‹ Sur le chemin du sacrificeChapitre 5 sur 7 · avril. — Nous voyons arriver à midi l'amiral de · texte numérisé non relu

avril. — Nous voyons arriver à midi l'amiral de

Jonquières, avec un air excessivement ennuyé. Il vient nous déclarer que le gouvernement français (oh! ces alliés!) exigeait que nous quittions les eaux territoriales dans un délai de vingt-quatre heures. Que pouvions- nous répondre? Les vaincus ont toujours tort. Si Oyama avait été battu à Moukden, on nous aurait laissé attendre ici Nébogatoff tant que nous aurions voulu... Ah! cette division Nébogatoff! Nous savons à présent qu'on avait ordre de l'attendre. « Il faut terminer le déploiement stratégique de nos forces, et ensuite s'en remettre à la décision des puissances célestes! » Sans cette division, nous serions déjà à mi-route de Vladivostok, et il est bien probable que les Japonais n'auraient pas retrouvé nos traces... A qui la faute? à ces stratégistes qui n'ont jamais entendu siffler un obus et, tremblant de frousse, évitent soigneusement toutes les occasions d'entendre celte sorte de musique! La faute en est aussi à ce misérable Klado, clamant : « Ne consultez pas Rojestvensky ! Envoyez tout ce que vous pourrez envoyer! ne perdez pas une minute, sinon il sera trop tard. Là -bas chaque navire, chaque canon est chose précieuse! ... » I) accord; mais si un navire est précieux, un sabot ne l 'est pas du tout; un canon l'est aussi, mais non pas un trou avec du fer autour... Il est désolant non seulement de copier, mais même de relire ces lignes de mon journal! Avant l'envoi des transports à Saigon, comme on était parfaitemenl sur alors que M. Klado ne reviendrait p;is

en escadre, on se décida à disposer de sa chambre. Le chef d'état- major recueillit lui-même tous les objets et papiers qu'elle renfermait, les fit emballer et expédier à leur propriétaire par les bons soins de notre consul en Indo-Chine.

« Eh bien, que vous avais-je annoncé? me dit alors S... en riant. Lui, revenir! pas si bête! Rappelez- vous donc ce que je vous disais. Installé dans un fauteuil confortable, c'est encore lui qui nous critiquera le plus, oui! lui surtout! Au fond, que m'importe? Ce qui est beaucoup plus grave, c'est cette corruption navrante de tout le monde. L'aveuglement du public aussi est honteux. Comme j'ai suivi toute la correspondance et n'ai jamais perdu le contact avec Pétersbourg, je connais bien de tristes dessous. Croyez bien que ce courage patriotique de M. Klado ne s'est manifesté que dans l'espoir d'en être récompensé plus tard, et que toutes ses clameurs littéraires ne sont qu'une paraphrase du rapport de Birileff en octobre ou novembre 1904. Dans ce rapport, notre amiral de combat (où diable s'est-il battu, celui-là?) démontre non seulement la parfaite possibilité, mais même la nécessité absolue de renforcer notre escadre avec toutes les vieilles épaves de nos arsenaux. Que M. Klado soit aujourd'hui dans l'opposition, cela ne signifie absolument rien, puisque cette opposition est purement personnelle et n'a pour but que de flanquer Avellane par terre et de le remplacer par Birileff, et alors

Klado s'épanouira et touchera des dommages et intérêts... Et dire que là-bas on perd la tête, qu'on va jusqu'à parler pour lui d'un sabre d'honneur! Ah! là là là là! »

Jamais je ne l'avais vu dans une pareille surexcitation '.

9-22 avril. — Passé avec rage toute la nuit à décharger le Tamboff, le Merkoury, les charbonniers allemands et les vapeurs qui sont venus apporter des vivres de Saigon.

A une heure du soir, expirait notre délai de vingt-quatre heures, et toutes les unités de combat prirent la mer. Il ne resta sur la rade, avec les transports, que YAlmaz, yacht que l'ennemi le plus pointilleux n'aurait jamais pu considérer en aucune façon comme bâtiment de guerre.

Il y avait eu, à bord du Souvaroff, une conférence de tous les amiraux et commandants.

Encore dans l'océan Indien, dans ses ordres n° 170 et 171 du 22 mars, l'amiral avait prié les commandants d'insister tous les jours auprès des officiers et chefs de pièces sur l'extrême nécessité de ménager nos munitions au cas où nous rencontrerions l'ennemi. Il nous expliquait que lancer des obus au hasard ne sert qu'à l'amuser, en lui montrant comment il ne faut pas tirer. Il faut charger

1 Ce pauvre S*** a été bon prophète. Exclus du service sur un ordre direct de l'Empereur en date du 2 mai 1905, le capitaine de frégate Klado y rentra sous l'administration de l'amiral Birileff ; il fut attaché Л l'Amirauté ot nommé capitaine de vaisseau pour « services exceptionnels ». Il est à présent titulaire de la chaire nouvellement créée d'Histoire de guerre navale à l'Ecole supérieure de marine et plue en faveur que jamais.

rapidement, mais viser avec soin; mais ce soin devient superflu si les éléments de pointage sont erronés.

Ces ordres devaient être lus devant tous les officiers et chefs de pièces, et on ne devait pas se borner à les lire; mais il fallait, en plus, réunir les intéressés tous les jours pour leur faire entrer dans la tête l'importance d'un tir raisonné et surtout non précipité. Dans une attaque de nuit de torpilleurs, on devait garder son calme pour être sûr de ne pas toucher les siens. Les croiseurs qui protégeraient les flancs ne devaient jamais tirer vers l'intérieur de la ligne, à moins que ce ne fût dans un créneau et sous un grand angle de pointage. Il était absolument défendu à tout bâtiment non en danger imminent de sauter, de quitter son poste, afin de ne pas causer parmi ceux qui le suivent un désordre qui serait favorable à l'agresseur. Sous la menace d'une explosion seulement ou si sa vitesse ne lui permet pas de suivre l'escadre, un navire peut sortir de la ligne, et alors doivent se porter immédiatement à son secours les bâtiments indiqués dans l'ordre n° 159, dont j'ai parlé plus haut.

Je vais encore faire mention de l'ordre n° 178 du 2-15 avril, concernant les mesures à prendre contre une attaque de sous-marins, et de l'ordre n° 182 du lendemain, qui contient l'exposé schématique du plan d'action au cas où un ennemi en force considérable apparaîtrait en vue de Kam-Ranh.

« J'appareillerai avec les forces principales de l'es-

cadre, c'est-à-dire les deux divisions cuirassées, les croiseurs Jemtchug, Izumround , Orel, Aurora, Donskoï, et la première escadrille de torpilleurs. Ces derniers et les deux avisos susnommés occuperont les postes indiqués dans le « Dispositif de combat pour le cas où on rencontrerait l'ennemi en pleine mer ». Ils ont pour objectif de protéger le flanc des cuirassés contre des attaques de torpilleurs. Les croiseurs se tiendront par le travers des cuirassés du bord opposé à l'ennemi et hors de la portée de son artillerie ; ils doivent agir contre les croiseurs adverses qui essayeraient de tourner la ligne des cuirassés pour la placer entre deux feux, et devront aussi protéger et porter secours à tous les cuirassés restés en détresse soit à cause d'une avarie naturelle, soit du fait de l'ennemi. L'Oleg et Y Aurora pourront prendre l'offensive contre des adversaires de leur force, tandis que le Donskoï, qui n'a aucune vitesse, ne doit sous aucun prétexte se laisser entraîner à attaquer; il restera à proximité des cuirassés pour pouvoir toujours se retirer sous leur protection et ne pas risquer de s'en voir séparé.

« Sont désignés, pour garantir les transports dune attaque des croiseurs ou torpilleurs ennemis, les Svietlana, Koubane, Terek, Oural, Dniepr, Шопе, la deuxième escadrille de torpilleurs, toutes les vedettes porte-torpilles et ÏAlmaz. Quand les forces principales auront appareillé, tous les navires, à part les transports, lèveront leur ancre, condition indispensable pour que l'amiral de Jonquiùns

puisse déclarer que « tout le monde est parti ». UAlmaz, après avoir appareillé, restera dans la baie intérieure à proximité des transports, puisque l'amiral français a positivement déclaré qu'il n'avait rien à objecter contre lui. Tous les croiseurs auxiliaires nommés ci-dessus, sous le commandement du capitaine de vaisseau Schéine, du Svietlana, une fois sur la rade extérieure, se rangeront en ligne de file entre le cap Kam-Ranh et l'île de la Prise; la deuxième escadrille de torpilleurs restera entre la terre et eux, et les vedettes lance-torpilles se tiendront dans l'Ouest de l'île Tanghé.

S'inspirant des circonstances et des forces de l'ennemi, le capitaine de vaisseau Schéine, commandant les éclaireurs, attendra son approche ou ira lui livrer bataille à l'ouverture de la baie, en ayant soin toutefois de garder une position telle que cet ennemi ne puisse pas, en le tournant, pénétrer en rade pour attaquer nos transports. Tout bâtiment ennemi qui tenterait une pareille manœuvre sera immédiatement attaqué par les torpilleurs de l'escadrille attachés aux croiseurs et assailli à l'entrée de la baie par nos vedettes, qui devront soigneusement se cacher jusqu'au dernier moment1. L'escadre devait laisser en sus à l'entrée de la rade extérieure tous ses canots à vapeur, pour y repousser, le cas échéant, une attaque de sous-

1 Dans le présent cas, il ne saurait être question de тіоіег une neutralité qui l'aurait déjà été dans celui où l'ennemi viendrait attaquer lea transporte mouillés dans les eaux territoriales d'une puissance neutre.

marins. Si enfin, en dépit de toutes ces mesures, l'ennemi apparaissait à l'entrée de la rade intérieure, il devrait être reçu à coups de canon par YAlmaz, le Kamtchatka, YAnadyr et VIrtish. Les trois derniers avaient l'ordre de se tenir en appareillage, et, si l'adversaire réussissait à pénétrer dans la rade intérieure, de le couler en l'abordant.

En cas où une attaque heureuse des torpilleurs aurait amené des avaries, l'ordre n° 183 prescrivait à l'ingénieur de majorité Politovski et à ses sous-ordres K..., Z... et L... d'examiner toutes les coursives et sas des machines, de s'assurer de l'étanchéité de toutes les ouvertures et du bon fonctionnement des appareils d'épuisement1.

Tous ces ordres et ceux dont j'ai parlé déjà nous indiquaient tout ce que nous aurions à faire au cas d'une attaque, de quelque côté qu'elle se présentât. Après les avoir confirmés et commentés dans sa conférence, l'amiral se décida à donner lecture aux assistants de la décision rigoureuse prise par le gouvernement français, et dont l'amiral de Jonquières lui avait donné communication.

« 11 n'est pas de notre compétence de juger s'ils ont ou

1 Polltovsky devait en plus, sur un ordre exprès de l'amiral, se rendre à bord de tous les bâtiments pour s'assurer que toutes les matières combustibles avalent été réduites au minimum , et il avait le droit de donner dans oe sens non seulement des conseils, mais mPme désordres formels aux commandante.

n'ont pas le droit d'émettre de pareilles exigences; il appartient à Pétersbourg, d'accord avec Paris, de trancher la question. Si le Descartes était un croiseur anglais, on pourrait discuter et même, en dernier ressort, avoir recours à la force et l'envoyer chercher une escadre assez puissante pour nous forcer à partir; mais ici nous sommes chez des alliés, et si l'on me supplie de partir, j'ai décidé que je me tiendrais en mer en dehors des eaux territoriales, mais à proximité de Kam-Ranh, où je laisserai avec mes transports tous les navires qu'on ne peut qualifier d'unités de combat.

« J'ai l'ordre formel d'attendre Nébogatoff; je l'attendrai donc! Par Saigon je suis en communication directe avec Pétersbourg. J'attendrai jusqu'à ce qu'il ne me reste que juste assez de charbon pour arriver à Vladivostok. Si alors Nébogatoff ne nous a pas ralliés, je me considère comme libre, et nous partirons sans lui. En avant! toujours en avant ! C'est cela qu'il ne faut pas perdre de vue. »

L'amiral parlait sur un ton morne qui n'était pas du tout le sien, froidement, officiellement. Aussi l'impression produite s'en était ressentie.

C'est ainsi qu'a commencé notre vagabondage sur les côtes d'Annam, l'agonie lente de cette agglomération de navires qui portait le nom officiel de deuxième escadre.

Ces jours douloureux tiennent beaucoup de place dans mon journal. Je n'avais que trop, beaucoup trop même d'angoissants loisirs. Je crains bien que le lecteur n'ait de

la peine à suivre mes notes journalières; aussi vais-je essayer d'abréger mon récit autant que possible.

Tout d'abord je commencerai par l'exposé chronologique et les divers incidents de notre vagabondage.

Comme je l'ai déjà dit, le 9-22 avril, sous les yeux de l'amiral de Jonquières, tous les navires de combat prirent la mer. Il ne resta dans la baie que les transports, auxquels, semblait-il, on ne pouvait appliquer les règlements les plus draconiens de la neutralité. Nous avions, en plus, promis que tant que nos transports jouiraient de la protection de neutralité de la France et que notre escadre, tout en se tenant en dehors des eaux territoriales, resterait en rapport avec eux, nos croiseurs ne se livreraient ù aucune opération de course, tant comme éclaireurs que pour saisir la contrebande de guerre. Il nous semblait qu'il était difficile d'être plus correct; c'était aussi l'avis de l'amiral de Jonquières et celui des autorités locales, mais on ne pensait pas ainsi à Paris et Pétersbourg.

Faute de documents, je ne saurais affirmer si, devant les menaces de l'Angleterre, ce furent les Français, qui appuyèrent trop fort, ou la Russie, qui mollit trop vite. Toujours est-il qu'on décréta que, dans les eaux territoriales de la France, il ne devait subsister aucune trace de pavillon russe de guerre et même de commerce... Cette nouvelle décision nous arriva le 12-25 avril, et le lendemain, à la première heure, toute l'armada s'en alla! Du balcon du croiseur Descartes, l'amiral de Jonquières

assistait à notre départ. Il nous escorta jusqu'à la limite des eaux territoriales, stoppa en attendant que nous eussions disparu et se rendit ensuite à Saigon pour annoncer officiellement que l'escadre russe avait quitté les côtes d'Annam et faisait route vers l'Est pour une destination inconnue.

Errer sur l'Océan en attendant Nébogatoff et errer avec une armada au complet pour protéger nos transports, alors que notre propre sécurité était déjà plus que problématique, c'était matériellement impossible.

L'amiral prit donc la seule décision qui lui restait dans cette impasse. Dès que le Descartes eut fait route sur Saigon et que les derniers rochers de Kam-Ranh, d'où on aurait pu surveiller tous nos mouvements et les télégraphier, eurent disparu, nous mîmes le cap au Nord, et le soir même nous donnâmes au grand complet, avec tous nos transports, dans la baie de Vanfong, où nous mouillâmes. Ce mouillage était détestable; mais c'était une halte indispensable pour notre personnel épuisé, sinon comme repos, du moins comme répit.

On ne pouvait s'attendre ici à être attaqué que d'un seul côté... Mais n'anticipons pas.

Le seul avantage de cette baie était qu'il n'y avait ni télégraphe ni autorités officielles, et cependant, une fois de plus, nous n'eûmes pas de chance. Une fois par mois seulement il vient à Vanfong un petit caboteur à vapeur, pour récolter le produit de la pêche et ravitailler les

pêcheurs. Le malheur fit que, le jour même où nous arrivions, il se trouva tout juste là et partit le lendemain pour Saigon, en faisant quelques escales en route.

On resta quand même, car il devait s'écouler un certain temps avant que son arrivée à destination ne permît de venir nous prier de partir.

En effet, le 16-29 avril seulement, le télégraphe put informer le monde entier que nous étions à Vanfong. Aussitôt l'administrateur de Nhatrang (à vingt milles dans le Sud à vol d'oiseau) reçut l'ordre d'exiger que nous partions dans les vingt-quatre heures. Cet honorable fonctionnaire semblait partager la manière de voir de l'amiral de Jonquières, et même en plus celle des aimables majors d'Angra-Péquena. Gomme il ne pouvait supporter physiquement la moindre promenade en mer, il nous envoya son ultimatum par un courrier, qui, vu l'imperfection des voies de communication, était forcé de suivre toute la plage et n'arriva tout à fait fourbu, à bord du Souvaroff, qu'au bout de trois jours, après avoir voyagé nuit et jour pour le bien du service.

Une fois de plus, le 20 avril (3 mai), la malheureuse armada au grand complet dut prendre la mer, toujours sous les yeux de l'amiral de Jonquières, revenu de Saigon, non plus à bord du Descartes, mais cette fois-ci sur le Guichcn. Une fois de plus, il put annoncer que nous étions partis pour une destination inconnue; mais il nous avait auparavant prévenus qu'il avait l'intention de croiser pendant

vingt-quatre heures sur la côte, pour bien s'assurer que nous ne nous étions pas glissés dans quelque baie dépourvue de bureau télégraphique.

Le lendemain soir, nous revînmes à notre ancien mouillage. Le moral, dont je parlerai plus tard, était si bas, qu'il nous était absolument indifférent d'être accusés d'avoir manqué à la parole donnée. Le 22 avril (5 mai), l'officier des montres de la majorité et moi1 nous rendîmes à bord du Rouss pour chercher aux environs une baie loin du télégraphe, un abri où nous ne pouvions pas être aperçus du large par les vapeurs de passage, dont le bavardage aurait trahi le secret de notre refuge. Nous notâmes Ving-Ro et Port-Dayot , dont le mouillage excellent est malheureusement hydrographie incomplètement; ce qui pouvait causer des surprises désagréables, telles que la rencontre d'aiguilles de corail se dressant brusquement devant nous. Nous ne nous hâtions pas, du reste, de changer de mouillage, parce qu'un torpilleur envoyé à Nhatrang, soi-disant du large, avait prévenu qu'on signalait un typhon se dirigeant de notre côté, croyait-on. C'était là un cas de force majeure; aucune déclaration de neutralité ne peut tenir devant le droit de se réfugier quelque part pendant un typhon.

Quoique le météore eût passé bien au Nord, il pénétra

1 Un ordre de l'Amirauté, reçu à Madagascar, avait légalisé ma situation en me nommant pilote de majorité. C'était tout à fait fictif, car à l'étatmajor il y avait déjà trois pilotes plus anciens et plus compétents que moi.

jusqu'au fond de la baie une houle énorme, dont eurent surtout à souffrir les croiseurs en grand'garde. Et cependant notre nouvel asile était encore trop en vue et trop à la merci des passants. En dépit de la bienveillance de l'autorité locale, dans la soirée du 24 avril (7 mai), on nous prévint confidentiellement que notre retour dans les eaux neutres avait été signalé par les journaux du monde entier. Le Japon, indigné, protestait, et l'Angleterre le soutenait énergiquement. Paris était dans les transes et fulminait contre les autorités coloniales. Pétersbourg semblait plus effrayé encore : « Je n'y suis pour rien! Je ne sais absolument rien! Rojestvensky a pleins pouvoirs. C'est son affaire ! Vous pouvez le renvoyer tant qu'il vous plaira ! Moi, je m'en lave les mains. »

Et que devenaient alors « le déploiement stratégique de nos forces », et saint Nicolas, et saint Séraphin de Zaroff?

Quelle amertume au cœur ! Mon Dieu ! comme nous étions bas !

Le 25 avril (8 mai), on fit partir, suivant un itinéraire tout spécial, deux couples de croiseurs, Y Oural t etleJemtchug, et le Dniepr, avec Ylzumroimd; ils allaient à la rencontre de NébogatofV, dont on avait appris le passage à Singapour, trois jours avant, à quatre heures du matin. Le lende.nain dès l'aube, on nous obligeait une fois de plus à sortir: l'amiral de Jonquières, sur son Guichen, surveillait toujours notre appareillage.

Pourquoi nous avoir encore infligé cet affront, mon Dieu! pauvres hères sans abri, juifs-errants chassés de partout?

Notre ami sincère de Jonquières s'en alla, pendant vingt-quatre heures, croiser le long de la côte pour avoir le droit d'affirmer que nous avions fait route à l'Est vers une destination inconnue. Nos éclaireurs revinrent le matin; ils ne rapportaient aucune nouvelle de Nébogatoff.

A onze heures du matin, on capta des messages de télégraphie sans fil entre le Nicolas et le Monomakh. A midi, la communication était établie régulièrement, et à trois heures notre jonction s'effectuait avec ces vieux sabots, cette vieille ferraille pompeusement baptisée « Division détachée de la deuxième escadre du Pacifique » . Réservons pour plus tard nos impressions du moment où la jonction s'est opérée. Je me contente, actuellement, de suivre l'ordre chronologique.

Un peu après quatre heures, Nébogatoff vint à bord du Souvaroff, pour prendre langue avec l'amiral. Nous étions prêts; mais lui devait faire tout son charbon et les réparations indispensables après une si longue traversée et se mettre au courant des dispositions prévues en escadre en cas de rencontre avec l'ennemi. On lui indiqua une bonne cachette que nous lui avions réservée, et il se rendit à Port-Dayot, tandis que nous continuions à tenir la mer.

28 avril (11 mai). — Comme nous avions déjà pas mal

brûlé de charbon, on essaya d'en faire à la mer; mais comme il y avait trop de houle, il fallut se décider à retourner à Vanfong, espérant pouvoir faire notre plein avant qu'on ne nous priât poliment de partir... Nous travaillâmes comme des enragés pendant toute la nuit, de façon à lever l'ancre au point du jour... Le tour avait été joué en une nuit! Sans nous vanter, ce n'était pas trop mal!

En labourant la mer nous gagnâmes le 1er- 14 mai, et alors la division Nébogatoff vint nous rejoindre : elle était ravitaillée et prête à marcher.

« Ouf ! merci , mon Dieu ! » tel était le sentiment général.

Maintenant que j'ai terminé mon récit chronologique, je vais essayer de dépeindre brièvement le moral de l'escadre pendant son vagabondage forcé le long des côtes de l'Annam.

Je craignais, avant tout, que la corde raidie à l'excès ne finît par se rompre, à moins qu'elle ne vînt à mollir, et c'est ce qui arriva, le jour où tout le monde sut qu'on avait l'ordre d'attendre Nébogatoff.

On sentait qu'avec une tension de toutes nos forces aussi incroyable, cette organisation à peine ébauchée s'écroulait et se désagrégeait, et qu'au lieu du semblant d'escadre qu'on venait d'atteindre, il ne restait plus qu'une armada. On avait attendu trop longtemps, cela se voyait. Je sais bien qu'on va me dire : « Ne prêtez pas à

tous vos impressions personnelles, et citez-nous des faits prouvant que l'ordre d'attendre Nébogatoff avait achevé de briser les dernières énergies, démontrez que cette exhortation à ne compter que sur les puissances célestes n'avait pas ranimé, mais au contraire abattu, le courage de l'escadre. »

— Parfaitement, voici les faits.

Dès le 3-16 avril, l'amiral se vit obligé de modifier nos dispositions de mouillage, non pour plus de sécurité, mais parce qu'il lui était impossible de maintenir intégralement le service de garde prévu par l'ordre n° 201; il sentait qu'à ce jeu les croiseurs, torpilleurs et vedettes n'avaient plus la force de faire le service à deux quarts. Tous les commandants, dans leurs rapports, attiraient l'attention sur le surmenage des équipages et les fréquentes avaries de machines causées par un défaut de surveillance qui prenait justement sa source dans ce surmenage. Or, une semaine à peine avant, les mêmes hommes avaient fait leur service sans relève et s'étaient déclarés prêts à marcher ainsi jusqu'à Vladivostok. Le 4 avril, l'ordre n° 204 réduisit à deux le nombre de torpilleurs de garde.

Il semblait donc que Rojestvensky lui-même avait adopté le mot impossible dans son vocabulaire.

Les expressions ordinaires ne peuvent suffire à décrire au lecteur l'état d'esprit qui régnait dans le personnel. J'ose à peine dire ce que je pense, et que j'aurais pu formuler ainsi : On ne nous permet pas de faire ce que nous

pourrions faire tout de suite, et, quand on nous le permettra, il sera trop tard. Des gens aveugles soit de naissance, soit par présomption, veulent nous guider de l'autre bout du monde; ils se figurent qu'ils y voient plus clair que nous, qui sommes au seuil même de la mer du Japon, et nous ne pouvons rien contre leur décision. Notre devoir de soldat passe avant tout, et, quand on nous le dira, nous irons offrir nos têtes sur le billot. Ni crainte ni espoir! Destinée aveugle est une expression inexacte. La destinée au contraire veille attentivement, et c'est seulement quand elle a eu comparé notre armada avec l'escadre de combat japonaise qu'elle a d'avance laissé tomber son verdict : Tout le monde était si bas ! Malgré l'énergie et les efforts de quelques rares individus, tout se désagrégeait, et le service se désorganisait.

Ordre n° 194 de l'amiral : « Un travail persévérant de huit mois pour organiser en escadre le service de la télégraphie sans fil a été couronné hier par le résultat suivant : tandis que les cuirassés étaient à la mer, on a eu besoin d'envoyer une communication urgente aux commandants des transports. Pendant une heure un quart, le bateau amiral a attaqué YAlmaz, qui n'était qu'à quinze milles, sans pouvoir en obtenir de réponse. Il s'est alors tourné du côté de VOley, qui est également resté muet. Il est de toute évidence que les Jemtchug, Izumround, Dniepr et Шопе étaient bien peu attentifs à leur service, car ils auraient dû transmettre le message à sa des-

tination et répondre à la place de ceux qui ne le faisaient pas. Aujourd'hui nous attendions, à partir de deux heures, des télégrammes des Koubane, Terek et Oural, qui ralliaient l'escadre. Le poste du Souvaroff tenta en vain d'enregistrer les messages espérés, mais il ne reçut rien. 11 est évidemment très regrettable que les récepteurs du Souvaroff soient en si mauvais état; mais il l'est encore plus que pas un des postes de l'escadre n'ait reçu la dépêche du Koubane et ne l'ait communiquée au Souvaroff. Aujourd'hui encore le Souvaroff a attaqué vainement le Rione, qui était de garde. Il est inadmissible que le commandant de ce croiseur n'ait pas compris à quel point ce service de garde devient inutile du moment où les appareils télégraphiques ne marchent plus. Je fais remarquer à MM. les amiraux et commandants qu'il est plus que temps de prendre les mesures les plus énergiques. »

L'amiral avait non seulement le droit, mais le devoir d'écrire des ordres pareils; mais croyait-il lui-même qu'on pourrait se conformer à ce qu'il demandait? J'ai bien peur que non.

De nouveau, dans les équipages, se produisirent des malentendus et des explosions de mauvaise humeur pour les motifs les plus futiles. Les délits d'indiscipline, qui avaient cessé, redevinrent plus fréquents. Quand on déchargea les vapeurs qui nous apportaient des vivres de Saigon, il se passa presque des scènes de pillage; les hommes de corvée défonçaient tonneaux et caisses de vin,

se grisaient et se livraient aux pires violences, allant jusqu'à insulter les officiers chargés de les surveiller.

Quoiqu'on eût affirmé que le mot impossible n'existait pas, il devenait de jour en jour plus perceptible.

Ordre n° 196 du 7-20 avril : « Afin d'alléger le service des torpilleurs et de permettre à leurs commandants d'avoir toujours leurs navires prêts au combat, le nombre des torpilleurs de garde sera réduit de moitié, dans la certitude que leurs commandants, etc.. Or hier, pendant sa garde, un torpilleur a perdu une ancre, ce qui prouve qu'il était mouillé ou qu'il avait l'intention de mouiller ; ce qui est absolument incompatible avec le service dont il était chargé. »

Dès qu'on eut commencé à vagabonder, on roula sur une pente qui devenait de jour en jour plus rapide.

Pendant le jour, au large, les machines stoppées, il fallait inspecter l'horizon pour voir s'il n'y avait pas de fumées suspectes ou la surface de la mer environnante pour guetter un périscope de sous-marin. La nuit, naviguer à trois nœuds, ce qui était tout juste suffisant pour tenir son poste et pouvoir donner la vitesse nécessaire afin de manœuvrer en cas d'une attaque de torpilleur... Donc, pendant vingt-quatre heures, toutes les forces étaient tendues à l'excès pour bien veiller et garder son calme et sa décision ! Et tout cela tombait sur des malheureux qui venaient de naviguer pendant six mois sous les tropiques, dans les conditions les plus dures du temps de guerre'

Les exercices continuaient à se faire journellement et automatiquement. Quoique je n'en trouve aucune mention dans mon journal, j'en ai gardé un souvenir très net : c'étaient des exercices stéréotypés et absolument morts, des numéros du tableau de service qu'on exécutait pour en finir bien vite. L'intérêt au jeu de la guerre navale, les batailles livrées sur le papier, les discussions techniques de carré qui n'avaient pas cessé pendant la première partie de la traversée, avaient définitivement disparu. Les annuaires, livres de tactique ou de stratégie, les histoires de guerre navale qu'on avait tant de peine à se procurer autrefois, tant ils étaient demandés, étaient à présent abandonnés. Dans les loisirs que leur laissait leur service, les officiers ne lisaient que des romans du genre le plus fantastique. Ceux qui avaient le plus de succès avaient été écrits soi-disant sous une inspiration spirite par M. Kryzanowska 'Rochester). Il devenait à la lettre délicieux d'oublier la réalité même pour un petit moment, pour se plonger dans les merveilles des Mages, de ÏÉlixir de vie, de la Vie sur Mars, des Aventures de ce comte hongrois (dont je ne sais plus le nom), de Vampire, etc. Riez, si vous le voulez ou si vous en avez le courage: le fait n'en reste pas moins là. On peut, par un entraînement d'un certain genre, amener des hommes faits et bien équilibrés à un tel état d'âme , qu'il ne leur reste plus que le rêve d'échapper à la réalité.

Dans cette démoralisation profonde, nous n'avions

plus qu'une lueur d'espoir : l'amiral est toujours le même, il n'est pas découragé, et nous conduira jusqu'au bout. Il saura agir, car il a toujours la foi !

Avait-on raison de penser ainsi, et pouvait-on affirmer qu'on avait sondé son âme et qu'on savait ce qui s'y passait? Tout au moins voulait-on le croire, et remettait-on entièrement entre ses mains notre destinée.

C'était un brouillard noir, un brouillard rouge, un délire, Vagonie de l'escadre, comme je l'ai baptisée.

Il me semblait parfois, à moi et à beaucoup d'autres, que l'amiral lui-même subissait, comme nous, l'attraction d'un gouffre... Il suffit de fermer les yeux : un faux pas, et tout est fini! Ah! comme ce serait bon! Comment expliquer autrement ces alarmes de nuit, ces exercices pour repousser une attaque de torpilleurs qui se faisaient subitement sur son ordre personnel? Pendant que, dans la nuit noire, nous filions à trois nœuds le long des côtes d'Annam, nos projecteurs produisaient une lumière qu'on aurait pu voir à plus de cinquante milles, et qui aurait indiqué exactement notre emplacement si l'ennemi avait été à proximité.

« Qu'a-t-il donc? Est-ce une plaisanterie ou un défi lancé à la destinée? disais-je au lieutenant S... Qui nous dit que les torpilleurs japonais ne sont pas en train de nous chercher? Nous leur montrons la route, nous semblons les appeler.

— Et quand bien même nous les appellerions? répon-

dit-il en me serrant convulsivement le bras, on ne meurt qu'une seule fois, et peut-être cela vaudra-t-il mieux ainsi. Toute l'escadre ne sera pas coulée : il restera quelques bateaux pour la parade, et alors il faudra bon gré mal gré abandonner les espoirs de victoire fondés sur les puissances du Ciel... Mais non! mon ami, les Japonais sont pratiques; ils ne font pas le détail. Ils ne viennent pas, parce qu'ils espèrent en finir avec nous en gros. »

Il n'appartient pas aux vaincus de juger les vainqueurs ; j'oserais néanmoins affirmer que si une série de vent frais parfaitement possible dans la saison ou un brouillard également admissible avait permis à l'escadre de se faufiler jusqu'à Vladivostok sans que l'ennemi l'eût éventée et eût pu lui livrer une bataille décisive, on n'aurait pas manqué d'accabler de reproches l'amiral Togo pour avoir laissé passer le moment où nous vagabondions sur les côtes d'Annam , en ne faisant aucune tentative d'attaque avec ses torpilleurs.

Quelle raison pouvait modérer actuellement l'esprit d'initiative si vanté des Japonais? Je serais curieux de voir nos stratégistes brevetés, siégeant sous la Flèche et si forts pour prophétiser les faits après leur accomplissement, nous donner la clef de ce mystère.

Ces stratégistes avaient souvent reproché à l'amiral Rojestvensky la négligence dont il avait soi-disant fait preuve dans son service d'informations. Je n'essayerai pas de trancher une question dont la réponse impartiale ne

pourra être donnée que par l'histoire, alors que s'ouvriront devant elle les archives extra-secrètes. Ces messieurs étaient-ils mal éclairés ou trompaient-ils sciemment le public pour faire retomber toute la responsabilité sur l'amiral Rojestvensky et blanchir ceux qui l'avaient envoyé et dirigé?

Je ne puis en décider avec certitude et me bornerai à rappeler qu'après avoir donné notre parole nous ne pûmes rien faire de nos croiseurs pendant tout le temps où nous errâmes sur les côtes d'Annam.

Paris craignait plus que tout qu'il ne naquît le soupçon, l'ombre même du soupçon que nous avions pris, comme base militaire, les eaux de la France.

Pétersbourg nous envoyait ordres sur ordres dans le même sens, et les Français nous assuraient qu'ils ne toléreraient jamais de notre part rien de semblable. Le service d'informations ne pouvait être fait que par des agents secrets, avec des vapeurs affrétés spécialement et envoyés de côté et d'autre sous des prétextes quelconques. On faisait ce que l'on pouvait.

Et je ne dirai pas que ce fut sans succès : nous savions, d'une façon certaine, qu'une quinzaine de jours avant notre arrivée sur les côtes d'Annam les croiseurs japonais, accompagnés de torpilleurs, avaient fait une reconnaissance tout à fait sérieuse des mouillages duTonkin, de l'Annam, du Cambodge et même du Siam; ilsavaientfouillé tout particulièrement les îlots sauvages et presque inha-

bités du golfe de Siam, car on pouvait y trouver d'excellents abris. Leur mission remplie, les Japonais disparurent brusquement, et on n'en retrouvait plus qu'une trace très vague à Rio-Strait, près de Bornéo, et non loin de Singapour, d'où ils surveillaient le détroit delà Sonde. Notre passage par Malacca parut les avoir tout à fait déconcertés, et ils se décidèrent à gagner le nord de Bornéo. Les premiers jours d'avril, ils étaient concentrés aux Pescadores, au mouillage de Mopo1. C'était leur seule rade dans ces parages, puisqu'il n'y a pas dans tout Formose un seul point où l'on puisse ancrer toute une escadre. Le bruit courait qu'à Mopo ils avaient amené des troupes et de l'artillerie de siège, qu'on construisait des fortifications et mouillait des lignes de torpilles, comme pour organiser une base temporaire. Puis, encore une fois, plus de nouvelles ! Cette interruption était due au concours bienveillant de l'Angleterre, leur bonne alliée, propriétaire de presque toutes les lignes télégraphiques d'Extrême-Orient. Nous ne pouvions plus être renseignés que par nos agents, qui ne recommencèrent à signaler quelque chose qu'après le passage deNébogatoffà Singapour, passage qui encore une fois avait mis leur sagacité en défaut. Tout le monde croyait que l'escadre de Rojestvensky franchirait le détroit de la Sonde. Nos démêlés diplomatiques avec le gouvernement hollandais au sujet de la

1 Notre Matsou de l'amiral Courbet. (Note du С de B.)

neutralité, l'affrètement des charbonniers pour Lurabok, quoique supposés tout à fait secrets, avaient été évidemment connus du monde entier, et en premier lieu par les Japonais, tandis que Rojestvensky n'avait informé absolument personne même par le plus chiffré des télégrammes, qu'il avait l'intention de passer par Malacca, et c'est pour ce motif que son secret fut si bien gardé. Au contraire, en appareillant de Djibouti, Nébogatoff fit connaître à l'Amirauté, tout à fait confidentiellement comme de juste, son intention de passer également par Malacca ; aussi tous les journaux des colonies anglaises donnèrent son itinéraire très exact et ouvrirent presque un concours sur le jour où il passerait devant Singapour. Il y eut de nombreux paris engagés à ce sujet, et ce pétard prit un tel aspect de provocation, que les Japonais étaient parfaitement en droit de ne pas y ajouter foi. C'est donc très judicieusement qu'ils firent le raisonnement suivant : « Rojestvensky, après avoir très adroitement répandu le bruit qu'il prendrait la route du détroit de la Sonde, a franchi celui de Malacca, et Nébogatoff essaye de répéter la même manœuvre, quoique moins adroitement ; il affiche vraiment trop son passage par Malacca pour ne pas avoir choisi le détroit de la Sonde, où nous allons le cueillir à la sortie, ъ Ce raisonnement paraissait absolument logique, et c'est justement à son manque d'astuce que Nébogatoff dut son succès.

Si ces deux échecs consécutifs parurent déconcerter les

Japonais, dès que Nébogatoff eut été signalé à Singapour, ils retournèrent aux Pescadores pour, en peu de temps, simplement ramasser ce qu'ils y avaient apporté et reprendre tous ensemble la route du Nord. D'après les derniers renseignements en notre possession , le gros de leur force, je dirai même leur escadre tout entière, était concentrée à Masampo, magnifique rade à vingt- cinq milles dans l'Ouest de Fusan,

Leurs escadrilles de torpilleurs et les croiseurs auxiliaires Hong-Kong et Nippon qui portaient les sous-marins étaient plus au Sud, et cela nous le tenions d'une source absolument sûre. Malgré tout, ils ne tentèrent rien contre nous, qui errions comme de vrais juifs- errants sur les côtes d'Annam... Pourquoi? Il me semble que nous ne connaîtrons pas de sitôt les causes véritables de leur indécision... Admettons qu'ils aient cru à notre force, et qu'ils aient été jusqu'à nous craindre... Quel moment propice, je dirai même unique, pour conclure une paix honorable, et quel est le coupable qui l'a laissé échapper? L'histoire nous l'apprendra un jour peut-être. Comme il leur eût été facile cependant d'affaiblir et même d'anéantir complète* ment notre malheureuse escadre !

J'ai dit plus haut que nous avions commencé , dès les premiers jours du vagabondage , à rouler sur une pente qui se faisait de jour en jour plus rapide. Voici, en confirmation, quelques extraits du cahier d'ordres de l'escadre.

Ordre n° 219. 20 avril (3 mai). — « Dans la nuit d'hier,

tandis que l'escadre s'avançait à une vitesse moitié moindre que celle qu'elle aurait pu donner avec le nombre de chaudières allumées, Г Amiral -Nakhimoff, V Alexandre-III , VOrel et le Sissoï-Véliky, se sont laissés culer jusqu'à doubler et même tripler la distance réglementaire. Je prie MM. les commandants des uuités susnommées de ne pas perdre de vue qu'en allongeant ainsi la ligne, ils mettraient en péril, dans un combat, tous les navires venant derrière eux.

« Hier également, pendant l'exercice de branle-bas de combat de nuit, les cuirassés Sissoï-Véliky et Navarine, ainsi que le croiseur Nakhimoff, ne produisaient avec leurs projecteurs, au lieu de pinceaux bien francs, qu'une sorte de buée lumineuse qui brouLlait tout autour d'eux; ce qui prouve, encore une fois, avec quelle négligence on a fait fonctionner les projecteurs de combat.

« Tout le détachement de croiseurs a continué à éclairer et, par suite, à tirailler longtemps après que le Soiwaroff, en dirigeant son projecteur vers le ciel, eut signalé la cessation absolue de l'exercice. C'est ainsi que l'on arrive le plus généralement à tirer sur les siens. »

Ordre n° 223, 23 avril (6 mai). — « Étant en grand'garde le 22 avril, à l'aube, le Koubane aperçut deux torpilleurs qui à sa vue hissèrent le pavillon français en s'éloignant à toute vitesse. Le commandant n'a même pas jugé qu'il était nécessaire de s'assurer si ces torpilleurs étaient réellement français.

« Le même jour, après le coucher du soleil, le commandant du Dmitry-Donskoï, également de garde, signala au large une lueur de projecteurs. On distinguait en effet, du fond de la baie où était mouillé le navire amiral, pardessus les collines du rivage, des projections verticales dans un relèvement concordant avec celui où devait se tenir VOural. Si donc ce n'était pas ce bâtiment qui éclairait lui-même, étant donnée sa proximité, il devait voir la lumière mieux que le Donskoï et surtout que le Souvaroff; mais le Donskoï n'eut pas plus l'idée d'interroger VOural par la télégraphie sans fil que ce dernier d'informer qui que ce fût. Il fallut que l'amiral donnât l'ordre au Donskoï de demander à VOural des éclaircissements ; mais on ne répondit pas à son attaque. Il était facile, en ce cas, d'avoir recours à un projecteur pour attirer son attention. C'est l'idée qui vint en effet au Donskoï; mais il eut le tort, en quittant son poste dans ce but, de perdre le contact avec l'amiral et en même temps avec nos vedettes et torpilleurs. En résumé, il fallut neuf heures (de huit heures du soir à cinq heures du matin) pour avoir la réponse de VOural. J'ai été tristement impressionné par la manière dont nos croiseurs ont fait leur service de garde. Pendant la journée du 22 avril et la nuit suivante, on a fait preuve d'un manque absolu d'initiative et de ia compréhension qu'exigent les circonstances où nous nous trouvons. Je constate, encore avec plus de tristesse, que |es incidents du 22 avril ne sont pas exceptionnels, pas

plus qu'ils ne sont imputables à un concours d'événements malheureux, puisque le même désordre se reproduit tous les jours. »

C'est ainsi qu'écrivait et que devait même écrire l'amiral dans ses ordres. Néanmoins je trouve équitable d'ajouter un mot pour la défense du personnel.

Manque d'initiative, de connaissance et de compréhension de la situation. Tout cela était vrai, parfaitement vrai; mais comment en eût-il pu être autrement, lorsque jamais on ne s'était exercé auparavant? Dans certains cas et tout à fait provisoirement, on peut compenser ce défaut de préparation par un élan momentané, par une poussée d'enthousiasme et la tension extrême de toutes ses forces même sans but ni raison , et cependant les forces humaines ont une limite.

s Comparaison n'est pas raison, » dit un de nos proverbes, et pourtant j'essayerai d'en faire une.

Une équipe de bûcherons entraînée peut sans fatigue abattre plusieurs dizaines d'arbres dans une journée. Il est difficile de charger de la même besogne un même nombre d'hommes inexpérimentés. En admettant même qu'on ait réussi à les pénétrer de l'importance qu'il y a à ce que l'éclaircie soit faite avant la nuit, il est très possible que l'emballement provoque tout d'abord une tension de toutes leurs forces touchant presque au miracle ; ils s'estropieront peut-être les uns les autres, et avec des efforts cent fois plus grands arriveront peut-être

au même résultat que des professionnels; mais combien de temps cela durera-t-il? Autrefois, avant l'apparition des armes à feu, on ne mettait en place la corde de l'arc qu'un moment avant le combat, et on la détendait aussitôt après, pour laisser l'arme se reposer.

Sur la deuxième escadre, il n'y avait jamais de repos. L'emballement du premier jour, après notre arrivée à Madagascar, ne tarda pas à s'éteindre pendant les deux mois de séjour à Nossi-Bé. On ne sut pas utiliser davantage le nouvel élan, encore plus puissant peut-être, qui s'était montré après notre passage du détroit de Malacca. C'était une sorte de vague d'enthousiasme plus haute, plus considérable que la première, et que sa force même fit tomber d'autant plus rapidement : elle déferla sans rencontrer un obstacle contre lequel elle pût se briser dans toute sa violence ; elle déferla comme toutes les vagues déferlent, en s'éparpillant en écume et se transformant en une houle morte, plate et sans effet.

A^ànche Ce

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