I.Sakhaline
Nos impressions à l'arrivée des « coule-tout-seul ». — On hâte les préparatifs de la dernière traversée. — Deux mots sur l'état sanitaire. — Peu importe de mourir ! — Il faut transborder l'amiral. — Je cause avec le lieutenant S***. — Rêve d'une base provisoire. — Avec qui sera le Dieu des batailles, nous ou eux? — Quelle route choisir pour aller à Vladivostok? — Considérations nautiques et tactiques. — Soudaineté. — Présence de toutes les forces pour le moment décisif. — Elément moral. — Question du ravitaillement.
L'adjonction à l'escadre des « coule-tout-seul » ne souleva pas du tout une nouvelle vague d'enthousiasme et n'amena pas le moindre effort pour surmonter notre délabrement physique. J'aidécriten détail, dans mon journal, le moment de notre rencontre. Ce fut solennel et émouvant, presque jusqu'à vous arracher des larmes : tout le monde paraissait heureux et joyeux, mais à quoi attribuer cette jubilation et cette joie ? Pensait- on que nous étions les plus forts et allions anéantir un ennemi audacieux? Nullement ! C'était bon pour ces héros vissés confortablement dans leurs fauteuils , sous la Flèche de l'Amirauté , et dont les campagnes de guerre se bornent à Pétersbourg d'un côté et à Cronstadt de l'autre. Ce
n'était pas du tout la même chose en escadre , bien loin delà...
Le 23 avril (6 mai), à trois heures de l'après-midi, quand la concentration avec la division Nébogatoff eut été accomplie, chacun se réjouissait et se félicitait non pas de l'accroissement de nos forces ou d'un espoir plus grand de vaincre l'ennemi, mais de la solution prochaine d'une attente par trop énervante :
« On va en finir enfin ! » disait-on.
Si au lieu de Nébogatoff on avait vu apparaître l'escadre japonaise, on l'aurait accueillie avec une joie au moins égale, peut-être même plus grande. Tel était notre état d'esprit !
L'amiral fit paraître un ordre du jour rédigé par luimême et écrit de sa propre main , pour célébrer cet heureux événement et essayer de remonter le moral de tous. Mais comme cet ordre n° 229 paraissait artificiel et sans conviction ! comme il ressemblait peu aux paroles enflammées qu'il lançait à Vigo aux équipages, alors que vingthuit cuirassés anglais nous menaçaient de leurs canons ! comme il était différent du discours parti du cœur qu'il avait prononcé le jour de Noël sur les côtes de Madagascar !
Nébogatoff resta quatre jours caché à Port-Dayot, pendant que nous continuions notre vagabondage en mer. Il avait à embarquer son charbon , à compléter ses vivres et son matériel, mais avant tout à prendre connaissance
des ordres et circulaires parus en escadre et surtout des préparatifs et formations de combat à adopter selon le côté où se présenterait l'ennemi, des indications sur l'emploi de l'artillerie, etc. Toute cette littérature avait été complétée par une série d'ordres (préparés longtemps à l'avance et distribués largement ) pour arrêter le rôle de la troisième division cuirassée ; titre dont fut décoré le détachement de Nébogatoff.
Le Monomakh fut rattaché à l'escadre légère, commandée par l'amiral Enquist. Inutile d'ajouter que, le jour même de la concentration, tous ces ordres et circulaires avaient été remis non seulement par l'amiral à Nébogatoff et à son état-major, mais que des exemplaires en avaient été spécialement distribués aux commandants, seconds et à tous les carrés des bâtiments qui venaient de rallier. Il n'y avait pas à songer à expliquer ou discuter dans les conférences la teneur de ces documents : le temps manquait. Il fallait avant tout prendre charbon, vivres et matériel, car on pouvait s'attendre d'un moment à l'autre à voir arriver un amiral de Jonquières, qui nous prierait (toujours avec regret) de nous en aller; ce qui ne manqua pas d'ailleurs. Le 1er mai, le Guichen assista au départ définitif de l'escadre : il était arrivé (par hasard ou exprès) au moment précis où l'armada entière, déjà au large, prenait sa formation de marche, ce qui dispensa notre ami sincère de la triste nécessité de nous prier poliment, etc. Il put au contraire, et je
crois que c'était du fond du cœur, nous envoyer par sa télégraphie sans fil ses meilleurs vœux de bon voyage et de succès dans le combat auquel nous courions.
11 ne fut pas question de manœuvres ou de tirs avec la troisième division cuirassée : d'abord il n'y avait pas de munitions, et, quant aux manœuvres, on avait l'intention, si l'occasion s'en présentait, d'en faire quelquesunes, tout en continuant à avancer; mais il était trop tard pour s'instruire, car demain, après demain peutêtre on serait au feu.
Quelques mots maintenant sur la santé, sujet au moins étrange à traiter ici. Grâce à certaines mesures hygiéniques et à la bonne qualité de la nouriture, pour laquelle l'amiral avait donné l'ordre formel de ne rien épargner, l'état sanitaire de l'escadre était en général très satisfaisant. Parmi dix mille hommes enfermés dans des caisses en fer pendant six mois sous les tropiques, il ne s'était déclaré aucune espèce d'épidémie, et on ne souffrait véritablement que d'un surmenage, qui causait de très fréquentes exceptions de service. N'ayant eu sous la main aucune statistique, je ne pourrais citer mes exemples que d'après des observations prises personnellement à bord du Souvaroff. Je n'ose pas me fier à ma mémoire pour les autres navires, car mon carnet ne contient aucune indication à leur sujet.
L'amiral, comme je l'ai déjà dit, avait été très souffrant à Madagascar; il fut même forcé de s'aliter pendant qua-
rante-huit heures. Sa force de volonté beaucoup plus que les médecins l'avaient remis sur pied ; mais il avait gardé une très mauvaise mine, et, après des émotions trop fortes ou des périodes de grande tension morale > on le voyait traîner la jambe pendant quelques jours, les matelots disaient dans leur naïveté qu'il n'avait plus que « la peau sur les os ». A l'approche des côtes d' Annam , le chef d'étatmajor avait eu une légère congestion cérébrale qui l'avait laissé dans un état de paralysie partielle , sans toutefois l'empêcher de faire son service ; les médecins ne vont pas manquer de dire que je manque de précision pour caractériser une maladie dont je n'ai pas noté le nom latin employé par la Faculté du Soavaroff. Le colonel Filipinoffsky, pilote de majorité, ne prenait plus que des aliments liquides ou des hachis ; il était persuadé qu'il avait un cancer à l'estomac, tandis que les médecins nous disaient tout bas que cette sensation de gonflement et de rétrécissement de l'estomac était due à un anévrisme, maladie dont souffrait également le lieutenant Bogdanoff, un vétéran de la guerre précédente, qui avait été grièvement blessé à Такой. Le second aide de camp Sverbeyeff ( ne pas confondre avec mon ami intime S...) était dans un état de santé très précaire , et , sur l'ordonnance des médecins, avait souvent recours à l'opium ou à la morphine, tout comme Leontiefl, torpilleur de la majorité. Le lieutenant Novosilsteff, officier d'ordonnance, quoique d'un aspect robuste, était toujours en conciliabule
avec un docteur, et quand on lui demandait quelle drogue il prenait, il répondait : « Les Esculapes de ces lieux m'ont prescrit quelque chose au bromure, pour me permettre de dormir la nuit et d'être à peu près calme pendant le jour. » Des officiers du cuirassé, un bon tiers au moins se plaignait de maladies au nom latin si compliqué, que, ne les ayant pas notés sur-le-champ, je me garderai bien de les énoncer de mémoire. Le capitaine de vaisseau Ignatzius, commandant le Souvaroff, faisait preuve d'une résistance extraordinaire. Il était absolument convaincu que nous allions à une perte certaine, et en avait pris son parti ; il paraissait avoir complètement fermé les yeux sur l'avenir, ne vivant que l'heure présente, uniquement dévoué au soin de son navire et de son équipage.
« Comment allons-nous en finir? Chavirés, crevés par un obus ou par une torpille, ou empoisonnés par les gaz délétères, des suites de nos blessures ou noyés ? C'est l'affaire de Dieu ou des gens qui nous mènent. Je ne m'occuperai que de faire mon devoir. Il est évident que tout le feu sera concentré sur le Souvaroff! Que nous soyons écrasés, cela ne fait pas un doute pour moi ; j'ai pris mes dispositions en conséquence, en mettant au courant le second et les lieutenants de vaisseau qui devront tour à tour prendre le commandement à mesure que leurs prédécesseurs plus anciens quitteront les rangs. Us ne doivent se rappeler qu'une chose : Au moment où
le Souvaroff sera sur le point de couler, et avant de mourir soi-même, il faut transborder l'amiral sur un navire voisin qui ne soit pas hors de combat. Sans lui, tout est perdu... Je ne crains qu'une chose, c'est qu'il n'aille s'exposer inutilement et qu'il n'y passe le premier : alors c'est la fin ! »
C'est ainsi que parlait un homme que certains allaient jusqu'à accuser d'insouciance, et qui pour moi représentait le type idéal du soldat.
La perte la plus douloureuse que fit l'escadre fut celle du contre-amiral Felkersam, marin aussi instruit qu'actif et surtout pratique. L'amiral Rojestvensky avait trouvé en lui, outre un ami et un camarade, un collaborateur dévoué dont il partageait absolument les opinions et la façon de voir. Au moment ou Nébogatoff nous rejoignit, il était encore vivant; mais son état était déjà désespéré, et ses jours comptés.
Il n'eut pas la force de résister. La destinée se montra moins cruelle pour lui que pour son vieux camarade, car il n'eut pas la douleur d'assister à l'anéantissement de l'escadre, et son cercueil, sur lequel on avait cloué l'icône de YOsslyabia, repose au fond de la mer du Japon, dans le cuirassé qui porte peut-être encore son pavillon d'amiral, conservé même après la mort du titulaire, pour que sa rentrée ne produisît pas une pénible impression sur le personnel de l'escadre.
Pendant la durée de notre vagabondage, qui, soit dit
en passant, nous coûta, outre l'huile et les matières grasses, plus de vingt mille tonnes de charbon1, pendant les heures longues et pénibles de nos loisirs forcés, je me liai tout à fait intimement avec le lieutenant S... Dans le cadre de notre triste vie, c'était pour nous une consolation de nous réfugier dans une amitié de jeunesse à moitié oubliée, dans des souvenirs communs de cinq années passées sur les mêmes bancs d'école.
Au cours de nos causeries, j'appris bien des choses restées jusqu'alors mystérieuses pour l'intrus que j'étais dans l'état-major; peut-être même étais-je mieux renseigné que certains membres titulaires, car de tous S... pouvait être considéré comme le plus au courant de toutes les correspondances.
Certes, beaucoup de ces choses ne peuvent être livrées à la publicité, car elles pourraient avoir une influence fâcheuse sur ce qui se passe aujourd'hui; mais je puis parler de certains faits sur lesquels nos stratégistes en chambre ont déjà eu le temps d'écrire, d'un air de gens très entendus, une quantité d'absurdités, et pour ces faits seuls je dois rectifier la vérité. Dans ce but, je ne tiendrai pas compte du mystère des bureaux tant qu'il n'intéressera que le passé, et qu'en le dévoilant je ne pourrai nuire au présent.
1 Oe charbon provenait de l'approvisionnement de la Hamburg- America et coûtait aux Russes 100 shilling ou 125 francs la tonne; 20 000 tonnes représentent donc 2 millions et demi. (Note du С de B.)
J'appris ainsi que, d'après le plan primitif de l'amiral, au moment où se préparait notre départ de Russie, le but unique de la campagne était de débloquer Port-Arthur et d'agir de concert avec la première escadre. Incidemment, comme dans l'affaire du Rechitelny, les Japonais avaient violé à Tché-Fou la neutralité d'une façon plus que flagrante, et qu'auparavant à Chemulpo ils avaient agi avec non moins de sans-gêne, il avait été décidé que nous ne tiendrions pas compte à notre tour de cette neutralité pour Tché-Fou, qui serait pris comme base pour communiquer avec Port-Arthur. La distance entre les deux ports n'étant que de soixante-dix milles, les transports, les navires de guerre, auxiliaires ou en réparations, jouiraient de la protection efficace de l'escadre évoluant dans une région assez restreinte. Pour garder la maîtrise de la mer, les Japonais auraient à se battre contre la première escadre (six cuirassés , un croiseur) et la deuxième (sept cuirassés, sans compter le Nakhimoffet le Donskoï), qui aurait pu peut-être compter sur l'appui des croiseurs de Vladivostok. C'est de cette bataille qu'aurait dépendu tout le sort de la guerre.
Dans le cas peu probable où les Japonais n'auraient pas osé jouer leur va-tout et se seraient repliés momentanément sur leurs ports, Port-Arthur, débloqué au moins pendant quelques jours, aurait été ravitaillé, et l'escadre n'aurait plus eu qu'à suivre la marche des opérations de terre, c'est-à-dire à contribuer à la libération de
Port- Arthur, en transformant les assiégeants en assiégés, à moins que, laissant à ses propres forces la place complètement ravitaillée, elle ne gagnât Vladivostok, qui serait devenu sa base. C'est alors seulement qu'on aurait recherché le combat naval décisif qui aurait pu nous donner la maîtrise de la mer et couper l'armée japonaise de sa base d'opérations.
Suivant nos coutumes, ce plan, parfaitement secret pour les officiers de la deuxième escadre, était connu de tous ceux qui nous voulaient du mal à l'étranger. Les articles supplémentaires ajoutés aux déclarations de neutralité et l'incident si amplifié de Hull n'étaient-ils pas des tentatives désespérées pour s'opposer à la réalisation de nos projets? Il me semblait bien que oui.
La chute de Port-Arthur, entraînant la perte de la première escadre, fit tout écrouler, et l'amiral émit alors une proposition, la seule qui fût raisonnable : c'était de marcher en avant avec les unités les plus modernes, pour, profitant de l'affaiblissement momentané de la flotte japonaise après de longs mois de guerre, atteindre Vladivostok, et alors, n'ayant plus la force de porter un coup décisif, de se livrer à la guerre de course, pour gêner et même couper les communications de l'ennemi. Bien que nous eussions assez de vigueur pour cet objectif, la proposition ne trouva pas d'écho, et on préféra renforcer la deuxième escadre, espérant compenser la perte de la première et charger cette armada de se rendre, avec l'aide
de Dieu , maîtresse de la mer après avoir battu à fond la flotte japonaise en une bataille rangée. C'est en vain que l'amiral disait clairement dans ses rapports, dans toutes ses lettres : que lui envoyer de vieux navires en mauvais état n'était pour lui qu'une charge et un embarras, et qu'avec les forces dont il disposait et le boulet qu'on allait lui river au pied il n'avait aucun espoir de se rendre maître de la mer... Les stratégistes de Pétersbourg s'étaient bornés à additionner très exactement les coefficients de combat de ses navires : ils avaient conclu que dès à présent il y avait beaucoup d'espoir, et que si l'on ajoutait une certaine somme au total desdits coefficients, on avait alors la certitude de vaincre.
Je ne puis dire si les Japonais ont été tenus au courant de tous ces pourparlers, c'est probable ; mais il est plus simple de supposer qu'instruits exactement par leurs agents sur la valeur militaire véritable de la troisième escadre en formation dans la Baltique, ils lisaient avec joie les articles inspirés de M. Klado, qui trompait, en plus du public, ceux-là même qui étaient au pouvoir. C'est pour cela qu'il est extrêmement significatif de remarquer que les Japonais ne firent ni directement ni par leurs excellents alliés d'Angleterre aucun effort pour raccourcir notre relâche de plus de deux mois à Nossi-Bé.
En même temps que ces instructions, l'amiral en recevait d'autres purement pratiques : il ne devait pas perdre de vue que son arrivée ne devait être en rien une charge
pour Vladivostok, dont les ressources et les moyens de réparations étaient des plus restreints, parce qu'on n'avait pas eu le temps de l'outiller avant la guerre ; il ne fallait pas non plus compter sur le transsibérien, qui suffisait à peine à faire face aux besoins de l'armée de terre ; en un mot, si on devait commencer par battre l'ennemi et faire de vive force une trouée jusqu'à Vladivostok, il fallait en plus, si on ne pouvait pas avoir la maîtrise de la mer, y apporter tout l'indispensable pour faire la guerre de course .
J'ai dit précédemment que l'amiral avait agi de son mieux en insistant sur le seul projet qu'il considérait comme réalisable, car il avait déclaré très haut qu'il n'avait aucun espoir d'acquérir la maîtrise de la mer. Coupant court à toutes ces discussions, on lui enjoignit formellement d'obéir, avec laide de Dieu et des renforts que l'on allait lui envoyer.
Il essaya de tenter, il est vrai, de se dérober par la fuite à la surcharge des renforts. Hélas! ce fut en vain, et voilà encore un cas où l'on peut à bon droit appeler le télégraphe une invention néfaste.
Tandis qu'à bord on s'indignait ; que, suivant le langage du carré, on se rongeait le foie, à Pétersbourg les stratégistes en chambre élaboraient des plans dans le silence de leurs cabinets. De marins ils n'avaient que l'uniforme, et ils bernaient sans vergogne un public doué d'une ignorance grossière des choses maritimes; ils inventaient des ruses de guerre et ouvraient des perspec-
tives qui ne reposaient sur rien, sinon sur la présomption de leurs auteurs et la crédulité plus que naïve de leurs auditeurs.
Conduire une flotte de transport à proximité du Japon, en déclarant que l'escadre était en état de combattre à chaque instant un adversaire plus puissant qu'elle , tout en continuant à servir d'escorte à ses transports, était une théorie tellement absurde, qu'à Pétersbourg même on n'osait se prononcer carrément sur son exécution. C'est alors qu'on trouva une bouée de sauvetage à laquelle on se cramponna avec une rage telle, qu'on en parlait même encore après la guerre : c'était d'organiser une base temporaire en un point intermédiaire, pour y remiser les transports et tout le train. Une fois installés, il fallait aller au-devant du combat décisif. En cas de succès la route était libre, et on en profiterait pour conduire l'armada entière à Vladivostok; en cas d'échec, on devrait se replier sur la base provisoire, compléter ses approvisionnements et décider alors ce que l'on aurait à faire.
Je n'ai pas la place d'énumérer ici les projets des marins d'eau douce, parmi lesquels il en est un certain nombre de complètement ridicules, tels que la désignation de Pétropavlosk dans le Kamtchatka comme base temporaire. La ville est isolée du monde entier , parce qu'il n'y a ni télégraphe ni poste ni aucun moyen de communication, et surtout par son climat, puisque pendant le printemps
la brume ne se lève pour ainsi dire pas. Il y avait encore la trouvaille de s'emparer des îles Bonin-Shima, où il n'y avait pas de mouillage non seulement pour une escadre, mais même pour une petite division de cuirassés. Tous ces donneurs de conseils montrèrent clairement qu'ils n'avaient jamais entrouvert un livre d'instructions et étaient incapables de lire une carte marine; on voyait, en plus , très clairement que pour trancher des questions de stratégie, ils avaient tout simplement puisé leurs informations dans des précis de géographie élémentaire et les avaient renforcées en feuilletant superficiellement un atlas des écoles primaires.
Je viens donc de prouver que ce projet de prendre provisoirement une base intermédiaire paraissait la seule porte par laquelle pût sortir l'escadre de sa position désespérée. Le succès et la tâche à accomplir étaient entièrement dans la main de Dieu, et la faible raison humaine ne pouvait que considérer sa réalisation comme impossible.
On avait beaucoup parlé de ce projet en escadre, et surtout on y avait beaucoup réfléchi , envisageant le cas où les événements s'orienteraient dans ce sens et sentant bien que, malgré tout, Pétersbourg s'entêtait dans l'idée qu'il était mieux à même de savoir ce qu'il fallait faire que n'importe qui. L'amiral avait depuis longtemps jeté son dévolu sur les Tshu-San, archipel au Sud de Shangaï, environ à cinq cents milles du Japon, dont les rades auraient
pu facilement abriter une flotte deux fois plus nombreuse que la nôtre. Le choix aurait été excellent au point de vue stratégique , car on pouvait facilement organiser un système de défense contre une attaque par surprise1. Il y avait encore des points favorables sur la côte de Chine, entre autres Nimrod-Sound. Il fallut abandonner toutes nos vues sur les côtes chinoises le jour où l'amiral fut informé officiellement que l'Angleterre, oubliant Chemulpo et Tché-Fou, avait pris à sa charge le soin de faire respecter même à main armée, si c'était nécessaire, la neutralité des eaux territoriales delà Chine. C'était ni plus ni moins une menace de guerre, et l'amiral Rojestvensky avait absolument raison en terminant sa lettre, publiée dans le Novoié-Vrémia du 29 décembre 1905, de dire que « derrière l'escadre japonaise se dressait l'escadre anglaise». En conséquence, les eaux chinoises nous étaient interdites. Nous avons vu déjà que la France faisait tous ses efforts pour expulser de ses eaux définitivement, et le plus vite possible, notre malheureuse escadre. Quant à l'Angleterre et aux États-Unis, il est inutile d'en parler ; par suite il ne nous restait plus qu'à trouver, si possible, un petit coin dans les eaux du Japon lui-même, où nous pourrions nous établir sans trop de perte.
Bonin-Shima, Liu-Kiu, Miako-Shima, les ports de For-
1 Lee gens qai ne savent pas la géographie confondent souvent en Russie l'archipel de Tshu-San avec les îles de La Selle (Saddle), mouillage avancé de Shanghaï absolument inutilisable dans le cas qui nous intéresse.
mose , il n'y avait à les citer que des gens incapables de déchiffrer une carte marine ou qui n'avaient jamais mis le nez dans le livre de pilotage de l'océan Pacifique publié par l'Amirauté anglaise. Le seul point favorable eût été la rade de Mopo des îles Pescadores, en plein détroit de Formose; mais le lecteur n'a pas oublié que les Japonais s'en étaient déjà emparés et y avaient mouillé des torpilles , établi des fortifications passagères, et mis garnison et artillerie de siège sur les îles environnantes. C'était donc une base à enlever d'abord de vive force.
Supposons un instant que les puissances célestes, qui nous ont abandonnés à Tsoushima, nous eussent en cette circonstance soutenus et que nous nous fussions établis à Mopo sans avoir perdu un seul navire et avec seulement quelques petits vides dans les rangs de nos compagnies de débarquement. En ce cas, une partie même considérable de nos munitions de combat aurait été dépensée, et nous n'en avions pas de rechange. Il était assez risqué , de notre part , d'aller affronter avec des soutes à moitié vides un adversaire déjà plus puissant que nous (il est bien entendu que les stratégistes en chambre ne se laissaient pas arrêter par de pareilles bagatelles ). Supposons au besoin qu'on ait pu passer là- dessus; mais ensuite? Il y a presque quinze cents milles de Mopo à Vladivostok, mille milles jusqu'au détroit de Corée. L'escadre aurait-elle pu tabler sur cette base pour opérer dans les eaux du Japon, en la laissant dépourvue de protection et sans corps de débar-
quement dans des ouvrages de terre armés avec les canons empruntés à nos navires et surtout détacher une partie de ses navires pour la protéger du côté de la mer? Certainement non ! Le lendemain de l'appareillage de l'escadre, notre base provisoire et toutes nos munitions seraient tombées sans aucun doute entre les mains des Japonais. Ils n'auraient eu pour cela besoin que d'emprunter un bataillon à Formose et de le faire accompagner par une escadrille de torpilleurs, ou simplement par des croiseurs auxiliaires. En cas d'échec, notre escadre, en se repliant sur sa base , aurait trouvé des ennemis au lieu d'amis, se serait trouvée sans abri et privée même des transports qui formaient sa vraie base flottante... Il fallait donc à tout prix leur laisser une garde; laquelle? Les vieux navires naturellement. Mais déjà l'amiral avait déclaré que, même au grand complet, il n'avait aucun espoir de conquérir la maîtrise de la mer, c'est-à-dire d'être victorieux dans un combat décisif, et cette tâche devenait d'autant moins réalisable, que ces forces allaient être diminuées.
Mais les stratégistes brevetés, sans penser un moment à l'honneur du nom russe , ne s'inquiétaient que de justifier, par leurs considérations savantes, les décisions prises par leurs protecteurs; aussi ne pensaient -ils pas ainsi. Ils s'étaient d'ailleurs préparé d'avance une échappatoire : « Si vraiment vous n'aviez aucun espoir de vaincre en bataille rangée, vous auriez pu laisser
derrière vous tout ce qui vous alourdissait et faire votre trouée sur Vladivostok, ne fût-ce que pour effrayer l'ennemi, et ce que vous appelez votre x boulet au pied » aurait forcé les forces japonaises à se diviser. »
Mais il ne fallait pas perdre de vue que la trouée avait été proposée quatre mois plus tôt, alors que nous avions l'ardent désir de nous battre et que les Japonais étaient affaiblis par une année de service de guerre des plus éreintants.
Pourquoi alors ces deux mois d'attente énervante à Madagascar , et celui encore plus déprimant du vagabondage en Annam , qui mirent notre personnel à bas? Pourquoi avoir envoyé des renforts destinés fatalement à tomber entre les mains des Japonais, comme une prise facile à joindre à celle de la première escadre de Port-Arthur? Se préoccupaient -ils de cela, ces gens dont le seul souci était de « complaire et de ne pas irriter », dont le but unique en cas de malheur était de « tirer leur épingle du jeu » ? Actuellement, quand il arrivait quelque chose de plus mauvais que tout ce que l'on avait osé prévoir, quand toute issue autre que l'anéantissement complet paraissait presque un succès, ils essayaient de jouer de leur échappatoire.
Mais quels hurlements ils auraient poussés si l'amiral avait pris lui-même la décision ! Comme ils auraient crié contre ce criminel morcellement de nos forces et cet aban-
don indigne de camarades offerts en holocauste ! etc. etc.
Assez causé de ces messieurs. J'espère bien que l'histoire prononcera leur verdict avec impartialité.
Que restait-il donc à faire à l'amiral, dans ce cas? Une seule chose : accomplir jusqu'au bout son devoir de soldat. Puisqu'il avait l'ordre de se rendre maître de la mer, il devait aller de l'avant même sans espoir, en ne comptant que sur lui-même, et n'avait plus qu'à se recommander à la miséricorde divine... Peut-être le brouillard ou le mauvais temps nous permettraient-ils de passer sans être vus ; peut-être Dieu permettrait-il que la vigilance de notre ennemi se laissât un moment surprendre ! On y croyait peu d'ailleurs.
Souvenez -vous des vers de Pouchkine dans Poltava, pour célébrer la victoire de Pierre le Grand sur Charles XII de Suède : a Nous voyons fléchir les rangs des Suédois les uns après les autres et pâlir la gloire de leur drapeau. A chacun de nos pas nous retrouvons l'appui du Dieu des combats. »
Mais dans cette guerre l'appui du Dieu des combats fut toujours pour les Japonais : non seulement ils nous étaient supérieurs en armement et en organisation, mais la chance était toujours de leur bord. Si deux torpilles identiques furent rencontrées par le Petropavlosk et le Pobiéda, le premier reçut le choc sous sa soute à artifices qui explosa, et le deuxième dans un compartiment rempli de charbon; le premier périt, tandis que l'autre rentrait
presque tranquillement au port par ses propres moyens. Plusieurs officiers du Petropavlosk furent sauvés, dont le grand-duc Cyrille et le commandant, qui causaient quelques instants avant avec l'amiral Makaroff ; et celui-ci resta parmi les victimes. Et le 28 juillet? L'obus qui tua l'amiral Witheft n'était -il pas un coup de chance? Le Mikasa avait autant souffert que le Tsesarevitch , mais Togo n'avait pas reçu la moindre égratignure; et dans cette même bataille les flèches coupées de deux mâts du Péresviet n'ont- elles pas empêché à la fin du combat le prince Outchomsky de faire des signaux qu'on pût apercevoir ? N'est-ce pas encore une malchance flagrante ! On n'osera jamais dire que ce furent des coups bien visés et tirés dans ce but déterminé. De toute la campagne, notre antique cri de guerre : a Dieu est avec nous ! » n'a jamais été confirmé, puisque d'une façon manifeste Dieu était avec eux. Il nous restait, avons-nous dit, l'espoir d'un heureux hasard nous faisant profiter d'un manque de vigilance ou du mauvais temps pour passer inaperçus. Cet espoir était bien vague, et c'était notre dernier.
Je constate qu'en escadre, a part peut-être quelques tout jeunes officiers, personne ne comptait que nous sortirions vainqueurs d'une bataille décisive en plein jour. Quelques-uns affirmaient même que les Japonais, absolument sûrs de leur supériorité , au lieu de nous empêcher d'atteindre Vladivostok, étaient prêts à favoriser notre traversée pour pouvoir nous bloquer ensuite à leur aise
et, après la prise de la forteresse, s'approprier comme butin la deuxième escadre , comme ils avaient déjà pris la première à Port-Arthur. C'était la théorie du commandant de YOleg, qui offrit même dans une conférence à l'amiral de tenir avec lui un gros pari, assurant que dans notre marche sur Vladivostok les Japonais se déroberaient soigneusement à toute espèce de rencontre même inopinée. L'amiral, qui ne partageait pas son avis, déclina ce pari, disant que ce serait un vol de sa part, car il était convaincu qu'ils feraient au contraire tous leurs efforts pour nous empêcher d'atteindre une base où nous pourrions nous reposer, nous remettre en état et, débarrassés de nos impedimenta, organiser une escadre sérieuse pour continuer la guerre. Il ne doutait pas qu'ayantla supériorité du nombre et de l'organisation , ils considéraient comme une nécessité inéluctable un combat décisif avant notre entrée à Vladivostok. Nous n'avions plus qu'à tracer notre itinéraire , en choisissant celui où l'aide céleste pourrait plus facilement se manifester, et, si elle nous manquait, celui où nous nous trouverions réduits à nos propres moyens dans la moins mauvaise posture.
Je prie mes lecteurs de me pardonner si j'examine la question si longuement et dans ses détails les plus arides. Les messieurs qui se sont arrogés eux-mêmes le rôle d'augures dans ces questions de guerre ont en vérité écrit trop d'absurdités sur ce sujet!
Toutes les routes menant à Vladivostok passant par la
mer du Japon se trouvaient, par suite, entièrement entre les mains de notre ennemi. Quant à notre division sibérienne de croiseurs, nous savions de bonne source qu'elle était réduite à l'impuissance. Outre la Manche de Tartarie, qui est peu profonde , quatre chemins s'ouvraient devant nous : le détroit de Corée, entre le Sud de la presqu'île et l'archipel du Japon , partagé en deux chenaux par l'île de Tsoushima1 ; celui de Sugari, entre les îles Nippon et Yéso , et celui de La Pérouse, entre Yéso et Sakhaline. Comme unique chance de succès, nous n'avions pour nous qu'une percée par surprise si le mauvais temps ou le brouillard nous permettaient de passer sans combat (vent frais, grosse mer ou roulis) ou de cacher nos mouvements dans la brume.
Laquelle des routes adopter?
Il n'y avait pas à songer au détroit de Sugari. Les stratégistes eux-mêmes, je dois le dire en toute franchise, n'avaient pas osé en souffler mot. C'est un passage large de neuf à onze milles au plus, et, en déduisant les récifs, de sept milles au maximum en certains endroits; le courant y est excessivement violent, et même en temps de paix, par brume ou vue peu étendue, un navire isolé et à fortiori une escadre entière ne doivent prendre cette route que dans des cas d'urgence absolue. Ce n'était pas tout. Sugari est gardé par les deux ports japonais de
1 Voir la carte, page 316.
Mororan au Nord et Aomori au Sud. Passer par là était donc s'engager dans un coupe-gorge.
Le détroit de Corée, dans l'Ouest de Tsoushima, est presque un défilé ; car sur une longueur de quarante milles on ne peut compter sur plus de vingt- cinq milles de large. Il me semble aussi que les stratégistes n'en avaient pas parlé. Il ne nous restait donc que le chenal Est de Tsoushima et le détroit de La Pérouse.
Tous deux ont la même forme; ce sont deux entonnoirs soudés par le petit bout. La plus petite largeur est, pour le dernier, de vingt- deux milles entre les caps Crillon(Sakhaline) et Soya (Yéso); mais à onze milles dans le S.-E. de Crillon, il y a la très désagréable aiguille appelée « Pierre dangereuse », surgissant d'un fond tellement grand, que la sonde ne peut avertir de son approche, par temps de brume. C'est là une difficulté de navigation qui rétrécit le chenal de moitié.
Dans le détroit Est de Tsoushima, la plus petite largeur est de vingt-cinq milles, entre la pointe Sud de Tsoushima et l'île Ikishima. Aucun danger visible ou non; le chenal est absoment sain jusqu'à toucher terre.
Remarquons, en plus , que l'entonnoir Est du détroit de La Pérouse ne débouche pas dans l'Océan , mais bien dans la mer d'Okhotsk ; il ne mène qu'aux îles Kouriles et est rarement fréquenté.
Ceux qui ont navigué en Extrême-Orient , qu'il ne faut pas confondre avec les personnages qui ont gagné leurs
grades dans les bureaux, savent tous par expérience tout comme ceux qui n'ont pas navigué peuvent l'apprendre en lisant les instructions, qu'au printemps les îles Kouriles sont toujours noyées dans un brouillard tel, qu'on a baptisé de Jatte de lait la mer qui les baigne.
S'imagine- 1- on la nouvelle armada, qui dans les meilleures conditions de vue et de temps ne pouvait même pas naviguer en bon ordre, devant la perspective de passer entre les Kouriles en marchant dans du lait, de franchir des chenaux étroits et mal connus pour gagner sans encombre l'entonnoir du détroit de La Pérouse et parer la Pierre dangereuse, et, une fois le Japon doublé, de rentrer à Vladivostok1? Remarquons que je ne traite la question qu'au point de vue de la navigation pure, laissant de côté toute considération des manœuvres que n'auraient pas manqué de faire les Japonais. Les approches du détroit de Corée ne présentent aucun danger; il s'ouvre largement sur la mer Jaune et, après un étranglement de vingt-cinq milles , passe rapidement avant d'aboutir à la mer du Japon à une largeur de soixante -quinze milles, et c'est là précisément qu'eut lieu la bataille. On avait donc de l'espace pour évoluer : les courants en étaient parfaitement connus, et la sécurité de navigation
1 A l'appui de ma thèse Je citerai le cas de YOldhamia, que nous avione capturé et envoyé à Vladivostok par cette vole. Bien que conduit par un capitaine provenant de la marine marchande qui avait choisi lui-même ses officiers, il ne put franchir le détroit, s'échoua sur l'Ile Orupa et brûla «on navire de peur qu'il ne tombât entre les mains de l'ennemi.
absolue1. Plus le brouillard serait épais et le temps mauvais, mieux cela vaudrait; nous ne pouvions pas, avec le large devant nous, espérer rencontrer de meilleurs alliés. Par La Pérouse cela aurait été juste l'inverse, et on sait que nous avions plus à redouter les éléments que les Japonais, comme ne manquaient pas de le dire les vieux pilotes blanchis sous le harnais.
Passons maintenant en revue les différentes questions au point de vue tactique.
Soudaineté. — Pouvait -on espérer la réaliser avec la moindre chance de succès? Il était impossible de contourner le Japon par le détroit de La Pérouse avec le charbon que l'escadre pouvait mettre en soute , même en admettant une surcharge. Il nous faudrait donc charbonner en route! Où? en mer! Mais le Pacifique, aux atterrages japonais, n'est pas comparable à la région des tropiques, où on n'a qu'à consulter un calendrier pour pronostiquer le temps qu'il va faire. Nous pouvions être forcés d'attendre des semaines entières des circonstances favorables, et encore n'étions -nous pas sûrs de les rencontrer. Ce sont
1 II est honteux de constater que, deux ans après la bataille de Tsoushlma, l'ai entendu, dans une séance sérieuse, un honorable conférencier comparer notre combat à celui de Salamine. Il était sincèrement convaincu que nous nous étions engagée dans un défilé dans lequel nous ne pouvions pénétrer que l'un après l'autre, tandis que l'ennemi jouissait de la pleine liberté de ses mouvements... Il faut que mes chers compatriotes aient été mystifiés à un tel point, qu'ils n'ont pas eu l'idée de jeter les yeux sur une carte ou de prendre un compas pour mesurer la distance. Est-ce de la paresse de leur part, de l'ignorance ou mieux l'habitude de croire aveuglément tout ce qui est estampé du timbre officiel?
là des faits avec lesquels nous comptions, nous autres marins, et qui étaient de simples bagatelles pour les stratégistes d'une mare à grenouilles . Du moment que nous ne pouvions charbonner en pleine mer, il nous fallait rallier une côte, entrer dans une baie, tout au moins nous mettre à l'abri derrière une pointe. Et où trouver cette côte? Il n'y avait que celle du Japon, et alors plus de soudaineté ni de surprise; nous aurions montré nos cartes, et notre itinéraire serait devenu parfaitement connu. Admettons que nous ayons réussi à vaincre toutes les difficultés de la navigation , à franchir toutes les barrières, et, Dieu aidant, à échapper à toutes les embûches et à nous trouver en pleine mer de l'autre côté. Nous aurions fini certainement par nous heurter à la flotte japonaise au grand complet, fraîche, reposée et prête au combat.
Au contraire, après avoir fait le plein de nos soutes au Nord de Formose, si nous rencontrions le temps de la saison et que nous réussissions à faire perdre nos traces, nous pouvions au bout de trois jours nous présenter devant le détroit de Corée : nous avions donc réalise ainsi la soudaineté avec un nombre de chances beaucoup supérieur à celui du cas où nous aurions choisi le détroit de La Pérousc ; car, au lieu d'un seul si, plusieurs se seraient dressés devant nous1.
1 Ces suppositions out presque été réalisées. Nous sa voua, d'après les rapports officiels japonais, que notre trace a été perdue le 12 et le 13 mai (25-26).
Va-t-on dire que notre découverte a été due à un service d'éclairage organisé dans la perfection ? Allons donc ! Il n'y avait pas deux milles de vue, et les Japonais n'avaient que seize éclaireurs pour surveiller près de deux cents milles ; si le Sinano-Maru avait passé là dix minutes plus tard , il n'aurait rien vu du tout. Hélas ! ce jour-là comme pendant toute cette malheureuse guerre, nous devons constater une fois de plus que Dieu n'était pas pour nous.
Présence de toutes les forces pour le moment décisif. — Après avoir fait perdre nos traces ( et on sait que nous y avions réussi), en donnant directement du large dans l'entonnoir du canal de Tsoushima , nous pouvions espérer y arriver au grand complet sans avoir laissé personne en route , pas plus sur les récifs que par suite d'une rencontre avec des mines flottantes ou des torpilleurs ? En passant par le détroit de La Pérouse défendu par les Kouriles , cet espoir aurait été bien chimérique , pour ne pas dire davantage.
En admettant même ( ces suppositions sont chères aux stratégistes qui prophétisent après coup) qu'ayant fran-
Dans la nuit du H, l'amiral Togo, qui se trouvait avec presque toutes ses forces à Masampo, ignorant où nous nous trouvions, attendait des nouvelles aussi bien du Sud que du Nord, quand, à quatre heures vingt-cinq du matin, le croiseur auxiliaire Sinano-Maru, égaré dans le brouillard, faillit aborder un de nos navires-hôpitaux qui marchait derrière l'escadre ; il l'identifia facilement, grâce à sa peinture dite de la conférence de la Haye : cheminées blanches avec bandes rouges liston et croix de Genève également rouges. Il ne lui fut pas difficile de conclure que l'escadre n'était pas loin; il la découvrit en effet, au bout de quelques tours d'hélice, et o'est lui qui la signala à Togo.
chi le détroit de La Pérouse, le ciel nous ayant favorisés, nous eussions pu charbonner tranquillement en mer, et pendant que nous naviguions dans le dédale des Kouriles, qu'une main tutélaire eût bien voulu soûle ver just au moment nécessaire le rideau de brume pour le laisser retomber de suite après notre mystérieux passage, etc. etc. , dans le goulot même du détroit, entre les caps Crillon et Soya, on eût bien fini par nous découvrir : il est plus facile de trouver une escadre qu'une aiguille dans une meule de foin li J'irai même plus loin : admettons encore que, nous ayant éventés, les Japonais n'aient pas eu la chance ou la force de nous faire mal, et après ? Du détroit de La Pérouse à Vladivostok il y a cinq cent quinze milles, exactement comme de Vladivostok à Masampo , où , d'après nos dernières informations, était Togo. Si donc, malgré toute notre chance, Togo, qui était dans le Sud, avait reçu un télégramme l'avisant que l'escadre au grand complet passait entre les caps Crillon et Soya, il n'avait qu'à lever l'ancre tout tranquillement, puisque sa vitesse était une fois et demie supérieure à la nôtre, pour venir nous couper la route, et nous arrivions toujours à la même conclusion : il était impossible d'atteindre Vladivostok sans combat.
Que devenait donc l'avantage, si préconisé après coup,
1 Nous avons su, après coup, que le contre-amiral Nakao avait été détaché spécialement pour surveiller lea détrotte du Nord ; nous n'aurions donc pas pu sans encombre.
de passer par le détroit de La Pérouse, puisque dans ces circonstances, après la réalisation de tous les si inimaginables, nous arrivions fatalement au même résultat que par la voie plus courte et plus sûre de Tsoushima, c'està-dire à nous heurter à l'escadre japonaise?
Élément moral. — Je ne parlerai pas de l'influence néfaste que pouvait avoir sur la santé débilitée du personnel une brusque arrivée, après six mois sous les tropiques, dans les brouillards glacés de la mer d'Okhotsk, où les icebergs en dérive ne sont pas rares jusqu'à la fin de juin. Dans le choix de la route, l'élément moral de l'escadre, avec lequel la tactique recommande de compter, allait jouer un rôle prépondérant.
J'ai déjà indiqué à plusieurs reprises les causes qui nous avaient amenés à un état voisin de la démoralisation. Je n'y reviendrai pas et me contenterai de dire que si l'escadre existait encore en tant que bloc ou entité, cela ne tenait uniquement qu'à sa confiance dans l'énergie indomptable de son chef, et pourtant j'ai bien peur de ne pas me tromper en ajoutant que cette confiance mollissait. On avait vraiment trop attendu! Si l'on entendait parfois quelques officiers laisser échapper des phrases de désespoir : « Que les Japonais viennent donc une bonne fois nous couler ! » il n'était pas difficile de deviner ce qui se passait dans les âmes de douze mille hommes, surmenés physiquement et moralement!
On sentait gronder une révolte sourde, un mécontente-
ment qui se manifestait dans des éclats de bizarrerie sauvage comme un sentiment instinctif et impossible à exprimer, la conscience très nette que cela ne pouvait pas durer ainsi, qu'on se battrait à la rigueur, mais à condition que ce fût tout de suite.
Les tristes souvenirs de Port-Arthur me revenaient en foule. Il me semblait que d'un moment à l'autre je pouvais voir surgir, du tréfond d'une foule ignorante des subtilités de la guerre et vivant de cœur beaucoup plus eue de tête, un découragement éclatant dans ce cri formidable et terrible que l'on chuchotait dans les coins : « Trahison ! nos chefs nous ont vendus ! »
La formule aurait été plus mitigée ici. On aurait peutêtre dit : « Où nous mène-t-on? pas au combat encore? Combien de temps cela durera-t-il? Quand viendra la fin? Préfère-t-on nous faire mourir de fatigue? i
Comme il fallait compter avec cet état d'âme, on se décida à choisir la voie la plus courte, celle de Tsoushima.
Dans l'espoir bien faible de détourner l'attention de l'ennemi et de l'amener à diviser ses forces, on dépêcha en avant, sur les côtes Est du Japon, les croiseurs Koubane et Terek, pour se livrer à la course aux environs du golfe de Tokio, sur les routes d'Amérique ou de Hong- Kong. On espérait que leur apparition et une démonstration même modeste pourrait faire supposer qu'une telle audace prenait sa source dans l'appui voisin de notre escadre
contournant le Japon par le détroit de La Pérouse.
Malheureusement, et je ne me permets pas de juger pour quelles raisons, les croiseurs n'ayant pas osé manifester leur présence, les Japonais ne soupçonnèrent même pas qu'ils étaient aussi près d'eux.
La sollicitude de l'Amirauté nous plaçait, en plus, dans une situation des plus difficiles, puisque nous ne devions pas plus^compter sur le transsibérien que créer une charge à Vladivostok, aussi pauvrement pourvu en outillage qu'en approvisionnements. Les règles les plus élémentaires de la tactique prescrivaient de se présenter au combat sans les impedimenta et les transports qui auraient gêné nos évolutions. D'autre part, se dressait en face de nous l'obligeant avis de diriger nos transports sur Vladivostok comme de simples forceurs de blocus, c'est-à-dire de les livrer bénévolement aux Japonais, qui gardaient toutes les approches de ce port. Au point de vue stratégique, il était inadmissible de les traîner avec nous, en leur servant d'escorte; il aurait été préférable de les expédier dans quelque port neutre, et, en cas de succès, de faire, en partant de Vladivostok, des diversions qui auraient permis de les rejoindre ensuite à un rendezvous convenu; mais, au cas d'un échec même partiel et de quelques pertes insignifiantes ou avaries qui auraient pu immobiliser l'escadre pendant un temps plus ou moins long, comment entreprendre une pareille diversion et pouvoir subsister sans rester à la charge du port, puis-
qu'on ne devait pas compter sur le transsibérien? Il fallait absolument trouver un compromis.
L'amiral décida que les navires de guerre se chargeraient d'autant de matériel et de provisions que le permettrait la capacité de leurs soutes1. On embarquerait le matériel le plus urgent, telles que les torpilles et les pièces de rechange de machines, sur YAnadyr, YIrtish et le Koréia, qui filaient facilement quatorze nœuds et étaient les plus grands et plus marins des transports. L'atelier flottant Xénia passerait au Kamtchatka, préalablement déchargé de tout ce qui ne serait pas reconnu indispensable, tout le matériel que les ingénieurs et mécaniciens de majorité jugeraient utile, jusqu'aux établis inclusivement. Les meilleurs ouvriers du Xénia, qui en auraient manifesté le désir, permuteraient avec ceux du Kamtchatka, regardés comme moins bons ou se rendant sans enthousiasme au combat. Enfin on renverrait six transports à Saigon, et sept autres à Shanghaï avec l'atelier flottant Xénia.
Quant aux trois navires nommés plus haut, ainsi qu'au Kamtchatka, ils devaient partager le sort de l'escadre et essayer avec elle d'atteindre Vladivostok. On se décida en outre à garder les remorqueurs, bateaux-citernes Rouss et Svyr, pour remorquer ou porter secours aux navires
1 Cette capacité est prévue pour quatre mois de campagne; mais comme il y a toujours un peu de place disponible , on peut prendre du matériel pour sept à huit mois.
désemparés , ainsi que les navires-hôpitaux Orel et Kostroma. Les transports expédiés à Saigon et Shanghaï devaient, dès leur arrivée, faire par l'entremise de nos agents leur plein de charbon, de matériel et de vivres, et se tenir prêts à prendre la mer sur un télégramme convenu, pour se rendre à un rendez-vous indiqué.
Nous n'avions pas encore complètement perdu notre foi dans le droit international. Il ne nous était pas venu à l'esprit que nos transports, portant le pavillon de commerce, pourraient être internés dans un port neutre, sous la pression de l'Angleterre; que des navires -hôpitaux seraient capturés au même titre qu'une prise ordinaire, amarinés par l'ennemi et mis dans l'impossibilité de remplir leur unique but, qui était de soigner les blessés et de repêcher les malheureux qui se noyaient.
Tel était, à ma connaissance, le motif des décisions récemment prises.
Le 1er- 14 mai, nous reprîmes notre marche.
Dans la crainte de lasser mes lecteurs par une énumération de navires, je dirai seulement que notre ordre de route, la nuit comme le jour, était celui que nous avions adopté en arrivant sur les côtes d'Annam. Les transports de Nébogatoff remplacèrent dans le convoi les quatre envoyés à Saigon. Son Monomakh fut mis sous les ordres de l'amiral Enquist, et ses quatre cuirassés en ligne de front formèrent l'arrière-garde de l'armée. On avait choisi la ligne de front comme la formation la plus pratique,
pour leur apprendre à tenir leur poste tout en suivant l'escadre.
Désormais comme toujours à la mer, mon journal sera laconique et se bornera à enregistrer brièvement, quoique d'une façon précise, la suite des événements en suivant leur ordre chronologique.
Pour décrire ces dernières journées, je vais serrer le texte de mes notes d'aussi près que possible, n'ajoutant que les explications strictement indispensables pour la compréhension de certaines phrases trop concises sans cela.
Xï
Journal de la dernière traversée. — « Rasplata! »
ler-14 mai. — Aujourd'hui dimanche, c'est la fête du Printemps : heureux présage, j'espère, pour commencer notre dernière traversée ! Dès six heures du matin , les navires quittent la baie les uns après les autres. A huit heures et demie, l'ordre de marche est pris; tout le monde est bien à son poste , et on signale aux transports de donner la remorque aux torpilleurs.
L'amiral de Jonquières est très ostensiblement présent à bord du Guichen. C'est en toute conscience qu'il peut maintenant certifier que nous sommes bien définitivement partis. Quel homme charmant, et comment ne pas croire à la sincérité des vœux qu'il nous envoie par sa télégraphie sans fil 1 Mais nous sommes un peu embarrassés pour lui répondre. Eaut-il dire : « Adieu, amiral! » ou bien : « Au plaisir de vous revoir ! « car qui sait ce que l'avenir nous réserve ?
A onze heures, nous voilà pour tout de bon en route à nœuf nœuds, a Que cette heure nous soit la propice ! * comme disait Makaroff.
Etat d'esprit passable, suffisant à la rigueur pour se battre. On fait même des plaisanteries : L'amiral qui va arriver avec la troisième escadre, qui comprendra enfin le retardataire Slava (Slava veut dire Gloire en russe), n'aura plus néanmoins de gloire à récolter; car de deux choses l'une : ou bien, par la grâce de Dieu, c'est à nous que cette gloire sera échue , ou , ne trouvant que le vide à notre place, il sera complètement inutile qu'il se risque tout seul. — Allons! ce n'est pas mal, et bien dans le genre du Morituri te salutant.
S... (mon ami le lieutenant) est plus sombre que le corbeau ; il a l'air de croasser, quand il me dit en me montrant sur la carte la route tracée : Via dolorosa. Après la messe et les prières pour demander une heureuse navigation, nous nous versons tous les deux un verre de Champagne :
« C'est le festin des condamnés! » gémit S...
Je me fâche amicalement et le bouscule un peu :
« Pourquoi revenir toujours là -dessus? Nous ne le savons que trop ! Puisque nous ne pouvons rien changer ni éviter, toutes ces plaintes sont un peu ridicules. Et puis nous pouvons être bien sûrs qu'on ne nous tuera qu'une seule fois ! »
2-15 mai. — Jusqu'ici tout va bien. Cette nuit, ne pouvant dormir, après avoir erré dans le bateau, j'entre au carré, où il y a Wernander (mécanicien en chef) et les enseignes de réserve Kursel et G... Ils mangent des sandwichs au saucisson, qu'ils arrosent de bière.
« Qu'est-ce que cela signifie?
— Il ne comprend pas, lui qui est officier de montres. C'est le moment précis, puisque nous avons sept heures de différence en longitude ! Eh bien ! alors vous n'y êtes pas encore? Juste en même temps que nous, tous les Allemands de Pétersbourg sont en train de boire de la bière en mangeant du saucisson à Caterinenhof ! » Nous les imitons. Ils rient aux éclats. A la bonne heure! faisons comme eux, et au diable les fâcheux pressentiments!
Le temps est calme et chaud. — Croisé trois vapeurs. Nous sommes sur la grande route de Singapour à Hong- Kong.
3-16 mai. — Nos traversées ont été favorisées la nuit. Dans deux jours la lune sera pleine, et il fera aussi clair que pendant la journée,- on pourra mettre les capots sur les projecteurs. Notre plus grand danger serait d'être attaqués la nuit par des torpilleurs, alors que nous sommes encore gênés dans nos mouvements par le convoi que nous escortons. — Quelques avaries encore ! Il n'y a que trois jours que nous sommes en mer, et nous en avons déjà eu pas mal : VOrel, le Navarine, le Sissoï et deux fois le Tamboff. Elles n'ont pas été bien longues à réparer, il est vrai, mais nous ont quand même retardés et nous ont surtout inspiré de la méfiance pour nos machines. Qu'eût-ce été pendant le combat? — L'escadre légère est déployée devant nous. Nous essayons d'étendre sa chaîne autant que nous le permet la télégraphie sans
fil; mais, hélas! les appareils ne marchent pas, il est absolument impossible de compter dessus ! A qui la faute? Inexpérience des télégraphistes ou système Slaby- Arco, adopté avec tant d'enthousiasme par le Comité technique? Je n'en sais fichtre rien! Le fait n'en est pas moins là, et la cause m'importe peu...
4-17 mai. — Encore une avarie de machine, dans la matinée, au Navarine! — Marché tout doucement pendant cinq heures. Les éclaireurs ont encore été mis en éventail, cela paraît une règle adoptée. — A six heures du soir, VOrel quitte la ligne : avarie dans son appareil à gouverner. — Il a fait horriblement chaud aujourd'hui, nous étions tous accablés; le soleil a passé au zénith. — Calme plat.
5-18 mai. — Nuit tranquille. Stoppé au point du jour pour charbonner; ça marche assez mal dans la troisième division, qui n'en a pas l'habitude. Comme heureusement elle n'a pas beaucoup de combustible à prendre, tout est terminé à trois heures du soir. — Renvoyé à Saigon le Tamboff et Merkouriy. Au moment où ils nous quittent, on les remercie chaleureusement par signal pour les services importants qu'ils ont rendus à l'escadre. — A cinq heures, on rectifie l'alignement, puis arrêt brusque. A cause du départ du Tamboff, on avait confié au Livonia le torpilleur qu'il remorquait; mais il leur fallut une heure et demie pour se débrouiller. On finit par s'ébranler et marcher pendant deux heures; puis, cette fois-ci, c'est la
remorque qui casse, et tout est à recommencer. Le Livonia a été chargé d'une tâche au-dessus de ses forces, et le torpilleur a dû être passé au Svyr. C'est agaçant, parce que pendant tout ce temps-là nous n'avons pas marché plus de trois nœuds. — Après neuf heures du soir, nous aperçûmes derrière nous un vapeur que YOleg fut chargé de reconnaître. C'est un anglais, que son capitaine déclare chargé de pétrole. Comme il va à Nagasaki et n'a pas de connaissement, on le retient jusqu'au jour pour l'examiner plus en détail et prendre une décision â son égard.
6-19 mai. — Deux heures du matin : YApraxine a signalé qu'il a une avarie de machine, qui ne lui permet pas de filer plus de six nœuds et demandera une réparation de vingt- quatre heures. Bon début, et au diable les stratégistes et les renforts qu'ils nous ont expédiés ! — Le vapeur Oldhamia est décidément suspect. L'enseigne de réserve Kursel, marin expérimenté qui en a vu de toutes les couleurs, fait remarquer que les soutes sont presque vides ; qu'il a tout juste assez de charbon pour aller à Nagasaki, et que cependant la marque de Lloyd est sous la flottaison '.
Le pétrole , qui est en bidons dans des caisses en
1 Marque spéciale que les règlements du Lloyd obligent à tracer pour indiquer la limite d'immersion en pleine charge. Au cas où cette marque est sous l'eau, le vapeur est considéré comme trop chargé; sa sécurité n'est plus garantie , et aucune compagnie ne consent plus à l'assurer.
bois, est un chargement encombrant, mais très léger. Kursel a justement navigué dans les mêmes conditions ; on bondait les cales et profitait des moindres emplacements libres, y compris ceux du pont supérieur; les ballasts (citernes) étaient remplis d'eau pour assurer la stabilité ; on embarquait plus que le plein de charbon , et malgré cela la marque de Lloyd était toujours à quelques pieds au-dessus de l'eau. L'Oldhamia , qui n'a pas de charbon et dont le pont est absolument dégagé, a donc tout son chargement dans les cales. D'où lui vient donc un tel enfoncement dans l'eau? Il est absolument évident qu'il y a quelque chose de très lourd dans le fond du bateau, sous les caisses à pétrole. Le capitaine refuse énergiquement de montrer son connaissement, et en interrogeant l'équipage on découvre que tous, excepté les deux hommes de confiance du capitaine, ont été embauchés la veille du départ sans avoir assisté au chargement et sont incapables de dire ce qu'il y a dans les fonds. Le capitaine, ses officiers, les mécaniciens et les deux hommes qui étaient seuls présents pendant qu'on chargeait ne donnent ou plutôt ne veulent donner aucune explication. Un des matelots, qui est Allemand, prétend avoir surpris une nuit, à la mer, une conversation qui lui aurait permis Je supposer que la cale avant avait été remplie d'obus, et celle arrière de canons.
L'amiral se décide, à la fin, à arrêter le vapeur, et à l'expédier à Vladivostok pour qu'on puisse s'assurer là-
bas de ce qu'il a à bord ; mais comme il manque de charbon pour la traversée et qu'il fait calme plat, on fait accoster YOldhamia par le Livonia, qui lui passera six cents tonnes avec des corvées envoyées des différents navires. — A dix heures, arrêté un norvégien; comme il est vide et se dirige vers le Sud, on le relâche. — On a profité de ce que nous étions stoppés pour envoyer à tous les navires l'ordre n° 240, qui indique les précautions à prendre pendant la nuit quand nous serons au milieu des îles du Japon, particulièrement contre les torpilles dérivantes, qu'on peut supposer avoir été semées sur la route de l'escadre. L'ordre n° 216 du 20 avril (3 mai) avait déjà fait connaître les mesures préventives contre des attaques nocturnes masquées par des navires de commerce, dont nos agents nous avaient recommandé de nous méfier. — Nous avons mis en avant, à onze heures trente. Le Livonia, toujours accosté à YOldhamia, transborde du charbon tout en marchant. Pendant ce temps, une grosse corvée essaye d'atteindre le fond des cales avant et arrière ; mais il faut ouvrir de vraies galeries de mine et en étayer les parois, et, faute d'expérience de ce genre de travail, il se produit à chaque instant des éboulements. Voilà un motif de plus pour légitimer nos soupçons : toutes les caisses ont été si négligemment arrimées, qu'elles occupent beaucoup plus de place qu'elles ne le devraient. Pourquoi donc ce maudit bateau a-t-il ses marques de flottaison noyées?
7-20 mai. — Cinq heures du matin. Voilà bien la force de l'habitude et l'amour de l'élément sur lequel nous avons passé les meilleures années de notre vie ! Le vent s'est levé de l'Est hier soir et pendant la nuit, la mer s'est faite. Le Livonia et YOldhamia ont dû se séparer. Les hublots sont fermés hermétiquement, et les lames montent très haut le long du bord. On roule un peu; mais quel lever de soleil ! Je suis monté en haut pour respirer un peu d'air frais, et ne puis plus me décider à redescendre. C'est bien la véritable mer avec ses braves lames courant les unes après les autres; il souffle un bon vent salé et bienfaisant qu'on peut respirer à pleins poumons. Nous sommes entre Formose et les Philippines, juste devant Batan et Sabtan. Dieu soit loué! Je crois bien que nous avons enfin dépassé cette maudite zone des calmes plats. Salut à toi, Océan sans bornes!
8-21 mai. — Journée sans aventures et nuit de même. — On a enlevé ce matin à YOldhamia son équipage inutile. Il n'y a pas eu moyen d'arriver jusqu'au fond de la cale. Tant pis! tout sera déballé à Vladivostok, où le conduira isolément, par le détroit de La Pérouse, l'enseigne de réserve du SoiwaroffT..., qui a été nommé au commandement de la prise. Il choisira ses officiers, et recrutera son équipage sur les navires de l'escadre. On a été forcé de débarquer le capitaine, le mécanicien et ses aides, qui avaient pris une attitude très provocante et avaient même essayé d'abîmer la machine et de couler le bateau. Où
les mettre? sur un de nos navires de guerre? L'amiral fait preuve alors d'une sentimentalité bien inattendue. « A quoi bon, dit- il, exposer des neutres à la canonnade, en admettant même qu'ils aient fait de la contrebande de guerre?» Aussi va-t-il les expédier sur le seul territoire neutre à proximité, à bord de l'hôpital YOrel, à l'abri du pavillon de la Croix-Rouge. — Voilà que YOrel signale : « Recevons cinq Anglais très bien portants, que faut-il en faire? » L'amiral fait répondre : « Veillez bien sur leur santé jusqu'à la prochaine relâche. » — A deux heures du soir, le Jemtchug le premier, puis YOsslyabia et enfin le Svietlana, aperçoivent un ballon dont ce dernier croiseur indique même le relèvement et la hauteur. On envoie dans la direction YOleg et le Jemtchug, sans résultat d'ailleurs. A bord du Souvaroff, bien des gens l'ont vu également. J'avoue que je n'en étais pas. Le lieutenant NovosiltsefF, officier d'ordonnance, prétend que ce n'est pas un ballon , mais un cerf-volant militaire ayant cassé sa ficelle; il passait très haut, en se dirigeant vers le Sud. S'il y a des passagers à bord, je ne voudrais pas être à leur place.
Au coucher du soleil , le ciel se couvre , puis nous avons un orage avec grosse pluie.
9-22 mai. — Mauvais temps pendant la nuit; mais nous apprécions une certaine fraîcheur nous avertissant que nous ne sommes plus sous les tropiques. — A huit heures, gouverné au N. 20° O., le cap entre Myako et Lieou-kiu.
Brume, nuages, grosse mer, vent de N.-O. — On voulait faire du charbon aujourd'hui, le temps ne Га pas permis.
Hier le Koubane, aujourd'hui le Terek, ont quitté l'escadre pour aller croiser sur la côte Est du Japon. Dieu veuille qu'il fasse le plus de brume possible ! — Le vent haie de plus en plus vers la gauche. — On a un peu manœuvré particulièrement pour la troisième division, qui manque absolument d'entraînement. On ne réussit bien qu'une seule formation, celle dite de la « pagaye ». Quel triste spectacle! — A midi, le temps semble s'améliorer; tout est pour le mieux peut-être ! On n'a pas fait de charbon, c'est vrai; mais l'horizon est tellement embrumé, que nous n'avons pas vu les îles, et par conséquent qu'elles ne nous ont pas vus non plus; par suite, l'endroit où nous nous trouvons est toujours un mystère. — Nous charbonnerons demain, si possible, quand nous serons hors de la vue des îles et arrivés dans une zone déserte qui n'est traversée par aucune route commerciale.
Dans la soirée, le vent tombe complètement.
10-23 mai. — Encore une nuit tranquille. — A cinq heures, stoppé et commencé à charbonner. — Temps calme et couvert, comme s'il allait pleuvoir. On signale que, comme ce sera probablement le dernière fois que nous ferons du charbon, on doit prendre ses dispositions de façon à avoir, dans la matinée du 13-26 mai, dans les
soutes, le chargement normal complet1. — Les nouvelles de Felkersam sont tout à fait mauvaises: délire; température : 41°; pouls : 160. Je demande au médecin d'escadre ce que cela signifie en langage courant. Il me fixe et grogne : « C'est l'agonie ! » puis il s'en va en faisant un geste de découragement. J'apprends que le commandant de YOsslyabia a reçu l'ordre de ne pas amener le pavillon de Felkersam après sa mort. Les nerfs sont tellement tendus, qu'on ne sait comment on prendrait en escadre la mort d'un amiral à la veille de la bataille. On y verrait probablement un mauvais présage, qui ferait faiblir le moral, et peut-être pis encore.
Profitant de l'arrêt, on a envoyé à tout le monde le dernier ordre, qui commence par ces mots : « Se tenir prêta à chaque instant à engager le combat2. »
il-24 mai. — Décidément le temps se gâte! — Tant mieux! — Il n'y a ni avarie ni retard. — Aucune rencontre. — C'est parfait! — État d'esprit passable : on semble se redresser et affecter des airs vaillants.
1 Comme ils ont menti effrontément, ceux qui ont osé affirmer que pendant la bataille de Tsoushima nous avions plue que notre plein normal de charbon!
2 C'était l'ordre n° 243. Si les commandants des torpilleurs Biedovy et Buistry avaient fidèlement exécuté ce que leur indiquait cet ordre : Sitôt que le Souvarojf sera hors de combat, transborder l'amiral et son état -major sur un navire en bon état, qui sait ce qui serait arrivé? Tout n'aurait pas été perdu peut-être, car sa dernière blessure à la jambe, celle qui le fit le plus souffrir et le terrassa littéralement, l'amiral ne Га reçue que quand, depuis environ quarante minutes, le Souvaroff était déjà hors d'état de diriger les évolutions de l'escadre.
12-25 mai. - Pendant la nuit, le temps s'est gâté tout à fait; le ciel est d'un gris uniforme; il tombe une pluie fine et serrée ; petit vent frais. — Avant de renvoyer les transports, on avait espéré pouvoir donner une dernière fois du charbon aux torpilleurs, car il est bien difficile que nous en trouvions l'occasion d'ici à Vladivostok. Impossible à cause du temps! Que va-t-il arriver? Sauf aventures extraordinaires, ils en ont tout juste assez; mais, évidemment, un excédent n'est jamais à dédaigner.
Le point estimé nous plaçant à quatre-vingt-dix milles de Shanghaï, on expédie les transports sous l'escorte du Dniepr et du Rione; quand ils les auront convoyés jusqu'à l'embouchure du fleuve, ces derniers devront entreprendre une croisière dans le Sud-Ouest du Japon et dans la mer Jaune. Nous échangeons de touchants signaux d'adieu. La vue est bornée à deux ou trois milles, et la séparation s'est faite sans témoins. En somme, il y a tout lieu de croire qu'entre la pointe Sud de Formose à l'endroit où nous nous trouvons, personne ne nous a aperçus1. Ce n'est pas trop mal! Dieu veuille que cela continue!
S... erre sur la passerelle : il est plus sombre que la nuit. Je le prends par le bras.
« Eh bien ! vous le voyez, nous sommes venus jusqu ici et...
1 C'était vrai, en effet.
— Et quoi ... ?
— Et nous avançons toujours.
Nous avançons. En effet, nous avançons... Gomment vous exprimer cela? Ah! tenez! En effet, nous avançons : nous marchons plutôt à Г Expiation (РАСПЛАТА)/// »