‹ Sur le gorille (Troglodytes gorilla). SavChapitre 3 sur 4 · ET EXPLICATION DES PLANCHES · texte numérisé non relu

ET EXPLICATION DES PLANCHES

Aucun singe connu , à quelque âge qu'on l'examine , ne possède un encéphale aussi volumineux et aussi ressemblant à celui de l'homme que le Gorille , le Chimpanzé et l'Orang- Outang. L'enveloppe osseuse . ou plutôt l'ensemble de la tête de ces quadrumanes , conserve encore assez long-temps une ressemblance frappante avec la tête humaine ; mais, en avançant en âge, la face et l'extérieur du crâne prennent d'autres aspects, ils acquièrent des formes qui les rapprochent de la tête des singes les plus dégradés , si même ils ne les dépassent pas. Ainsi, dans la jeunesse, la tête du Gorille, du Chimpanzé et de TOurang-Outang est presque une tête humaine ; dans l'âge adulte, c'est celle d'une brute.

Dans le jeune âge, la tête des Cynocéphales et autres singes inférieurs ne montre pas ces formes pseudo-humaines ; elle présente un ensemble beaucoup plus rapproché de ce qu'elle deviendra dans l'âge adulte.

Cependant, l'encéphale d'un jeune Gorille, Chimpanzé ou Orang-Outang n'atteint point, à beaucoup près, les dimensions d'un encéphale humain d'un âge correspondant au leur; il acquiert prompteinent le volume qu'il doit conserver pendant le reste de la vie ; ses enveloppes osseuses ont bientôt pris une solidité et une 'épaisseur qui ne permettent presque plus au cerveau de grandir ; tandis que chez l'homme le cerveau continue de s'accroître et ses enveloppes de se prêter à ce développement pendant un temps bien plus long que celui qui est accordé au développement du cerveau des singes anthropoïdes. La tête de ces singes , arrivée à l'âge où toutes les dents de lait sont sorties et en exercice, égale à peine celle d'un enfant qui vient de naître ; et , lorsque les dents de lait de celui-ci sont arrivées au point ou époque que je citais tout à l'heure

pour les singes anthropoïdes, la tête de l'enfant, ou plutôt son cerveau, a acquis un volume double ou triple du cerveau des singes que je lui compare , et il doit s'accroître beaucoup encore ; tandis que celui des singes anthropoïdes ne s'accroît plus ou presque plus. Ainsi , la durée de l'accroissement de l'encéphale chez l'homme est fort longue , plus longue que chez aucun animal connu.

La face, au contraire, reste long-temps très-petite chez l'enfant humain. Chez les jeunes Gorilles, Chimpanzés et Orang-Outang , elle a pris déjà, à un âge correspondant au sien f un accroissement relatif bien plus considérable ; et , quoiqu'elle conserve encore alors beaucoup de ressemblance avec la face humaine, elle ressemble plutôt à celle d'un homme adulte qu'à celle d'un enfant supposé du même âge. En même temps le prognatisme des mâchoires du singe est déjà très-prononcé et atteint un degré où ne parvient que très- rarement la face de l'homme adulte des races les plus dégradées.

Mais, chez les singes anthropoïdes, si le développement du cerveau s'arrête de bonne heure, s'il met peu de temps à acquérir tout le développement dont il est susceptible , la face continue de se développer , et pendant long-temps ; elle finit par atteindre des dimensions qui ne paraissent plus en rapport avec celles de l'encéphale; le crâne devient très-épais; à sa surface extérieure se développent des crêtes osseuses énormes, destinées à l'insertion de muscles puissants ; et, avec son petit cerveau, cette léte arrive à des dimensions bien supérieures à celles des plus grosses têtes humaines.

Il n'est peut-être pas impossible d'entrevoir les raisons physiologiques de ces différences entre la tête humaine et celle des grands singes anthropoïdes.

S'il fût entré dans le plan de l'auteur de la nature que ces singes restassent de petite taille , on pourrait se demander la raison physiologique des changements de cette tête pour arriver à l'état adulte ; il semble que les formes de la tête eussent pu rester ce qu'elles sont dans le jeune âge ; alors , la

forme tout-à-fait anthropoïde leur eût été acquise. C'eût été d'assez petits singes très-ressemblants à des hommes.

Mais tel n'a pas été le plan du Créateur. Il a voulu que ces singes égalassent et même surpassassent , par la taille et par la force , l'espèce humain*. S'ils eussent alors conservé leur petite tête anthropoïde, ils auraient été des animaux ridicules , ou plutôt impossibles ; c'eût été , en effet , des êtres de 5 à 6 pieds de haut, ayant # des épaules larges d'un mètre et une tête guère plus grosse que le poing ; il leur fallait des armes, des muscles puissants proportionnés à leujr taille ; de là, la nécessité d'énormes mâchoires pour loger leurs dents, et par conséquent une face très-dé veloppée.

Mais pourquoi le cerveau a-t-il dû rester petit? Pourquoi un crâne et un encéphale proportionné à leur taille ne leur a-t-il pas été accordé? En formulant cette demande, la physiologie devient bien hardie, car ce n'eût plus été des singes, c'eût été des hommes. Eussent-ils encore été quadrumanes? Il semble

qu'il n'y ait pas d'impossibilité à cela Mais j'ai hâte

d'abandonner cette voie ; il vaut mieux relire la fable du Gland et de la Citrouille.

Toutes les figures de ces planches sont de grandeur naturelle. Les mêmes lettres désignent les mêmes pièces osseuses sur toutes les planches.

Explication de la planche IH.

La teVdes trois sta#s anthropoïdes, vue de face.

Ces têtes sont placées de manière que le bord inférieur du corps de la mâchoire inférieure est posé sur un plan horizontal.

a, l'occipital ;

b, le sphénoïde;

c, l'ethmoïde ;

d, le frontal ;

e, le pariétal ; /, le temporal ;

g % le maxillaire supérieur; g' l'intermaxillaire ou prémaxillaire ; i, le malaire ;

Je, les os propres du nez ou nasaux ; /, l'unguis; >

m, levomer; 7i, le maxillaire inférieur.

On voit que, chez l'Orang-Outang, le frontal est bien plus étroit en avant que chez les deux autres. Je reviendrai sur cette conformation dans l'explication de la planche V, où ce rétrécissement se voit mieux.

Les orbites sont beaucoup plus voisines Tune de l'autre dans l'Orang-Ontang que dans le Gorille et surtout dans le Chimpanzé. Je ne connais aucun singe de l'ancien continent chez lequel les orbites soient aussi rapprochées. Mais on en trouve d'aussi voisines , et même davantage , chez quelques singes américains, et notamment le Saïmiri, et aussi chez quelques Makis.

Elles sont moins rapprochées chez le Gorille; mais bien moins encore chez le Chimpanzé, où elles sont aussi distantes que dans l'homme.

Chez l'Orang-Outang, l'entrée des orbites a la forme d'un ovoïde allongé dont le grand diamètre est presque vertical. Elle approche de la figure circulaire chez le Chimpanzé. Elle est à peu près carrée, avec les angles arrondis,- chez le Gorille, à très-peu près comme elle se voit ordinairement dans l'homme. Cependant, chez celui-ci, l'orbite est quelquefois un peu surbaissée. Je l'ai vue ovalaire, à grand diamètre vertical et se rapprochant de celle de l'Orang-Outang, sur la tête d'un chef de la Nouvelle-Zélande.

La crête surcilière est très -prononcée, dans l'âge adulte , chez les trois grandes espèces de singes anthropoïdes. A l'âge où je décris ici ces trois têtes , cette crête est à peine marquée chez l'Orang-Outang femelle ; elle l'est très-peu aussi chez le Gorille mâle; mais elle est déjà très-grosse et très-saillante

chez le Chimpanzé mâle; elle est au moins aussi saillante entre les orbites qu'au-dessus de chacune d'elles (1).

Le nez , chez les trois singes , n'est point proéminent à sa partie supérieure ; chez l'Orang-Outang , les os propres du nez sont complètement soudés entr'eux sur la ligne médiane et sans trace de suture ; ils forment un os unique, très-étroit supérieurement , s'élargissant insensiblement jusqu'à l'ouverture des fosses nasales, où il est néanmoins encore très-peu large; son bord inférieur est irrégulièrement denticulé. Chez le Gorille , les os propres du nez sont plus longs et presqu'aussi étroits que chez l'Orang-Outang ,• mais ils ont une suture médiane très-distincte ; en se rapprochant de l'ouverture nasale, ils s'élargissent presque subitement en une sorte de losange dont leur suture propre forme la diagonale ; mais ils ne con-

(1) Parmi une cinquantaine de têtes de Sauvages de l'Océanie, rapportées dernièrement par M. Ém. Déplanche , de son voyage à la Nouvelle-Calédonie, il s'en trouve particulièrement deux, remarquables par le développement des arcades surcilières et de la bosse nasale; mais je fais observer que les os du nez sont très-saillants et que, sous ce rapport, il y a une grande différence avec le nez très-aplati des grands singes anthropoïdes. Ces deux têtes se font encore remarquer par l'extrême proclivité des dents et des mâchoires, et le volume excessif de toutes les dents ; je suis persuadé que si Ton arrachait les dents d'une de ces têtes et qu'on les pesât ensemble, en faisant les mêmes opérations sur les dents d'une tête ordinaire d'Européen , le poids des dents du Calédonien surpasserait au moins d'un tiers le poids des dents de l'Européen. Quelle riche armure dentaire I L'arcade zygoinatique est large et forte et très-saillante en dehors. Les diverses apophyses, les crêtes, les tubérosités sont très-fortes; les trous sont très-prononcés; il en est de même des nombreux pertuis qui donnent passage aux vaisseaux nourriciers des os. A l'aspect de ces têtes, on juge qu'elles ont appartenu à des hommes d'une constitution très-robuste.

Je tiens de M. Déplanche qu'il n'a pas recueilli ces têtes près des côtes, mais qu'elles viennent de l'intérieur de l'île , où il a cru remarquer qu'il existait une race plus grande et plus forte qu'au voisinage des côtes , où la race lui a paru moins pure, et altérée par des croisements divers.

courent que très-peu à former le pourtour de l'ouverture des fosses nasales, attendu que les intermaxillaires se prolongeât au-dessous d'eux en une sorte d'apophyse triangulaire, dont l'angle interne vient toucher la même partie de l'intermaxillaire opposé ; de sorte que ceux-ci forment à peu près seuls le pourtour de l'ouverture nasale antérieure. Chez le Chimpanzé, la forme et les proportions des os du nez se rapprochent beaucoup de ce qu'elles sont chez l'homme, mais ces os sont placés moins obliquement, et, par conséquent bien moins saillants ; ils ne s'élargissent que très-peu , près de l'ouverture des fosses nasales qu'ils concourent à former. Leur suture médiane est trèsdistincte.

L'ouverture antérieure des fosses nasales est petite chez l'Orang-Outang , plus grande chez le Chimpanzé et bien plus grande encore chez le Gorille.

Les os intermaxillaires ou prémaxillaires sont déjà soudés, inférieurement, avec les maxillaires au point qu'on n'aperçoit plus de traces de leur suture ; il en est à peu près de même à la voûte palatine, où la ligne d'union n'est plus visible; mais elle se voit encore , comme une ligne étroite , au niveau de l'ouverture des fosses nasales. Chez les trois singes , l'in termaxillaire, arrivé à la hauteur de la base des os propres du nez, s'élargit en une apophyse interne qui vient au-dessous de l'os du nez concourir à former en haut le pourtour de l'ouverture de ces fosses. Chez TOrang-Outang et chez le Chimpanzé, cette apophyse est peu considérable et ne s'articule qu'avec la partie externe du bord inférieur de l'os du nez ; mais elle est très-large chez le Gorille; elle occupe toute l'étendue du bord inférieur de l'os du nez et vient même rencontrer, sur la ligne médiane, celui du côté opposé.

Il n'y a point d'épine nasale antérieure chez les trois singes Anthropoïdes. Elle est, au contraire, très-marquée chez l'homme.

Par les progrès de l'âge , les os intermaxillaires finissent par se #>uder intimement avec le maxillaire supérieur chez les trois singes anthropoïdes.

La plupart des anatomistes-anthropologistes ne parlent pas de l'os in terra axillaire de l'homme; d'autres ont prétendu qu'il n'existait pas dans l'espèce humaine ; ils regardent son absence comme un caractère de l'homme. Le fait est qu'il y existe, et qu'il se soude de très-bonne heure avec le maxillaire supérieur; il est vrai qu'on n'en trouve plus de traces extérieurement dès les premiers âges de la vie fétale , mais sa suture avec le maxillaire est très-reconnaissabïe à la voûte palatine sur les enfants , même jusqu'à l'époque où les dents de lait sont en exercice. Ainsi , la présence de cet os est constante chez l'homme et chez les singes anthropoïdes , mais dans des points différents ; chez l'homme, c'est à la voûte palatine; chez les singes anthropoïdes, c'est aux environs de l'entrée des fosses nasales.

Au surplus, nier la présence de cet os dans l'espèce humaine serait une hérésie anatomique ; l'intermaxillaire existe » chez tous les vertébrés qui respirent l'air en nature; il concourt toujours à former l'ouverture antérieure des fosses nasales , quelles que soient la position et la forme de cette ouverture , de même le ptérigoïdien concourt toujours à former l'ouverture nasale postérieure.

Explication de la planche IV.

Les trois têtes, tdcs de profil.

Comme pour la planche précédente, elles sont situées de manière que le bord inférieur de la mâchoire inférieure pose sur un plan horizontal.

Le crâne de l'Orang-Outang est plus arrondi que celui des deux autres singes; il descend moins bas en arrière; le front est plus élevé; il s'approche davantage, dans sa partie inférieure, delà perpendiculaire que celui du Gorille et surtout du Chimpanzé; la face est presque verticale jusqu'au niveau inférieur de l'ouverture antérieure des fosses nasales ; mais, audessous de celle-ci , les os maxillaires et intermaxillaires se projettent directement en avant, en formant un angle presque

droit avec la ligne de la partie supérieure de la face. La crête sus-orbitaire est à peine sensible à cet âge; les os du nez ne font aucune saillie sur le profil de la face. La branche de l'os maxillaire inférieur est moins oblique, sur son corps, que dans les deux autres singes anthropoïdes.

Le front du Chimpanzé est plus déprimé que celui du Gorille et de l'Orang-Outang ; il ne se relève que vers le vertex. La crête sus-orbitaire forme une saillie très -prononcée audessus du nez et des orbites. Les os propres du nez ne font saillie (très-légère) sur le profil de la face que vers leur extré» mité inférieure. La ligne longitudinale de la face est oblique, et un peu plus inclinée que dans le Gorille.

Dans les trois singes, la ligne que décrit la suture écailleuse du temporal n'est pas demi-circulaire comme dans l'homme, elle tout d'une venue avec celle de la région mastoïdienne. L'arcade zygoraatique est un peu moins longue dans le Chimpanzé que dans les deux autres espèces ; dans les trois, elle est plus forte et un peu plus déjetée en dehors que chez l'homme.

Dans le Gorille, le front est un peu moins bombé et le vertex un peu moins déprimé que dans l'Orang-Outang. La partie postérieure du crâne se prolonge davantage en arrière et en bas que dans le Chimpanzé et surtout que dans l'Orang- Outang. Il n'y a point de dépression à la base du nez entre les orbites ; les os propres du nez font une légère saillie sur toute leur longueur, et spécialement à leur extrémité inférieure, de sorte que, dans le profil rigoureux de la face, on aperçoit, sur toute sa longueur, la suture naso-maxillaire.

Explication de la planche V.

Les trois têtes des singes anthropoïdes, ?o/s par leurs parties supérieures.

Chez l'Orang-Outang, le crâne est plus rétréci derrière les orbites que dans le Gorille et surtout que dans le Chimpanzé, ce qui fait paraître ses régions latérales plus bombées; cependant, le diamètre transversal de la tête, dans sa partie moyenne, est à peu près égal dans les trois têtes. Sur les trois crânes , on

aperçoit une légère saillie obtuse, sur la ligne médiane, dirigée d'arrière en avant. C'est cette saillie qui deviendra la crête longitudinale si prononcée chez l'adulte, où viendront se fixer les muscles temporaux en leur bord supérieur ; la crête susorbitairç est très-marquée chez le Chimpanzé , où elle forme un rebord 'continu presque demi-circulaire.

Vues par le sommet, les têtes des trois singes anthropoïdes montrent quelques différences dans le degré de saillie de la face; c'est, chez le Chimpanzé, que cette saillie est moindre; elle est presqu'égale pour le Gorille et pour TOrang-Outang.

Explication de la planche ¥1.

Les trois têtes des singes anthropoïdes, voes par leur ftce inférieure*

La voûte palatine est un peu moins longue, d'arrière en avant, dans le Chimpanzé que dans les deux autres, où ces voûtes sont à peu près égales. La forme du trou occipital est peu différente sur les trois têtes ; son diamètre antéro-postérieurest à peu près égal; mais le transversal est le plus petit chez l'Orang-Outang, vient ensuite le Chimpanzé, et, en troisième lieu , le Gorille où il est le plus grand. Dans l'Orang- Outang, la distance eutre l'extrémité antérieure du trou occipital et le bord postérieur du vomer est un peu moindre que dansle Gorille ; elle est sensiblement plus longue chez le Chimpanzé; de sorte que, sans tenir compte du prolongement plus ou moins grand en arrière de ces trois têtes, ce serait le Chimpanzé dont le trou occipital serait le plus reculé. Il y a de légères différences dans la conformation des parties nombreuses qui existent à la face inférieure des têtes, mais elles sont trop légères pour être mentionnées en détail. On peut remarquer que la face inférieure des rochers est moins rugueuse et moins accidentée que chez l'homme. Les sutures transitoires qui séparent l'occipital latéral des occipitaux basilaire et supérieur, sont encore très- marquées ; il en est de même chez l'enfant humain, lorsque toutes ses dents de lait sont sorties.

Je ne crois pas que chez les autres quadrumanes inférieurs, à quelque division qu'ils appartiennent, on trouve les premières phalanges des quatre mains ainsi arquées en dessous. Cette disposition, chez le Chimpanzé et surtout chez l'Orang, m'a toujours frappé; je ne crois pas qu'elle ait été signalée.

On sait peu de chose relativement à la longueur du temps que les jeunes singes anthropoïdes ont besoin du secours dé leurs parents ; en d'autres termes , sur la durée de leur enfance. Celle de l'homme est très-longue, comme on sait; mais à cette longue faiblesse se rattachent la plupart de ses supériorités sur le reste de la création. Son cerveau met un temps considérable à parvenir au degré de perfection qu'il peut atteindre; pendant la durée de cette infériorité relative, qui va chaque jour en s'effaçant, les soins de ses parents favorisent de toutes les manières l'aptitude de son intelligence à apprendre, à se souvenir et à juger. Les philosophes ont quelquefois reproché à l'homme cette longue sujétion à ses parents, sa faiblesse physique et morale , en prenant pour terme de comparaison la plupart des animaux qui peuvent, dès leur première enfance, suffire à leurs besoins et bientôt se passer du secours de leurs parents. Mais, dans ce cas, la philosophie se fourvoie : l'homme physique et moral ne peut parvenir aux degrés élevés où il peut atteindre que parce qu'il fut long-temps enfant.

Le fait rapporté par M. Owen, page 96 de ce mémoire, pourrait, ce me semble, aider à présumer que l'enfance du Gorille doit être assez longue. Il y est dit que la mère, lorsqu'elle fut découverte par les chasseurs, sur un arbre isolé, avait avec elle deux petits. Il est bien probable que ce n'était pas des frères jumeaux et que l'un d'eux était moins âgé que l'autre ; il est à supposer encore que la mère, se voyant découverte et ne pouvant les emporter en même temps, prit avec elle le plus jeune; le plus faible , celui qui avait besoin de secours immédiats , pour le mettre en sûreté. L'autre, que nous connaissons, puis-

que sa tête est figurée dans mes planches , avait acquis de la force et de l'agilité ; il avait toutes ses dents de lait poussées et en exercice , il eût pu au moins chercher à fuir ; il était assez grand et assez fort pour cela ; mais non , il reste , il attend que sa mère vienne l'emporter; et, quand il voit les chasseurs approcher, il ne cherche pas à se sauver, il pousse des cris aigus, appelant sa mère à son secours. Il n'avait donc pas encore , à cette période de sa vie , assez le sentiment de ses forces et de son agilité pour chercher son salut dans ses seuls moyens ; il attend sa mère' qui ne l'abandonne pas : elle viendra , la malheureuse , malgré tout le danger qu'elle va courir; son instinct , j'allais dire sa tendresse de mère, fait taire l'instinct de sa propre conservation ! Cette scène, si dramatiquement retracée par M. Owen , et qui m'avait été racontée à moi-même à peu près dans les mêmes termes , me semble prouver que les Gorilles ont, pendant assez long-temps, besoin des soins de ler^s parents , et que leur enfance doit durer plusieurs années.

Caen, typ. de A. Hardel.

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