CHAPITRE III
Deux mois de calme.
10 octobre. La vie courante n'est pas pénible chez les Ba-Ngala ; la part du travail est minime, celle du plaisir est considérable. Avant le jour, quelques jeunes gens de chaque village montent en pirogue pour aller dans les îles relever les nasses à poisson. Diverses personnes ayant à faire une longue course se mettent aussi en route. Le reste de la population dort jusqu'au lever du soleil. Vers six heures et un quart, les feux sont portés par les femmes hors des cabanes sur la place du quartier; puis, peu à peu, les hommes sortent et viennent se serrer autour du foyer.
Entre huit et neuf heures, on mange une banane grillée ou un morceau de chikwanga. Les femmes — de préférence les vieilles, car les jeunes accompagnent leur mari dans ses réjouissances — se rendent aux champs et au bois accompagnées des esclaves mâles.
Le travail dépasse rarement l'instant de dix heures.
Pour la préparation du repas principal, quelques femmes restent au logis. L'alimentation des Ba-Ngala a pour base la racine de manioc que l'on trempe préalablement durant dix ou quinze jours, pour lui enlever son amertume et sa pelure. Ensuite, on la macère et on la met à bouillir. Le poisson, généralement fumé, est préparé avec des
légumes ou avec des bananes, le tout accommodé à l'huile de palme et assaisonné.avec du piment.
De même qu'à l'Equateur, les indigènes suppléent au sel marin par la potasse des cendres de certaines herbes aquatiques. Quelques femmes employent leur temps à la fabrication des poteries et des nattes et un nombre très restreint d'hommes se livrent aux industries de la pêche, de la construction des pirogues, de la fabrication de la bière, des armes, des nasses, des boucliers, etc.
Mais la masse des hommes libres, des notables et des chefs, en dehors des affaires d'arbitrage et de négoce et des discussions publiques, passe son temps à festoyer. Dès neuf heures du matin, nous les voyons circuler, les uns achetant de grands pots de bière de canne et les disposant pour la consonunation, les autres à la recherche d'un quartier dont le maître a réussi à se procurer la boisson chérie.
Le vaste récipient est placé sous un frais ombrage et l'on s'assied tout autour. Le propriétaire offre volontiers un gobelet au passant de distinction; mais si celui-ci s'installe définitivement dans le cercle, il paye une quote-part, à moins que la fête n'ait lieu sur invitations. (On n'invite que les gens qui rendent.) Les libations commencent dans le plus grand calme ; l'un des assistants plonge méthodiquement une manière de louche dans le pot et remplit minutieusement les gobelets, en veillant à ne pas répandre une goutte. Et l'on devise tranquillement sur la chronique du district. Mais, peu à peu, les têtes s'échauffent.
On apporte alors un tambour, et c'est en chantant leurs motifs traînards, scandés par les batteries, que les nègres, dodelinant de la tête, poursuivent la grande « beuverie ». Souvent, une femme se lève et se met à danser sur place au milieu du cercle, et les convives, ruisselant de sueur, imitent assis ses mouvements ondulés, en frappant de longs bâtons à l'aide de courtes baguettes.
Un pot vidé, on en cherche un autre à proximité; et si l'on ne réussit pas à le trouver, toute la bande se lève et s'en va par les quartiers à la découverte de quelque ami encore pourvu de bière. La fête dure parfois jusqu'à une heure avancée, sans que l'on songe à manger. Tout au plus a-t-on rongé un épis de maïs et aspiré quelques bouffées de fumée de tabac dans les pipes passées à la ronde ou dans les grosses calebasses qui en tiennent lieu.
En certaines circonstances ou simplement quand le désir d'un bon repas se fait sentir, des groupes se cotisent afin d'organiser un
limpaté ou festin. Pour ce repas, outre la bière, on achète une chèvre ou une dizaine de poules, et l'on s'en donne pour quinze jours au moins — le menu journalier ne comprenant, en fait de chair, qu'un peu de poisson.
Les cercles de libation prennent quelquefois des proportions gargantuesques, et dans ce cas, au lieu de se terminer conmie une scène d'un tableau de Teniers, ils finissent fréquemment par des querelles, dégénérant en luttes sanglantes.
Dans l'après-dîner de ce jour, une immense rumeur s'est ' élevée chez jS'Joko, tout contre la station. C'était l'issue d'une fête à la bière durant depuis le matin. Désirant gagner de plus en plus d'autorité dans le pays, je prétextai la proximité du lieu pour m'y rendre et intervenir, La place, longue de quatre-vingts mètres et large de quinze, était littéralement bondée de gens d'Iboko et de N'Gombé. Tout ce monde s'agitait furieux, le grand coutelas dans la main droite, un long bâton dans la main gauche pour parer les coups.
Une mêlée indescriptible avait lieu. Pas le moindre ordre ne régnait parmi les combattants. Les groupes en lutte étaient répandus au hasard sur toute la surface du quartier. Ils se heurtaient, se fondaient, s'enchevêtraient. Des forcenés déjà couverts de grandes balafres, les blessures béantes avec des morceaux de chair pendants, cherchaient à joindre ceux qui les avaient atteints. Les femmes se jetaient dans les groupes, poussant des cris affreux, apportant des haches et des lances. Ces gens étaient si enragés, que mon arrivée ne fut même pas remarquée. Tout à coup, N'Joko fut renversé sur le sol et un parti de N'Gombé se rua sur lui. Ses amis tentèrent de le dégager, mais ils allaient succomber.
J'avais fait apporter mon revolver et quelques fusils. Voyant N'Joko en péril, je fis feu en l'air; mes honmaes m'imitèrent. Le résultat fut magnifique; en un clin d'œilla place fut déserte. Entendant les coups de fusil, les Monguélé accoururent en appareil de guerre. Mais déjà tout s'était expliqué ; N'Joko me remerciait avec effusion de lui avoir sauvé la vie. L'origine de la querelle était l'épithète « idiot », lancée par un Ba-Ngala.
Mata-Buiké rassembla un conseil et proclama le bon cœur de l'homme blanc qui avait empêché les enfants d'Iboko de se massacrer sottement.
— Vous ne savez pas boire, s'écria-t-il, l'œil injecté d'indignation.
Quelques gobelets de bière font de vous des brutes qui ne connaissent plus ni amis, ni parents, ni raison. J'approuve Mouéfa d'avoir arrêté ce déplorable conflit.
Saisissant la balle au bond, je répondis :
— Vous l'entendez, N'Gombé et Ba-Ngala, votre grand chef m'investit du droit de police chez vous, parce que vous n'obéissez plus à sa voix de vieillard. J'accepte cette mission pour conserver vos jours à la confédération ; elle peut en avoir besoin conti-e vos ennemis du dehors. A l'avenir, je ferai cesser toute querelle et j'espère que la canne y suffira.
Chacun me remercia et me félicita. Nous venions de faire un pas de plus vers le gouvernement des Ba-Ngala.
14 octobre. Mon jardin s'annonce assez favorablement. Le persil et les choux ne sont pas encore sortis; les autres semences ont gei-mé. Les radis ne fdent pas coimue à l'Equateur; ils ont une tendance, au contraire, à devenir trop gros. Les carottes et les laitues sont faibles. Mais les pois, les haricots, les tomates, les concombres, les courges et le basilic viennent bien. J'ai plus de trois cents bananiers. Les trente papayers semés poussent vigoureusement.
Les ananas sont assez rares au bord du fleuve; cependant les indigènes les disent abondants dans la forêt. J'en ai cinquante plants; je crains que le sol, très ferrugineux, ne leur soit pas favorable. Les oignons viennent doucement. Les choux-raves, les choux-navets, les céleris et les poireaux me désespèrent. Je crois les semences gâtées ou trop vieilles.
Je cultive aussi l'igname et la patate douce. Mes soldats ont conunencé des jardinets de maïs très florissants.
Mon troupeau comprend vingt-cinq chèvres (1) et trois moutons. La basse-cour compte deux oies et de quarante à cinquante poules. Ces dernières me donnent beaucoup de peines. Pour bien se porter et avoir beaucoup d'œufs, il serait nécessaire qu'elles se promenassent en liberté, ce qui amènerait des vols journaliers, des palabres et peut-êtro la guerre. Enfermées dans le poulailler dont le long treillis en broutilles est forcément très serré, elles manquent d'air et de nourriture animale. Beaucoup meurent en peu de temps.
(i) J'en ai apri'ivoisé ilciix; les natifs sont .stupéfaits de les voir mauger lians ma niaiu. « C'est un fétiche, » disent-ils.
J'ai deux chiens courants mâtinés, très vigilants et très bruyants. Ils sont dressés à se jeter au premier signe sur les lances des indigènes récalcitrants.
Mon chat, de petite espèce conmie tous ceux de la contrée, fait une guerre acharnée aux bandes de rats et de souris qui nous infestent. Il s'en prend aussi aux petits serpents. Dernièrement, il a poussé le zèle trop loin en portant un petit reptile vivant sous mon lit.
Notre petit singe est mort de froid, il y a huit jours ; mon domestique avait négligé de lui créer un abri avec de la paille et de vieux chiflFons. Il a fait un vent violent accompagné de pluie. Le pauvre candidat à l'humanité a toussé deux jours et le troisième, au matin, on l'a trouvé sans vie.
Il n'y a pas chez les Ba-Ngala des perroquets apprivoisés conune à l'Equateur.
15 octobre. Mon renfort de Haoussa comprend quelques hommes fort utiles; ce contingent a été envoyé ici par punition. C'est un système conmiode de faire du haut-Congo le pénitentier du bas-fleuve ! Peu nous importe, car nous avons presque toujours réussi, Vangele et moi, à tirer bon parti des réprouvés des stations d'aval.
Pedro Victor, le chef de ces nouveaux Haoussa, parle et écrit le français; il est ntitif d'Accra et très intelligent. Il pourrait être plus énergique ; je me le suis attaché par de bons procédés. Adame Kanke est le brave des braves. Cet homme, originaire du sud du lac Tchad, est convaincu de son invulnérabilité, grâce à des fétiches secrets. Il obéit aveuglément, mais est difficile à arrêter quand il est lâché. Amadou- Eko, dit Kapita, est aussi un parfait soldat comme Awoudou-Schekaro et quelques autres de la race des vrais Haoussa. J'ai aussi un Ashanti, un géant que personne ne comprend; il est à présumer que ses compatriotes sont moins mous que lui.
n octobre. Le blindage général de ma maison est terminé. On passe au deuxième crépissage des murs.
19 octobre. Mongonga, chef de Mongwélé, a acheté à Bolombo un natif de l'Irébou, qui avait été surpris en flagrant délit de conversation, non autorisée par le mari, avec une femme de l'endroit. Il lui a cassé, ce matin, les bras et les jambes à coups de masse, afin de le manger demain. Dans l'état où il est, ce malheureux est perdu; essayer de le sauver est inutile. Je vais néanmoins prévenir Mongonga
que, s'il le tue, ji' lui refuserai son présent mensuel. (Il a un traité avec moi.)
20 octobre.. Mojigonga a exposé toute la nuit sa victime, encore vivante, à tremper dans le fleuve, la tète seule sortant de l'eau. Le but était de rendre 1 epiderme noir plus facile à enlever. Cette opéi-ation s'est faite au lever du jour, après la décapitation. La tète a été bouillie dans un pot séparé. Quant au corps, on l'a dépecé et mis dans la marmite avec des quartiers de chèvre, de l'huile de palme et du sel. De grandes quantités de chikwanga avaient été cuites. Vingt jarres de bière de canne étaient' réunies. Des amis étaient invités, notamment Longenga, le chef de Mokolengila d'amont.
Le festin a été superbe. Vers cinq heures, les convives s'embarquent dans une grande pirogue, au centre de laquelle est placée, dans un énorme vase, la moitié restante de l'homme étuvé. Il s'agit d'aller continuer la fête chez Longenga, qui a fait une belle provision de bière. L'embarcation passe devant la station, tout son monde chantant au son du tambour. Mongonga s'aperçoit qu'il a à causer avec (pielqu'un d'ici, et il fait diriger le canot vers mon débarcadère. Cette fois, cela dépasse les bornes. Je lui intime défense d'aborder, en exprhnant toute mon horreur pour son anthropophagie. Le chef de Mongwélé est franchement surpris de ma réptJsion.
— Vous voulez rire, n'est-ce pas? fait-il.
Et il continue à approcher. J'appelle les Haoussa avec leurs fusils et je le fais mettre en joue. Alors seulement Mongonga croit à mon dégoût ; mais il ne le comprend pas davantage.
— Pourquoi l'homme blanc m'en veut-il? dit-il à ses amis. Quand il tue une chèvre, je ne m'en mêle pas. Cet homme que j'ai mis à mort était bien ma propriété; je ne l'avais ni volé, ni capturé, mais bien acheté pour de la belle étoffe.
Sa pirogue s'éloigna vivement. Les chants avaient cessé...
Employer actuellement la force chez les Ba-Ngala contre le cannibalisme, serait aussi inefficace et aussi absurde que de s'en servir à l'Equateur et ailleurs contre la pratique des sacrifices humains et contre tout ce qui est dans le fond même des mœurs du pays. Nous pouri'ions peut-être, dans un rayon d'une à cinq lieues au maximum, amener l'abandon du pays par les anthropophages. Alors, la station isolée n'aurait plus aucune action sur eux. Une méthode progressive
d'éducation aura seule raison de ces coutumes dont ces peuples ne soupçonnent pas la monstruosité.
Les Ba-Ngala, qui serviront plus tard sous nos ordres d'une manière à peu près permanente, renonceront d'eux-mêmes à ces mœurs et petit à petit la conversion s'étendra.
Le cannibalisme règne chez tous les peuples ba-ngala et chez les N'Gombé. On m'assure aussi qu'il est en usage sur la Mantoumba, le Loulongo, rOu-Bangi, le N'Ghiri, le Mongala et tout le long du Congo au-dessus de l'Equateur. Binnie m'a assuré qu'il se pratique aux Stanley-Falls.
Ayant recherché si, chez les Ba-Ngala et les Ngombé, il faut l'attribuer à une idée superstitieuse ou à la croyance répandue ailleurs qu'il rend invincible à la guerre, je n'ai rien découvert de semblable. Tout ce je sais, c'est que les Ba-Ngala croient glorieux — ^et humiliant pour le vaincu — de manger les prisonniers faits à la guerre. « De la sorte, disent-ils, l'ennemi qui fait un retour offensif ne trouve plus de traces des siens. » Mais ils mangent aussi des esclaves et des gens morts de maladies non infectieuses, et il est visible que le désir de la viande (mjama) est violent chez ce peuple. Un repas de chair humaine est un régal.
— C'est horrible, leur disais-je un jour.
— Au contraire, c'est délicieux, avec du sel, fut la réponse.
Il est très difficile de trouver des arguments à la portée de ces hommes qui ne partent pas de ce principe que manger son semblable est affreux.
Je disais aux Ba-Ngala :
— Vous comprenez la différence entre un honmie et un animal ; l'un a une intelligence et l'autre pas ; le premier est de môme espèce que vous ; il a un nom ; il vous parle au moment où vous allez le tuer; il ne vous a fait aucun mal. Vous le mangez parce qu'il est esclave ou prisonnier. Ne sentez-vous pas une honte à considérer l'homme comme un aliment? Et puis, l'on peut vous manger, vous aussi, si vous tombez aux mains d'un ennemi.
Ils répondaient :
— C'est le sort de la guerre, cela. Tout ce que vous dites prouve combien il est distingué de manger la chair humaine, une viande qui avait un nom et qui parlait. C'est un aliment noble, tandis que les animaux ne fournissent qu'une nourriture vile.
Le seul ordre de raisons qui put les frapper était basé sur l'intérêt matériel, et j'en étais presque amené à soutenir l'esclavage.
— Manger un homme, disais-je, c'est faire une perte sèche, c'est faire périr un instrmnent de richesse. Si vous l'aviez laissé vivant, si vous l'aviez bien nourri et payé, et forcé à travailler pour vous, à aller à la pèche, à cultiver, à fabriquer des armes, il vous eût procuré une grande source de bénéfices.
— Cela est vrai, répondaient-ils, mais c'eût été la suppression d'une jouissance spéciale, celle de manger une chair excellente « d'un goût particulier » ; et nous ne sommes pas habitués, comme l'homme blanc, à renoncer à un grand plaisir certain pour réaliser un gain douteux.
On ne sait pas, en Europe, combien il est malaisé de raisonner avec les sauvages. On les croit absolument voisins des animaux pour l'intelligence. C'est une erreur profonde. Leur esprit est ouvert, mais il est dévoyé par une éducation barbare, cinquante fois séculaire.
Prétendre que c'est le défaut de ressources alimentaires qui détermine ici les repas humains, c'est conunettre une inexactitude. S'il est vrai, comme on le prétend, qu'il y a quatre siècles l'Afrique centrale ne possédait ni le manioc, ni le maïs, ni l'ananas, ni la plupart de ses plantes alimentaires actuelles, il est possible qu'à cette époque la faim ait engendré l'anthropophagie. Mais aujourd'hui, ces contrées récoltent des vivres végétaux en abondance, par un travail insignifiant. Certes, les poules, lés oies, les chèvres et les moutons ne sont pas nombreux (cela tient à l'insouciance des natifs pour la reproduction et à l'absence de pâturages) ; mais le Congo et ses innombrables affluents grands et petits recèlent des quantités énormes de poissons. Les indigènes mangent aussi la chair des rats, des souris, des serpents, des porcs sauvages, des hippopotames, des crocodiles, des tortues, des antilopes, des iguanes, des canards, des pintades, des corbeaux, des chauves-souris, des escargots, des civettes, des léopards, des buffles, des éléphants et des insectes. Au reste, les Ba-Ngala ne mangent pas assez souvent de l'homme pour que celui-ci puisse être considéré comme une base d'aUmentation. En cinq mois, à ma connaissance, ils ont peut-être fait trois repas humains dans nos environs inunédiats. J'admets qu'ils s'en cachaient, mais je ne me tyomperai pas en disant que le plus ardent cannibale. Mon-
gonga (1), par exemple, ne s'en délecte pas vingt fois par an. Particularité curieuse : les femmes ne maiigent pas de l'homme ; certains vieillards non plus — c'est fétiche! Et ces tribus qui avalent les plus affi-eusps bêtes ont horreur de la chair du chat. Mes Haoussa, grands mangeurs de chats, s'étant donné pour tâche de ridiculiser le cannibalisme, les Ba-Ngala le leur rendirent par la chanson suivante, d'un comique irrésistible par ses onomatopées :
Kondoko, niaouw !
Kondoko. uiaouw!
A MBouka a binou,
Koula nyama a koudoko.
0 niaouw! niaouw! uiaouw! *
( Le chat ! niaouw !
Le chat ! niaouw !
Dans votre village
On mange le chat.
0 niaouw! niaouw! niaouw!)
21 octobre. J'entame la construction d'une maison placée en saillie au milieu du côté arrière de la palissade, de manière à flanquer le revers des baraques de mes soldats. Elle sera à étage afin d'avoir des vues au-dessus des hautes herbes et des bananiers du village indigène. C'est le seul moyen de se créer un champ de tir de ce côté.
22 octobre. Retour de Buiké et des autres gens d'Iboko, partis pour Ikounoungou avec les marchandises de N'Galou, le marchand étranger arrivé en août. Ils se donnent l'aspect d'une expédition en fuite, ayant traversé mille dangers. Mobéka, prétendent-ils, les a guettés; ils ont échappé par miracle, en laissant beaucoup d'ivoire et d'esclaves entre les mains de l'ennemi, et ne peuvent apporter au pauvre N'Galou que trois défenses et deux enfants. Ce prétendu pillage est une invention. Pour comble, un des jeunes compagnons de N'Galou s'est fait prendre en tète à tète avec une des femmes d'Imbembé. Celui-ci, qui a organisé le piège, étale maintenant une magnanimité superbe, en consentant à accepter une belle rançon pour rendre la liberté au délinquant. N'Galou est évidemment volé, mais il n'a rien à dire. Il a, paraît-il, fait la même chose à l'égard d'Ipourou, quand celui-ci était son hôte. Ce procédé est courant.
( I ) Mongonga. ayant vu. il y a deux ans. une de ses femmes donner le jour à un enfant mal venu, l'a décapiKîe et mangée. Il est très rare que l'on mange de la femme ; sa valeur ccmmercialeest trop grande.
CHEZ LES BA-NGALA 27o
Mata-Buiké, pour colorer d'un semblant de véracité le récit de l'agression dont Buiké prétend avoir été l'objet par les Mobéka, m'annonce qu'Iboko se prépare à aller attaquer ceux-ci. D'ailleurs, dès que nos districts jouissent de quelques jours de tranquillité, on reparle de la guerre contre Mobéka. J'ai déjà vu bien souvent faire les premiers apprêts, sans que jamais ils aient eu une suite.
On craint peut-être de me laisser maître du pays en l'absence des armées. La haine d'Iboko et de Mobéka n'est pas douteuse ; elle doit dater de loin, d'après l'histoire des migrations des deux peuples. Mobéka, moins nombreux qu'Iboko, mais très entreprenant, exécute de temps à autre des coups de main sur l'extrémité d'amont du district, à Boukounzi. Il est même venu un jour braver Iboko devant Mankanza et a réussi à décapiter bien des seigneurs d'ici, y compris le père de Mata-Buiké.
Un usage curieux est celui du défi.
L'ennemi, à la mort d'un de ses chefs, envoie une petite expédition composée des plus intrépides guerriers et des plus vigoureux pagayeurs.
En se dérobant dans le dédale des îles et à la fîiveur des nuits, elle gagne un point près du centre du district de l'adversaire et y plante sur un piquet enfoncé dans l'eau, le pagne, le bonnet ou l'oi'eiller en bois du chef défunt. C'est le « défi » et, chose singulière, son emblème est respecté par le parti auquel il s'adresse.
25 octobre. Le Congo n'a pas de nom particulier chez les Ba-Ngala, On l'appelle simplement « la rivière » : N' Tandon (1) en kiba-ngala, Libari en kibangi. Aller au large ou dans les îles, c'est se rendre ilouïe. Mais chaque bras entre les îles a son appellation, d'ailleurs très générale. Ainsi, le bras devant la station est assez large et sa surface s'agite facilement sous le souffle du vent du sud-ouest ; son nom est Moula, « les vagues. »
Le bras suivant reçoit souvent la pluie en premier lieu ; il s'appelle ]\f Boula, « la pluie. »
Celui qui est au delà est dénommé AfPcmpé, « le vent, » etc.
27 octobre Quand un enfant naît à Iboko, la mère jilante devant sa cabane un jeune bananier comme symbole du nouveau-né ; puis
(1) Moliko veut dire bras large de ciaci cents mètres à plusieurs kilomètres ; ou a vu précédemment le sens de Mongala.
276 BEUXIÈME PARTIE
l'on promène l'enfant en le faisant passer sur les bras de toutes les commères du village, qui s'empi-essent de le trouver charmant ; enfin, un(? des soi'cières de l'endroit lui donne un nom définitif. Il est à remarquer que les indigènes changent souvent de nom : une circonstance particulière quelconque peut les y décider.
30 octobre. J'ai recueilli dans ces derniers temps, une série d^informations sur Ibinza et N'Ghiri, les pays de l'intérieur à l'ouest et au sud-ouest.
Tout concorde pour signalei' vers Ibinza une « grande eau » sans île et peu profonde, dont on ne voit presque pas les bords, tant elle est large. La terre qui l'entoure serait basse, marécageuse, herbue et sans arbres ; on y mentionne quantité de villages et l'on parle toujours, mais vaguement, d'une communication avec l'Ou-Bangi. On y arrive d'Iboko par une petite rivière, non loin d'ici, très étroite à la bouche, souvent encombrée d'arbres et qui va s'élargissant vers la « grande eau. » Celle-ci est-elle un lac?
Il n'y a pas de mot spécial dans le kiba-ngala pour cet accident géographique. On ne peut passer dans la petite rivière avec de grandes pirogues ; les coudes y sont trop fréquents, et il est bon de profiter du moment des hautes eaux.
Le grand chef d'Ibinza est Losango, ((ui lit jadis l'échange du sang avec Mata-Buiké.
P^ novembre. Madibaé, neveu de Mata-Buiké, est mort, il y a trois jours. Ce matin, on a ramené sa dépouille en pirogue à Mankanza. Le corps était recouvert d'une natte; ses femmes, entièrement nues et peintes en blanc, ont rampé sur le sol depuis le débarcadère jusqu'à la demeure du défunt.
Des hommes accompagnaient par une marche dansée. D'autres liraient des coups de fusil. On m'a demandé une salve que j'ai volontiers accordée, en raison de l'importance du mort et de sa conduite toujours bonne envers nous. Les parents du défunt se sont rasé la tête en signe de deuil et ont jeûné durant plusieurs jours. La nuit il y a eii des pleurs chantés officiels ; ils se renouvelleront tous les jours au Crépuscule pendant des semaines.
Aujourd'hui, gi'andes danses, libations et détonations. Deux femmes seront sacrifiées au village de Mondongé ; on n'ose pas accomplir cette partie de la cérémonie près de chez moi, car on sait mes répugnances.
La barbarie se fait honteuse; c'est déjà quelque chose. Madibaé sera enterré demain près de sa case, avec ses richesses, ses étoffes, fils de laiton, etc.
Une pièce d'étoffe sera déployée sur deux perches, au-dessus de la tombe, et y restera jusqu'à destruction par les éléments.
On placera aussi sur le sol de la tombe du manioc et des cannes à sucre, que le temps consumera. « C'est, dit-on, pour la nourriture du mort. » Ses femmes seront enfermées durant plusieurs mois, et ses cases seront ensuite ou détruites ou déplacées, sauf celle près de la tombe que l'on laissera tomber en ruine.
D'après le docteur Shns, qui les a à peine entrevues, les populations du haut-Congo seraient, en feit de civilisation, sur une voie non pas ascendante, mais descendante. J'avoue humblement ne pas posséder suffisamment d'éléments pour trancher une question aussi grave. Ces peuples équatoriaux, aux huttes de paille très suffisantes pour leur climat, n'ont pas, que je sache, des ruines solides permettant l'étude de leurs âges antérieurs. Ignorant les signes de l'écriture, ils n'ont pas davantage laissé des docimients. Dans ces conditions, il me paraît difficile de formuler autre chose que des hypothèses.
Je ne vois devant moi qu'un fleuve vierge, au lit relativement récent, aux bords couverts de marais et d'immenses forêts ennemies des communications ; et dans l'ignorance où je suis des migrations préséculaires des tribus qui les habitent, je me tais. Certainement, les coutumes actuelles sont le résultat de traditions anciennes plus ou moins altérées. Mais ne peut-on pas admettre que ces mœurs prhnitives découlent naturellement et logiquement de l'état même de barbarie ? Ce que nous avons appris des époques premières de nos peuples européens nous a révélé chez eux l'anthropophagie, les sacrifices humains, l'esclavage, la polygamie et la plupart des usages actuels des nègres sauvages.
Pourquoi aussi, et par suite de quel cataclysme ceux-ci auraient-ils dégénéré s'ils avaient connu une meilleure éducation? En l'absence d'éléments scientifiques, je préfère croire que ces déshérités sont, au moins, au point neutre et prêts à se laisser entraîner sur la pente montante...
Je reviens à la question des enterrements.
Les Ba-Ngala placent leurs morts à un pied seulement sous la sur-
face (lu sol, et très souvent les enfants ont loui' tombeau dans la case des parents.
Il n'est pas étonnant dès lors que ces séjours deviennent malsains ; et l'on s'explique qu'un homme, voyant plusieurs des siens mourir, déplace son quartier. Cela arrive très fréquemment.
'2 novembre. Mes relations avec Mata-Buiké sont excellentes. Depuis le 20 septembre, la situation est telle que je puis m'absenter sans trop de préoccupations. Aller me rendre compte du mystérieux lac de N'Ghiri est mon rêve.
Qui sait si je ne ferai pas une découverte importante relativement au régime hydrographique de la contrée?
J'ai décidé Buiké, le tils du vieux roi, et sept autres Ba-Ngala, dont plusieurs notables, à m'accompagner. Mata-Buiké n'est pas très content, mais il n'ose le montrer. Ses sujets seront des otages, garants de la tranquillité de la station, et des guides pour l'exploration. Je les emmène dans deux pirogues de moyenne grandeur avec dix-sept de mes soldats. Nous partons vers deux heures et demie par un temps gris. A cinq heures et demie, nous campons dans une île. En route, nous avons rencontré quelques indigènes d'Ibinza. Je leur ai donné des perles, en annonçant mon arrivée dans leur district pour le lendemain.
3 novembre. Le camp est levé à six heures. Une heure trois quarts plus tard, nous atteignons la Monoko y a Bobouka (Bouche de Bobouka). La direction du Congo, sauf pour la première lieue, était sud-ouest. Au delà, le fleuve court au sud-sud-ouest. J'estime approximativement à seize milles marins la distance d'Iboko à la Monoko. Celle-ci est sur la rive gauche, à peu près en face de Bolombo ; elle a environ quinze mètres de largeur ; son eau est d'un brun excessivement foncé et a un courant faible vers le Congo ; la profondeur est de neuf pieds. Nous nous engageons dans cette rivière minuscule, au-dessus de laquelle les branches des arbres des deux rives se rejoignent. A quelques centaines de mètres dans l'intérieur, la Monoko s'élargit à trente-cinq mètres, mais des arbres occupent le milieu de l'eau, et il n'est pas commode de passer sous leurs gros rameaux qui traversent le cours d'eau. Plus loin, on ne voit plus d'ai'bres. Rien que de hautes herbes submergées; le marigot fait d'incessants coudes, il se rétrécit. Trois heures et demie de navigation nous conduisent à un petit élargissement de quatre pieds de pro-
fondeur, encombré de grands arbres dont les branches sont chargées d'indigènes qui, du haut de leurs positions, nous menacent de leurs sagaies.
Un misérable petit village, à peine élevé d'un pied au-dessus de l'eau, et bâti sur un sol argileux et mou, occupe la rive droite : nous sommes à Bobouka.
C'est une partie de ses habitants qui garnit les arbres. Je m'adresse à ceux qui sont au village, montrant des perles, faisant l'aimable ; on n'ose pas me répondre malhonnêtement; on tergiverse. « Le chef Loboulouka est absent, » dit-on. Je veux l'attendre. Deux bonnes heures sont perdues à parlementer pour aboutir à ceci : les Bobouka reprochent aux Ba-Ngala d'avoir montré à l'homme blanc leur chemin. « Il n'a rien à faire ici, disent-ils, et si vous n'étiez pas avec lui, nous le tuerions. Nous tenons à garder notre route secrète. Conseillez-lui de retourner sur ses pas. »
J'ai compris le discours, et je demande aux Ba-Ngala s'ils ont peur. Ils protestent énergiquement.
— Alors, prévenez les Bobouka que nous poursuivrons l'ascension de la rivière.
En apprenant ma résolution, les naturels nous avertissent qu'ils abattront des arbres dans le marigot pour nous barrer la retraite, et nous massacreront au retour.
Je crois devoir répondre moi-même.
— Voilà, dis-je en montrant des perles, pour les bi'aves gens; voilà pour les arbres abattus (j'exhibe une grande hache); et voici pour les êtres malfaisants (je montre mou fusil). En avant!
Avec vingt fusils à pierre, rien n'eût été plus facile que de nous arrêter dans ce défdé. Mais nos fusils intimidèrent les lances. Après une heure de nage, nous rencontrâmes une profondeur de cinquante centimètres seulement. La crue du Congo étant actuellement de plus de deux mètres, cette section doit être à sec à l'époque de l'étiage.
Au bout de deux nouveaux kilomètres, la sonde donne trois pieds. Il y a donc un seuil près de Bobouka. Le courant, de plus en plus faible, est toujours vers le Congo. La Monoko est resserrée à trois mètres; ses bords, inondés sur une largeur de vingt à cent mètres, ne montrent presque pas d'arbres, sauf quelques palmiers-élaïs isolés.
Les tournants sont de plus en plus difficiles, les éléments droits ayant à peine dix mètres.
Vers cinq heures, nous rencontrons d'anciens emplacements de hameaux. Les coudes deviennent moins fréquents. Mais c'est en vain qu'en avançant je cherche un lieu de campement. Les bords sont toujours sous l'eau et recouverts de hautes herbes épaisses; nous entrevoyons déjà la nécessité de dormir dans nos pirogues, collés les uns sur les autres dans la position accroupie. A l'instant où le soleil se couche, nous nous trouvons en présence d'une palissade haute de deux mètres, traversant le cours d'eau, et munie d'une porte de la largeur d'une étroite pirogue, porte qui, heureusement, est ouverte. Nous la franchissons pour nous trouver quelques minutes plus tard en face de plusieurs cases d'indigènes, assises sur la rive droite. Leurs quarante ou cinquante habitants ont l'air consterné de notre apparition.
Il m'importe beaucoup d'avoir de bons rapports avec eux, parce que nous approchons de la grande eau d'Ibinza et que je veux y être précédé par une réputation engageante. Je maintiens ma pirogue à quelques mètres du petit hameau. Des colliers de perles sont jetés sur la rive ; les habitants hésitent à les ramasser. Une femme, qu'un de mes Ba-Ngala a emmenée avec lui, reconnaît soudain parmi les natifs une de ses parentes. Elle l'interpelle :
— Laissez le blanc coucher chez vous ; vous voyez bien qu'il est bon, puisque moi, une femme, je l'accompagne.
L'autre répond en balbutiant. Nous profitons de cette petite conversation pour nous rapprocher un peu.
— Acceptez ces perles, dit notre fenune ba-ngala; et elle tend un collier au-dessus de l'eau.
Son amie l'indigène, tremblante, allonge le bras. Alors, d'un ton doux de reproche, je dis à mes pagayeurs :
— Poussez donc le canot pour ])ermettre à cette brave fille de prendre son présent.
Et nous touchons terre.
La fraternisation s'opère immédiatement.
Ce hameau, qui appartient au seigneur Walebouka, est étal)li sur deux ou trois petits îlots dominant l'inondation de vingt centimètres à peine. Le sol est brun, élastique, aqueux et tourbeux et me fait penser aux éponges mentionnées par Livingsfone près du lac Bengouélo. Toute cette région est remplie de fer.
4 novembre. Nous quittons l'hospitalier Walebouka à six iipuros et demie et nous poursuivons vers l'amont. A huit heures et demie, la rivière devient plus large, plus facile; ses parties droites atteignent soixante mètres de longueur.
Vers neuf heures et un quart, elle gagne de soixante à cent mètres d'ouverture et prend un aspect joli. D'innombrables palmiers-élaïs se voient dans l'intérieur ; il y a là une véritable mine aérienne pour l'huile de palme.
Le courant est nul. Près de l'eau se succèdent de petits groupes de deux à trois cases lacustres, sur des îlots artificiels, dont la terrasse haute d'un pied, en terre rapportée, est maintenue par un nuu' de troncs d'arbres couchés, soutenus par des pieux.
Je me demande quelle nécessité peut déterminer des êtres humains à habiter pareils sites. Et pourtant, ces gens sont réputés heureux de leur sort, malgré l'inondation bisannuelle qu'ils subissent.
Partout les natifs fuient à notre approche ; les uns gagnent l'intérieur des terres, les autres filent à toute vitesse vers l'amont dans leurs mignonnes pirogues, si peu profondes qu'on dirait de simples madriers évasés en leur milieu. Deux tenons, espèces de poignées, forment les exti'émités de ces bateaux en miniature. J'en conclus qu'aux basses eaux on les porte d'un bief à l'autre.
La terreur des indigènes me déplaît au plus haut point. Buiké me signale, à trente mètres devant nous, une pirogue essayant de gagner de la distance. « Elle contient, dit-il, le chef Mobéïe. Tâchons de lier conversation avec lui ; je le connais, d
Nous ne sommes bientôt plus qu'à dix mètres de lui, quand il aborde à un hameau de la rive gauche, dans une petite anse. Pourparlers, débarquement, échange du sang et de présents. On apporte une immense jarre, contenant bien cinquante litres de vin de palme. L'c«i boit et l'on cause.
Mobéïe m'explique l'hydrographie du pays.
— Vous êtes ici, dit-il, au commencement du district d'Ibinza. Très près de ce lieu est la première « grande eau », appelée Ibanda. Pour aller de là au centre d'Ibinza, on suit une rivière semblable à celle-ci pendant trois jours. Encore plus étroite, plus tortueuse, plus encombrée d'arbres que la Monoko au-dessus de Bobouka, elle aboutit à une deuxième «grande eau», appelée N'Kinga; cette dernière eau comiuunique avec l'Ou-Bangi par une rivière assez large, habitée
par les N'Ghiri. Jamais vos pirogues ne pourraient atteindre l'eau de N'Kinga ; elles sont trop longues pour les sinuosités du canal qui y conduit.
Il serait très intéressant de suivre l'itinéraire tracé par mon nouvel ami; mais, pour cela, des vivres et des pirogues exiguës seraient nécessaires.
Je m'adresse, dans ce but, à Mobéïe, qui se dit tout disposé à m'aider ; mais les conciliabules qu'il tient avec ses notables me rendent peu confiant.
Impatient de voir la première « grande eau », celle d'Ibanda, je m'embarque à deux heures, laissant un petit poste chez Mobéïe. La direction de la Monoko de Bobouka est restée au nord-nord-ouest. Un parcours de quatre cents mètres me fait dépasser un coude, et une vaste perspective d'eau s'ouvre devant nous. On dirait l'entrée d'un lac; mon cœur palpite d'espoir. Deux cents mètres de plus nous conduisent sur la « grande eau », et d'un coup d'œil je suis désillusionné. C'est un simple étang, s'étendant à l'ouest en forme d'un cercle un peu aplati d'environ quatre kilomètres de diamètre. Ses bords sont couverts de bois épais. Un de mes Ba-Ngala me dit que l'étang de N'Kinga est à peu près de même grandeur, mais que la rivière qui le fait communiquer avec l'Ou-Bangi est assez large pour la navigation de nos petits vapeurs. L'étang d'Ibanda a une profondeur de six à huit pieds. Il est, dit-on, presque entièrement à sec à l'époque des basses eaux du Congo. En s'adressant aux indigènes de l'étang, les Ba-Ngala les appellent Basoko, Conmie ils donnent aussi ce qualificatif aux Maroundja, je commence à croire que c'est un nom général correspondant au Bakoyé des Ba-Ngala et des Bayanzi (camarades, messieurs). Les gens d'Ibinza ont vramient un type particulier : le corps est excessivement bien membre, la tête est forte, rasée, le front est assez proéminent ; ils n'ont pas de tatouages et portent une cuirasse en peau d'éléphant. J'ai revu plus tard, sur le Mongala, au-dessus de Mobéka, des hommes rappelant tout à fait les Ibinza. On parle, d'ailleurs, vaguement d'une communication par des marigots entre ces deux districts. — Campé chez Mobéïe.
5 novembre. Mobéïe s'excuse de n'avoir ni pirogue à louer, ni vivres à vendre. Dans ces conditions, nous ne pouvons persister dans notre entreprise. Nous circmnnaviguons l'étang d'Ibanda. Au nordouest de son entrée, je découvre un petit débouché large de trois
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mètres et diminuant rapidement à deux inètres. C'est le marigot qui mène à N'Kinga. Impossible à mes canots d'y pénétrer à plus de cent mètres. A l'est de ce ruisseau habite la tribu féroce des M'Bounji. Nous revenons sur nos pas. A quatre lieures, nous rentrons dans le Congo dont, au sortir de cet étroit défilé, l'immense nappe nous frappe vivement. Les Bobouka n'ont nullement bairé leur rivière; au contraire, ayant appris mes générosités en amont, ils regrettent leur froide réception.
J'aurais voulu prendre une latitude dans l'étang d'Ibanda, mais pas plus que les autres officiers belges, je n'avais reçu des instruments d'observation. Le capitaine Hanssens lui-même n'avait pu, pour ce motif, relever exactement le confluent de l'Ou-Bangi. C'est avec une petite boussole de poche m'appartenant que j'avais fixé le cours du Monoko-ya-Bobouka. Je pense que sa longueur doit être de sept à douze kilomètres.
Ma reconnaissance a peu d'importance en elle-même; mais elle révèle la conformation très particulière de la longue pointe comprise entre le Congo et l'Ou-Bangi. Les renseignements que j'ai recueillis sur les nombreux petits cours d'eau de M'Binga, d'Inioïe et de N'Dolo, prouvent que toute cette région basse est coupée par d'innond)rables filets d'eau émanant d'étangs et de marais occupant le centre de la ligne de séparation des bassins. Le rôle du marigot de Bobouka paraît être celui de déversoir du trop-plein des réservoirs de N'Kinga et d'Ibanda pendant les périodes de crue. Ces étangs épanchent aussi leurs eaux dans le N'Ghiri et l'Ou-Bangi (1). Ils sont le centre de l'extraction du fer travaillé dans la contrée.
6 novembre. A trois heures, nous rentrons à la station. Une querelle a failli y éclater avec les gens de Mongwélé à propos d'une antilope.
(1) Le capitaine Vangele explora, en novembre 1S8G, la rivière de N'Ghiri a"i débouche dans rOn-Bangi par environ O^SU' nord. A son embonchare, elle a cent mètres de largeur, cinq à six mètres de profondeur et un courant faible; son eau est très noire. Cette rivière draine les eaux entre l'Ou-Bangi et le Congo; sa vallée est large de quatre à six milles et présente une série d'étangs couverts d'herbes et d'ilôts au milieu desquels serpente le N'Ghiii.
Vangele put le remonter jusqu'au village de Mikoutou. qui est, d"après lui, au nord-ouest de la station des Ba-Ngala. Là, il constata deux brasses de profondeur; la rivière s'y divise eu petits canaux sortant d'une forêt marécageuse. La population est excessivement dense sur les cent soixante-dix kilomètres du parcours. En deux points au-dessus du l" nord. Vangele rencontra des Ba-Ngala qui lui demandèrent de mes nouvelles. » Partout, m'écrit-il. on me donnait ton nom indigène : Mouéfa. » Ces Ba-Ngala lui dirent être venus du Congo par de petits canaux oii son bateau à vapeur n'aurait pu passer. Très probablement, ils avaient suivi la Monoko-ya-Bobouka.
Cet animal, venu on ne sait d'où, s'est fait tuer à l'entrée de la station. Il y a eu discussion pour savoir s'il est mort des coups de feu de nos Haoussa ou des lances des Mongwélé. Apercevant mes pirogues remontant vers la station, ces derniers ont transigé. Chacun a eu sa part de la bête.
8 novembre. N'Galou, le traitant de N'Gombi exploité par le clan de Mata-Buiké, m'a fait part de sa résolution de partir cette nuit pour son pays.
Craignant que les Ba-Ngala, qui l'ont menacé de mort, ne s'opposent à son départ, il réclame ma protection. Vers huit heures du soir, tout son personnel s'embarque devant ma maison qui protège l'opération. A peine a-t-il parcouru trois cents mètres sur le fleuve, que de Mankanza partent des ordres aux autres villages pour intercepter son passage. Je notifie aussitôt au roi que celui qui touchera à l'expédition de N'Galou, sera considéré comme m'ayant lésé moi-même et que je le punirai. Cet avis, reçu avec soumission, est aussitôt transmis partout et l'on renonce à poursuivre le commerçant étranger.
11 novembre. Dans une succession de circonstances, j'ai pu observer comment on rend la justice chez les Ba-Ngala.
Le droit en vigueur est évidenmient tout coutumier; ses règles n'en sont pas moins déterminées.
S'il s'agit d'héritage, de dettes, de dommages causés aux plantations, aux cases, aux pirogues, aux nasses à poissons, etc., en un luot, de presque tous les faits qui, en Belgique, sont jugés par les tribunaux civils et par ceux de commerce, les parties essayent d'abord de s'entendre à l'amiable. Cette voie épuisée, l'une d'elles ou toutes doux proposent l'arbitrage. Les arbitres sont choisis d'ordinaire parmi les notables ou les chefs, et les intéressés, s'ils sont désii'eux d'une entente, nomment des amis conuuuns. Les querelles relatives aux héritages sont d'abord déférées à un conseil de famille. Il est toutefois à remarquer que ce sont presque toujours les mêmes hommes qui sont appelés à ces fonctions déjuges, et d'aucuns en ont une si grande habitude qu'ils en remontreraient à nos hommes de loi les plus retors.
Imbembé, Mata-Maléli, Mongonga et Mongimbé sont dans ce cas.
La justice n'est nullement gratuite.
Les importants personnages sollicités de se constituer en tribunal, font observer combien cette mission les dérange et leur occasionne de pertes de temps. Les courses et les entretiens préliminaires à la formation de la cour d'arbitrage sont soigneusement rapportés aux plaideurs, et ceux-ci sont invités, avant toute réunion, à liquider les frais étonnants do ces premières démarches.
Entln, le conseil de justice s'assemble. Les parties vont prendre la parole. « Permettez, font les juges, il fait très chaud, nous venons de loin; donnez-nous à boire et à manger. Oh! pas en natui'e. Non, non, en bon fil de laiton, s'il vous plaît. » Il faut s'exécuter.
Est-ce tout? Non pas. Les arbitres se retirent à l'écart et, après un long calcul, les voilà qui reviennent et exposent aux patients que les frais de justice monteront à tant de fils de laiton. Ainsi, le litige portant sur une valeur de trente à cent cinquante fils de laiton, les frais pour chatjue partie seront de quinze à soixante fils. Quelquefois, quand la passion anime les intéressés, les frais de justice égalent la valeur du dommage. Veuillez remarquer que jusqu'ici pas un mot n'a été prononcé de la cause en elle-même.
Il arrive que plusieurs séances sont exclusivement consacrées à débattre les honoraires du tribunal.
L'on finit par s'entendre sur ce grave sujet et, dès lors, l'affaire marche assez rondement, à moins que l'un des adversaires ne travaille à prolonger les débats, soit pour se procurer des témoignages, soit pour réaliser la valeur de quelque objet qui lui permette d'influencer les juges.
En général, les décisions suivent' assez bien les principes. Le condamné n'accepte pas toujours la sentence. Dans ce cas, son adversaire tâche de le contraindre à payer, en dressant des embuscades pour capturer une de ses femmes ou des esclaves lui appartenant. Souvent même le lésé n'attend pas la réunion des arbitres pour se donner ainsi un gage et nul ne le désapprouve.
Malheureusement les captures se font quelquefois avec violence et, si le sang est versé, la guerre peut en résulter.
Les conflits « au civil » surgissent même entre grands et petits personnages et se règlent comme entre simples citoyens, mais il est rare qu'un grand chef soit condamné à de fortes amendes.
La justice criminelle s'exerce autrement. Le meurtre, le vol, les coups et blessures sont jugés en assemblée générale du village ou
même du district. Toutefois, le coupable surpris en flagrant délit, au moment même du crime, peut être mis à mort. Lorsqu'il est traduit devant le conseil public, l'inculpé n'est condamné à une peine pécuniaire que pour vol ou blessures ; mais souvent il est livré à l'homme qui a subi le dommage ou à l'un de ses héritiers; celui-ci peut alors, îi son gré, le tuer, le manger ou le vendre. C'est ainsi qu'un honmie libre peut être réduit en esclavage; s'il a du bien ou des parents influents, il se rachète ou se fait racheter.
Le meurtrier sans circonstances atténuantes subit presque toujours la peine capitale; il a la tète tranchée. S'il est riche, influent, il pourra racheter sa vie par une très haute indemnité en esclaves aux parents de la victime.
L'adultère est jugé par le mari offensé. Généralement indulgent pour l'épouse, à laquelle il coupe parfois une oreille ou passe une lance dans les mollets, il n'admet le complice à se racheter que moyennant une très forte rançon. C'est même là la source de revenus très sérieirx.
Les fortunes étant aux mains exclusives d'un nombre assez restreint de notables, possédant de dix à trente et même cinquante épouses, de nombreux hommes libres — surtout parmi les jeunes gens — sont sans femmes. D'ailleurs, dans l'ensemble de la population, les fenmies l'emportent par le nombre, ce qui s'explique par les guerres, les sacrifices humains et les repas de chair humaine, dans lesquels on tue le moins possible les femmes, celles-ci ayant une valeur commerciale beaucoup plus élevée que les hommes.
Les maris en possession de nombreuses épouses se rendent parfaitement compte de ce que cette situation crée de tentations. C'est pourquoi, étant donné qu'aucun déshonneur ne s'attache à eux par suite des infidélités de leurs femmes, ils s'entendent avec les plus séduisantes d'entre elles pour qu'elles entraînent quelque jeune amoureux à l'adultère. Les mesures sont alors prises pour surprendre le trop brûlant amant, flagrante ddicto, pour le capturer et l'amener à payer. S'il n'est pas assez fortuné, on le vendra ou ses parents et alliés interviendront dans le règlement de l'indemnité.
Pour en finir avec ces questions de frais, n'oublions pas qu'un arrangement quelconque, la conclusion d'une paix et tout sujet qui donne lieu à la convocation d'une assemblée extraordinaire, exigent de la part des organisateurs le payement de bière de canne et môme de
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poules, de chèvres et de chiens pour les libations et pour un grand repas des chefs et des notables réunis.
12 novembre. Les Ba-Ngala sont incontestablement bien doués sous le rapport intellectuel.
Par leur constitution en une confédération relativement plus puissante que beaucoup d'autres groupes, ils ont développé leur intelligence sous l'influence du rôle supérieur qu'ils ont voulu jouer dans le haut-Congo.
Leur intelligence est vive, mais particulièrement tournée vers la ruse et l'esprit de négoce. Que la première vue des Européens, des bateaux à vapeur, des fusils perfectionnés, des jumelles et de tant d'autres choses qu'ils ne s'expliquent pas, les ait étonnés, c'est bien naturel et cela ne doit pas les faire mal juger.
Leurs impressions et leurs résolutions sont des plus mobiles ; . ils passent de l'insolence la plus audacieuse et de la jactance la plus insupportable à la peur la plus ridicule et à l'humilité la pkis grande, ])Our reprendre peu après leur attitude première de provocation. L'Européen qui traite avec eux ne doit jamais oublier ce trait.
Les Ba-Ngala sont cruels ; les sacrifices et les repas humains accomplis au milieu de la joie générale le prouvent; ils sont, en outre, de mauvaise foi, menteurs, cupides et pillards. Je vois en eux l'homme à l'état naturel, livré à ses mauvais instincts que ne refrène pas l'éducation. En revanche, ces grands enfants sont susceptibles d'amitié ; j'ai rencontré parmi eux des preuves non équivoques de tendresse maternelle et paternelle ; la pitié peut s'emparer d'eux et ils ressentent la douleur de la perte d'un parent ou d'un ami. Ils connaissent la honte, ont un mot pour la désigner, mais l'éprouvent peu.
La jalousie, l'orgueil, la vanité, l'enthousiasme les dominent comme nous. Et, malgré la polygamie, l'achat des femmes et les lois sévères sur l'adultère, l'amour chante aussi dans leurs cœurs. Leur abattement peut aller jusqu'au désespoir; et cette folie, qu'ici nous attribuons souvent à nos mœurs civilisées, le suicide, fait aussi des victimes chez les Ba-Ngala.
En fait de moralité, ils ne sont retenus que par les nécessités que crée tout état social. Ainsi, s'ils ne comprennent pas l'horreur de l'anthropophagie, ils possèdent parfaitement la notion du tien et du mien. Ils savent et proclament les maux désastreux de la guerre, puisqu'ils
les ont parfois subis; mais ils sont toujours prêts à les infliger aux autres, si le risque leur paraît minime et l'appât considérable.
Isolés de toute civilisation probablement depuis l'origine, ils n'ont, en fait de philosophie et de croyances religieuses, que des rudiments vagues. On ne peut affirmer qu'ils conçoivent un Être suprême. Ils parlent bien d'un être plus ou moins surnaturel appelé Mongita, habitant en amont, « au pays de l'ivoire », et de ses deux enfants, Ibanza, le fils (dont, au début, ils nous ont crus les envoyés parce qu'il était supposé autrefois amener d'aval les fusils et les étoff"es d'origine européenne), et N'Songo, la fille, dont ils ignorent la résidence. Mais ils n'ont pu me définir les attributs de ces personnages, en dehors de leur action sur les produits commerçables.
D'autre part, en parlant du tonnerre, ils me disaient : Moutou monenm', c'est-à-dire : homme puissant. Mais ils appellent moutou tout être, toute chose ayant une action : l'hippopotame est un moutou, tout comme le soleil, le vent et la pluie.
Nous essayâmes bien souvent d'amener les natifs à nous expliquer leurs opinions sur les points fondamentaux du problème de l'existence et de la divinité; nous nous heurtâmes toujours à des réponses insignifiantes, accompagnées d'un : (( Nous ne savons pas, » prononcé d'un air interrogatif.
Ainsi, sachant qu'aux funérailles d'un homme de luarque ils enterrent avec lui les victimes, ses femmes et ses esclaves, avec des étoffes, des fils de laiton et des fusils, nous leur demandions pourquoi ces pertes de vies et de biens. Ils nous répondaient : « C'est pour que le défunt fasse son voyage en bonne condition, et non comme un malheureux. »
— Mais où va-t-il? — Nous l'ignorons. — Pourquoi disposezvous du manioc et de la canne à sucre sur sa tombe? — C'est pour sa nourriture en route. — Donc, il n'est pas mort, et cependant vous retrouverez plus tard ses os dans la fosse. — Oui; mais ce qui arrive après la mort est inconnu. — Vous distinguez l'intelligence de la chair; vous avez un nom pour chacune de ces deux choses? — Parfaitement. — Que devient Tintelligence? — Vous posez des questions impossibles.
D'autres fois, parlant des grands singes qui habitent les forêts du nord-ouest, les Ba-Ngala me disaient : — Ce sont les hommes morts qui sont revenus sous cette forme. — Alors, vous savez où
vont les morts? — On dit cela; mais nous ne saurions rien expliquer. »
Nous cachent-ils quelque culte mystérieux? J'en doute. Ils ne comprennent pas le systcme de l'univers et n'ont jamais, éprouvé la nécessité de s'en instruire. .
Dans cet état, les superstitions ont belle prise sur eux, et le fétichisme matéi'ialise levu' besoin inné de croire et de trouver protection ailleurs que parmi les hommes.
Ils possèdent des sorciers et des sorcières — ne formant pas caste — qui sont très craints, mais contre lesquels, parfois, ils n'hésitent pas à agir. On m'a cité l'histoire d'un sorcier qui fut surpris et tué, il y a quelques années, pour avoir causé un mal sérieux dans un village.
Il n'est pas nécessaire, cependant, que le sorcier intervienne dans l'usage de tous les fétiches. Tout indigène détient un ou plusieurs fétiches, dont il se sert tout seul. La sorcière ou le sorcier n'est mandé que pour guérir un malade, désensorceler un malheureux, découvrir un voleur, préparer une grande guerre. Encore, dans ce dernier cas, le grand chef possède-t-il un fétiche spécial très considéré.
Le lecteur se doute bien que les sorciers ne pratiquent pas gratuitement ; ils réalisent généralement une belle foi'tune et passent dans leurs vieux jours l'office à leur fds aîné. Le tambour et certaines danses bizarres sont leurs moyens les plus usuels. J'ai beaucoup ri le jour où, attiré par un vacarme subit, je suis arrivé devant la cabane d'un jeune homme à toute extrémité, que l'on travaillait à sauver par des danses chantées et des batteries de tambour assourdissantes. « En Belgique, me disais-je, on étendrait de la paille dans les rues pour étouffer le bruit. Ici, c'est le contraire. « Le plus drôle, c'est que ce jeune homme guérit.
Le tambour intervient également dans les exorcismes. Il joue aussi un rôle important dans la préparation de la guerre ; pour une tâche aussi importante, on a recours à un grand féticheur habitant un district étranger. Il m'a paru que la condition essentielle à remplir par le personnage est d'être doué d'excellents jarrets, d'une grande élasticité des muscles et d'une science chorégraphique étendue. C'est, en effet, principalement par ses danses qu'il combine ses talismans et ses maléfices. Les Ba-Ngala lui concèdent le pouvoir de « cuire »
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à distance les armes de l'ennemi de manière à les rendre impuissantes. Mais ils ne s'en tiennent pas là. Mata-Buiké, au jour du départ de l'expédition guerrière, oint le chef de l'armée à l'aide d'une racine qu'il a préalablement mâchée dans son auguste bouche, privée de dents ; il frotte les armes du généralissime avec le même produit ; enfin, pointant sa lance vers le ciel, il formule des imprécations belliqueuses rappelant tous les griefs de sa tribu contre celle qu'il veut attaquer.
La flotte des pirogues de guerre s'étant mise en mouvement, doit encore avoir égard aux présages. Si, remontant le courant du fleuve, elle rencontre des hippopotames qui se dirigent également vers l'amont, ou un éléphant qui s'éloigne de la rive, le pronostic est favorable : la victoire est assurée.
Il n'est guère de danger ou de contretemps auquel les natifs ne puissent opposer un fétiche préservateur.
Si l'horizon se charge de nuages noirs chassés par un vent violent annonçant la pluie et que celle-ci soit de nature à déranger un projet, aussitôt nous voyons quelque indigène s'armer d'un sifflet pendu à une peau de civette et souffler vivement à plusieurs reprises dans cet instrument. Puis il interpelle l'orage : « Va-t'en! Que nous veux-tu? Ne vois-tu pas que nous faisons un marché? Passe et reviens à un autre moment plus opportun ! . . . )>
Comme il arrive souvent dans ces régions équatoriales, qu'une bourrasque passe à portée d'un endroit et le contourne sans l'arroser, la prière est parfois exaucée.
Un matin, je vis la femme de Buiké occupée à creuser un trou dans un des chemins de la station ; son mari me supplia de la laisser faire, ajoutant qu'il réparerait la route, mais qu'il s'agissait de remédier à la stérilité de son épouse. Et voici ce que je vis : La femme, continuant à fouiller la terre, découvrit un squelette d'enfant ; c'étaient les restes de son premier-né; elle l'embrassa. Puis, assistée de la sorcière, elle adressa d'humbles prières à cet enfant mort, le suppliant de rentrer dans son sein pour lui donner encore la joie de la maternité. Je n'eus pas, je l'avoue, le courage de sourire devant ce naïf mais touchant tableau.
Les Ba-Ngala s'enduisent parfois la figure d'une couleur noire ou rouge; je m'étais imaginé, au début de mon séjour parmi eux, que cette pratique était l'œuvre de la coquetterie, bien qu'elle eût
pour effet d'enlaidir considérablement ceux qui la suivaient. Je me trompais. Ces peintures sont des fétiches. Les unes protègent contre la médisance et les dénonciations; les autres mettent à l'abri du danger dans les combats ; aussi faut-il voir les débauches de couleurs les jours de bataille !
Un pouvoir très précieux que possèdent les sorcières est celui de découvrir les voleurs et môme de deviner les projets des gens. J'ai pu m'assurer que, dans l'exercice de cette remarquable science, elles ont des compères qui se chargent d'enivrer les individus soupçonnés ou ceux qu'il s'agit de scruter. Et ceci fait comprendre que les services de ce genre se payent assez cher, les magiciennes devant rentrer dans leurs dépenses en boisson.
Les rêves servent aussi à l'interprétation de l'avenir. Mais devonsnous tant nous moquer des idées ridicules qui hantent le cerveau des nègres, quand nous voyons, en Europe, tant de bonnes gens croire aux tireuses de cartes et à l'influence du nombre 13, des vendredis et de la rencontre d'un bossu ou d'un corbeau?
Dans le bas-Congo comme dans la vallée du Quilou-Niari, on rencontre, paraît-il, des idoles. Je n'en ai jamais vu chez les Ba-Ngala. En matière d'objets sacrés, je n'ai découvert dans cette peuplade que des vases remplis d'eau et de certaines herbes particulières, et aussi des colonnettes en bois hautes de deux pieds et abritées sous un petit toit.
Je dois néanmoins dire que les indigènes m'ont signalé dans le district de M'Binga, que je n'eus pas l'occasion de visiter, une certaine Moisi a Baîouie d'un pouvoir merveilleux. Ce nom veut dire femme de la tribu Balouie. Or, cette femme est un petit pot, de la forme d'une bouteille sphérique, en argile cuite. Elle parle, disent les indigènes, et est indestructible. Les N'Ghiri ayant envahi le M'Binga, recherchèrent la Moisi a Balouie et, l'ayant aperçue, se mirent en devoir de la briser. Mais la Moisi poussa des cris si terribles que les envahisseurs prirent la fuite.
Le district de M'Binga a, du reste, la spécialité des choses extraordinaires. Ainsi, son grand chef est le maître des crues du Congo : c'est lui qui inonde ou assèche la contrée.
Le pahuier, on l'a vu, est l'arbre de la consécration des pactes. Les chefs puissants sont réputés en rapport avec les crocodiles.
Après certains événements, tel terrain devient néfaste. Ainsi Mata-
Biiiké ne passe jamais par le chemin d'amont de la station, parce que, dit-il, son fils aîné est mort là.
Je ne puis abandonner ce sujet sans dire un mot de Ylkoundou. Le mot est diificile à traduire. C'est une sorte de pouvoir occulte dont dispose un individu; mais, fait curieux, il est possible d'en trouver la trace matérielle à la mort de son possesseur. Qu'un homme ait du bonheur dans ses entreprises, que plusieurs de ses ennemis meurent ou se ruinent sans que l'on puisse saisir son influence matérielle sur ces malheurs, on les lui imputera quand même, en disant qu'il dispose d'un ikoundou puissant. Il peut lui en coûter. N'ayant jamais assisté à ce genre d'opération, j'ai interrogé les natifs sur la nature matérielle de V ikoundou. Il m'a semblé que celui-ci doit être représenté par les calculs vésicaux, rénaux ou biliaires.
13 novembre. Les jours oii l'orgie chôme, si la soirée est belle et que la lune se montre éclatante, la jeunesse organise des danses.
Elles ont lieu au tambour, avec accompagnement de chansons. Les jeunes gens des deux sexes forment un vaste cercle et se trémoussent sur place en battant des mains et en chantant ; en même temps, des extrémités d'un même diamètre se détachent un homme et une femme qui, exécutant un « cavalier seul en avant », viennent rapidement se placer l'un en face de l'autre dans une attitude lascive et se retirent aussitôt dans le rang, — et chacun y passe.
Les chansons des indigènes sont toutes des improvisations; les événements du moment et les sentiments qu'ils déterminent y sont brièvement indiqués dans une phrase répétée jusqu'à cent fois. J'en ai déjà cité plusieurs précédemment.
Après l'affaire de N'Gombé, on chantait : « Mouéfa, tu l'as dit : La guerre civile est mauvaise ; et nous disons : Faisons la guerre étrangère. » L'esprit public s'entretient ainsi dans toutes circonstances. — A propos de cet esprit, je dois signaler incidemment que ces peuplades ont, tout comme nous, des mots plaisants à la mode, qui se succèdent dans la faveur populaire.
Notre : « Ohé! as-tu vu Lambert? » a ses équivalents là-bas.
Et dans cet ordre d'idées, ce qui est très curieux, ce sont les imprécations, correspondant à nos jurons, que se lancent les natifs, tantôt en plaisantant, tantôt avec colère.
Oké na N'Gliiri! veut dire : « Péris par la main des N'Ghiri. »
A quoi l'apostrophé répond : « Que le crocodile t'enlève », ou « Que l'hippopotame te détruise » , ou « Sois la proie du serpent » , ou « Que tes dettes te perdent », etc., etc. Il y a ainsi toute une litanie des plus pittoresques.
Les Ba-Ngala connaissent certains jeux de hasard qui leur ont été enseignés par les Irébou, tels que les lobesi aux cauries remarqués à l'Equateur ; ils y perdent souvent beaucoup de biens et quelquefois Ipur liberté.
En temps ordinaire, le coucher a lieu vers neuf heures du soir. Quelquefois, à cet instant, les chefs profitent du cahne de la nuit pour faire quelque proclamation ou notification en forme de discours.
14 novembre. A propos de tout et de rien, la guerre éclate de tribu à tribu ou de village à village. Tout village a sa vanité, son amour-propre spécial. De même, la tribu a ses gloires et ses haines communes. Les guerres préparées, et elles le sont quelquefois de longue main, ont pour caractère la surprise. Tout est mis en œuvre pour déconcerter l'adversaire par la soudaineté de l'attaque. Souvent la tribu s'assemble et annonce hautement le projet d'aller combattre telle peuplade. L'on part, puis en route un détour inattendu conduit l'expédition à envahir le territoire d'une autre tribu dont le nom n'avait pas été prononcé dans les assemblées ni dans les manœuvres préparatoires.
Aujourd'hui, Mata-Buiké se prépare à proclamer la guerre contre Mobéka. Il a envoyé Imbembé à Bolombo pour y chercher un mon- (janga (sorcier) célèbre.
C'est un tableau très vivant que celui de l'appel sous les armes des peuples d'Iboko et de Mabali. Le roi fait venir quelques enfants des divers villages, les prend par le bras et se met à les battre en manière de simulacre en leur disant : « Toi, tlls du village de M'Poumbou, dis, ton père et tes frères sont-ils devenus lâches, qu'ils ne pensent plus à l'ennemi? Oi;i sont les vaillants d'autrefois? Tiens, je te bats et te méprise, et tu mérites que l'ennemi écrase les tiens. Va et dis-leur que moi, le père de la tribu, je les déclare couards. » Ce discours est répété à tous; puis le roi coupe leurs ceintures en petits morceaux et, se dépouillant de la sienne, la jette au feu. C'est le grand signal de lutte.
Aussitôt, Mata-Buiké foit battre le grand tambour de guerre ; et peu après, quelques chefs — délégués des villages les plus proches et
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célèbres par leurs exploits — se mettent à parcourir les agglomérations, en faisant tinter les grelots (ngira) (1) d'alarme et en annonçant partout la prise d'armes. Quelques guerriers fameux, suivis de la jeunesse enflanmiée, arment leurs pirogues. Les boucliers en osier et les fusils à pierre y sont placés à l'avant ; vers le milieu, l'on dispose sur les deux bords une sorte de chevalet garni de dix à vingt lances. Chacun se munit de ses sortilèges et s'enduit des couleurs magiques de protection, puis passe en sautoir le baudrier, qui soutient un énorme couteau. Les plus belles étoffes sont exhibées et servent à la toilette des guerriers, et ceux-ci coiffent leurs bonnets de peau sombre ou de plumes éclatantes. Puis l'on s'embarque. Les canotiers se placent de façon à charger surtout l'arrière de la pirogue, qui touche presque l'eau tandis que l'avant se relève fortement. Les deux pointes sont occupées jusqu'à l'extrémité par de hardis pagayeurs, debout sur le mince bordage et battant la mesure du pied. A part l'emplacement occupé par les armes, tout le reste de l'embarcation est bondé d'hommes aux brillants panaches, aux peintures rouges et noires, aux bracelets étincelants. Un guerrier bat le gong; un autre agite les n'gira. Un chant énergique et saccadé aide à la cadence du mouvement des pagaies, qui alternent de bâbord à tribord. On l'interrompt de temps à autre pour pousser le cri de guerre : Ya-ha-hu-ha ! semblable au hennissement du cheval. L'élégant esquif glisse sur l'eau avec une vitesse d'aur moins six kilomètres à l'heure contre le courant. Les premières pirogues armées sillonnent le fleuve, allant d'un village à l'autre, passant et repassant, excitant le peuple à la lutte par des chants bien rythmés et par le bruit des cloches et des tambours. C'est une traînée de poudre. De toutes parts, les embarcations quittent la rive et vont grossir le premier noyau de la flotte. Mais, comme on attend les amis d'amont et d'aval qui habitent au loin, il se passe parfois un ou deux jours avant que la concentration soit achevée. Tous les hommes valides, les jeunes gens et même les enfants de treize à quatorze ans, vont à la guerre ; j'ai même vu quelques fenmies s'embarquer. Il ne reste au village, en fait de mâles, que les vieillards et quelques esclaves. Le voyage est réglé de manière à arriver la nuit près des localités
(I) Ces grelots, au nombre de deux ou de ruiatre, sont eu féi' et montés sur un petit manclie en bois.
qu'il s'agit d'enlever; pendant la route, on utilise les labyrinthes des îles pour dérober le mouvement. Parvenues aux environs de l'objectif, les forces se répartissent en silence ; les uns gagnent la terre ferme et le revers et les flancs des villages, les autres sont chargés du front. On s'est assuré, par cet ensemble de mesures, une supériorité numérique écrasante sur le point essentiel. Au chant du coq, entre cinq heures et cinq heures et demie du matin, l'attaque commence. Les masses se ruent sur les quartiers de l'ennemi endormi, chaque maison étant entourée par dix à trente guerriers et son unique porte basse étant guettée. La fusillade éclate, le feu est mis aux cabanes ; les malheureux assaillis se précipitent vers l'issue de leur case, où la mort les attend. On n'épargne que les femmes, que l'on emmène en captivité. Le jour se lève sur une scène d'affreux carnage. Les habitants dispersés, tués ou faits prisonniers, le pillage conmience; on emporte tout, même les simples objets de ménage; les bananiers sont coupés et les champs dévastés. Les morts, décapités, sont mis en pirogue pour servir à de grands festins, pêle-mêle avec les prisonnières, soigneusement garrottées. Puis la flotte quitte le champ de bataille et reprend le chemin de ses foyers. Ayant gagné une distance suffisante pour être à l'abri de tout retour offensif, elle se disperse en quantité de groupes qui rejoignent leurs villages en chantant leur triomphe.
Il arrive que la tribu attaquée se réveille à temps et parvient à infliger une honteuse défaite à l'assaillant. Quand les chances de la lutte sont plus ou moins égalisées par les circonstances, le combat sur terre est très difticile à suivre, parce que les indigènes usent d'un art infini pour se dissimuler dans les hautes herbes et dans les sous-bois. Sur l'eau, l'engagement est -plus pittoresque; il y a de véritables mêlées et il n'est pas rare de voir des pirogues renversées et leur équipage précipité dans le fleuve.
Aujourd'hui, nous n'en sommes qu'aux préliminaires et Mata-Buiké n'a pas encore donné le signal de l'armement. Il tient beaucoup à avoir d'abord le bénéfice des manœuvres du sorcier requis.
18 novembre. Ce fameux devin a fui de Bolombo à Monsembé, où il était appelé en même temps qu'on le mandait à Iboko. Est-ce pour se faire désirer ou a-t-il été l'objet d'offres plus brillantes de ce côté? Toujours est-il qu'Iboko est furieux et parle d'attaquer Monsembé, ce petit bourg subalterne qui a eu l'audace de lui enlever le précieux monganga. Une grande assemblée a été tenue ce matin à cet effet,
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Mata-Buikc me prie de bien croire que je suis maintenu tout à fait en dehors des projets belliqueux de son peuple et qu'il n'y a là rien me concernant. Cette démarche me charme sans diminuer ma vigilance.
22 novembre. A midi, arrivée de Léopoldville du steamer Peace, ayant à bord le révérend M. Grenfell et le docteur Sims, ce dernier de la Livuujstone-Inland-Mission. M. Grenfell, en passant à Monsemhé, a trouvé la population terrorisée par la menace de l'invasion d'Iboko. Le missionnaire anglais me communique les résultats d'une exploration qu'il vient de faire dans l'Ou-Bangi jusqu'à 4° 2o' nord. Ils confirment absolument mes informations d'Ibinza. Quelques natifs de cet endroit étant en ce moment à Mankanza, je les montre à M. Grenfell. Leur tête rasée, leur couteau caractéristique à manche de cuivre rouge et leur cuirasse en peau d'éléphant, tout lui rappelle le peuple balouïe qu'il a rencontré sous l'Ou-Bangi. Cet affluent reste presque parallèle au Congo jusqu'au point où M. Grenfell l'a exploré.
Le Peace m'a apporté une lettre du capitaine Hanssens datée de Bolobo, 18 octobre. Mon chef a accompli sa mission au-dessus de Kwa-Mouth avec succès. Il a dû s'arrêter à Bolobo pour un différend survenu entre Ibaka et Liebrechts. Il vante hautement les qualités de cet oificier.
Le capitaine est très fatigué et surtout dégoûté à cause des difticultés qu'il a avec le chef de Léopoldville ; néanmoins, il espère me revoir vers le 15 décembre. Il ajoute ces lignes qui me causent le plus vif plaisir :
« Je viens d'être nommé chevalier de l'ordre de Léopold par arrêté du 19 juillet. C'est la création des Ba-Ngala qui m'a valu cette distinction. Je vous renouvelle à ce propos mes remerciements pour l'assistance intelligente et dévouée que vous m'avez prêtée dans cette affaire. Sans vous je n'aurais jamais réussi ; c'est donc à vous que je dois ma croix, mon cher camarade, et vous avez votre quote-part dans le ruban que le Roi vient de placer à ma boutonnière. »
Ce digne chef, qui prend les responsabilités pour lui seul, veut partager l'honneur avec ses subordonnés. C'est de sa part un acte de grande indulgence et de grand cœur.
23 novembre. Les boys de M. Grenfell ayant été visiter le village indigène, ont vu les préparatifs d'un repas d'anthropophages. Au moment où ils sont rentrés, tout effrayés, pour raconter la chose, l'honimc avait déjà la tête tranchée.
Cette après-dîner, il y a eu une grande revue navale de l'expédition guerrière contre Monsembé. Vingt-cinq pirogues des contingents d'amont ont défilé devant nous. Elles ont réussi vers le soir à capturer cinq natifs de Monsembé, occupés à la pèche, mais elles n'ont pas encore livré bataille.
24 novembre. Mata-Buiké est très contrarié de la présence du Peace, et sachant que ce bateau s'est, en montant, arrêté à Monsembé, il craint notre intervention. Il se rend à Inioïe, lieu du rendez- vous général des escadres, et imagine l'argument suivant pour combattre l'ardeur des guerriers :
— A quoi bon attaquer Monsembé, maintenant qu'il est prévenu? Vous ne trouverez plus personne à prendre... Ce raisonnement a convaincu l'armée, mais les contingents des villages éloignés, ayant été convoqués, demandent une indemnité de déplacement que le roi paye. La flotte repasse devant Iboko au bruit des tambours et des chants avec ses cinq prisonniers.
25 novembre. M. Grenfell m'a offert gracieusement de profiter du Peace pour reconnaître les districts d'amont et visiter Mobéka. Je fixe ma grande pirogue à son steamer et j'emmène douze de mes soldats et sept Ba-Ngala. Ces derniers m'interrogent anxieusement pour savoir si nous irons à Mobéka, chez leurs mortels ennemis. Sans répondre à cette question, je les rassure sur leur sort.
Partis à sept heures, nous avons fait arrêt vers six heures du soir en face de Wombélé, à l'extrémité orientale du district de Lousengo. Une violente bourrasque nous a assaillis en route.
Sur les trois premiers kilomètres de notre parcours d'aujourd'hui s'étend M'Poumbou, dominant le fleuve de quatre mètres. Au delà, sur environ cinquante kilomètres, la rive est basse et inondable. Cet espace est occupé par les divers villages d'Iboko et à plusieurs lieues au delà par les localités du district de Lousengo.
26 novembre. Une tempête violente s'est déchaînée cette nuit et ma pirogue amarrée au Peace a sombré. Etant retenue par de forts cordages, elle peut être renflouée. A cinq heures, nous sommes au confluent du Mongala, dont les eaux sont blanches. La rive du Congo est restée basse, sauf en deux ou trois points, anciens emplacements des villages des Mobéka, avant leur refoulement dans l'affïuent. Nous bivaquons à six heures sur un îlot de cette rivière.
21 novembre. Nous sommes à Mobéka à huit heures du matm. Cotte agglomération, située sur la rive gauche de l'atîluent, est à six milles de son embouchure. Le Mongalay a sept mètreg vingt centimètres (le profondeur et quatre cents mètres de largeur. Je remarque ici, sur un îlot, un « défi » planté par Iboko. Mobéka est une assez grande ville de peut-être dix mille habitants, composée de Ba-Ngala avec un grand faubourg de N'Gombé.
Des palissades énormes l'entourent de tous côtés, même au bord de l'eau, et la subdivisent en enceintes successives et en quartiers séparés. Toute la population est en armes; je remarque de nombreux fusils. Son attitude est celle de l'attente.
Mais bientôt nous voyons le drapeau de notre Association hissé sur Mobéka par le chef Lusengi, qui l'a reçu du capitaine Hanssens. Ce prince vient à bord et aperçoit les natifs d'Iboko. Il me propose l'échange du sang; j'accepte et je descends à terre avec 3IM. Grenfell et Sims ainsi que deux Zanzibarites.
Au milieu d'une énorme aftluence de peuple, je me soumets à la cérémonie du sang.
Puis, j'explique que si j'ai fait une station à Iboko, chez les ennemis de Mobéka, je n'épouse nullement leurs querelles particulières et que je suis l'ami de toutes les tribus. Lusengi répond que la neutralité de l'homme blanc est un. bienfait et me propose de faire cesser la guerre avec Iboko,
— Vous avez avec vous quelques jeunes gens de ce pays, dit-il ; faites-les venir ici pour fraterniser avec nous.
— Je le voudrais bien, répliquai-je, mais si votre peuple, moins sage que vous, les massacrait, que dirais-je à Iboko, moi, qui ai pris la responsabilité de leur vie ? Venez à bord pour traiter cette question avec les fils de vos adversaires.
Le chef se rendit à mon désir. Mais les enfants d'Iboko refusèrent net.
— Nous n'avons pas autorité pour échanger le sang, dirent-ils ; à notre rentrée, Mata-Buiké nous ferait trancher la tète pour avoiiusurpé son pouvoir.
Au surplus, pendant mon absence du bateau, de nombreux individus en pirogue avaient menacé les Iboko et mes honmies avaient dû leur faire un rempart de leurs corps.
Lusengi et moi, nous nous fîmes des cadeaux. Un peu avant midi,
un avis secret d'une femme d'Iboko prisonnière à Mobéka, nous prévint que les riverains concentraient des forces pour tâcher de s'emparer par trahison du steamer. On en voulait exclusivement aux îboko, dont on considérait le voyage avec moi comme une bravade. N'étant pas chez moi sur le Peace, j'avertis M. Grenfell et il crut préférable de lever l'ancre avant que l'es bonnes relations eussent été troublées.
Mobéka, qui est un très hnportant centre commercial, hébergeait de nombreux traitants d'Irébpu. En s'apercevant que nous nous dirigions vers le haut de la rivière, les indigènes se mirent à notre poursuite pour nous en dissuader.
Presque toujours, sur le haut-Congo, le peuple qui tient la bouche d'un affluent veut conserver le monopole de sa navigation et de son commerce. Le Peace, excellent marcheur, dépassa facilement les poursuivants. Après trente kilomètres environ de chemin vers le nord-est entre des rives boisées et basses, nous fîmes volte-face. Le Mongala n'avait plus que cent cinquante mètres de largeur et deux à trois mètres de profondeur. Naviguant la nuit, nous regagnâmes l'embouchure de l'affïuent.
28 novembre. A huit heures du matin, je quitte, avec ma pirogue, le Peace qui poursuit sa route vers les Stanley-Falls. Les Ba-Ngala m'ayant montré une île où résident les Maroundja et appelée N'Soumba, je me décide à visiter cette tribu dont l'emplacement exact est inconnu des Européens.
Stanley a eu un combat avec elle en 1877 ; il la croyait au confluent d'une grande rivière, le Sankourou. Il avait probablement pris la longue île qu'ils habitent pour la terre ferme. N'Soumba pousse sa pointe supérieure jusqu'à plusieurs kilomètres au delà de l'embouchure du Mongala ; elle se termine vers le sud-ouest un peu au-dessus de notre station. Tout le fleuve dans ces parages est fort beau; jamais je n'ai vu d'îles plus luxuriantes de végétation ; les palmiers sont innombrables ; les couleurs sont très variées.
En suivant le courant, je parviens un peu après deux heures de l'après-dîner à Moutembo, district des Maroundja insulaires. (Il y a aussi un Moutembo sur la rive gauche du Congo ; c'est un établissement détaché de celui-ci.)
Les Maroundja ont pour caractéristique, outre leurs tatouages nombreux— semblables à ceux des N'Gombé,mais plus serrés et com-
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posés de petites incisions non pas rondes mais droites, — leur coiffure en trois chignons, occupant l'un le sommet de la tête et les autres les deux côtés. Leurs couteaux sont aussi de forme particulière.
Mata-Moutatou, le chef de ce groupe de quelques milliers d'habitants, est un géant assez épais, à la coiffure littéralement noyée dans un pâté d'argile noire. Il était prodigieusement sale, ce qui ne l'empêcha pas de tenir ma main serrée dans la sienne pendant dix minutes et de passer deux heures appuyé contre moi dans le cercle de la grande réunion organisée en mon honneur.
Le bourg assez considérable d'Ikounoungou, en amont du Mongala, est aussi un établissement des Maroundja. Ceux-ci m'ont paru, par leur originalité et par leur nombre restreint, être l'épave d'une nation qu'une grande tourmente aura dispersée. On les prétend descendus du haut-3Iongala.
Les villages insulaires de Moutembo n'occupent le long du fleuve que trois kilomètres, mais ils . s'étendent en profondeur dans l'île de N'Soumba. Leur aspect est assez misérable. Comme j'observais que tous les bananiers étaient de jeunes plantes de deux à trois mois, on m'expliqua qu'une guerre récente avait dévasté les anciennes plantations. Moutembo est l'un des alliés habituels de Mata-Buiké, mais il a fait sa paix avec Mobéka.
Tout ce pays dénote une série de luttes acharnées ; j'ai rencontré cinq ou six emplacements de districts abandonnés. On m'apprenait invariablement que les Mobéka avaient bâti là autrefois et qu'ils en avaient été chassés. Ce peuple doit avoir résisté longtemps, changeant à chaque instant ses gîtes avant de se laisser pousser dans le Mongala. Son établissement dans cette rivière paraît assez récent.
29 novembre. Ayant engagé Mata-Moutatou à venir me voir à Iboko, je me remis en route. A notre rentrée dans la station vers quatre heures, après une pluie torrentielle, les Ba-Ngala témoignèrent une grande joie et une réelle fierté de voir leurs jeunes gens qui m'avaient accompagné, sortis sains et saufs de Mobéka.
Ce petit voyage, comme celui d'Ibinza, me fit le plus grand bien dans l'esprit des indigènes. On loua mes goûts d'entreprise et la sécurité que j'avais assurée aux natifs qui m'avaient escorté. Ces derniers placèrent désormais une grande confiance en moi.
Afin de développer le désir de se mettre à mon service, j'ai
promis que mes compagnons de voyage ba-ngala seraient à l'avenir considérés comme mes sujets et que dans leurs différends avec leurs concitoyens ils seraient protégés, comme mes soldats zanzibarites et haoussa. Mes ressources ne me permettant pas d'employer beaucoup d'indigènes, j'affecte de considérer comme une grande faveur l'enrôlement dans la station. J'ai amené les dix jeunes gens qui forment le noyau de ma « jeune garde » à ne pas recevoir leur paye journellement mais seulement toutes les semaines ; je leur donne pour chaque jour de travail un petit billet qu'ils me remettent le dimanche. C'est tout doucement l'introduction de l'épargne pour eux et du crédit pour moi. Plus tard, je les déciderai à ne toucher leur salaire que tous les mois.
Outre ce petit groupe de travailleurs permanents, j'engage souvent des auxiliaires pour la journée. Enfin, tous les matins, vingt à trente gamins et gamines de cinq à dix ans se présentent à l'appel pour recevoir un petit panier destiné, en l'absence de brouettes, au transport de l'argile à maçonnerie, des mauvaises herbes, etc. Il est vraiment amusant de contempler tous ces enfants aux figures éveillées, mipatients d'obtenir du travail et se battant pour la possession d'un panier. Ils font leur besogne en chantant, parcourant les relais en file, pleins de gaieté et plus vaillants que les hommes faits. Je réalise ainsi sur une petite échelle la meilleure école élémentaire des nègres. Tous ces enfants ayant grandi dans cet entraînement au travail, connaîtront à l'âge viril la discipline et l'habitude du labeur régulier.
De là à une conception morale supérieure à la leur, il n'y aura que peu de distance. Telle est la méthode, appropriée à mes faibles ressources, que je suis pour combattre les mœurs barbares. La notion du respect du bien de chacun se développera quand il faudra gagner ce bien à la sueur de son front.
2 décembre. Entrepris la construction de maisonnettes en argile à substituer aux baraques en paille de mes soldats. L'étable en pisé pour les chèvres est terminée.
Ce matin à quatre heures, la garde donne l'alarme. Iboko s'arme. On entend une fusillade vers N'Dondo sur l'autre rive. J'apprends que Mobéka a fait une excursion dans ce bourg détaché d'Iboko. Nos indigènes se précipitent dans leurs pirogues ; ils espèrent couper la retraite à l'ennemi en prenant certains chemins à travers les îles. Vers trois heures, nos guerriers reviennent. Ils ont vu les Mobéka au large,
et après une poursuite désespérée ils ont fini par les approcher à cinq cents mètres, — mais sans pouvoir les atteindre.
Les Mobéka, tombés sur N'Dondo au milieu de la nuit avec vingt pirogues, ont pris trois hommes et en ont tué un. Leurs pertes sont d'un tué et d'un blessé. Leurs captures faites, ils se sont rembarques au plus vite.
Environ vingt mois se sont écoulés sans que j'aie eu la fièvre. Aujourd'hui j'en ressens les symptômes.
5 décembre. J'ai eu deux jours de fièvre. Les accès sont passés, mais j'éprouve de violents battements à l'arrière de la tète et j'ai la môme toux sèche qu'en janvier 1883.
6 décembre. Le Congo a atteint hier son plus haut point pour cette crue; il n'était plus qu'à deux mètres cinquante centimètres de distance du pied de ma maison. La baisse bisannuelle des eaux mettant à nu pendant plusieurs mois des terres saturées d'humidité et de détritus, contribue certainement à l'insalubrité du pays.
Un clan d'Inioïe a, cette nuit, attaqué un canot de l'Irébou revenant de Mobéka ; il lui a pris dix défenses d'éléphant et cinq hommes. Le reste de l'équipage a pu s'enfuir.