculer et d'additionner? Si tout finit par une rupture, nous n'aurons qu'à nous occuper des quatre premiers cuirassés, contre lesquels nous nous battrons d'abord : que voulez -vous que cela me fasse qu'il y en ait vingt- quatre ou cent vingt -quatre pour nous achever ? »

Je n'ai pas la prétention de décider si le gouvernement espagnol était de bonne foi, ou s'il agissait sous une pression extérieure en nous faisant montre de tant d'hostilité. Par contre, les sentiments de la population n'étaient pas douteux à notre égard ; on pouvait très clairement voir dans le peuple combien était encore vivacc l'irritation causée par l'attitude de l'Angleterre pendant la guerre hispano-américaine. Les habitants de Vigo ne manquèrent pas une occasion de nous témoigner leur sympathie par une quantité de petits faits qu'il serait trop long d'énumérer ici.

Quand l'amiral descendit à terre pour aller voir le gouverneur, à sa sortie du palais la foule lui fit une ovation dans la rue. Les journaux locaux disaient, d'une façon peu équivoque, que « l'ennemi de l'alliée de notre ennemi était par le fait même notre ami ».

Le soir du 15-28 octobre fut lu, devant les officiers et équipages rassemblés, l'ordre du jour si répandu de Rojestvensky.

« Aujourd'hui 15 octobre, Sa Majesté l'Empereur a daigné nous honorer du gracieux télégramme suivant : Suis de toute mon âme en pensée avec vous et ma clière escadre et certain que te malentendu sera bientôt éctairci. La Russie entière vous regarde avec foi et entière confiance dans l'avenir. Nicolas.

« J'ai répondu à l'Empereur :

« L'escadre est d'un seul cœur aux pieds du trône de Votre Majesté Impériale.

« N'est-ce pas, camarades, que nous ferons tout ce que le Tsar nous ordonnera? Hourra ! »

Je dois avouer que si cet ordre du jour provoqua un certain enthousiasme, il ne fut pas unanime. On pouvait distinguer a certains regards fuyants, à l'expression de quelques visages et à quelques paroles échappées , que quelques-uns auraient accueilli avec empressement la nouvelle d'un rappel, bien que personne ne s'en fût retourné de son propre mouvement.

a Quel dommage que l'on ne soit pas allé jusqu'à une

rupture avec l'Angleterre! me dit moitié plaisantant, moitié sérieux, le lieutenant B..., qui était une de mes anciennes connaissances.

— Pourquoi donc?

— Mais parce que dès que nous serions sortis en mer, nous aurions été réglés tout de suite, et à présent il nous faut aller chercher le même résultat à l'autre bout du monde. »

La nouvelle nous parvint, dans la soirée du 16-29 novembre , qu'on avait nommé une commission internationale pour régler l'incident, et que chaque navire devait y déléguer un officier pour faire une déposition. Ces témoins partirent tous le lendemain matin par le train de neuf heures.

Le Souvaroff désigna le capitaine de frégate Klado, et cette nomination m'étonna beaucoup. D'après ses conversations et ce qu'il avait assuré lui-même, à moi et à beaucoup d'autres, il n'était arrivé sur le pont qu'après moi; car, quand on tira les premiers coups de canon, il était dans sa cabine prêt à se mettre au lit. Il n'avait par conséquent pu voir grand'chose , et sa déposition ne devait pas avoir beaucoup de valeur; tandis que dans l'étatmajor il représentait l'escadre du Pacifique et revenait du théâtre de la guerre, où, bien que n'ayant jamais pris une part personnelle à un combat, il s'était trouvé, disait-il, au centre même des affaires.

« Où espérez -vous rejoindre l'escadre? » lui deman» dai-je au moment où il partait.

И діе répondit d'une façon vague et évasive. Quoi que nous fussions bien serrés à bord, le chef d'étatmajor ne permit pas de disposer de la cabine laissée vacante. De plus, il en ferma lui-même très soigneusement tous les placards et tiroirs où il y avait des papiers , donna un tour de clé à la cabine et emporta cette clé chez lui.

« Il va revenir alors ! »

Le chef d'état -major, pris d'une toux opportune, ne répondit pas. Le lieutenant S..., qui avait assisté avec moi par hasard à la scène, m'entraîna par le bras, pour me dire mystérieusement :

« Vous connaissez le dicton : on prétend que les rats quittent le navire avant l'incendie; c'est du flair et de l'instinct. Les rats sont des animaux très intelligents, qui soignent leur peau dans l'espérance d'une destinée meilleure et pour le plus grand bien du royaume des rats ! »

Il est probable que la réponse attendue de Pétersbourg arriva le 18-31 novembre dans la soirée, car on signala de se préparer à appareiller le lendemain matin à sept heures pour continuer la route.

Quand nous quittâmes Vigo,le croiseur espagnol Estramadura nous accompagna jusqu'à la limite des eaux territoriales.

Nous fûmes dépassés par tribord, à dix heures du soir, par un navire de guerre à deux mâts et trois cheminées, qui marchait très vite et ressemblait au croiseur anglais

Lancaster, venu à Vigo pendant notre relâche. Quand il nous eut doublé, il vira de bord, nous élongea par bâbord à contre- route et disparut. Peu après brillèrent sur notre arrière, à quelques milles, les feux de cinq bâtiments qui semblaient nous suivre1. D'après la disposition de ces feux, il n'y avait pas de doute que ce ne fussent des bâtiments de guerre. Ils continuèrent à se tenir derrière nous, changeant souvent de route, manœuvrant de droite à gauche, changeant d'ordre, formant des détachements, etc. Le soleil levant nous permit de constater que nous étions escortés par un groupe de croiseurs anglais. A sept heures du matin avarie de YOrel, qui força à stopper; on lui envoya le mécanicien et l'ingénieur de la majorité. Les Anglais, qui avaient suivi jusque-là en ligne de file, s'émurent : ils se déployèrent en éventail à l'horizon, puis se concentrèrent. L'un d'eux, se détachant, fila à toute vitesse dans le Sud , probablement pour porter un rapport; les quatre autres s'accouplèrent à une distance de cinq à six milles de nous au Nord et au Sud. Leurs mouvements étaient si harmonieux , leurs manœuvres si rapides et si sûres, qu'on eût dit qu'elles ne s'exécutaient pas sur des ordres, mais que c'était la représentation d'une pièce si bien réglée, qu'on ne soupçonnait ni régisseur ni souffleur.

« Vous les admirez? »

1 C'é'ait l'escadre des croiseurs de Gibraltar, commandée par l'amiral 8ir Baldwin Walker mort ueu après (Note du 0* de. B.)

Je me retournai : l'amiral était derrière moi ; ses yeux ne quittaient pas les croiseurs anglais.

« Oui ! vous pouvez les admirer sans crainte , cela en vaut la peine. Voilà une véritable escadre et de vrais marins! Ah! si seulement nous... »

Sans achever sa phrase , il descendit rapidement l'échelle.

Il y avait tant d'amertume évidente dans sa voix, son visage exprima sur le moment une douleur si intense, que je compris que lui aussi ne se leurrait pas d'un chimérique espoir; qu'il connaissait fort bien la valeur de son escadre, mais que, fidèle à son devoir, il n'eût cédé à personne l'honneur d'être le premier des volontaires qui allaient au-devant du sanglant règlement de comptes.

A huit heures du matin, YOrel ayant réparé son avarie, tout le monde se remit en route.

A la nuit, le navire anglais qui s'était détaché réapparut, et derrière lui les quatre autres croiseurs.

Escortés nous fûmes ainsi jusqu'au lendemain matin. Après s'être assurés que nous allions bien à Tanger, les Anglais mirent le cap à l'Est; ils se dirigeaient probablement sur Gibraltar.

En mouillant à trois heures du soir. à Tanger, nous trouvâmes toute l'escadre réunie.

Il ne manquait que les torpilleurs et les transports, qui avaient déjà fait route pour le canal de Suez.

Tanger est Tunique rçlàche où on ne nous créa aucune

difficulté et où on nous reçut avec une cordialité véritable. Le gouverneur accueillit à bras ouverts l'amiral, qui venait lui rendre visite, et le salua au nom du Sultan. Il lui dit qu'il pouvait rester sur rade tant qu'il lui plairait et y faire tout ce qu'il voudrait. Il paraît qu'à l'arrivée de nos premiers navires le consul anglais, représentant une nation alliée du Japon, avait protesté sans succès. On lui avait répondu que le Sultan du Maroc n'avait jamais reçu notification officielle de la déclaration de guerre entre la Russie et le Japon; parce que ce dernier n'avait aucun représentant accrédité au Maroc, qui n'avait, pour ainsi dire, jamais entendu parler de ce pays. Le Prophète enseignant d'ailleurs que tout voyageur attirait la bénédiction de Dieu sur celui qui l'accueillait , on ne doit lui demander ni qui il est, ni où il va, ni d'où il vient, car il n'y a pas de devoir plus sacré que celui de l'hospitalité. Si jamais les Japonais venaient en rade de Tanger, ils pouvaient compter sur le même cordial accueil.

Ne semble-t-il pas que cette conception simple et conservée intacte depuis des siècles soit infiniment supérieure à toutes les déclarations hautement juridiques élaborées par la diplomatie contemporaine?

Le détachement du contre-amiral Felkersam, qui devait passer par Suez, appareilla le même soir à neuf heures. Il se composait du Sissoï, Navarine, Svietlana, Jemtchug, Almaz et des transports.

Le vent d'Est, qui s'était levé dans la journée, fraîchit

tellement, qu'on dut interrompre le charbon dans la matinée du lendemain, pour ne le reprendre que l'aprèsmidi, quand ce vent fut tombé.

Le 23 octobre (5 novembre), à trois heures du matin, nous vîmes passer l'escadre anglaise ; elle se dirigeait vers le S.-O. Pendant notre relâche, nous fûmes ralliés par le bateau -hôpital Orel et le navire à appareils frigorifiques Espérance, qui battait pavillon français et portait mille tonnes de viande ou autres provisions de bouche congelées. Nous pouvions donc compter ne pas mourir de faim et être bien soignés, le cas échéant.

L'appareillage commença à sept heures du matin; mais il fallut un temps énorme avant que chacun eût pris son poste, tellement on manquait de pratique de la navigation en escadre. Les officiers de la majorité, sur les dents, hissaient signal sur signal : « Augmentez de vitesse ! stoppez ! venez sur tribord ! venez sur bâbord ! faites attention à votre manœuvre! » etc. etc. Au bout dune heure on finit par se tasser et se mettre en route.

Nous formions deux colonnes : à droite Souvaroff, Alexandre, Borodino, Orel et Osslyabia; à gauche, les transports Kamtchatka, Anadyr, Météore, Koréia, Malaïa et Rouss {ex- Rolland), qui, acheté et rebaptisé, portait le pavillon russe. L'arrière-garde de l'escadre était formée par un triangle de croiseurs : Nakhimoff, Aurora et Donskoï , commandés par le contre -amiral Enquist, dont le pavillon, après avoir été sur le Donskoï, avait ensuite été

transféré sur le Nakhimoff. Je décris avec autant de détails cet ordre de marche , parce qu'on ne devait plus le changer jusqu'à Madagascar.

A neuf heures quarante-cinq du matin , on venait tout juste de régler la route et la vitesse, quand une avarie de drosse fit faire au Souvaroff une embardée tellement brusque, qu'il faillit aborder le Kamtchatka. Heureusement notre commandant ne perdit pas la tête ; il stoppa bâbord et battit tribord en arrière à toute vitesse : Ja collision fut évitée, mais toute la colonne de gauche partit en débandade; car les transports, en voyant un cuirassé foncer sur eux comme un chien enragé , s'étaient dispersés devant lui.

Un quart d'heure après, l'avarie était réparée, et l'ordre se rétablit assez vite.

Aucun incident pendant notre traversée jusqu'à Dakar. Dans la nuit du 25 au 26 octobre (7-8 novembre), nous dûmes rester stoppés pendant cinq heures par suite d'une avarie de la Malaïa. Le temps était superbe et doux, avec une faible brise des vents alizés dans la région desquels nous entrions. Je ne parle d'ailleurs que de mes impressions personnelles; car, après un été à Port- Arthur, un séjour à Saigon et une traversée de Saigon à Marseille, après avoir gelé à Libau, dans la mer du Nord et dans le golfe de Gascogne, je me trouvais parfaitement dans mon assiette alors que tout le personnel de l'escadre se plaignait de la chaleur tropicale dès la sortie de Tanger.

Que de siphons à la glace et surtout que de kwas froids se consommaient journellement à bord du Souvaroff, qui avait dans son équipage la chance de compter un fabricant professionnel de kwas de la plus grande habileté !

La route que nous suivions était peu fréquentée , et nous ne rencontrâmes, pour ainsi dire, pas un bâtiment allant dans un sens ou dans l'autre. Les croiseurs anglais continuèrent à nous témoigner pendant quelque temps encore leur aimable sollicitude; dans la journée ils se tenaient loin, quelquefois même hors de vue ; mais ils se rapprochaient toujours à la nuit tombante. Ils finirent par nous abandonner complètement par le travers des îles Canaries.

J'oubliais de dire qu'à Tanger, avant la dislocation de l'escadre, on avait encore essayé de m'éliminer. Le chef d'état-major très aimablement, mais en même temps très clairement, me demanda, en me promettant son appui, quel poste j'avais l'intention de demander à l'amiral. Je lui répondis non moins catégoriquement qu'en arrivant en escadre à Libau j'avais sollicité un poste quelconque à bord de n'importe quel bâtiment, mais que je ne posais ma candidature qu'à une place déjà vacante et ne me permettrais jamais de demander qu'on délogeât quelqu'un pour moi, ni que la plus petite injustice fût commise en vue de favoriser mes propres intérêts.

« Si vous trouvez que ma situation est anormale et irrégulière, dis-je pour conclure, et si vous avez la bien-

veillante intention de l'améliorer et de la régulariser, je vous en serai profondément reconnaissant; je ne demanderai rien moi-même, et m'en remets entièrement à vous. »

Je ne sais ce qu'il raconta à l'amiral; mais il en résulta un ordre me maintenant à bord du Souvaroff, avec la mission de diriger le cabinet maritime de l'État-Major, ce qui modifiait un peu ma situation. Je n'étais plus un simple passager, mais un passager chargé d'un service spécial. Il n'y eut, en réalité, rien de changé : non seulement je ne fus pas admis dans le cénacle ni initié aux projets des opérations futures, mais les affaires courantes, telles que les télégrammes chiffrés, m'échappaient toujours, et si par hasard j'entrais dans le kiosque où le chef d'état-major et ses officiers discutaient sur les dernières nouvelles reçues, la conversation changeait si brusquement de sujet, qu'il ne me restait plus qu'à faire des excuses et à m'en aller.

Ce poste de chef de cabinet, qui n'était pas prévu par les règlements, n'avait été créé que pour moi; aussi toutes les fonctions qui auraient dû lui revenir avaient été réparties entre les divers officiers de la majorité, et dès mes premières tentatives pour remplir mon nouveau rôle, quand je déclarai que telle ou telle question était de mon ressort, je me heurtai à une hostilité manifeste, comme si j'étais un intrus pénétrant dans le domaine d'autrui ou empiétant sur des droits antérieurement acquis ; de là des discussions, dégénérant presque en disputes.

J'estimais pour ma part que, vu la gravité du moment, j'aurais été coupable en éveillant même l'ombre d'une discorde dans un état -major organisé déjà et très uni, condition absolument indispensable pour réussir. Je ne pouvais pas non plus mêler à ce conflit l'amiral, qui était déjà trop surchargé de soucis et de besogne, et pourtant c'était mon seul appui. Aussi, à tort ou à raison, je décidai de mettre en poche mon amour-propre pour le bien du service, de ne pas viser au pouvoir ni à la direction de l'escadre et de ne pas essayer de percer des mystères auxquels on semblait peu désireux de m'initier. Je me résignai, en un mot, à ce nouveau rôle de demi-passager, espèce de personnage compétent maintenu à létat-major par la volonté seule de l'amiral. Il me semblait bien préférable de n'agir que dans les cas extrêmes, et de ne faire adopter mes idées que par une pression diplomatique sur les officiers commandants ou même généraux de mes amis. L'avenir me prouva que j'avais adopté la bonne voie; car, sous pavillon neutre, mes propositions ne se heurtaient pas la plupart du temps au refus systématique qui les attendait, lorsqu'elles émanaient directement de moi.

Nous arrivâmes à Dakar le 30 octobre (12 novembre), à huit heures du matin. Les charbonniers nous y attendaient déjà; mais bien que nous fussions, semblait-il, sur le territoire de nos bons alliés, nous ne pûmes commencer de suite à embarquer notre combustible. L'ancre était à peine au fond, que l'amiral reçut la visite

du directeur du port, qui ne venait pas, hélas! lui souhaiter la bienvenue ou lui offrir son appui, mais le prier tout simplement de s'en aller. Le Japon n'admettait pas que les navires de guerre qui se rendaient sur le théâtre des opérations pussent charbonner dans les ports neutres ; et comme l'Angleterre soutenait énergiquement cette prétention, le gouvernement français était excessivement hésitant. Il avait télégraphié de chercher un compromis, et de nous indiquer un point hors des eaux territoriales où nous aurions pu faire notre charbon; il n'autorisait en aucun cas le commencement du ravitaillement avant d'en avoir référé à Paris. Le pauvre directeur du port se mettait entièrement à notre disposition , et on voyait bien qu'il était sincère; cela ressemblait tellement à l'accueil fait à la Diana à Saigon : sympathie des autorités locales et réserve craintive de l'administration centrale. Le gouverneur nous promettait son concours complet, nous proposait des provisions fraîches, même des ouvriers, mais à condition que nous nous en allions tout de suite. Mais où?

« Sous le cap Vert, par exemple. Le fond permet d'y mouiller en dehors de la limite des eaux territoriales, c'est-à-dire à plus de trois milles de terre. »

Mais comme nous arrivions justement du large, nous savions quelle houle il y faisait et qu'il n'y avait pas à songer à embarquer un seul sac de charbon.

L'amiral déclara très franchement qu'il ne pouvait faire

son charbon en pleine mer, ni faire appareiller son escadre sans charbon. Par suite, la défense de charger sur la rade de Dakar équivalait à demander le désarmement des navires d'un parti belligérant venus relâcher dans un port neutre, théorie absolument contraire à toutes les déclarations de neutralité.

La question ayant été ainsi nettement posée, des télégrammes s'échangèrent entre Paris et Pétersbourg.

Gomme nous avions appris officieusement, l'aprèsmidi, que les négociations prenaient une bonne tournure, profitant de ce que notre mouillage était assez loin de la terre française pour que l'on ne pût pas voir ce qui se passait chez nous, on fit approcher après quatre heures du soir les charbonniers pour commencer le charbon.

L'accueil que nous avions reçu à Vigo, et encore plus celui d'une nation amie et alliée, nous amenait à douter sérieusement que l'escadre pût parvenir à doubler le cap de Bonne-Espérance. Notre prochaine relâche devait être Libreville, ville française à une trentaine de milles au Nord de l'Equateur, à l'embouchure du Gabon. Une fois là, nous aurions été aussi en sûreté que dans un port. Malheureusement nous avions tout lieu de croire que les autorités locales avaient reçu les ordres les plus catégoriques pour ne pas nous laisser entrer dans le fleuve. On nous informait qu'à plus de trois milles du rivage, c'està-dire hors des eaux territoriales, le fond n'était que de dix à douze sagènes (21 à 25 mètres), et que si nous y

mouillions (en plein Océan, il est vrai), non seulement on ne nous empêcherait pas d'embarquer ce que nous voudrions, mais on nous offrirait toute l'assistance possible. C'était bien là cette politesse française qui n'engage à rien ! C'est comme si l'on disait à un affamé assis sous un pommier : « Je ne puis vous autoriser à cueillir une seule pomme; mais si par hasard l'une d'elles vient à tomber, ramassez-la ; je vous la pèlerai même, si vous voulez ! » Disons, pour en finir, qu'à Libreville novembre est le mois le plus incertain. Quoique le calme plat y prédomine, il y a souvent des tornades épouvantables , aussi violentes que des typhons ; elles durent moins longtemps , mais sont plus fréquentes. A la suite d'une tornade, une fois le vent tombé, la mer reste longtemps agitée, et, somme toute, l'embarquement du charbon au large du Gabon est une opération qui ne présente aucune sécurité.

La relâche qui devait suivre celle du Gabon était à plus de mille milles au Sud : Great-Fish-Bay, golfe immense assez abrité des alizés et de la houle. Ni sur la plage ni même à des centaines de kilomètres on ne pouvait découvrir un arbre, un buisson ou une source d'eau douce. C'était le sable du désert africain dans toute sa splendeur, le véritable endroit rêvé pour une escadre chassée de partout. De nos jours il n'y a plus nulle part Y Asile de Dieu, et ce désert même appartenait officiellement au Portugal. Si une escadre anglaise était par hasard dans la baie et avait amené de Benguela , qui est tout proche ,

Sur ic Chemin du Sacrifice. 8

un fonctionnaire portugais qui nous prierait de nous en aller, les Anglais auraient, en cas de refus de notre part, le droit incontestable de mettre leurs forces à la disposition de ce fonctionnaire. Que s'en suivrait-il? Et à quoi cela aboutirait-il? A quoi bon le discuter d'avance? Ce n'était pas encore un endroit bien sûr pour faire du charbon.

Sur toute la côte occidentale d'Afrique, nous rie pouvions compter que sur un seul point, Angra-Péquena, à quelques sept cents milles dans le Sud de Great-Fish-Bay, et le seul port allemand de toute la région. Comme noire charbon était précisément fourni par la Hamburg America Line, nous espérions bien n'y trouver aucun obstacle, et nous ne nous trompions pas du reste.

Il fallait ensuite aller jusqu'à Madagascar; car jusquelà toutes les baies qui nous auraient abrités étaient au pouvoir des Anglais, et Delagoa-Bay, figurant sur l'itinéraire du début, appartenait aux Portugais, ce qui revenait au même.

Comme nous rencontrerions pendant notre traversée les alizés du Sud au S.-E., la mousson du S.-O., enfin les grandes brises d'Ouest, il ne fallait pas songer à charbonner en pleine mer.

Il fallait donc se décider à rebrousser chemin ou à continuer; mais alors il fallait que les cuirassés neufs, au lieu des 1100 tonnes qui étaient leur chargement normal, en embarquassent 2400 chacun.

Le Comité technique reconnaissait que ces cuirassés,

déjà en surcharge à la construction de quatre-vingts centimètres, lui inspiraient, avec le chargement normal, des craintes telles, qu'il avait cru devoir en avertir l'amiral; et c'est pour cela que dès Libau ce dernier avait fait un ordre pour conserver une hauteur métacentrique suffisante à assurer la navigation en toute sécurité :

« 1° Éviter à bord des cuirassés les chargements liquides susceptibles de se déplacer au roulis; donc ne pas entamer une citerne avant que l'autre ne fût complètement vidée.

« 2° Veiller à ce que tous les objets lourds fussent bien calés et amarrés.

« 3° Régler la dépense de charbon de façon que, dès que les soutes inférieures étaient vides, on devait y transporter le contenu des supérieures.

« 4° Par forte houle, garder strictement fermés tous les hublots et tous les sabords. »

Que les lecteurs terriens excusent cette citation , qui ne les intéressera pas, mais qui sera d'une éloquence justificative pour les vrais marins.

Il fallait donc résoudre une question qu'on formulait ainsi dans notre argot de carré : Ruer dans les brancards ou faire le saut périlleux.

Revenir, c'est facile à dire; mais comment, quand le Tsar a télégraphié que « la Russie entière vous regarde avec foi et ferme espérance dans l'avenir » ?

C'est maintenant que l'on pouvait apprécier la différence

de situation entre un général commandant une armée et un amiral chef d'escadre. Pour le premier, on ne met jamais sa bravoure personnelle en question, et s'il déclare qu'il ne se reconnaît pas le droit d'envoyer à une perte certaine les troupes qui lui sont confiées, on peut l'accuser de tout excepté de poltronnerie. Pour un amiral, c'est juste l'inverse. Sur son navire contre lequel l'ennemi concentre tout son feu, il est au centre même du danger; sa tête est la plus exposée de toutes, et s il dit qu il ne veut pas conduire son escadre à une perte inévitable , on pourra justement ou injustement lui jeter au visage ces mots terribles : « Vous avez donc peur ! »

Jugez à présent vous-même si, avec l'état d'esprit régnant en Russie, il était possible que le chef d'escadre parlât luimême de revenir. Et alors, en dépit de l'avertissement du Comité technique, il se décida à aller de l'avi.nt et à embarquer du charbon, comme on disait au carré, non pas jusqu'au cou, mais « par-dessus les oreilles ».

A Dakar , les cuirassés type Borodino reçurent Tordre d'embarquer 2200 tonnes et de remplir de charbon non seulement le faux pont, mais toute la batterie. L'ingénieur d'escadre rédigea un ordre signé de l'amiral, dans lequel il expliquait d'une façon détaillée les moyens d'exécuter cette opération incroyable et indiquait toutes les mesures de précaution indispensables, tant pour le chargement que pour la dépensa de cette surcharge.

Politowski, l'ingénieur de majorité (cet excellent саша-

rade aimé de tous , auteur d'un journal de traversée de Libau à Tsoushima, disparu avec le Soiwaroff), paraissait très soucieux ; il courait d'un cuirassé à l'autre et réunissait a bord du vaisseau amiral tous ses sous-ordres en conférence.

« Qu'en pensez- vous? lui demandai-je.

— Il faudra bien s'arranger, puisqu'il n'y a pas d'autres moyens.

— Cela ne va pas être une navigation la quille en l'air ?

— Peut-être pas , si les sabords de la batterie basse résistent. S'il y a un abordage quelconque, c'est le plongeon fatal; si un sabord est enfoncé et la batterie inondée, alors bon voyage ! »

Dans la nuit du 30 au 31 ( 12 au 13 novembre), le gouverneur reçut de Paris la permission de nous laisser charbonner à condition que l'opération fût terminée dans les vingt-quatre heures. Bien entendu, le délaine commençait qu'à quatre heures du matin , heure à laquelle nous était parvenu officiellement le télégramme.

Ce fut notre première journée de fièvre noire. Nous en eûmes beaucoup d'autres dans la suite; mais, comme ce fut la première, elle fut de beaucoup la plus pénible.

A Dakar, comme partout sous les tropiques, la vie s'arrête de dix heures du matin à trois heures de l'aprèsmidi. L'administration ferme ses bureaux, les magasins leurs devantures ; les soldats sont consignés dans leurs casernes, et les Européens font la sieste; tout le monde

fuit les rayons ardents du soleil , et même à l'ombre s'efforce de ne pas bouger, car le moindre mouvement provoque une abondante transpiration. Tel est le régime que suivent tous les gens acclimatés; mais nous n'avions pas le temps de faire toutes ces simagrées, car embarquer notre charbon était une question de vie ou de mort. L'équipage était divisé en deux bordées qui travaillaient jour et nuit; le commandant lui-même donnait l'exemple.

Par calme plat, avec une température qui ne tombait pas au-dessous de 20°R.(25°), pendant vingt-neuf heures consécutives, le Souvaroff fut enseveli dans un nuage épais de poussière noire. Les rayons aveuglants du soleil pendant le jour, les réflecteurs électriques la nuit ne parvenaient pas à percer ce brouillard. Vu du fond de la cale des charbonniers , le soleil paraissait sous l'aspect d'un disque de rouge pourpre.

Plus noirs que des nègres, ruisselants de sueur, de l'étoupe entre les dents pour ne pas être suffoqués par le poussier, officiers et équipages travaillaient dans cet enfer. On voyait ces fantômes étranges, noirs et suants, accourir un petit moment sur la passerelle supérieure pour humer une gorgée d'air frais et demander fiévreusement au timonier : « Où en est le charbon? Combien de tonnes pendant la dernière heure? Aurons-nousle temps'? >> puis ils redescendaient en courant. Et qu était-ce dans les soutes, où il fallait arrimer le charbon qui tombait d'en haut, où la température atteignait 37°R. ^40"с.;, où les

plus robustes et les plus vaillants ne pouvaient rester plus de vingt minutes de suite ? Et pourtant personne ne se plaignait : il le fallait ! impossible de faire autrement ! et le travail avançait ! Il y en avait bien qui ne pouvaient pas résister et qui tombaient; mais ceux-là, avec la même hâte et sans perdre une minute, vite on les portait sous la douche, et, quand ils étaient revenus à eux et avaient un peu soufflé , ils retournaient d'eux-mêmes au travail interrompu. Nombreux furent les cas d'insolation légère et de coups de chaleur : rien de grave heureusement, excepté sur YOsslyabia, où, à trois heures de l'après-midi, le lieutenant de Nélidoff mourut d'un coup de chaleur1.

Le ler-14 novembre, avant le coucher du soleil, quand la chaleur fut un peu tombée, eurent lieu ses funérailles, en présence de tous les fonctionnaires de la colonie. La garnison de Dakar rendit les honneurs militaires.

Le reste de la journée fut laissé aux hommes pour se reposer, se laver et nettoyer leur navire; on appareilla le lendemain, à trois heures de l'après-midi.

Trois jours et trois nuits on marcha sans aventures ; puis commencèrent des avaries dont je ne mentionnerai que les principales.

Le 5-18 novembre, à huit heures du soir, un collier d'excentrique éclata sur le Borodino. Pendant que l'on mettait en place celui de rechange, le cuirassé, qui ne

1 C'était le fils de l'ambassadeur b, Paris.

marchait qu'avec une machine, ne pouvait donner plus de sept nœuds et demi, et l'escadre entière dut prendre cette allure. L'avarie fut réparée le lendemain matin à huit heures , et on remit en route à neuf nœuds et demi ; mais, à sept heures du soir, une pompe à air se défonça sur la Malaïa, qu'on fit remorquer par le Rouss (ex- Rolland). Ils pataugèrent pendant très longtemps, par suite du manque d'expérience et de l'obscurité. Tout le monde attendait stoppé , et ce ne fut qu'à dix heures qu'on put reprendre la marche, et encore à quatre nœuds et demi. Tout était réparé dans la matinée du 9-22 novembre.

Le 13-26 novembre, à six heures du soir, l'ancre tomba en pleine mer, au sud du Gabon, par un temps splendide. La veille et lavant-veille, nous avions eu une grosse houle; mais heureusement la mer était d'huile. Les charbonniers allemands et Y Espérance, sortant de l'estuaire, vinrent mouiller à côté de nous.

Le lieutenant -gouverneur était venu a bord de l'un d'eux, avec un vrai chargement de fleurs et de bonnes paroles. On le sentait profondément soulagé de ce que nous n'eussions pas essayé d'entrer dans l'estuaire, attendu qu'il ne possédait aucun moyen de s'y opposer et qu'a Libreville il y avait un consul anglais qui n'aurait pas laissé passer l'occasion de crier qu'on violait la neutralité.

Et cela se passait chez des alliés!

Saint Nicolas et saint Séraphin de SarofT, patrons de

notre escadre, firent de leur côté tout leur possible en détournant de nous toutes les tornades et faisant tomber complètement la houle du large, ce qui nous permit de charbonner comme dans un port.

Le 18 novembre (1er décembre), à quatre heures de l'après-midi, on leva l'ancre pour continuer la route. Il n'était que juste temps, car le lendemain le soleil se leva dans une forte houle. Les cuirassés, surchargés, piquaient fortement du nez dans la plume.

Pas de changement de temps jusqu'au surlendemain !

Exercices et vie à bord pendant la traversée. — Great-Fish-Bay et les colères du Limpopo. — Angra-Péquena et ses aimables majors. — Nous apprenons que les Japonais ont pris la Montagne- Haute, et qu'on nous ménage une surprise à Durban. — Au cap de Bonne -Espérance. — Tempêtes. — Sur les côtes de Madagascar. — On nous télégraphie que la première escadre a vécu. — L'amiral et la Flèche.

Si ces relâches étaient caractérisées, comme on le disait au carré, par la fièvre noire et le delirium tremens du charbon, on ne pouvait pas considérer les journées à la mer comme un temps de repos absolu.

Sans parler de tout ce qui n'avait pas été mis au point par vice de construction et qui exigeait un travail de jour et de nuit dans les moindres coins du navire, il nous fallait en plus exercer nos équipages et leur donner la préparation qu'ils étaient bien loin d'avoir reçue en temps de paix, en dépit des rapports les plus optimistes et des assurances répétées que tout allait bien.

Dans la position critique où nous nous trouvions sur ces rades foraines, nous n'avions plus que la ressource de rester le moins longtemps possible au mouillage et d'aller de l'avant. Tantôt sur un navire, tantôt sur un autre, une

série d'avaries, venant encore contrarier notre marche, nous faisait dépenser inutilement ce charbon qui était notre élixir de vie. Il ne nous était pas possible, par suite, de songer à des exercices ou des évolutions , après avoir déjà gaspillé tant d'heures et de combustible précieux. Bien que l'amiral eût rayé de son vocabulaire le mot impossible, il n'osait pas braver la destinée jusqu'à ce point; mais il fît, dans cet ordre d'idées, tout ce qu'il pouvait sans ralentir la marche de l'escadre. Le personnel n'eut plus un moment de répit : six heures d'exercices par jour en moyenne ; travail au carré des officiers dans la soirée, et enfin alertes fréquentes pendant la nuit.

Le 9-22 novembre, parut un ordre prescrivant que, la veille de ces exercices dits de combat, les commandants et les seconds devaient communiquer à tous les officiers le thème d'une bataille imaginaire dont l'exercice projeté serait la mise en pratique.

L'objectif était toujours un combat d'escadre. On devait figurer sur un plan les différents groupes de cuirassés, croiseurs et torpilleurs ennemis, et supposer d'abord une violente canonnade d'environ une demi -heure; on déciderait alors le cap que devrait adopter chaque navire russe et l'angle de tir sous lequel il devait se présenter à l'ennemi. Il fallait ensuite préciser, toujours sur le plan, à quels adversaires on aurait affaire d'un bord et de l'autre, grouper en conséquence son artillerie et calculer pour chaque section le nombre et le gisement des

coups à envoyer, la nature des projectiles, la distance et autant que possible l'heure des phases les plus critiques , ainsi que les avaries probables, les pertes en personnel, les endroits où s'allumeraient les incendies, les dégâts possibles dans les appareils de marche et de direction, les voies d'eau causées par les torpilles, etc. etc.

Le carnet individuel de chaque canon devait porter des indications spéciales tant sur la pièce elle-même que sur le remplacement des blessés de l'armement et les avaries qui pourraient interrompre le tir ou même immobiliser complètement la pièce et, dans ce dernier cas, de quelle manière on devait répartir son personnel entreles voisines.

Tous les détails du thème devaient être portés par les officiers qui l'avaient composé à la connaissance de tous ceux qui servaient sous leurs ordres et qui contribueraient à sa mise à exécution dans les moindres postes : chefs de sections, de pièces, de tubes lance-torpilles, électriciens, torpilleurs, caliers, etc. On n'avait même pas oublié les infirmiers.

L'ordre se terminait ainsi : « On ne doit pas se laisser émotionner par le désordre qui ne manquera pas de se produire aux premiers exercices, qui devront être poussés jusqu'au bout et répétés tant qu'il sera nécessaire. J'attache la plus grande importance à ce que ces exercices soient commencés le plus tôt possible, et que chaque semaine ou à chaque relâche les comptes rendus en soient expédiés à mon état-major. »

Je m'empresse de constater que cet ordre fut exécute, et que tout le monde appliqua tous ses efforts à résoudre les problèmes posés par l'amiral. Certes, la bonne volonté ne manquait pas, et l'on fit de son mieux; mais est-ce qu'un plan de combat, fait sur une feuille de papier et exécuté à la perfection, il est vrai, dans ses moindres détails, mais comme un simple exercice, pouvait compenser le manque d'expérience et donner cette science de métier qui ne peut s'acquérir que par la pratique de nombreuses années de manœuvres, de tirs réels et de navigation dans une escadre bien constituée?

Quoique cela valût évidemment mieux que rien, je ne pouvais malgré moi oublier une phrase cinglante de l'amiral qui nous commandait dans le Pacifique, en 1898. L'officier canonnier de sa majorité avait exposé, dans un rapport, que 1 escadre était à court de munitions d'exercices, la quantité allouée par les règlements ayant été déjà épuisée, et que par suite on ne pouvait plus dépenser que des balles de fusil et se voyait forcé à recourir aux vieux fusils-canons vissés sur la pièce elle-même.

« C'est déjà quelque chose, ajoutait-il. Quoique le chef de pièce n'aif tiré qu'un coup de fusil, il a été forcé de pointer son canon, et cela vaut mieux que rien du tout, i

L'amiral, qui aimait beaucoup les proverbes un peu populaciers, l'interrompit :

« Si je vous comprends bien , vous aimez mieux un pou dans la soupe que pas de viande du tout. Je ne par-

tage pas du tout votre avis. J'aime mieux rien du tout qu'une aussi piètre consolation. »

Le 21-22-23 novembre (4-5-6 décembre), même temps nuageux et grosse houle.

Le vent alizé de S.-E., qui souffle en droite ligne de l'océan Antarctique, se changeant en mousson deS.-O., amène sur la côte occidentale d'Afrique dans l'hémisphère Sud un régime complètement différent de celui de l'hémisphère Nord.

Voici les notes de mon journal :

— 23 novembre (6 décembre), 7° latitude, 14° R. (17°, 3 c), neuf heures du matin. Il a fallu mettre une couverture chaude cette nuit : après avoir cuit pendant trois semaines, on se plaint maintenant d'avoir un froid de loup.

A midi, arrivés à l'entrée de Great-Fish-Bay. Les charbonniers allemands sont là, exacts comme des chronomètres, stoppés en pleine mer, roulant bord sur bord. A une heure trente, mouillés à l'ouverture de la baie à trois milles de toute terre, garantis tout juste de la houle par une sorte de presqu'île plate. Nous aurions bien été plus près et tout à fait à l'abri, si nous n'avions aperçu à ce mouillage même un petit bateau de forme un peu étrange, avec un grand pavillon portugais. Il semblait nous attendre : c'était une canonnière fluviale, datant de 1890, appelée le Limpopo, et portant un armement formidable d'un 65 millimètres et de deux mitrailleuses.

— lc28 —

Ce n'était pas en réalité très effrayant ; aussi , quand son commandant vint à bord du Souvaroff pour nous prier de vider les lieux incontinent, l'amiral lui expliqua avec un calme et une courtoisie extrêmes que, nous trouvant à plus de trois milles de toute côte, nous étions en dehors de la limite des eaux territoriales, même du Portugal, et par suite absolument nos maîtres.

« Ne voyez -vous pas que vous êtes dans une baie qui nous appartient? C'est là un fait que vous ne pouvez contester.

— Dans ce cas, nous ne pouvons que remercier la Providence d'avoir eu la bonté de donner à votre baie une entrée de plus de six milles de large. C'est à cause de cela qu'entre les deux bordures de côtes qui forment les eaux territoriales du Portugal, dont la neutralité m'est absolument sacrée, il y a une petite bande de mer appartenant à tout le monde, dans laquelle je me suis permis de mouiller mon escadre

Le capitaine du Limpèpo se fâcha tout rouge et déclara qu'il allait protester à Bcnguéla.

A bord du Souuaroff, ec fut avec des éclats de rire qu'on vit la canonnière mettre le cap au Nord en roulant jusqu'aux bastingages ; i Bon voyage, mon petit! nos vœux t'accompagnent! Par cette houle -là, le temps de te traîner jusqu à Benguéla et de revenir ici avec ton ultimatum, tu n'auras pas beaucoup de chance de nous retrouver! Ah! certes, s'il y avait là une escadre anglaise

hébergeant un garde champêtre portugais, la conversation aurait pu être un peu plus intéressante. Dépêche-toi, mon petit ami ! Pas au revoir, j'en ai bien peur. »

Le droit international, dont on parle tant de nos jours, n'est, en y réfléchissant bien, qu'une simple adaptation de la forme juridique à des faits d'arbitraire brutal et un effort des légistes les plus savants pour justifier la force qui prime toujours le droit.

A quatre heures, le lendemain, nous appareillâmes pour Angra-Péquena et rencontrâmes en route des conditions tout à fait différentes de celles que nous avions eues jusqu'alors.

Dans l'Atlantique Sud, l'alizé S.-E. dégénère sur la côte en une mousson de S.-O. qui n'a rien de commun avec l'aimable alizé de l'autre hémisphère. Presque tous les jours, au lever du soleil, le ciel se couvre de nuages bas qui courent de plus en plus vite à mesure que le vent fraîchit. A midi, petite éclaircie amenant la tombée du vent, retour des nuages au coucher du soleil, avec accroissement de la brise jusqu'à minuit; le calme se rétablit alors et dure jusqu'à l'aube. En somme, de six en six heures, temps alternativement supportable et très désagréable. Dans la journée, le thermomètre ne dépasse pas 16° R. (20° G.).

Pris à une heure, le 28 novembre ( 1 1 décembre) , à Angra- Péquena, le mouillage Ouest, séparé par un cap rocheux de la partie Est de la rade, où a été bâtie la capitale de

Sur le Chemin du Sacrifice. Q

la colonie allemande. Les charbonniers étaient déjà là, mais le temps ne nous permettait pas de nous en servir, car il soufflait du S.-S.-O. une brise n° 81, qui avait poussé jusqu'au fond de la baie une houle énorme. Gomme compensation , les autorités nous témoignèrent une extrême bienveillance. Le chef d'état-major partit aux nouvelles. Il était désireux de reconnaître la baie et nous dit, à son retour, que le gouverneur (assimilé à un major de l'armée) l'avait reçu avec la plus grande cordialité. En réponse à ses questions posées tout à fait diplomatiquement pour savoir s'il ne voyait aucune objection au séjour de l'escadre, le gouverneur avait ouvert de grands yeux et demandé : « De quelle escadre parlezvous, et où est-elle? » Et il ajouta très catégoriquement que de sa résidence il ne voyait aucun navire, et que la colonie n'avait pas de flotte qui pût garder ses côtes ; quant à lui, exclusivement homme de terre, il n'avait pas la moindre envie daller croiser en mer, surtout en pirogue, ce à quoi il ne se croyait pas obligé surtout avec le temps qu'il faisait. Au cas même où il y aurait eu un combat naval de l'autre côté de la pointe, il se trouverait réduit à garder la neutralité la plus absolue.

Il nous fut donné de voir alors très nettement que la dépression bien visible qui régnait en escadre n'était pas plus due au surmenage par excès de travail qu à la

1 La brise est graduée de 0 — calme ù 10 — ouragan.

fatigue physique et aux privations. Quand les officiers et, bien entendu, avec eux tous les équipages avertis par les bruits de mèche connurent la réponse du major et surent que non seulement l'on ne nous chassait pas, et qu'on ne nous en voulait même pas d'être venus,- surtout quand le bruit se répandit que le major ne s'était borné qu'à lâcher en allemand quelques jurons bien sentis, en apprenant qu'on avait acheté à sa barbe un grand transport chargé de légumes et de fruits frais expédié du Gap, soi-disant sur son ordre et pour ses troupes, tout le monde sembla se réveiller ou ressusciter. Des légendes se mirent à courir sur le compte du major, qui ne fut plus connu que sous ce nom.

Le lieutenant torpilleur Bogdanoff déclara : « Si le major, revenu de son attaque, vient rendre visite à l'amiral, je me fais fort de vous l'amener au carré et de lui faire boire du Champagne en l'honneur de sa guérison. Je compte bien, messieurs, que vous serez tous avec moi.

— Sûrement! sûrement!

— Ne vous emballez pas, mon cher. Gomme je préside ici *, c'est à moi que revient l'honneur de recevoir le major au nom de vous tous, dit en riant le second, le capitaine de frégate M...

— Je m'incline du moment que vous prenez l'initiative

1 Dans la marine russe, oh il n'y a pas de carré d'officiers supérieurs, la table des officiers est présidée par le second, quel que soit son grade.

de la manifestation, répondit le torpilleur; vous pouvez compter sur nous. Voilà le premier homme qui ne nous crache pas à la figure, nous devons couvrir d'honneurs un pareil phénomène ! »

La bienveillance du major nous était d'autant plus sensible, que le temps était de plus en plus affreux. Dans la soirée, l'anémomètre indiquait le n° 10, comme force du vent pendant les grains.

A trois heures du matin, durant une accalmie, on avait essayé de commencer un chargement, qu'on dut interrompre à six heures. Le vent reprit alors avec une telle violence, que dans la baie la houle du large s'était changée en mer véritable. Malgré les plus grandes mesures de précaution, un des charbonniers, accosté au Soiwarojf, eut pas mal à souffrir de nos pièces de 75 millimètres de la batterie basse, qui, débordant du bord, entraient chez lui comme des aiguilles dans un bouchon. S'il avait été seul à pâtir, il n'y aurait eu que demi-mal; on l'aurait indemnisé, et tout aurait été dit; mais malheureusement nos canons avaient été avariés : l'un d'eux, à la suite d'un choc contre un obstacle résislant, ayant pris une courbure de 5°, qui le mettait tout à tait hors de service, cela nous décida à interrompre le charbonnage.

Le 30 novembre (13 décembre), toujours même temps. Nous essayâmes d'embarquer le combustible avec nos embarcations. Peine perdue! A dix heures du matin, il

fallut les hisser toutes, carie temps était devenu si mauvais, quelles menaçaient de couler le long du bord. Le vent étant un peu tombé pendant la nuit, on recommença la même tentative dès le branlebas, car il y avait une telle houle, qu'il ne fallait pas songer à faire accoster les charbonniers.

A onze heures, le major vint rendre visite à l'amiral, et malgré son grade modeste on lui rendit les honneurs dus à un gouverneur: déjeuner chez l'amiral, vin d'honneur au carré, coups de canons au départ, hymne allemand joué par toutes les musiques. Le pauvre homme en pleurait presque!

(Pardon au lecteur de cette forme peu littéraire, je ne fais que copier mon carnet journalier.)

Le charbon se continua heureusement toute l'aprèsmidi et la majeure partie de la nuit, jusqu'à deux heures du matin. Le temps fraîchit alors brusquement. Croyant à un simple grain, plusieurs navires gardèrent trop longtemps les vapeurs le long du bord; ce qui amena des avaries sérieuses. A sept heures, profitant d'un calme tout à fait subit , le colonel Berseneff (de l'artillerie) et le lieutenant de vaisseau qui lui était adjoint (tous deux de la majorité) se rendirent à terre envoyés par l'amiral pour rendre sa visite au gouverneur, et en faire d'autres au commandant d'armes et au chef du corps expéditionnaire qui se préparait à aller combattre les Herreros.

L'après-midi, ces deux officiers (qui étaient naturellement des majors) vinrent à leur tour à bord rendre la visite et furent, bien entendu, reçus avec autant d'empressement que le gouverneur.

Calme plat et brouillard à couper au couteau toute la journée du 3-16 décembre. Fin du charbon, nettoyage et préparatifs de départ.

Un vapeur venant de Capetown apporta, outre des journaux, quelques nouvelles verbales. Après des assauts aussi longs que persévérants, les Japonais s'étaient emparés, près de Port -Arthur, de la colline de deux cent trois mètres appelée Vissokaïa (haute) par les Russes.

« Connaissez-vous cela'? Où se trouve cette colline? me demandait-on au carré.

— C'est au saillant N.-O. de notre ligne de défense! répondis-jc sans préciser davantage.

— La Montagne -Haute, qu'est-ce au juste? me demanda l'amiral en me regardant dans le blanc des yeux.

— Amiral, c'est peut-être la fin de la forteresse; mais à coup sur c'est celle de l'escadre. De là-haut on tient les deux bassins et l'arsenal comme dans la paume de la main. •

Le 4-17 décembre, à neuf heures trente du matin, chargés de charbon à couler bas, nous quittâmes la baie houleuse , quoique hospitalière , des « majors » , avec l'intention d'atteindre Madagascar sans relâcher. Avant son arrivée à Angra-Péquena, l'amiral avait probablement le faible espoir de pouvoir s arrêter quelques

heures à Delagoa-Bay, pour essayer (en profitant du temps passé à discuter avec les autorités jusqu'au moment où arriverait l'ultimatum métropolitain) de prendre quelques tonnes de charbon à ses transports; mais il paraît que les nouvelles qu'il avait reçues à Angra-Péquena l'obligèrent à abandonner complètement cette idée. D'après ce que me dit le commandant, nos agents avaient câblé qu'à Durban se cachait une flottille de goélettes de pêche construites à Bombay et armées de tubes lance-torpilles. On disait même que le commandant en chef était le contre-amiral Sionogou. Par une coïncidence au moins étrange, en même temps que ces rapports l'amiral recevait un télégramme de Pétersbourg lui en communiquant un autre amical du gouverneur anglais, qui le prévenait qu'aux environs de Durban s'exerçait un gros commerce de pêche, que l'on ne manquerait pas de rencontrer quantité de bateaux, et qu'il serait en conséquence fort désirable de ne pas voir se renouveler l'incident de Hull.

A ce télégramme, dont je ne connais pas le texte exact, l'amiral répondit par un autre en clair dont pouvaient prendre connaissance toutes les stations intermédiaires. Dans ce télégramme il disait « que tout bateau pêcheur essayant de traverser les lignes de l'escadre ou de s'en approcher à portée de lancement de torpille serait impitoyablement envoyé par le fond ; il priait d'en informer le gouvernement anglais, pour que les autorités coloniales

pussent faire rentrer les pêcheurs en temps utile ». Je ne sais ce que les diplomates firent de ce télégramme; mais, en admettant même qu'ils l'aient supprimé, j'ai la conviction absolue que Londres a dû connaître la réponse de Rojestvensky avant Pétersbourg.

En quittant Angra-Péquena, nous trouvâmes au large un temps incertain et nuageux, avec une queue de coup de vent et une houle venant du S.-S.-O. Cette houle ne tarda pas à augmenter tellement, que les cuirassés eux-mêmes en étaient fort secoués; elle dura jusqu'au 6-19 décembre et devint alors tourmentée, creuse par instants d'environ six mètres. Les cuirassés tanguaient dur, mais ne roulaient pas; les croiseurs faisaient de la peine à regarder.

On aperçut à onze heures, le même jour, la montagne de la Table, qu'on ne perdit plus de vue de toute la journée. Beau paysage, qui rappelait étonnamment une autre pointe extrême du vieux continent -: le cap Nord. A quatre heures du soir, à sept milles au Sud du cap de Bonne-Espérance, nous mîmes le cap sur la pointe des Aiguiiles. A deux heures du matin, le 7-20 décembre, étant Nord et Sud avec lui, on fit du N.-E. Nous étions entrés dans l'océan Indien, où le vent soufllant entre le Sud et l'Ouest aliait toujours être pour nous.

La brise fraîchit beaucoup pendant la nuit, et au lever du soleil une houle clapoteuse fut remplacée par des vagues énormes courant heureusement dans ia direction de notre roule. A quatre heures du soir, ciel dégagé et

brise d'O.-S.-O. n° 9. Les cuirassés, qui avaient des tangages de 7°, ne roulaient que de 5° à 6°; la crête des vagues embarquait de temps à autre sur leur plage arrière.

Au coucher du soleil, le vent se mit à souffler par rafales, presque en tempête, et la mer se fit de plus en plus. Passé sept heures, il embarqua par l'arrière de forts paquets. L'ingénieur de majorité circulait sans arrêt dans tout le bord en grand conciliabule avec le second et l'officier mécanicien chargé de la cale.

On entendait de tous côtés enfoncer à coups de marteaux coins et accores, et transporter des épontilles des planches, etc.

« Eh bien! quoi de neuf?

— Ça ne va pas mal ! Je le disais d'ailleurs : tant qu'on n'aura pas la mer debout ou dans la batterie basse, nous nous en tirerons à cette allure avec l'aide de Dieu. »

Le temps sembla vouloir se calmer pendant la nuit ; mais le vent reprit à l'aube, du 8-21 décembre, et à midi il soufflait en tempête.

Je ne veux pas fatiguer le lecteur par une description détaillée du spectacle offert par les éléments en fureur , c'est un tableau trop connu grâce aux maîtres du pinceau et de la plume, pour que j'ose y ajouter quelques faibles retouches. Je dirai seulement que ce n'était pas un vent frais, mais une vraie tempête que nous eûmes à essuyer, et je ne me fie pas à mes impressions, mais bien aux indications de l'anémomètre.

Ce jour-là et les suivants, les notes de mon journal sont si brèves, que, sans souci du style, je les copie mot à mot; elles n'en seront pas moins éloquentes.

« 8-21 décembre. Mer encore plus grosse qu'hier, roulis de 7° de chaque bord. Heureuse surprise : au lieu de vingt milles de courant contre nous, comme hier, nous avons la même quantité pour nous; la tempête nous est donc favorable, et, si elle n'augmente pas, ce sera tout bénéfice pour nous; car, par un temps pareil, aucune aventure japonaise à redouter, et s'il n'y a pas d'avaries, ce sera une bonne épreuve pour nos cuirassés. Le ciel est pur, les lames ont huit mètres de creux.

Une heure. — Lames de onze mètres et davantage. Que Dieu nous aide! Les cuirassés résisteront -ils 7 L'eau envahit la batterie haute.

Trois heures de l'après-midi. — La mer a si bien déferlé sur l'arrière, que le kiosque de la majorité a été inondé et la passerelle supérieure trempée; un canot à rames de tribord, éventré par un coup de mer, est resté suspendu à ses porte-manteaux.

Quatre heures. — L'amiral fait mesurer la hauteur des lames : onze mètres cinquante; roulis allant jusqu'à 12°. Nous embarquons fortement par l'arrière ; le coup de vent paraît encore augmenter.

Cinq heures. — Le Malaïa signale une avarie de machine ; cette avarie qui est légère sera réparée dans vingt minutes. Nous continuons la route, espérant qu'il s'en

tirera, car on ne peut songer à s'arrêter pour l'attendre. Sa machine ne vaut rien; mais la coque est d'un bon modèle, qui a déjà fait ses preuves dans d'autres coups de vent.

Six heures du soir. — Ça ne semble pas se calmer; la mer est moins dure pourtant, et on roule moins; justement, pour ce motif, les lames brisent sur le bord comme sur une falaise. L'ingénieur d'escadre Politowsky prend un air de plus en plus soucieux.

Six heures trente-cinq. — Perdu la chaloupe, arrachée de ses bossoirs par un coup de mer.

Huit heures du soir. — Je crois que cela va mollir. La brise tourne en rafales, ce qui est bon signe.

Le Rouss {ex-Rolland) télégraphie ne pouvoir tenir la route (il est sans doute mangé par la mer) et met le cap au N. 56° E., pour gagner l'abri de la côte; on lui donne l'ordre de rejoindre l'escadre le lendemain matin, si le temps le lui permet.

UAurora, qui est en serre -file, dit avoir perdu de vue au coucher du soleil le Malaïa, dont l'avarie n'était pas réparée. On lui signale de faire pendant la nuit, de temps à autre, des éclats de projecteurs pour indiquer sa position au Malaïa.

Onze heures du soir. — Brise du S.-O. au S.-S.-O. à rafales, force n° 6, roulis moins amples; on embarque toujours par l'arrière.

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